Sold Out Soul
Chapitre 7 : ÉLIMINATIONS SYNCHRONISÉES
4533 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 08/03/2026 18:25
L’effervescence du hall d’accueil du palais des conférences du CDC rappelait celle d’une fourmilière frappée par les rayons d’un soleil d’après-midi d’été. L’excitation était frénétique, bien que peu partagée et difficilement compréhensible du point de vue de 007.
Sa stature athlétique détonnait dans cet environnement. Et bien qu’affublé d’un badge autour du cou, sur lequel était inscrit « Docteur James Bond », il ne se fondait pas vraiment dans le décor.
Aria, quant à elle, était comme un poisson dans l’eau. Bond s’efforçait de suivre son chaperon de circonstance, qui évoluait avec aisance d’un groupe de conférenciers à l’autre, échangeant des politesses convenues.
Un attroupement attira particulièrement l’attention de l’agent du MI6. Il reconnut, au premier coup d’œil, en son épicentre — grâce aux teintes vives de son sari safran — le Docteur Kan. Elle était accompagnée de la jeune femme au teint albâtre qu’il avait croisée la veille dans le hall de l’hôtel, lors de l’arrivée théâtrale.
Le garde du corps Sikh à la lame sensible ne faisait pas partie du cortège cette fois. Il ne devait pas être bien loin, pensa Bond, en scrutant la foule, sans toutefois le repérer.
Il reporta son attention sur le groupe de Kan. Il y avait du mouvement.
Comme les autres groupes de conférenciers, celui-ci commença à se diriger vers les portes de l’amphithéâtre où la cérémonie allait se dérouler. Le troupeau se dissipa un instant ; Bond put alors distinguer une curieuse mallette argentée à la main de l’assistante si particulière du Docteur Kan.
Après quelques mots rapidement murmurés à l’oreille de sa bienfaitrice, elle fixa un instant Bond du regard, avec un air de défiance et de provocation, puis s’éloigna du groupe dans une direction opposée.
« Étrange manège… », pensa 007.
Avant qu’il ait pu esquisser le moindre pas pour la suivre discrètement, la main d’Aria lui saisit le bras.
— James ? Tu es avec nous ? La cérémonie va bientôt commencer… On y va.
Bond renonça à suivre son instinct — pour cette fois — et se résigna à accompagner sagement Miaoukine vers la salle des congrès.
Le grand amphithéâtre pouvait accueillir jusqu’à mille cinq cents personnes. Il ressemblait aujourd’hui davantage à un espace de concert qu’à un lieu de conférence scientifique. Une cohue aimable régnait dans les rangées secondaires, où les places n’étaient pas attribuées nominativement.
Bond suivait Aria. Ils descendaient ensemble l’allée centrale, se rapprochant de plus en plus de la scène. Miaoukine s’arrêta au troisième rang. Au milieu de la rangée, James reconnut Amy. Elle leur adressa un signe de la main.
— J’ai bien mis ma soirée à profit — glissa Aria à l’oreille de Bond.
Installé confortablement à sa place VIP, 007 cherchait à localiser le Docteur Kan, qui cristallisait de plus en plus son attention. Il la repéra assez rapidement : elle était assise au bout de la rangée juste devant la sienne, sans sa garde rapprochée.
— Elle leur aurait épargné deux heures d’ennui ? Cette femme a vraiment du cœur… — pensa Bond, sarcastique.
Au bout de quelques minutes, les lumières de la salle s’éteignirent. En quelques secondes, le ronronnement des spectateurs impatients s’évanouit. Le grand rideau s’ouvrit. Les projecteurs illuminèrent la scène.
— Que le spectacle commence.
Le maître de cérémonie déboula sur scène en petites foulées, sous des tonnerres d’applaudissements.
Amy se pencha vers Aria et James, et leur murmura :
— C’est Bill Nye, le présentateur télé. Je l’adore !
