Le détective agonisant
Chapitre 8 : It is my greatest joy and privilege to help you
2293 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour il y a 10 jours
Ainsi que je l'ai dit sur le forum, je pars à l'étranger pendant 4 jours et je ne pense pas que j'aurai l'occasion ni le temps de reprendre les chapitres suivants et de les poster. A moins d'un miracle, le prochain chapitre sera donc en ligne samedi prochain. Désolée pour le hiatus...
Chapitre 8 : It is my greatest joy and privilege to help you [1]
JEUDI
En une fraction de seconde, tout devint clair dans l’esprit de John, comme si toutes les pièces d’un puzzle – tellement disparate qu’il n’avait même pas compris, jusqu’à cet instant, qu’il s’agissait d’un puzzle – se mettaient en place, s’emboîtaient parfaitement, presque magiquement. Il se demanda si c’était ainsi que Sherlock pensait, réfléchissait, vivait en permanence. Si c’était le cas, ça devait être à la fois terriblement excitant et épuisant. Toutes les associations se faisaient dans son esprit, avec une rapidité dont il se serait cru incapable.
La grippe ? Non, bien sûr que non. Sherlock Holmes n’attrapait pas la grippe, non, c’était une maladie trop banale, trop commune, trop normale pour lui. Sherlock Holmes ne tombait pas bêtement malade, Sherlock Holmes était empoisonné par des fous qui utilisaient des armes biologiques contre ceux qui se mettaient en travers de leur chemin. Par des fous qui ne se souciaient pas d’un agent secret de plus ou de moins sur cette terre.
Un agent secret comme Victor Savage.
Concentre-toi, John, concentre-toi.
Que lui avait dit le docteur Ainstree ? Le vénérable médecin était tombé des nues lorsque John avait suggéré que Savage ait pu être assassiné. Soit il était excellent acteur, soit il disait la vérité. Considérant qu’il parlait à un homme de sa profession, un parent du défunt qui plus est (John n’avait pas vraiment de scrupules à mentir lorsqu’il s’agissait d’enquêter pour le compte de Sherlock Holmes), il lui avait probablement dit tout ce qu’il savait. Savage était mort d’une maladie exotique. La fièvre jaune ? Oui, certains traits étaient reconnaissables, mais la pathologie, qui avait commencé comme une banale grippe, avait bientôt exhibé les symptômes les plus inattendus.
Quelle coïncidence.
Les traitements habituels contre la fièvre jaune n’avaient pas fonctionné, et l’agent secret était mort en trois jours. Maladie orpheline ? Le dossier avait été classé, non résolu. A présent qu’il commençait à comprendre la vérité, John s’en voulait de ne pas lui avoir demandé plus de précisions sur les symptômes et la rapidité de l’évolution de la maladie. Tout ce que lui avait dit le docteur, sous le sceau du secret médical évidemment, c’était que deux membres du personnel, qui s’étaient occupés du cas de Victor Savage, avaient contracté la même maladie et étaient morts dans la semaine qui avait suivi, probablement contaminés par le même virus inconnu. L’affaire avait été étouffée par le MI6.
A présent, John comprenait tout : si Sherlock lui avait demandé de collecter des informations sur le meurtre de Savage, c’était parce qu’il était sur la piste de son assassin. Il l’avait même serré de tellement prêt que ce dernier, inquiet, avait décidé de se débarrasser de ce détective fouineur de la même façon qu’il avait réduit au silence un agent secret un peu trop intelligent. Il avait, d’une façon ou d’une autre, inoculé cette saleté à Sherlock Holmes, qui avait posé des questions indiscrètes sur la mort de Savage, et risquait donc de s’approcher un peu trop près de la vérité. [2]
Frappé par cette soudaine réalisation, John fit un pas en direction du lit de son ami.
– Recule ou je tire. Tu sais que je n’hésiterai pas.
– Si ton but est d’éviter de me contaminer, je doute fortement que tu me tires dessus. Ca aurait un effet beaucoup plus définitif.
– Je connais très bien l’anatomie du corps humain. Je sais exactement où je peux tirer pour t’immobiliser sans causer trop de dommages. [3]
– Oui, mais tu trembles comme une feuille, ne put s’empêcher de faire remarquer l’ancien soldat.
