Le détective agonisant
Chapitre 10 : It is easy to be wise after the event
2440 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour il y a 3 jours
Chapitre 10 : It is easy to be wise after the event [1]
VENDREDI
Je m’occupe de lui.
Les mots de Johanna Culverton-Smith résonnaient dans l’esprit de John tandis qu’il se hâtait vers Baker Street. Pourquoi cette femme avait-elle accepté de venir au chevet de l’homme qui avait vu clair dans son jeu ? Sherlock l’avait accusée de meurtre, elle avait riposté en utilisant la seule arme à sa disposition – elle n’avait aucune raison d’obéir à la requête du détective, à moins que Sherlock n’eût en sa possession une preuve de son crime. Ce qui était stupide : s’il avait eu la moindre preuve, il aurait tout simplement passé l’affaire résolue à Lestrade. Alors, pourquoi venir ? Pour admirer son œuvre, ainsi que le pensait Sherlock ? Une idée traversa alors l’esprit de John : Sherlock devait avoir été contaminé par l’introduction d’un pathogène dans son environnement quotidien. S’il restait des traces de cette contamination, Mrs Culverton-Smith devait souhaiter vérifier qu’elles avaient disparu et que personne ne pouvait remonter jusqu’à elle.
Ses réflexions s’interrompirent lorsqu’il arriva au 221B pour laisser la place à l’angoisse. Il s’attendait presque au pire en poussant la porte de la chambre de Sherlock, et fut soulagé de voir que l’état de son colocataire n’avait pas empiré en son absence. Il était toujours horriblement pâle et frissonnait malgré les deux couvertures dans lesquelles il s’était emmitouflé, mais la lucidité semblait lui être revenue.
– Comment vas-tu ?
– Toujours vivant, répondit-il avec un pâle sourire. Et maintenant, tu vas te mettre dans la penderie avec ton téléphone. Quoi que je dise, quoi qu’il arrive, ne sors pas de là. La partie sera serrée et je vais la jouer à ma manière. Même si ce que je dis te semble étrange, ou insensé, ou désespéré, rappelle-toi que même malade, je sais ce que je fais.
– Mais…
Une quinte de toux déchirante interrompit les protestations du médecin. Sherlock se plia en deux, incapable de reprendre son souffle. Pour ce qui semblait la millième fois de la soirée, John serra les dents et les poings.
– Si cette femme ne te sauve pas, dit-il d’une voix blanche alors que Sherlock, haletant, se laissait tomber sur son oreiller, je la tue de mes propres mains. Si elle te sauve, je me contenterai de lui casser la figure.
– Et c’est moi… qui suis… mélodramatique ?
La sonnerie de la porte d’entrée retentit et John eut tout juste le temps, armé de son téléphone et de son revolver, de se glisser dans l’armoire de son ami, dont il referma la porte derrière lui. Le bruit de talons se fit entendre dans le couloir voisin.
– Bonsoir, Monsieur Holmes.
– Vous êtes finalement venue. Je n’osais pas l’espérer.
La voix de Sherlock semblait aux oreilles de son ami d’autant plus faible et rauque que celle de son interlocutrice, mélodieuse et posée, sonnait haut et clair. Selon toute évidence, elle jubilait.
– J’ai hésité, je vous l’avoue, mais la curiosité l’a finalement emporté.
Sherlock étouffa une nouvelle quinte de toux et John entendit le bruit d’une chaise que l’on traînait sur le parquet.
– C’est douloureux ? demanda la femme, l’air sincèrement intéressée par la réponse.
– Extrêmement douloureux, grinça le détective. Vous avez bien réussi votre coup.
Si Mrs. Culverton-Smith parut surprise, elle ne le manifesta pas. John se demanda si son ami avait bien fait d’abattre son jeu aussi rapidement – mais chaque minute comptait…
– Vous avez tout compris, n’est-ce-pas ? demanda-t-elle.
Il n’y avait pas la moindre trace d’inquiétude dans sa voix.
– Pas assez tôt.
– Quelle idée, aussi, de m’envoyer ce mail qui m’accusait de trois meurtres de manière aussi brutale ! Qu’espériez-vous donc ? Que je vous avoue tout et vous supplie de ne pas me dénoncer ?
Brillant, Sherlock, pensa John en réprimant un soupir. Sherlock soupçonnait une scientifique de haut niveau de contaminer ses ennemis avec un virus inconnu, et il n’avait rien trouvé de mieux que de lui envoyer un mail pour lui dire ce qu’il pensait de son implication dans l’affaire. Cette attitude irréfléchie ne lui ressemblait pas, mais le médecin l’avait déjà vu agir irrationnellement et dangereusement lorsqu’il ne parvenait pas à trouver de preuve lors d’une affaire particulièrement difficile.
– Je voulais vous faire réagir.
– C’était stupide de votre part, mais vous avez réussi.
