Sold Out Soul

Chapitre 6 : SASHIMIS A L’INDIENNE

Chapitre final

4415 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 08/03/2026 18:22

- Atlanta - 02:00 PM.

Le Four Seasons d’Atlanta était un point de chute très apprécié des congressistes. Ce n’était certes pas l’hôtel le plus proche du CDC, mais son service haut de gamme l’emportait sur la commodité de la distance pour les pontes de la microbiologie mondiale.

Le vol Londres–Atlanta 142 de la British Airways s’était déroulé agréablement. Les attentions de la First Class avaient atténué le poids du cours magistral de microbiologie dispensé par Aria, pour que Bond puisse faire illusion pendant l’événement.

James ne jouerait finalement pas l’assistant du professeur Miaoukine, mais celui d’un représentant de l’Office de santé britannique détaché à l’OMS. Assommé par l’avalanche d’informations, il avait passé le reste du vol à somnoler. Mais un agent du MI6 ne dort jamais vraiment.

Aria, elle, n’avait pas dormi d’un cil. Il l’avait discrètement observée se lever plusieurs fois pour passer des appels dans le salon-bar du 747 ou plonger son regard sur l’écran de son laptop.

Bond avait déposé ses bagages dans sa suite, adjacente à celle du Major. Les cosmétiques de la trousse de toilette confectionnée par Q avaient contribué à effacer les stigmates du vol transatlantique — au même titre que son Walther PPK avait été effacé lors des contrôles à l’aéroport.

Sous la verrière monumentale du hall, confortablement installé dans un fauteuil de cuir pleine fleur, James tuait le temps en feuilletant sans grande conviction la dernière édition du New York Times. Il était bien plus absorbé par le ballet incessant des arrivées et départs au lobby de l’hôtel.

Aria se faisait attendre. Elle lui avait donné rendez-vous à 14h pour un déjeuner au restaurant étoilé de l’établissement. Le chef était japonais, et la réputation de ses spécialités marines avait largement dépassé la Géorgie. Les papilles de 007 commençaient à saliver sérieusement.

Ses pensées épicuriennes furent interrompues par une agitation soudaine vers l’entrée. Plusieurs grooms se ruaient vers l’extérieur, là où les limousines déposent les clients.

Le chasseur, au garde-à-vous, était flanqué de plusieurs cadres de l’hôtel. Tous formaient une demi-haie d’honneur. Le directeur du Seasons devait déjà être dehors pour accueillir ce client de marque.

James replia son journal et le reposa avec précision sur la table basse marquetée.

Enfin un peu de spectacle, pensa-t-il. Mais quelle personnalité pouvait provoquer pareille effervescence ? Aucun agent de protection visible — donc, ni politicien ni chef d’État. Star de cinéma ? Businessman excentrique ? Toutes les hypothèses étaient ouvertes.

La première personne franchit la porte carrousel, faisant basculer 007 de l’attente à l’étonnement.

L’homme était pour le moins singulier. Du haut de ses deux mètres dix, il dominait l’accueil de deux bonnes têtes. Son costume trois pièces impeccable lui donnait une allure de majesté. De toute évidence, une confection italienne — et du sur-mesure, plaisanta intérieurement Bond.

Mais au-delà de cette stature, ce qui frappait, c’était sa crinière noire, foisonnante, qui recouvrait la moitié gauche de son crâne. L’autre moitié était totalement rasée. Il avança de quelques pas, ignorant les salutations appuyées du personnel, puis se retourna face à l’entrée.

« Pas au bout de nos surprises », se dit Bond.

Son dos révéla alors un fourreau en argent ciselé. Le manche d’un sabre à lame courbe dépassait de son épaule. Bond se redressa dans son fauteuil. En tant que parieur, il aurait perdu gros sur cette prédiction.

Son œil exercé repéra un bracelet de force en argent au poignet droit du colosse — signe d’appartenance aux Sikhs indiens. Mais un Sikh ne se coupe jamais les cheveux. C’est un précepte de vie. Et celui-ci n’avait même pas de barbe. Étrange personnage…

Une autre silhouette s’avança dans le hall. Une femme, elle aussi indienne, vêtue d’un sari safran éblouissant. Elle marchait pieds nus. Elle semblait avoir la cinquantaine.

À son bras, une jeune femme, fine, habillée d’une combinaison blanche de créateur. Peau très claire. Visage occidental agréable. Crâne entièrement rasé. Et des mocassins blancs aux pieds.