Bond s’enfonça un peu plus profondément dans son siège, écrasé sous le poids de sa résignation. À la recherche d’un échappatoire mental, il constata que sa position lui offrait un angle privilégié sur les coulisses latérales de la scène.
Il y reconnut le professeur Clark, affairé au pupitre. Amy ne manqua pas de lui envoyer un baiser, qu’il ignora. Son épouse devait elle aussi être dans la salle…
Après une longue première heure de présentations et de remerciements échangés entre les scientifiques du CDC et leurs homologues russes — connectés par visioconférence — le moment tant attendu allait enfin débuter.
La scène se plongea dans le noir.
Une musique pompeuse, censée induire suspense et solennité, retentit. Quelques instants plus tard, un projecteur de poursuite s’alluma. Il révéla, au centre de la scène, comme s’il était apparu par magie, un imposant équipement scientifique.
L’installation rappelait ces aquariums géants utilisés par les illusionnistes pour reproduire les prouesses d’évasion du grand Houdini — avec câbles, tuyaux, ordinateurs et mécanismes alambiqués en prime.
Le public était déjà en transe, exprimant son exaltation par des flots d’applaudissements ininterrompus.
Côté russe, la sobriété dominait, formant un contraste marquant. Les images retransmises en direct montraient un équipement semblable, installé dans ce qui ressemblait à un modeste laboratoire.
Sans grande surprise, un compte à rebours s’afficha sur le grand écran. L’auditoire l’accompagna à pleins poumons.
10… 9… 8…
James savourait cet instant : il annonçait la fin de son calvaire.
Du coin de l’œil, il scrutait les coulisses. Le professeur Clark était toujours à son poste, entouré de ses assistants. Bond se redressa dans son siège. Malgré la pénombre, il distingua une silhouette familière.
— Que fait ce fichu Sikh iroquois ici ?
James devait bien être le seul, à cet instant, à ne pas avoir les yeux rivés sur la scène. Il n’entendit pas la fin du compte à rebours.
Il devina que la séquence de vitrification synchronisée était terminée à l’élévation brutale du volume sonore dans la salle — brouhaha euphorique enrichi par les sifflements des plus fervents supporters, comme lors d’une finale de Super Bowl.
L’animateur refit son apparition, accompagné de plusieurs pontes du CDC. Tous affichaient des mines ravies, voire euphoriques.
Au même moment, le Docteur Kan se leva et entama une sortie discrète — qui n’échappa pas à l’agent du MI6.
La manœuvre aurait pu passer inaperçue si deux sbires n’étaient pas sortis au même instant d’un recoin de la salle pour escorter Kan vers la sortie secondaire la plus proche.
Bond le sentait : quelque chose se préparait. Il ignorait quoi, mais il voulait le découvrir — vite.
De son côté, Miaoukine, hypnotisée par le spectacle, n’en manquait pas une miette.
Un dernier événement déclencha le passage à l’action de 007. Toujours dans la coulisse, il avait vu le garde du corps au crâne à demi rasé entraîner le professeur Clark à l’écart de son poste. Puis, l’assistante blafarde était apparue brièvement, sortie de nulle part.
Il fallait agir.
Pas le temps d’entrer dans des explications avec le major Miaoukine, toujours aussi captivée par le show à l’américaine.
L’annonce de la projection d’un court-métrage retraçant la genèse de l’événement tomba à pic.
Juste avant l’extinction prévisible des lumières, Bond lança à Aria, d’un ton laconique :
— Je reviens.
Puis le noir enveloppa la salle.
Lorsque les premières lueurs de la projection éclairèrent timidement l’amphithéâtre, Miaoukine constata, stupéfaite, que le siège de 007 était vide.
Avec dextérité et un opportunisme certain, Bond avait su saisir l’instant idéal pour quitter son siège. En enjambant, tel un félin acrobate, deux rangées — de manière certes cavalière, mais terriblement efficace — il rejoignit l’avant de la scène.
Le seul désagrément fut pour quelques spectateurs qui sentirent le dossier de leur fauteuil bouger sous l’appui discret du funambule britannique.