– Je sais pourquoi vous avez voulu me tuer, moi, mais pour quelle raison avoir assassiné ces hommes ? Trois hauts fonctionnaires atteints de la même maladie en deux semaines, c’était un peu trop.
Hauts fonctionnaires ? De quoi Sherlock parlait-il ? John se souvint alors de l’affaire dont Mycroft lui avait demandé de s’occuper le week-end précédent – il y avait, lui semblait-il, une éternité. Pourquoi avait-il répondu à son frère qu’il n’y voyait aucun intérêt, s’il était déjà sur le coup ?
– Vous n’avez pas trouvé la réponse à cette question ? demanda Johanna Culverton-Smith avec amusement. Voyons, réfléchissez !
– J’ai beaucoup de mal à réfléchir, murmura Sherlock avec un gémissement de douleur.
– Oui, j’imagine que la fièvre n’aide pas à la concentration. J’ai tout simplement vendu mon virus à un homme politique qui avait de bonnes raisons de faire disparaître quelques complices embarrassants dans une affaire de malversation. Il s’est montré quelque peu imprudent, mais je pensais avoir été, de mon côté, assez discrète. Comment avez-vous fait le lien avec moi ?
– L’affaire Savage. Je vous surveille depuis quelques temps déjà, vous savez.
– Oui, je le sais. J’imagine que Victor vous a fait parvenir un message ?
– Il vous soupçonnait de préparer une arme biologique, et c’est pour cela qu’il est devenu votre amant.
– Cela ne lui a pas vraiment porté chance, répondit Mrs Culverton-Smith, une pointe d’amusement dans la voix. Et cela m’a permis d’effectuer un dernier test avant de mettre mon virus sur le marché. En apprenant qu’un médecin et une infirmière avaient été contaminés dans l’hôpital où est mort Victor, j’ai procédé à quelques modifications afin de réduire la nocivité du virus.
– Je comprends. C’était très intelligent de votre part et je…
Un nouvel accès de toux interrompit Sherlock.
– Je vous trouve très courageux, Monsieur Holmes. Vous savez que votre vie est en danger, et pourtant vous continuez à me parler comme si de rien n’était. Pourquoi m’avez-vous fait venir ? Pour John Watson ?
– Oui.
John sentit une sueur froide couler le long de son dos. La conversation entre Sherlock et la meurtrière ne prenait pas du tout le tour auquel il s’attendait, et il n’était pas certain que son ami soit suffisamment lucide pour mener le jeu comme il le faisait habituellement.
– Votre ami est-il dans la confidence ? Il ne me regardait pas d’un œil bienveillant.
– John ne sait rien, je vous le jure.
– Je vous promets que je ne toucherai pas à un cheveu de sa tête s’il s’avère qu’il ne sait rien en effet. Vous ne demanderez rien pour vous-même, n’est-ce-pas ? Vous êtes trop fier pour me supplier ?
– Non, je sais juste que c’est inutile.
– Vous avez compris que je n’ai jamais trouvé l’antidote, n’est-ce-pas ? [2]
John n’entendit pas la réponse du détective. Le monde s’était soudainement mis à tourner autour de lui et son cœur à battre furieusement dans ses oreilles. De toutes les éventualités angoissantes qu’il avait retournées dans son esprit depuis qu’il avait compris ce qui était arrivé à Sherlock, il n’avait pas envisagé celle-là.
– Et maintenant, reprit Mrs. Culverton-Smith, je vais vous regarder mourir. Rassurez-vous, vous n’en avez plus pour très longtemps, une heure ou deux tout au plus. Au fait, où avez-vous mis la lame de rasoir ? Je voudrais la récupérer. Il serait vraiment stupide que quelqu’un se coupe par maladresse. Puis j’attendrai le retour de votre ami Watson pour lui dire combien je suis désolée de ne pas avoir pu vous sauver…
– A votre place, je ne compterais pas trop là-dessus. Permettez-moi… un petit coup de fil à passer. Lestrade ? C’est bon, vous pouvez monter, elle a tout avoué.
La voix de Sherlock avait repris sa tonalité normale, un peu plus faible qu’à l’ordinaire peut-être, mais parfaitement audible et non plus cassée par la toux. Le sifflement de mauvais augure qui accompagnait sa respiration avait disparu, comme si la congestion s’était évaporée par miracle.
– Qu’est-ce que ça veut dire ? s’écrit Johanna Culverton-Smith.
– Que vous allez bientôt vous retrouver inculpée pour meurtre et tentative de meurtre. J’entends ce bon inspecteur Lestrade qui monte l’escalier.