De fait, Sherlock semblait sur le point de s’évanouir d’une seconde à l’autre – ce qui, d’ailleurs, aurait peut-être été préférable, étant donné son insistance à vouloir menacer son colocataire avec un revolver. John avança prudemment, mais s’immobilisa en voyant le doigt du détective se crisper sur la détente. Le temps jouait contre eux. Savage était mort en quelques jours ; Sherlock avait dû être contaminé en début de semaine, et la journée du vendredi allait bientôt commencer. Si le détective avait raison et qu’il n’existait pas de remède connu (ce qu’il semblait sous-entendre en disant qu’il était totalement inutile et même dangereux de l’emmener à l’hôpital), alors il restait une autre solution…
– Sherlock, qui est-ce ? Dis-le-moi.
Les yeux du malade reflétèrent son incompréhension.
– Qui est qui ? De quoi tu parles ?
– Du salaud qui t’a inoculé cette saloperie.
– Tu as compris ? s’exclama Sherlock, le visage soudainement illuminé d’une joie extatique.
Un nouvel accès de toux vint secouer son corps amaigri par trois jours de jeûne et par le virus qui prenait ses organes pour un terrain de jeu. John sentait monter en lui une rage froide contre celui qui avait osé empoisonner son ami.
– Oui, je crois que j’ai tout compris. Savage a été contaminé par quelqu’un qu’il soupçonnait, n’est-ce-pas ?
– Oui. Il était sur sa trace, ce n’était qu’une question de jours avant qu’il ne l’arrête.
– Et tu as repris sa piste, tu as fait comprendre à son assassin que tu avais compris, que tu étais après lui ?
Sherlock lança à son ami un regard désolé.
– Je n'aurais peut-être pas dû...
John esquissa un geste qui pouvait signifier "pour un génie, parfois, tu te montres remarquablement stupide" ou bien "le mal est fait, maintenant que tu as provoqué un meurtrier et qu'il a contre-attaqué, il va falloir que je prenne les choses en main".
– Donne-moi son nom et son adresse, je vais m’occuper de lui.
– Tu ne peux pas aller chez elle comme ça au milieu de la nuit. Il nous faut un plan.
– Elle ? répéta John, légèrement surpris. C’est une femme ?
– La fameuse deuxième maîtresse de Savage. Celle que personne n’a jamais vue et dont personne ne connaît le nom. Ce n’était peut-être même pas sa maîtresse, il devait la voir pour obtenir des informations, mais elle a éventé sa ruse et s’est débarrassé de lui…
Sherlock se pencha brusquement en avant, les mains crispées sur son ventre, le front ruisselant de sueur. Le revolver gisait, inoffensif, sur le lit, et John ne put s’empêcher de profiter de l’occasion pour faire un nouveau pas.
– Non… n’avance pas… s’il-te-plaît, n’avance pas.
John s’arrêta net à moins d’un mètre du lit. Le « s’il-te-plaît » de Sherlock fonctionnait toujours, peut-être plus efficacement que la menace. Le voir dans cet état, cependant, retournait les entrailles du médecin, qui se sentait lui-même nauséeux ; il se rendit compte que quelque chose semblait s’être coincé dans sa gorge et il essuya ses mains moites sur le côté de son pantalon.
– Alors, qu’est-ce que je peux faire ? Sherlock, bon sang, il y a bien quelque chose que je dois pouvoir faire pour t’aider !
Il avait conscience que sa voix tremblait et trahissait son état de panique absolue. Être là, face à une maladie inconnue qui terrassait son meilleur ami, et ne rien pouvoir faire… était une véritable torture.
– J’ai besoin de toi, affirma Sherlock, mais pas comme ça, pas en tant que médecin. Mrs Culverton-Smith est une spécialiste en microbiologie. Je ne sais pas quelles manipulations elle a effectuées pour donner à ce virus mortel les premières apparences de la grippe, mais je sais que l’effet en est très rapide, et la contagion par le toucher quasiment immédiate. Je ne veux pas prendre de risques inutiles. Mais j’ai besoin de toi, répéta le détective à voix basse. Pas pour m’examiner ou me soigner, parce qu’il n’y a qu’elle qui puisse le faire, mais pour la ramener ici, à Baker Street.
