Sold Out Soul

Chapitre 5 : MISSION OMEGA

Chapitre final

3051 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 08/03/2026 18:11

- Secret Intelligence Service building - Londres - 10:30 AM.

Le ciel de Londres était encore recouvert d’une nappe grise chinée à cette heure de la matinée. La baie vitrée du bureau de M offrait une vue panoramique sur la Tamise, ses rives et les toits de la ville en enfilade, avec une perspective qui semblait presque infinie.

La circulation sur le Vauxhall Bridge était déjà dense, et les touches rouges des bus à deux étages apportaient quelques notes de chaleur à la fade palette urbaine. Observer cette agitation sans en entendre le moindre bruit était hypnotisant, et conférait un sentiment d’hégémonie, tel un dieu mythologique contemplant, d’en haut, les labeurs de son monde.

Un rayon d’or transperça les nuages et illumina les remous de l’eau, qui se mirent à scintiller.

— 007 ? Votre réponse ?

La voix de M ne sembla pas interrompre les pensées de Bond. Cette vue, depuis le bureau du Secret Intelligence Service, n’était pourtant pas le sujet de ses songes. Ses yeux fixaient le vide. Il se re-projetait mentalement l’enchaînement des événements qui avaient conduit au désastre de sa mission parisienne.

La mort de l’ambassadeur Vladimir Petroff. La fuite de sa cible. Aucun élément. Aucune piste. Pour les grandes lignes. Sans oublier sa captivité.

Juste après la scène rocambolesque du pont des Arts, les sbires de l’ambassade de Russie s’étaient emparés de lui, puis lui avaient fait subir un interrogatoire musclé dans les sous-sols de l’hôtel particulier, sous la direction du secrétaire Dimitri.

Il ne devait son salut qu’à l’intervention rapide des circuits diplomatiques britanniques. Son hôte eut la délicatesse de le faire ramener à l’ambassade d’Angleterre presque en un seul morceau. On devrait plutôt dire qu’on l’avait jeté sans ménagement sur le trottoir

Les stigmates de l’interrogatoire étaient encore visibles sur son visage, mais il portait au fond de lui des blessures plus profondes.

Bond décolla le visage de la baie vitrée et se retourna. M était assis derrière lui, à son bureau, légèrement avachi dans son fauteuil, tourné vers la droite, en direction de la fenêtre. Ses jambes, allongées et croisées l’une sur l’autre au niveau des tibias, se terminaient par des derbys marron cirés de chez Crockett & Jones.

Les manches de sa chemise bleue ciel étaient retroussées. Un bras reposait sur l’accoudoir, la main près du visage. Son pouce semblait lui soutenir le menton, et il se caressait d’avant en arrière le dessous du nez avec l’index. M cherchait à pénétrer les yeux de 007 pour tenter d’y lire les prémices d’une réponse.

James posa son regard sur la femme assise en face du bureau. Elle devait avoir une trentaine d’années, le visage ovale, des pommettes saillantes et un teint clair contrastant avec sa longue chevelure fauve tombant sur ses épaules.

Elle fixait Bond de ses grands yeux verts subtilement maquillés. Juste ce qu’il fallait pour rehausser le regard sans le dénaturer ni le trahir.

Elle était, bien entendu, du goût de Bond, mais sa posture droite et austère n’était pas un appel au badinage.

Il croyait malgré tout déceler une discrète pointe de malice dans le pli de ses yeux et la commissure de ses lèvres rouges garance.

La coupe de son tailleur Alexander McQueen était impeccable et mettait en valeur une silhouette qui n’en avait pas naturellement besoin.

Aurait-elle pris le temps de faire du shopping sur Old Bond Street avant son rendez-vous au MI6 ?

Bond desserra les lèvres.

— Monsieur, ce sera un plaisir de collaborer avec le major Miaoukine.

— Vous pouvez m’appeler Aria, Commander.

M conclut l’échange de politesses.

— Bien. Les présentations étant faites, je vous expose la mission.

La fermeture motorisée des stores à lamelles verticales plongea le bureau dans une semi-pénombre propice à la confidentialité. Un écran escamotable transparent sortit du bord du bureau et s’alluma. Le visage d’un interlocuteur apparut.

M le salua :

— Mes respects, Monsieur le Ministre. Je suis avec le major Miaoukine et le Commander Bond. Nous vous écoutons.

— M, Major, Commander… Cela fera bientôt un an qu’un accord international a été conclu pour procéder à la destruction des deux dernières souches de variole encore existantes sur cette planète.

Il marqua une pause.