Le Docteur Kan avait déjà disparu, mais ce n’était pas elle l’objectif immédiat de Bond.
Malgré la semi-obscurité, il se retrouva assez vite devant une des portes latérales menant aux coulisses. L’accès était gardé par un agent de sécurité.
007 s’avança vers lui, l’air d’un conférencier égaré.
L’agent prit les devants et l’interpella :
— Cet accès est interdit, monsieur. Les toilettes se trouvent de l’autre côté du …
Bond ne lui laissa pas le temps de terminer. Il lui asséna un coup bref, sec, puissant, dans le diaphragme.
Le souffle coupé instantanément, l’agent s’effondra.
Bond l’accompagna doucement au sol, plaçant une pression mesurée sur la carotide — suffisante pour provoquer une inconscience d’une dizaine de minutes.
Son intervention discrète semblait, une fois encore, être passée inaperçue.
Aria avait rapidement surmonté la surprise provoquée par la disparition spectaculaire de son voisin de fauteuil.
Elle cherchait à déterminer, entre les moments de pénombre et les éclairs lumineux de la projection, où Bond avait bien pu filer.
Elle distingua un court instant un halo lumineux sur sa droite — comme une lumière subrepticement échappée d’une porte qu’on aurait ouverte puis refermée à la hâte.
— À quoi tu joues, James ? — soupira-t-elle.
Elle ramassa à ses pieds sa pochette Chanel en cuir verni turquoise et enfila la bandoulière aux fins anneaux dorés sur son épaule. Puis elle se leva sans se redresser totalement, afin de pouvoir murmurer à son voisin de droite.
— Je vous prie de m’excuser…
Elle n’eut besoin d’en dire davantage.
Sa posture ne laissait aucun doute quant à la nécessité de quitter sa place, au prix d’agacer la moitié de la troisième rangée.
Un à un, les spectateurs se levèrent sur son passage, dans une oscillation presque parfaite.
Après une vingtaine d’excuses répétées, elle s’était enfin dégagée de cette ornière de fauteuils.
Elle avançait avec précaution dans l’obscurité partielle, guidée par cette lueur intrigante.
Elle marqua un temps d’arrêt devant la porte.
Après s’être assurée que le vigile n’était qu’inconscient, elle enjamba son corps malencontreusement placé sur son chemin.
Elle ouvrit la porte, sur laquelle on pouvait lire :
« Backstage — Accès strictement réservé aux personnes autorisées ».
Miaoukine avait pour habitude de se jouer de ce genre d’interdiction.
Alors qu’un silence contemplatif régnait dans la salle, nourri par le flot d’images hypnotiques, la coulisse était, elle, en pleine effervescence.
Des techniciens de plateau chargés de la mise en place du tableau final de la cérémonie s’entremêlaient avec les scientifiques responsables du dispositif de vitrification.
Un désordre chorégraphié. Visiblement, chacun savait ce qu’il avait à faire.
La présence d’un étranger passait inaperçue dans cette mêlée bien rodée.
Par sécurité, James troqua son blazer contre un gilet de technicien, ramassé sur une caisse de matériel.
Dans sa poche, il trouva un micro-casque, qu’il passa autour du cou.
La brève carrière de microbiologiste du docteur Bond s’acheva sans provoquer chez lui la moindre émotion.
Une couverture de plus, rien de plus.
Il chaussa le casque et alluma le récepteur radio.
Après plusieurs essais de canaux, une voix grésilla dans son oreille :
— Régisseur à équipe 2… Fin de la projection dans quinze minutes…
… Équipe 2, avez-vous terminé la sortie de l’aquarium ?
— Ici équipe 2. Dégagement terminé. Transit vers le stockage en cours. Quelqu’un sait où est passé le professeur Clark ?
Le ton du régisseur changea aussitôt, agacé :
— Bon sang, où est-il encore passé, celui-là ? Équipe sécurité, vous avez vu cet imbécile ?