John, paralysé, incapable de faire un mouvement, entendit un cri de rage, suivi d’un martèlement de talon. La porte de la chambre s’ouvrit. Il y eut un instant de silence, puis la voix de Lestrade emplie d’inquiétude :
– Mon Dieu, Sherlock, comment allez-vous ? Vous avez l’air…
– Je survivrai, le coupa le détective avec brusquerie. Vous pouvez arrêter cette dame pour quadruple homicide et tentative de meurtre sur ma personne. Et, accessoirement, pour détérioration de biens personnels. Je tenais à mon téléphone portable.
Mrs. Culverton-Smith éclata de rire.
– Quadruple homicide ? Tentative de meurtre ? Que voulez-vous dire ?
– Oh, j’oubliais. John, tu peux sortir maintenant !
La porte de la penderie s’ouvrit et le visage de Sherlock, illuminé par un sourire de triomphe, apparut dans le champ de vision du médecin. Ce dernier, trop choqué pour prononcer un mot, sortit de l’armoire comme un automate. La microbiologiste poussa un rugissement de bête traquée.
– Espèce de…
– Voyons, voyons, Mrs. Culverton-Smith, pas d’insultes ! Vous avez joué, vous avez perdu, soyez fair-play !
John, totalement abasourdi, ne bougea pas. Son regard se posa alternativement sur tous les personnages de la scène qu'il avait sous les yeux.
Mrs Culverton-Smith, tremblante de rage, semblait sur le point de se jeter sur Sherlock pour l'étrangler ; à ses pieds gisaient les restes du portable du détective, réduit en miettes par ses coups de talon.
Lestrade paraissait partagé entre deux sentiments contradictoires : la volonté d'arrêter la meurtrière et celle de porter secours à Sherlock, qui, toujours anormalement pâle, ressemblait plus que jamais à un fantôme.
Ce fut Donovan qui se reprit la première ; debout près de la porte de la chambre, elle semblait confuse et désorientée, et peut-être même légèrement inquiète, mais ce fut elle qui posa sa main sur l'épaule de Mrs Culverton-Smith pour l'empêcher de bondir sur le détective.
Quant à Sherlock, debout près de John, il semblait au comble de la joie. Agacé par l'apathie de son colocataire, il lui arracha le téléphone des mains, sauta par-dessus le lit et tendit l'objet à l'inspecteur principal.
– Sa confession, pleine et entière, expliqua-t-il. Elle reconnaît avoir assassiné quatre personnes et essayé de me tuer. Elle était si contente de me prouver qu'elle avait été la plus forte ! Voilà le problème des génies, ils ne peuvent pas se taire...
Tu peux parler, pensa John. Mais ce n'était pas le moment. Il n'avait pas besoin de mots, mais de preuves. Deux minutes auparavant, Sherlock était mourant. A présent, il semblait prêt à courir un marathon. Le médecin marcha mécaniquement jusqu'à son ami, qui n'opposa aucune protestation (et la contagion, alors ? demanda la petite voix de la rationalité tout au fond du cerveau de John) et lui appliqua la main sur le front. Pas la moindre hausse de température. Il lui prit le pouls. Régulier, parfaitement normal.
Sherlock, qui jusque-là avait l'air de s'amuser comme un petit fou, croisa le regard de son ami et s'arrêta net dans son explication.
Pas mourant. Même pas malade. Même pas vaguement. Rien du tout. Sherlock avait tout feint – John voyait à présent très clairement les traces de maquillage sur le visage du détective.
Le soulagement qu’il aurait dû éprouver ne vint pas. La colère, en revanche, montait irrésistiblement. Sherlock dut s'en rendre compte, car il recula légèrement.
– John... John, je... commença-t-il.
Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Le poing de son colocataire partit malgré lui et atteignit Sherlock au maxillaire droit. Le détective vacilla et dut se retenir au mur pour ne pas tomber.
Sans ajouter un mot, sous les regards stupéfaits de Lestrade et de Donovan, John quitta la pièce sans se retourner. [3]
[1] « Il est facile d’être malin après les événements » : une citation extraite du « Pont de Thor », une nouvelle que j’adore.
[2] Je vous avoue que j’ai failli arrêter mon chapitre ici, mais ça semblait un cliffhanger un peu cliché et excessif, alors j’ai allongé mon chapitre. Je n’ai cependant pas pu résister à la tentation de prendre cet extrait comme teaser…
[3] Dans la nouvelle d’ACD, Holmes fait arrêter le coupable et explique ensuite à un Watson stupéfait mais soulagé comment il s’y est pris depuis le début pour feindre sa maladie, mais je trouve (comme souvent) Watson bien trop gentil. A sa place, je n’aurais pas pardonné aussi facilement à Holmes de lui avoir fait subir une telle frayeur. J’ai donc ajouté quelques chapitres (qui arrivent très bientôt) dans lesquelles la réaction de John n’est pas la même que dans la nouvelle originale. Il y sera question de Mycroft, de la phobie des hôpitaux et du diagnostic de « sociopathe de haut niveau »…