— L’une est conservée par le CDC — Center for Disease Control — à Atlanta. L’autre, par nos amis de la Fédération de Russie, au sein du laboratoire Vektor, dans la cité scientifique de Koltsovo, province de Novossibirsk.

— L’ai-je bien prononcé, chère Major ?

Aria confirma d’un simple hochement de tête, sans se départir de son calme.

— Les Américains ont négocié pour que cette éradication synchronisée ait lieu lors du congrès international de microbiologie, qui débutera dans deux jours au CDC d’Atlanta. Ce sera, inutile de vous le préciser, l’événement phare du congrès. Et les Américains, comme toujours, auront le sens de la mise en scène. Je laisse M vous donner les détails opérationnels… mais les récents événements de Paris…

Le Ministre marqua un silence plus lourd.

— …ainsi que plusieurs sources concordantes, nous font craindre une tentative de compromission. Nous pensons qu’une organisation criminelle envisage de profiter de l’événement pour tenter de dérober cette relique virale.

Il poursuivit, le ton plus affirmé :

— Pas de crainte à avoir du côté russe. Je ne doute pas un seul instant du niveau de sécurité imposé à leur laboratoire — toujours sous haute surveillance militaire depuis la fin de la guerre froide. D’ailleurs, nous pourrions nous demander…

M se racla doucement la gorge. Juste ce qu’il fallait pour rappeler au ministre la limite de la bienséance diplomatique.

— …Bref. Le major Miaoukine a été dépêchée par son gouvernement pour nous prêter main-forte. Le Département d’État américain, de son côté, n’a pas identifié de menace majeure. Ils ont tout de même accepté que le MI6 envoie un agent sur place, à condition que cela reste discret. Je cite : “Si ça vous amuse.” Quant au FSB, c’est une autre affaire… Nous avons donc convenu d’un compromis : une mission conjointe, mais placée sous la direction exclusive du Secret Intelligence Service. Aria, en tant que microbiologiste de renom, aura un rôle-clé dans l’opération. Elle vous briefera sur le protocole de destruction. M, je compte sur l’entière collaboration de vos services.

— Soyez-en assuré, Monsieur, répondit M.

— Bien. Je vous laisse.

L’écran s’éteignit.

Bond avait bien entendu décodé les éléments de langage du Ministre. Cette collaboration “avec nos amis russes” faisait partie du solde de la dette contractée après le fiasco parisien. Une manière élégante de solder une humiliation.

La pointe de familiarité du Ministre à l’égard d’Aria éveilla sa curiosité. Le hasard des affectations n’avait probablement rien à voir là-dedans.

M reprit la parole :

— La mission Omega comporte deux objectifs. Un : empêcher quiconque de s’emparer de la souche ou d’interférer avec le processus de destruction. Deux : identifier le commanditaire, dans le cas — probable — d’une tentative d’extorsion.

Il tourna la tête vers Aria :

— Major, pouvez-vous éclairer le Commander Bond sur la dangerosité de ces souches et les raisons qui poussent vos services à croire qu’elles sont ciblées ?

Aria se redressa, prête à répondre. Mais 007 la devança.

— La variole est une maladie virale hautement contagieuse, responsable de millions de morts à travers l’Histoire. Elle a été éradiquée à la fin des années 70, comme la poliomyélite ou la peste. Depuis, on ne vaccine plus. Qui voudrait s’emparer d’un virus dont on sait déjà se défendre ?

Aria esquissa un sourire.

— Vous avez raison, Commander… mais seulement en partie.

— Appelez-moi James, dit Bond avec un demi-sourire.

— Volontiers. Alors, James, la variole est effectivement un virus redoutable. Les premières traces remontent à dix mille ans. La contamination se fait par l’air, via les gouttelettes de salive — éternuements, toux, etc. La létalité est élevée, et la résistance de l’agent viral, redoutable.

Elle marqua une pause, planta son regard dans celui de Bond.

— C’est la variole qui a donné naissance au principe même de la vaccination. Edward Jenner, XVIIIᵉ siècle. Il inocule la vaccine — version bénigne animale — à un enfant, et le protège ainsi de la forme humaine. L’OMS annonce l’éradication en 1980. Depuis, plus de vaccinations. La population mondiale actuelle est donc, en grande majorité, sans immunité.

— Mais ce n’est pas comparable à la peste ou à la polio ? Répliqua Bond.

— Justement. La polio reviendrait si la vaccination cessait. Et la peste est toujours présente dans certaines zones du monde. Mais elle se soigne. La variole… non. Et surtout : elle peut être modifiée.

James sourit.

— Major, vous venez de me donner envie de ressortir mes cahiers.

— Et vous n’avez pas encore vu la suite.