007 apprécia cette aide inattendue et resta à l’écoute, espérant une information éclairante.
— Ici Washington, sécurité des loges. Je l’ai vu passer il y a cinq minutes, accompagné d’un type bizarre… Un Indien… et d’une jeune femme.
Bond n’en espérait pas tant.
Il repéra un panneau indiquant la direction des loges et s’élança au pas de course.
Aria, de son côté, progressait dans les méandres du backstage à la recherche de 007.
Lui courir après devenait une vilaine habitude — et cela commençait sérieusement à l’agacer.
Elle sortit son téléphone de son sac, espérant l’appeler.
Pas de réseau. Elle haussa les sourcils, peu surprise.
— Probablement des brouilleurs GSM… Fréquent dans les coulisses.
Elle se rendit compte qu’elle aussi était invisible dans la frénésie de l’arrière-scène.
Au détour d’un couloir, elle reconnut la veste de Bond, posée en boule sur une caisse à roulettes.
Elle était sur la bonne piste.
À côté, un homme vociférait :
— Bordel de merde ! Qui a pris mon équipement ? J’avais posé mon gilet… là !…
… Qui a pris mon putain de casque ?!
Miaoukine rapprocha les événements en une fraction de seconde.
Un sourire discret étira ses lèvres.
Elle emboîta discrètement le pas au technicien spolié, qui entrait dans un local technique.
Il ouvrit une armoire métallique remplie de micros-casques.
Il ne remarqua pas qu’il était suivi.
Casque à l’oreille, il configurait le bon canal lorsqu’en se retournant, il se retrouva nez à nez avec une belle inconnue.
— Qu’est-ce que vous faites ici ? Vous cherchez quelque chose, madame ?
— Comment as-tu deviné ? — répondit Miaoukine, s’approchant avec un sourire enjôleur…
Aria ressortit du local en laissant son « généreux donateur » à ses songes.
Lorsqu’il se réveillerait, espérait-elle, il ne retiendrait que la douce étreinte qu’elle lui avait administrée.
Elle s’équipa à son tour d’un appareil de communication. En balayant les canaux un à un, elle répéta inlassablement, d’une voix à peine moqueuse :
— Le petit James s’est égaré dans les coulisses… Sa maman est très inquiète. Il est blond, mesure 1m85, porte une chemise blanche et un pantalon gris clair… Si vous le retrouvez, sa maman l’attend à côté des vestiaires…
Bond ralentit instinctivement.
Il avait clairement entendu le message — comme toutes les personnes branchées sur le même canal.
Mais lui seul avait reconnu la voix de sa malicieuse consœur.
— Qu’est-ce qu’un gamin fout dans les coulisses ? On est où, là ? Une garderie ? — beugla le régisseur.
— Sécurité ? Vous avez vu un enfant ? Blond ? 1m85 ? Mais c’est quoi ces conneries ? Qui parle ?!
Cette réaction ravit Aria. Elle avait de l’audience — c’était tout ce qu’elle voulait.
Après une brève hésitation, Bond répondit :
— Maman ? Ici James. Je te retrouve aux vestiaires. Bascule sur le canal qui correspond aux deux derniers chiffres de mon numéro de chambre. À tout de suite… Maman.
La fréquence explosa.
— Bon sang ! Mais à quoi vous jouez ? Vous vous croyez où ? Sécurité ! Trouvez-moi ces imbéciles et ramenez-les-moi ! Ils vont vers les vestiaires !
Une nouvelle voix grésilla dans le casque :
— Backstage pour Organisation. On a trouvé un technicien inconscient dans le local son. Prévenez l’équipe médicale. Urgence.
Aria se mordit la lèvre, légèrement contrariée.
— J’aurais dû saboter la serrure en sortant. Comme me l’avait appris mon formateur du FSB…
L’alerte aurait été retardée. L’expérience se construit sur les erreurs.
Celle-là, je ne la referai plus. Perseverare diabolicum.