Une employée s’écarta de la ligne du personnel, un bouquet à la main. En une fraction de seconde, le Sikh porta la main à son épaule, empoigna le manche de son sabre, et fit un pas vers elle.

Un son métallique strident s’éleva. La lame à demi tirée.

La femme en sari leva calmement la main. Elle avançait déjà vers lui, impassible. On pouvait deviner les tremblements du bouquet dans les mains de l’hôtesse pétrifiée. Le silence s’était abattu sur le hall.

L’homme s’agenouilla, tête baissée.

La femme posa la main sur la partie nue de son crâne, avec la douceur d’une mère qui console son enfant.

« Le cirque a débarqué en ville », se dit 007.

Puis elle se retourna, s’approcha de l’hôtesse, prit le bouquet qu’elle peinait à lâcher, le tendit à la jeune femme au crâne rasé… et enlaça la salariée tremblante avec une bienveillance désarmante.

— James ! Je meurs de faim. Pas toi ?

Bond se tourna vers Aria. Il ne l’avait pas entendue arriver, bien trop captivé par le spectacle de l’entrée.

— Pardonne-moi, je suis toujours en retard. Tu ne t’es pas trop ennuyé en m’attendant ?

— Pas du tout. Je me suis amusé comme un fou — répondit-il avec un sourire en coin.

Puis il bondit de son fauteuil avec une souplesse féline, la regarda droit dans les yeux et ajouta — Tu es splendide. Allons déjeuner.

Il tendit le bras. Aria y enroula le sien, acceptant l’invitation avec un sourire complice.

Après quelques pas, James s’arrêta brusquement, entraînant Aria dans une demi-volte.

— Tu connais cette femme au sari orange ?

Aria repéra aussitôt la silhouette à laquelle il faisait référence. Elle se retourna à son tour, entraînant James avec elle dans le sens initial de leur marche.

— Il s’agit du docteur Andréa Kan. Médecin biologiste, chercheuse de renom et philanthrope. Je suis surprise de la voir ici. Elle ne quitte presque jamais son village.

— Son village ? dit Bond, interloqué. Une villageoise qui loge au Four Seasons et se déplace avec un garde du corps Sikh en costume trois pièces Armani ?

Aria sourit.

— Ce n’est pas exactement le genre de village que tu t’imagines. Elle a bâti une véritable cité autour de son centre de recherche. Elle y recueille des orphelins, venus de toute l’Inde et du monde entier, pour les éduquer, leur offrir un avenir. Elle-même a été orpheline, d’ailleurs. Elle en a fait un livre. Je suppose que tu ne l’as pas lu ?

— Non. Ce n’est pas exactement mon genre de littérature.

— Mais si tu veux tout savoir… sa fortune vient d’un laboratoire pharmaceutique. Elle est propriétaire de Hope-Medicals, une entreprise qui développe des vaccins pour l’Asie, la Russie, même la Corée du Nord. À titre gratuit, s’il te plaît.

— Une activité classique. Une clientèle sans histoire, ironisa Bond.

— Je ne vois pas ce que tu veux dire, James…

— Je pose juste des questions, répondit-il, l’air innocent.

— Son histoire ressemble à celle d’une femme partie de rien. Enfin, pas tout à fait rien. Ses parents adoptifs, très riches, possédaient un laboratoire en Australie. Ils n’avaient pas d’enfants. Ils l’ont adoptée à l’âge de quatre ans et lui ont tout légué. À leur mort, elle est retournée en Inde pour retrouver ses racines et créer Hope-Medicals. Un modèle de réussite.

— Une belle histoire, dit Bond en fixant droit devant lui.

— Mais pas tout à fait un conte de fées. La tragédie, le dépassement, le rêve… tout y est.

— Cette histoire m’a mis en appétit.

Miaoukine le dévisagea brièvement. Que voulait-il dire exactement ?

Ils arrivèrent devant un rideau turquoise constellé de vagues blanches à la Hokusai. L’entrée du restaurant.

Aria s’avança vers le pupitre du maître d’hôtel.

— Une table pour quatre, au nom de Miaoukine.

— Quatre ? répéta Bond, surpris.

— James, j’ai une petite surprise pour toi. Tu aimes les surprises, j’espère ?

Bond répondit avec son flegme habituel :

— N’est-ce pas un peu tôt pour rencontrer tes parents ?

Le maître d’hôtel écarta le rideau en les invitant à entrer. Une femme en kimono turquoise, orné des mêmes motifs que le rideau, les salua d’un profond salut à la japonaise.