M reprit la main :

— Merci, Aria. Pour ce qui est du « qui », nous avons un début de piste. Grâce aux premières informations du FSB, notre cellule financière a identifié un dépôt suspect sur un compte offshore. En remontant la chaîne — malgré de multiples sociétés-écrans —, nous avons trouvé un nom : le professeur William Clark. Chercheur au CDC.

— Ce nom vous dit-il quelque chose ? demanda M.

— Non, répondit Aria après un instant de réflexion. Jamais entendu dans les congrès, ni lu dans les revues.

— Très bien. Vous avez vingt-quatre heures pour entrer en contact avec lui et organiser une rencontre. Choisissez la bonne approche.

— Et la logistique ? demanda Bond.

— Votre vol pour Atlanta décolle ce soir à 21 h 40. Vous aurez la nuit pour faire connaissance. Le major est officiellement invitée au congrès. Une place en business vous a été attribuée, James… en tant que secrétaire scientifique.

— Charmant. Vous me ferez dicter vos notes, Major ?

— Seulement si vous me les relisez le soir, Commander.

M se leva.

— Miss Moneypenny vous remettra vos billets et l’ordre de mission. Et tant que j’y pense, passez au département Q avant de partir, j’ai une note pour vous de leur part.

M tendit un bristol rouge à 007, qu’il glissa dans sa poche sans même le lire, puis il se dirigea vers la porte du bureau, visiblement pressé de quitter la pièce.

Aria ouvrit sa sacoche, en sortit une petite pochette noire et la posa sur le bureau.

— Tenez, Monsieur. J’espère que leur analyse nous apportera des informations intéressantes.

Puis elle quitta la pièce à la suite de Bond.

M ouvrit la pochette. Deux fioles y reposaient, maintenues par un élastique. Au fond de chacune, une fine couche de liquide vert laiteux.

Il décrocha son téléphone.

— D ? Ici M. J’ai un colis pour analyse. Je veux les résultats sur mon bureau demain matin…

Aria crut un instant avoir perdu 007 dans les méandres interminables du SIS Building. Les couloirs, tous plus austères les uns que les autres, semblaient conçus pour désorienter.

Elle parvint pourtant à le rejoindre in extremis dans l’ascenseur, juste avant que les portes ne se referment.

— Vous n’êtes pas facile à suivre, James, dit-elle, légèrement essoufflée.

Bond ne répondit pas.

Il appuya du plat du pouce sur l’un des boutons. Une lumière bleue clignota : empreinte validée. La cabine se mit en mouvement. Silence. La descente semblait interminable.

— Où allons-nous ? demanda Aria.

— En enfer, répondit sèchement Bond. Un frisson d’acier dans la voix.

L’ascenseur s’arrêta enfin. Les portes s’ouvrirent sur une lumière blanche éblouissante. Une silhouette juvénile les attendait déjà.

— 007 ! Heureux de voir que vous avez retrouvé le chemin du département Q !

— Bonjour, Q. Pas d’école aujourd’hui ? J’espère que vous avez rangé votre chambre… je suis avec une dame.

Le département Q occupait une moitié des niveaux inférieurs du bâtiment. Le décor avait changé. Ici, les briques victoriennes cohabitaient avec des équipements de haute technologie. Une forêt de colonnes supportait les voûtes d’antan.

À l’origine, ces lieux servaient à stocker des tonneaux de bière fraîchement débarqués des docks. Aujourd’hui, c’était le terrain de jeu des meilleurs cerveaux du MI6.

Bond nota, non sans satisfaction, que quelques activités de mécanique subsistaient encore. Des techniciens s’affairaient autour d’une DB10 défigurée, privée de ses pare-chocs.

Q, sans même se retourner :

— Un commentaire, Commander ?

— Aucun, mon cher Q.

Ils arrivèrent devant une vaste enceinte de verre suspendue au-dessus du sol, comme en lévitation. On y accédait par une passerelle métallique. À l’intérieur, des murs d’écrans, des tables de verre, des opérateurs concentrés, casques vissés sur les oreilles.

— Il manque de l’eau à votre aquarium, dit Bond.

— 007, vous êtes devant une prouesse technologique. Isolation absolue. Aucune onde ne pénètre, aucune donnée ne sort sans validation. Bienvenue dans le cœur du département Q.

Ils pénétrèrent dans la salle. Les portes se refermèrent. Le silence était total.

— Je ne vais pas tout vous dévoiler, reprit Q, mais vous remarquerez…

— Qu’il n’y a rien de remarquable, coupa Bond.

— Exactement. Et en toute transparence, si vous me permettez la boutade…

Aria sortit son téléphone. Aucun réseau. Elle haussa un sourcil approbateur.