— Que quelqu’un appelle la police !!! Nous sommes attaqués !! — hurla le régisseur, frôlant la crise de démence.
Miaoukine avait basculé sur le canal 28, comme Bond l’avait suggéré.
Son numéro de chambre était le 427 ; Bond, logé dans la suite voisine, devait être dans la 428. Le code était limpide.
— James ? — interrogea-t-elle dans le micro, tout en scrutant les couloirs cherchant le chemin des loges.
La réponse ne tarda pas.
— Aria… — répondit sobrement Bond, avant d’ajouter :
— De toute évidence, tu ne peux plus te passer de moi.
— Qu’est-ce qui te fait penser ça, mon petit James ? — répliqua-t-elle, d’un sarcasme bien huilé.
007 reprit, plus sérieux :
— Il se trame quelque chose. Trop long à expliquer maintenant. Attends-moi à l’entrée des loges, et surtout… ne bouge pas tant que je ne viens pas te chercher. Reçu ?
— Reçu ! — répondit-elle, sans sourciller.
Elle, si peu réceptive à tout ce qui ressemblait à un ordre, ne s’étonna pas de ce changement impromptu de destination.
Elle avait vite compris que le rendez-vous annoncé aux vestiaires n’était qu’un leurre.
De quoi envoyer le comité d’accueil dans la mauvaise direction.
— Plutôt malin — admit-elle en silence.
Elle se mit en route vers les loges, suivant la signalétique tout en feignant de savoir exactement où elle allait.
Il fallait se fondre dans la masse — surtout maintenant que le service de sécurité du CDC était en alerte maximale.
Elle retourna son badge, subtilisé au technicien, pour que la photo ne soit pas immédiatement visible.
À une dizaine de mètres devant elle, un agent de sécurité remontait l’allée… droit vers elle.
Il arrêtait chaque personne, contrôlait chaque badge.
— Ça passe… ou ça casse — pensa-t-elle, tendue.
Elle jeta un œil sur son badge pour envisager ses options.
À la lecture du nom de son propriétaire, elle sentit la pression retomber légèrement.
Robin Miller.
Robin… prénom mixte. Merci, Monsieur Miller… Et remerciez vos parents de ma part.
— Il me faut un habillage — pensa-t-elle aussitôt.
L’habillage, c’est l’art de s’appuyer sur un accessoire, une personne, une situation, pour effacer sa propre présence.
Comme l’obscurité dilue une silhouette, ou un costume de clown au sein d’un cirque.
Visible, oui, mais invisible au bon endroit.
Aria repéra sa couverture.
Elle accéléra le pas pour rattraper une technicienne à proximité, jeta un coup d’œil furtif à son badge, puis l’interpella :
— Alice ? Tu pourrais me dépanner d’un chewing-gum ? J’ai oublié les miens.
— Euh… oui, pas de problème — répondit la jeune femme en fouillant dans sa poche. — On se connaît ?
— On se croise tout le temps, mais on n’a jamais le temps de discuter.
C’est la folie ici. C’est la dernière fois que je bosse pour cet organisateur, je te jure.
— Ah, ça… je suis bien d’accord — souffla Alice, épuisée.
Un court silence.
— Robin ! — dit Aria en posant la main sur son bras.
— Tiens, ton chewing-gum. Il est à la fraise, ça ira ?
— Mon parfum préféré — répondit Aria avec un sourire complice.
Elle continua l’échange avec des banalités, entrecoupées de rires forcés.
Le lien était établi. Il fallait juste le maintenir jusqu’au contrôle.
Dans une des loges du palais des congrès, le professeur Clark s’apprêtait à récolter les fruits de ses efforts.
La collaboratrice du Docteur Kan posa la mallette argentée sur la petite table ronde qui trônait au centre de la pièce, puis l’ouvrit.
Le garde du corps Sikh se tenait devant la porte, adossé au chambranle.
Difficile de dire s’il empêchait quelqu’un d’entrer… ou de sortir.