La pièce qui se dévoilait derrière elle n’était pas très grande. Baignée d’une lumière tamisée, elle semblait flotter hors du temps. Un bassin d’eau peu profonde couvrait presque toute la surface au sol. Un ponton en bambou longeait les cloisons Shōji noires.

Une lumière douce émanait du fond de l’eau, projetant sur les murs des volutes mouvantes. L’odeur saline de la mer montait doucement aux narines.

Leur hôtesse les guida sur le ponton jusqu’à une seconde femme, assise près de deux bancs miniatures. 

D’un geste silencieux, elle les invita à se déchausser et leur tendit des chaussettes Tabi de coton blanc.

Enfin, elle fit coulisser une cloison, dévoilant un salon privé.

Le sol était recouvert d’une couche épaisse de sable clair. Leurs pas s’y enfonçaient doucement. Un son discret, celui des vagues mourant sur la grève, complétait l’illusion.

— Ce sable vient de la plage de Wakayama, d’où est originaire notre chef, Ikuri Kayamoto. Je vous souhaite un excellent moment.

La cloison coulissa lentement dans un glissement presque imperceptible.

Une femme d’une trentaine d’années, blonde, se leva aussitôt et se jeta au cou du major.

— Aria ! Je suis tellement heureuse de te revoir ! Ça fait… dix ans, au moins ? Non ?

Miaoukine semblait sincèrement touchée par ces retrouvailles spontanées.

— Au moins dix ans — répondit-elle en mettant fin doucement à l’étreinte. — Laisse-moi te regarder, Amy… Tu n’as pas changé depuis les bancs d’Oxford.

— Oh, tu vas me faire rougir, Aria… Mais toi non plus, tu es restée telle que je t’imaginais. Laisse-moi te présenter mon collègue et ami William. Je dis ami… parce qu’on est plus que des collègues, pas vrai, Willy ?

Derrière sa barbe claire et ses lunettes à monture épaisse, l’homme n’avait pas l’air aussi enthousiaste. Il se leva, tendit une main peu convaincue à Aria.

— Professeur William Clark. Enchanté de rencontrer une amie d’Amy.

Bond masqua sa surprise. Il comprenait enfin ce que Miaoukine avait mijoté.

— Enchanté, William. Voici James Bond, de l’Office de santé britannique, détaché à l’OMS. Il m’accompagne sur ce congrès.

Clark serra la main de 007, mollement. Un hochement de tête. Aucune chaleur.

Tout le monde prit place. Aria relança aussitôt la conversation.

— Alors raconte-moi tout, Amy ! Que s’est-il passé depuis toutes ces années ? On a tant à rattraper. Je veux tout savoir.

Les deux anciennes camarades se lancèrent dans un échange nourri de souvenirs. Anecdotes d’université, éclats de rire. Amy était volubile, visiblement ravie. Aria, plus mesurée, laissait parler son amie sans trop en dire sur elle-même.

Bond, lui, observait en silence. Il étudiait Clark. L’homme face à lui semblait ailleurs. Mal à l’aise, sans doute. Son regard fuyait.

Clark finit par se forcer à engager la conversation.

— Et vous, Monsieur Bond ? Vous êtes dans quelle branche de recherche ?

— L’élimination des problèmes — répondit 007, froidement.

— Sujet… passionnant, j’imagine ?

— Très prenant. Et parfois satisfaisant.

Aria avait tendu l’oreille à l’échange.

— James, tu es impayable ! Pardonnez-le, William. Je peux vous appeler William ? Mon collègue est encore sous l’effet du jet lag. Je t’avais dit de prendre un somnifère pendant le vol. Tu ne m’as pas écouté…

Bond sourit à demi, puis enchaîna, d’un ton parfaitement maîtrisé :

— Plus précisément, je travaille sur les résistances mitochondriales aux mutations virales dans les maladies tropicales à vecteurs instables. La protéine T2 offre des perspectives intéressantes.

Clark haussa un sourcil.

— Je vois… L’Angleterre est donc votre terrain d’étude ? Connue pour ses redoutables maladies tropicales ?

Bond ne laissa pas passer le sarcasme.

— Le monde est ma zone d’intervention. La Couronne aime rendre service quand on l’appelle à l’aide.

— Bien — intervint Aria, coupant court. — James devient vite intarissable si on le lance sur ses recherches. Mais on n’est pas là pour parler boulot. Pas aujourd’hui. On est là pour profiter d’un bon repas, non ? D’ailleurs… quand est-ce qu’on mange ?