Ce petit discours avait visiblement épuisé le malade, qui s’affaissa de nouveau contre l’oreiller, la respiration courte et sifflante. John déglutit et serra les poings.
– D’accord. Je comprends. Je ne pourrais pas… je ne sais pas, moi, la kidnapper dans son sommeil ? Tu dois recevoir des soins rapides, Sherlock, on ne peut pas attendre demain matin.
Le détective hocha la tête.
– Non, elle se couche très tard. Sa maison est protégée par des alarmes.
– Dans ce cas, j’y vais maintenant, je lui dis que j’ai tout compris et je lui offre mon silence – notre silence – en échange de son aide.
Sherlock esquissa un sourire qui ressemblait davantage à une grimace.
– Tu serais prêt à laisser courir une meurtrière ? demanda-t-il en toussant.
– Je serais prêt à n’importe quoi pour te sauver, Sherlock. Comment peux-tu en douter une seule seconde ?
Un silence suivit cette déclaration un peu trop émotionnelle. Le détective ravala avec difficulté son accès de toux et regarda son colocataire comme s’il le voyait pour la première fois.
– Tu ne peux pas faire ça, expliqua-t-il. Nous n’avons aucune preuve. Elle te rirait au nez et appellerait la police. Non, il faudrait plutôt que tu lui fasses croire que tu es très inquiet pour ma santé…
– Que je lui fasse croire ? le coupa John, incrédule. Sherlock, merde, je suis très inquiet pour ta santé !
– Oui, oui, bien sûr, mais ce que je veux dire, c’est que tu ne dois en aucun cas lui montrer que tu connais sa part de responsabilité dans ma maladie, sinon, elle se méfiera de toi et elle ne viendra pas. Dis-lui que je t’ai demandé d’aller la chercher pour avoir l’avis d’un expert, dis-lui que je suis certain qu’elle est la seule à pouvoir me sauver. Décris-lui mes symptômes : elle verra qu’elle a gagné et elle ne pourra pas résister à l’envie de venir admirer son œuvre.
John fit un effort pour contenir la rage qui était montée en lui et menaçait à présent de tout emporter sur son passage, à l’idée de cette femme manipulant la mort en bouteille et s’en servant pour réduire au silence son ami de la façon la plus lâche qui soit.
– J’ai plutôt envie, dit-il d’une voix sourde, de la menacer de lui péter coude après coude, genou après genou, si elle refuse de venir te sauver.
De nouveau, ce regard étrange de la part de Sherlock, comme s’il ne croyait pas un mot de ce que lui disait son colocataire.
– Non, il faut absolument qu’elle croie être en toute sécurité. Tu lui diras que tu as autre chose à faire, tu la laisseras venir seule ici, ça la mettra en confiance. Si je suis à l’agonie, je ne peux pas lui faire de mal, de toute façon.
Le détective semblait envisager sa propre mort avec une froideur et un détachement qui fit monter le niveau d’angoisse de John d’un cran supplémentaire.
– En réalité, poursuivit Sherlock, tu reviendras ici avant elle, tu te cacheras dans la penderie avec ton téléphone…
– … Et j’enregistrerai la moindre de ses paroles, compléta le médecin avec un hochement de tête. On aura de quoi négocier : l’antidote contre notre silence. Mais je te le dis tout de suite, j’aurai aussi mon arme de service. Et si ça ne fonctionne pas comme tu l’as prévu, alors on le fera à ma façon.
[1] Cette citation est un extrait du « Pied du diable », une nouvelle dans laquelle Holmes et Watson font une expérience dangereuse dont le détective est de justesse sauvé par son ami ; quand il le remercie et s’excuse de l’avoir ainsi mis en danger, Watson répond que « l’aider est sa plus grande joie et son plus grand privilège ». C’est mignon, non ?
[2] Dans la nouvelle d’ACD, Watson ne comprend pas tout ça et va chercher Culverton Smith (tel est son nom) sans savoir qu’il est responsable de la maladie de Holmes. Je voulais que John fasse un peu plus de déductions et en comprenne un peu plus, sans pour autant qu’il saisisse tout ce qu’il y a à saisir (ceux / celles qui ont lu la nouvelle doivent s’y attendre ; pour les autres, on aura le fin mot de l'histoire dans deux ou trois chapitres).
[3] J’avais écrit ça avant l’épisode 3 de la saison 3, promis.