— Vous êtes droitier ou gaucher, Professeur ? — demanda-t-elle d’une voix douce, presque posée.
Clark, assis sur l’une des chaises disposées autour de la table, releva les yeux.
— Droitier — répondit-il.
Puis, sans attendre, il enchaîna :
— Avant toute chose, je veux plus d’argent. J’ai pris d’énormes risques pour vous. Je mérite le double. Je l’exige.
— Bien, Professeur. Vous êtes droitier. Dans ce cas, remontez votre manche gauche, s’il vous plaît — rétorqua-t-elle, sans élever la voix.
— Vous m’avez entendu ? Je veux le double ! — répéta-t-il, plus nerveux, plus insistant.
— L’argent n’est pas un sujet, Professeur. Vous avez pris de gros risques pour nous. Et nous vous récompenserons… à la hauteur de votre sacrifice.
Le calme implacable de l’assistante contrastait violemment avec l’agitation croissante de Clark.
Il transpirait déjà à grosses gouttes.
Elle sortit une première enveloppe kraft de la mallette, la posa devant lui. Puis une deuxième.
— Voici les cinq cent mille dollars convenus… et de nouveau cinq cent mille.
Clark se jeta presque sur la première enveloppe. Il l’ouvrit, vérifia que les billets étaient bien réels.
Un sourire timide vint troubler ses traits crispés.
Mais il devrait encore patienter avant de savourer son pactole.
— Pouvons-nous procéder à la collecte du matériel, à présent, Professeur ? — demanda-t-elle, toujours polie.
— Oui… Faites vite — dit-il, incapable de détacher les yeux des liasses de billets.
Il retroussa la manche gauche de sa chemise.
Sa peau, moite, apparut : tendue, légèrement tremblante.
La jeune femme au teint de porcelaine enfila une paire de gants en latex noirs.
Elle sortit d’une sacoche une petite boîte métallique ronde qu’elle ouvrit, révélant une pâte grasse.
Elle imprégna un coton stérile et expliqua, d’un ton presque affectueux :
— Un désinfectant naturel de notre conception. Aussi efficace que vos produits chimiques, et bien meilleur pour la peau. Il possède aussi des vertus antalgiques.
Nous ne voudrions pas vous exposer à une infection…
Clark acquiesça d’un sourire forcé.
Il avait l’air d’un homme tentant désespérément de croire qu’il contrôlait encore la situation.
Avec douceur, elle appliqua le baume sur sa peau. Le contact était étonnamment agréable. Apaisant.
Pendant quelques secondes, la tension palpable s’allégea. Ses épaules se relâchèrent.
— Laissons agir quelques secondes… Ensuite, je pratiquerai le prélèvement.
Elle sortit de la valise une boîte réfrigérée — un container médical hermétique, conçu pour la conservation de matériel biologique.
Le vigile n’était plus qu’à quelques pas.
Aria serra le bras d’Alice et, avant qu’il ne prenne la parole, lança :
— Hé ! Beau brun ! Une petite fouille au corps ? Tu risques de perdre tes moyens en voyant ce qu’on cache là-dessous !
Le vigile resta impassible — ou feignit de l’être. Il tendit la main, sèchement :
— Vos badges, les filles.
L’opération semblait mal engagée.
Aria afficha un sourire.
Elle tendit le badge d’Alice à bout de bras, sous le nez du vigile — qui recula d’un pas — puis enchaîna :
— Ma copine Alice et moi, on va se boire une bière après le spectacle. Tu viens ?
Elle fit de même avec son propre badge, prenant soin de masquer partiellement la photo avec deux doigts.
— Moi, c’est Robin. Alice et Robin… Tu t’en souviendras ?
Le visage de l’agent de sécurité se fendit d’une expression étrange — entre lassitude et amusement.
Puis, d’un geste blasé, il les laissa passer.
— On se voit tout à l’heure, beau brun — lança Aria.
Alice, elle, n’avait rien compris. Quelle mouche avait piqué son exubérante collègue Robin ?