Comme une réponse immédiate, la cloison s’ouvrit doucement.

L’hôtesse entra, un plateau immense dans les bras. Elle le déposa au centre de la table.

De fines lamelles de poissons crus, assaisonnées d’épices multicolores, formaient un tableau vivant. Un véritable arc-en-ciel culinaire.

— Sashimis à l’indienne. Je vous souhaite un excellent appétit.

Elle servit ensuite un verre de saké tempéré à chacun, dans de petits bols en terre cuite émaillée. Puis elle se retira, en refermant doucement la paroi.

— Personne n’est allergique au poisson ? lança Aria pour détendre l’atmosphère.

— Sashimis à l’indienne… murmura Bond.

— Tu n’aimes pas le poisson, James ?

— Je les aime tous. Les petits, les gros. Le chef est perspicace, dit-il en repensant à la scène du hall d’entrée.

Aria ne comprit pas l’allusion. Elle se contenta de sourire :

— Bon appétit à tous !

Le repas s’enchaîna avec fluidité. Les mets raffinés succédaient aux assiettes vides dans un ballet maîtrisé. Les conversations, elles, se faisaient plus décousues. Aria avait adopté une stratégie douce, presque caressante, pour tirer les vers du nez du professeur Clark. Elle souriait, versait, relançait, s’enivrait… légèrement. Ou faisait semblant.

« On n’a qu’une vie, William ! » répétait-elle à chaque fois qu’elle remplissait son verre de saké.

Amy, toujours plus volubile, l’encourageait avec des gloussements joyeux. Clark, de son côté, avait quitté la table à deux reprises, le visage pâle, pour se passer de l’eau sur le visage. Bond l’observait, silencieux, fasciné par la méthode Miaoukine. Il devait le reconnaître : elle était douée.

L’effet commença à se faire sentir. Clark se décrispa et finit par parler.

— L’équipement pour la destruction de la souche variolique, c’est moi… enfin, nous. Mon équipe et moi. Avec les Russes. Nous avons conçu un système unique pour cette cérémonie.

Il expliqua, d’un ton professoral, que l’éprouvette contenant le virus serait enchâssée entre deux demi-cylindres de céramique qui la porteraient à 1800°C en une minute. Une lumière aveuglante accompagnerait la vitrification. Le liquide en fusion s’écoulerait dans un creuset, refroidirait, puis serait morcelé.

— Pour en faire des souvenirs — ajouta-t-il. — À vendre aux collectionneurs. Des reliques d’un virus disparu… Bien sûr, les Russes ne cautionneront jamais ça. Mais oncle Sam, lui, a le sens des affaires.

Il sourit, un brin amer. Aria sentit le moment propice. Elle fronça à peine les sourcils.

— Cela doit être grisant, non ? Faire partie du cercle des rares élus à avoir vu de près la dernière souche de variole… Avant qu’elle ne disparaisse pour toujours ?

Clark se figea, hésita. Il ouvrit la bouche… mais ce fut Amy qui parla, dans un éclair de fierté pâteuse.

— Willy chéri… Tu es trop modeste ! Que ça reste entre nous mais… un soir, il m’a fait venir au labo. Tous les autres étaient partis. Il m’a montré l’appareil, ouvert l’enceinte… et j’ai vu l’objet. C’était… grisant. Tu te souviens, Willy ?

Elle lui posa une main humide sur la cuisse. Il la repoussa, sèchement.

— Tu as trop bu, Amy.

Puis il se leva brusquement.

— Pardonnez-moi. J’ai encore du travail. Merci pour ce repas. On se croisera peut-être demain… après la cérémonie.

Amy tenta de se lever à son tour, tanguant légèrement.

— Tu es fâché, Willy ? Attends-moi ! Pardon Miaounette… Il est sur les nerfs à cause de la cérémonie. On se voit demain ? Ou ce soir, au bar de l’hôtel ? Une soirée entre filles ! Comme au bon vieux temps !

Elle embrassa maladroitement Aria et sortit en titubant.

— Miaounette ? — glissa Bond, un sourcil levé.

— Je vais la raccompagner et la mettre dans un taxi — répondit Aria, résignée.

— Rejoins-moi dans une heure, dans ma chambre.

007 acquiesça, d’un sourire entendu.