Q s’installa à une table centrale, encombrée d’objets indéfinissables. Face à lui, un écran. L’arrière du moniteur était recouvert d’autocollants mystérieux.

L’image d’un homme apparut soudain sur le mur d’écrans : chauve, lunettes, barbe claire. Une inscription l’identifiait : Professeur William Clark. En dessous, une cascade de données défila trop vite pour être lue.

— Major, dit Q, nous avons compilé tout ce que nous avons trouvé sur le professeur Clark. Voici une clé USB avec les données pertinentes.

Il lui tendit la clé. Aria voulut sortir son ordinateur, mais Q l’arrêta :

— Inutile, Major. Aucun de vos appareils ne fonctionne ici. Vous pourrez consulter tout ça à l’extérieur : CV, publications, famille, maîtresse… dossier complet.

— Merci… Monsieur, répondit Aria.

— Appelez-moi Q, sourit-il.

Les deux agents échangèrent un regard complice.

— Et j’ai un petit cadeau pour vous, 007.

Il sortit ce qui ressemblait à une trousse de toilette.

— Votre arme, je vous prie.

Bond haussa un sourcil, retira le Walther PPK de son holster. Il ôta le chargeur, le rangea dans sa poche, et tendit l’arme vide à Q.

— Vous alliez aussi me dire que mon engin ne fonctionnera pas dans cette salle, je suppose ?

Q ouvrit la trousse. À l’intérieur : peigne, brosse, flacons. Il y glissa le PPK dans un compartiment central, referma le tout et fit signe à un assistant de le scanner.

Quelques secondes plus tard, le résultat s’afficha à l’écran. Aucun signe de l’arme. Juste des cosmétiques d’un gentleman soigné.

— Qu’en dites-vous, 007 ? demanda Q, triomphant.

Bond sourit.

— Q… vous prenez vraiment soin de ma peau.

À des milliers de kilomètres de là, le crépuscule enveloppait les faubourgs d’Atlanta.

Le bâtiment du CDC, austère silhouette de béton et de verre, s’élevait au-dessus d’un quartier presque endormi. Quelques rares fenêtres encore éclairées laissaient deviner une activité résiduelle.

Au quatrième étage, les plafonniers s’allumaient un à un, accompagnant la progression lente d’un agent de sécurité. Sa torche Maglite à la ceinture, il vérifiait les blocs de recherche de chaque côté du couloir.

Chacun de ces laboratoires demandait un niveau d’accès supérieur au sien. En cas de souci, il devait alerter le poste central via sa radio.

Tout semblait calme, jusqu’à ce qu’une lueur rouge attire son attention. Une lumière au-dessus de la porte du labo 4-8. Anomalie.

Il pressa le pas. La porte n’était pas verrouillée. Une lampe de bureau jetait une lumière fixe et troublante sur la pièce inoccupée.

Il décrocha sa radio :

— PC ? Ici Martinez. Bloc 4-8 non verrouillé. Demande auto-verrouillage. Vous me recevez ?

Une voix finit par répondre :

— Oui, Martinez. Un souci ?

— Le labo est vide, mais la porte est restée ouverte. Encore un chercheur distrait.

— Attendez… Pas de trace de sortie pour l’occupant du 4-8. Et rien sur la caméra. Il est encore dans le bâtiment. Il est peut-être… aux toilettes ? Si on verrouille et que son badge est à l’intérieur, on va encore se faire remonter les bretelles. Attendez cinq minutes et rappelez.

— Reçu.

Martinez raccrocha et se dirigea vers les sanitaires. La porte était entrebâillée. Il lança :

— Il y a quelqu’un ?

Pas de réponse. Il entra. Une veste en tweed était posée sur un lavabo. Une seule des portes de cabine était fermée.

Il frappa doucement.

— Il y a quelqu’un, là-dedans ?

Une voix hésitante lui répondit :

— Oui ? Qu’est-ce que vous voulez ?

— Vous êtes le 4-8 ?

— Oui. Professeur Clark.

— Votre porte est restée ouverte. Je vous attends devant.

— J’arrive. Merci.

Martinez sortit.

Dans la salle d’eau, William Clark fixait son reflet dans le miroir. Son visage était écarlate. Une goutte de sueur roula sur sa tempe.

Il ouvrit le robinet, se rinça le visage à grandes eaux. Il se sécha, puis s’immobilisa. Une tache rouge s’étendait sur la manche gauche de sa chemise.

Sans un mot, il attrapa sa veste, l’agrippa autour de son avant-bras, puis il quitta la pièce… 


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