Miaoukine, soulagée, se tourna vers elle :
— Ma chère Alice, tu peux m’accompagner jusqu’aux loges ? Je dois y retrouver un collègue. Tu seras un amour.
Il faut battre le fer tant qu’il est chaud…
Une étrange sensation de détente gagnait lentement le professeur Clark.
D’abord agréable… elle devint rapidement inquiétante.
Il tenta de bouger les doigts : impossible.
Il essaya de crier : aucun son ne sortit.
Son corps ne répondait plus.
Panique muette. Submergée. Irréversible.
L’assistante s’approcha.
Elle lui soutint le menton et fit pivoter doucement sa tête de gauche à droite, l’examinant.
— Professeur, dit-elle calmement. Vous constatez, j’en suis sûre, l’efficacité de ce baume.
Je ne vais pas vous en dévoiler les secrets de fabrication, mais… comme vous l’avez deviné, le curare en est un composant.
Elle sourit. Douce. Terrifiante.
— À ceci près que vous m’entendez. Vous me voyez. Votre cœur bat. Et vous respirez presque normalement.
N’est-ce pas… formidable ?
La respiration de Clark s’emballa. Haletante. Saccadée. Animale.
L’afflux de sang fit rougir le blanc de ses yeux — seul indice apparent de la tempête d’angoisse et de peur qui le ravageait en silence.
Son corps, privé de tension musculaire, s’affaissa lentement, glissant sur sa chaise comme un corps sans squelette.
— Raja ! — dit-elle soudain à voix haute.
Puis, plus doucement :
— Veux-tu bien aider le Professeur à se tenir convenablement sur sa chaise ?
Le colosse au crâne à demi rasé s’approcha.
Il souleva Clark d’un seul bras, l’agrippa par le col, le hissa brutalement sur sa chaise.
Puis, détachant sa propre ceinture, il sangla le torse du scientifique contre le dossier.
Avec calme, il reposa l’avant-bras gauche de Clark sur la table. Inerte.
— Votre situation est certes… inconfortable, reprit l’assistante. Et je m’en excuse.
Mais c’est bientôt terminé.
Elle lui caressa doucement le bras, puis regarda Raja.
En une fraction de seconde, il dégaina son sabre.
La lame siffla. Et trancha net la main gauche du professeur.
Pas un cri. Pas un soubresaut. Juste… une brutale dilatation des pupilles.
Un miroir noir de la terreur.
— Voici comment nous traitons les voleurs — murmura-t-elle.
— Vous comprenez, j’en suis sûre… n’est-ce pas ?
Un léger tremblement anima les paupières de Clark. Un tic nerveux : son seul mouvement encore possible.
— Si vous parlez, nous reviendrons pour l’autre main.
Ce serait idiot, n’est-ce pas ? C’est votre dernière.
Ou peut-être… la langue ?
Qu’en pensez-vous ?
Elle fit un geste de la main.
Raja hocha la tête et se dirigea vers la porte.
Il l’ouvrit d’un coup sec…
… et se retrouva nez à nez avec Bond qui, de son côté, ouvrait méthodiquement les loges les unes après les autres.
Les deux hommes se figèrent.
Une seconde de stupeur. Pas plus.
Juste assez pour que Bond aperçoive — à l’intérieur — le manège macabre :
La jeune femme au teint d’albâtre, penchée au-dessus d’une boîte réfrigérée, manipulant une main tranchée.
Clark, inerte, sanglé à sa chaise, les yeux grands ouverts. La terreur figée sur ses traits.
Le sang. La valise. Le sabre encore luisant, posé contre la table.
Bond tendit instinctivement la main vers sa ceinture.
Trop tard.
Le Sikh jaillit comme un cobra. Sa poigne d’acier se referma sur la gorge de 007 et, dans un mouvement d’une brutalité sèche, il le projeta à l’intérieur de la pièce.
Bond heurta le sol, violemment.
La porte se referma dans un claquement sourd.