Bond avait hésité à remonter immédiatement au MI6 les événements de l’après-midi. Trop de zones d’ombre, trop peu de certitudes. Il s’était contenté d’une simple requête : obtenir des renseignements détaillés sur le Docteur Kan. Le reste attendrait. Avant toute chose, il devait avoir une mise au point avec Miaoukine.

Mais Bond n’était pas adepte de la confrontation frontale. Les engueulades, très peu pour lui. Il ressentait un certain lien avec Aria. Une connexion. Et il appréciait sa manière de faire — et bien plus encore. Mieux valait aborder la discussion de manière consensuelle. Peut-être même sensuelle. Il était passé maître dans l’art d’enrober les mises au point de velours.

Il passa un long moment sous la douche, à mettre en équation les pièces éparses récoltées au déjeuner. Clark. Miaoukine. Le Docteur Kan et son escorte pittoresque. Et la vedette du spectacle : la souche variolique.

Le casting était solide. Trop. Cette densité d’acteurs à haut risque ne lui inspirait rien de bon. Mais l’inquiétude laissa vite place à une excitation que certains qualifieraient de malsaine. Pouvait-on reprocher à 007 d’aimer son métier ?

Il enclencha le mode hydromassant de la douche spa et laissa son esprit vagabonder vers la stratégie à adopter avec Aria. Il conclut rapidement qu’il improviserait. Il était bien meilleur dans l’instant que dans la préméditation.

Il opta pour un pantalon en laine d’Écosse bleu marine, sans veste pour désamorcer la formalité. Une chemise blanche, manches retroussées à mi-avant-bras. Les deux derniers boutons ouverts. Élégant, détendu. Adapté si la conversation se prolongeait jusqu’au dîner.

La machine Bond était lancée. En pilotage automatique.


Les bottines Weston de 007 s’enfonçaient avec mollesse dans la moquette épaisse du couloir. En quelques pas, il atteignit la chambre voisine. Numéro 427.

Il bomba naturellement le torse et frappa deux coups secs sur la porte en bois sombre. Rien. Il frappa à nouveau, plus fermement cette fois. Une voix étouffée parvint enfin de l’autre côté.

— James ? C’est toi ?

— Affirmatif — répondit-il.

— Pardon, je n’ai pas fini de me préparer. J’ouvre. Installe-toi, je n’en ai plus pour longtemps.

La porte s’entrouvrit aussitôt. Il entendit les pas pressés d’Aria disparaître dans la salle de bain.

007 entra dans une chambre en tout point identique à la sienne. Il s’installa dans le sofa du coin salon. Une sélection de spiritueux de qualité reposait sur la table basse, avec verres et carafe.

Il attrapa la Beluga, versa deux verres, trois glaçons chacun.

— Je te sers un verre ? — lança-t-il à haute voix.

— Volontiers ! Vodka pour moi ! Il y a aussi un whisky pur malt, non ? — répondit Aria depuis la salle de bain.

— Je ne déteste pas la vodka — pensa-t-il en souriant intérieurement.

Il prit une première gorgée, les yeux tournés vers la porte. Il spéculait sur la tenue qu’elle allait arborer. Un bon indice sur la suite de la soirée.

La porte de la salle de bain s’ouvrit. Une tête apparut.

— James, retire ta chemise. Je suis à toi dans deux minutes.

Bond faillit avaler de travers sa deuxième gorgée. Mais son expérience lui évita tout faux pas. Il reposa son verre, calmement.

— La glace fond plus vite que prévu — murmura-t-il pour lui-même.

Il se leva, déboutonna sa chemise. Un léger flottement intérieur. Il était plus habitué à être le chasseur que le gibier. Ce renversement des rôles ne l’effrayait pas… mais il en prenait note.

Il ferma les rideaux, tamisa les lumières. Pas question d’attendre comme une fleur qu’on viendrait cueillir. Il posa son téléphone sur la table de nuit, s’allongea sur le lit, mains derrière la tête, jambes croisées. Terrain connu. Position choisie.

Aria sortit enfin.

Bond tourna la tête… et son visage se figea d’étonnement.

Elle se tenait là, sublime, vêtue d’une robe noire légère comme un souffle, une seringue à la main.

— Belle mise en scène, James. Tu as si peur des piqûres ? dit-elle avec un sourire moqueur.

— Tu as bien reçu le message de Q ?

Bond attrapa son téléphone. Quatre notifications non lues. Pour une fois, il aurait dû les lire.

— Oui, Q m’a bien informé — répondit-il, tout en théâtralité.

— À un moment, j’ai cru que…

— Que ? — lança Bond, un sourire en coin.

Un silence.

Miaoukine parut déstabilisée une seconde. Puis elle se reprit.

— Passons aux choses sérieuses.

— Je n’attendais que toi.

— En te tournant sur le côté, ce sera plus pratique.

Bond s’exécuta. Et ne put s’empêcher de lancer :

— J’aime quand une femme prend l’initia-ti-i-ve…

— Tu ne l’as pas volé, pensa-t-elle, en posant un sparadrap sur l’épaule rougie de l’agent.

Elle se redressa.

— Tu peux te rhabiller, dit-elle. Avec ce cocktail d’anticorps, nous sommes parés à toute éventualité. Mieux vaut prévenir. La guérison risque de ne pas être une option.

Elle le regarda, un coin des lèvres à peine relevé.

— Ça va un peu piquer dans les prochaines heures.

— J’avais compris, grogna Bond, en réajustant sa chemise.

Aria retourna dans la salle de bain, jeta la seringue dans les toilettes, se passa un trait de rouge à lèvres et revint.

Elle attrapa son verre de vodka, l’avala d’un trait, et déclara :

— J’ai faim. Emmène-moi dîner.


Le dîner avait été très agréable, et 007 avait pu entrevoir chez sa partenaire de mission une attirance réciproque. Aria devança la demande d’explication de Bond. Elle lui expliqua que le professeur Clark était dans les radars du CBP — les services de renseignement extérieurs russes — depuis plusieurs mois, et que des actions avaient été engagées. Elle ne pouvait pas lui dévoiler cette carte avant.

James pensa naturellement que sa « copine d’Oxford », Amy, était un agent infiltré, mais Miaoukine lui donna une toute autre explication.

— Amy est un lièvre. Nous avons bien partagé les bancs de l’université, son émotion de me revoir était sincère. Notre passé, les circonstances… Elle était la candidate idéale pour un téléguidage. La conduire à son insu dans le service du professeur Clark, comme dans son lit, n’a pas été très difficile à orchestrer par nos services.

— Je vois, dit Bond. Il faut que je reprenne contact avec mes anciens camarades du Britannia Royal Naval College.

— Mais tu es aussi passé par Oxford, non ?

— En effet… mais en d’autres temps.

Leur repas terminé, James et Aria gagnèrent le bar lounge de l’hôtel pour un dernier verre. Tous deux semblaient décidés à prolonger un peu plus cette soirée. Miaoukine commanda deux vodka martini : le sien au shaker avec de la glace, celui de Bond à la cuillère, sans.

Ils n’avaient pas encore porté leurs verres à leurs lèvres qu’une voix surgit du fond du bar.

— Miaounette ! Je savais que je te retrouverais ici !

Aria et James n’eurent que le temps d’échanger un regard désabusé qu’Amy était déjà là, fondue dans les bras de son amie. Miaoukine répondit par une démonstration de joie partagée, crédible, presque touchante.

— Qu’est-ce que vous buvez ? demanda l’envahissante Amy.

007 poussa avec élégance son verre du bout des doigts, jusqu’à ce qu’il arrive devant l’invitée surprise.

— Tenez, celui-ci est meilleur. Je vais regagner ma chambre. J’ai encore quelques dossiers à étudier… et la journée de demain s’annonce palpitante.

— J’espère que je ne vous dérange pas ? J’arrive toujours comme un cheveu sur la soupe, lança Amy avec une ébauche de clairvoyance.

— Ne t’inquiète pas, Amy, nous avions terminé. Bonne nuit, James, dit Aria, avec dans les yeux une pointe de regret.

— Dominus illuminatio mea, répondit Bond.

— Mais c’est la devise d’Oxford ! s’étonna Amy, en se tournant vers Aria. Puis elle ajouta :

— Trop sexy, ton collègue… Tu me racontes ?…

Bond regagna sa chambre sans trophée cette fois-ci mais il savait que la traque était en marche et les traces prometteuses.

Ses pensées cynégétiques s’interrompirent lorsqu’il aperçut le petit paquet déposé sur son lit. Il l’ouvrit sans attendre et découvrit un exemplaire du livre du Docteur Andréa Kan « What life could be with hope » accompagné d’une carte à l’entête de l’hôtel avec ces quelques mots : Qui lira verra ! Aria.

Il se déchaussa de ses bottines puis s’allongea sur le dessus de lit. Il alluma la liseuse puis se dit « La nuit va être longue mais pas de la façon dont je me l’étais imaginé ».


Laisser un commentaire ?