Sold Out Soul
Chapitre 4 : POURSUIVRE ET ECHAPPER
4209 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 08/03/2026 18:10
La DB10 dépassa à vive allure l’entrée de l’ambassade, tandis que la majestueuse double porte poursuivait son ouverture dans une extrême lenteur. L’espace devint enfin suffisant pour le passage du van de l’équipe de sécurité, qui s’engouffra dans la rue dans un crissement de pneus, mais déjà loin derrière Bond.
Sur l’écran, James avait la confirmation que son drone avait bien pris en chasse l’autre objet volant, et leurs positions convergeaient vers le cercle qui situait approximativement la source d’émission.
James tourna dans la première rue à gauche, réduisit sa vitesse et commença à scruter les environs à la recherche du moindre indice. Une antenne inhabituelle sur un véhicule ? Ou bien quelqu’un assis à une terrasse devant un ordinateur ? Ou que sais-je encore… L’identification ne s’annonçait pas simple.
Il jeta un coup d’œil dans son rétroviseur central et aperçut un van noir s’engouffrer lui aussi dans la rue et réduire sa vitesse. Au même instant, un pictogramme rectangulaire clignotant et un message apparurent sur l’écran : Low Battery.
— Je rêve ! ronchonna Bond.
Le drone du MI6 était certes un bijou de technologie, mais le département Q n’avait pas encore pu résoudre le problème de son autonomie.
L’objet allait abandonner sa poursuite pour retourner vers sa base sur le toit de l’Aston Martin, afin de reprendre de l’énergie.
Débusquer le pilote du drone de transport semblait à présent fortement compromis, mais Bond aperçut in extremis que le cercle de localisation se mit à bouger rapidement, juste avant la perte du signal. Il savait maintenant que sa cible venait de se mettre en mouvement. Plus facile à perdre, mais aussi plus visible. Au jugé de la vitesse de mouvement observée juste avant l’interruption, il fallait au plus vite repérer un véhicule se déplaçant rapidement. Il y avait très peu de circulation dans ce quartier d’administrations, et encore moins dans ses rues secondaires. Avec un peu de chance… se disait Bond.
Brusquement, une moto rouge traversa le croisement au bout de la rue à la vitesse d’une balle. Le gadget Q venait tout juste de regagner son logement sur le toit de la DB10. La trappe n’était pas encore refermée que Bond écrasa l’accélérateur pour s’engager à la poursuite de la grosse cylindrée. Il ne savait pas encore si c’était bel et bien sa cible, mais son expérience et son sixième sens d’agent opérationnel lui murmuraient qu’il faisait le bon choix. Ce serait aussi l’occasion de chahuter le conducteur du van noir qui, manifestement, le suivait.
Les 573 chevaux de la DB10 laissèrent sur place le lourd van. Le bolide prit la première rue à droite. James aperçut la moto à environ 150 mètres devant lui. Trop loin pour le scanner de l’Aston. « On va faire ça à l’ancienne », se dit-il avec une certaine joie intérieure.
Un calme paradoxal planait dans la chambre médicalisée, où seuls les sons des appareils de surveillance branchés sur l’ambassadeur habillaient l’atmosphère.
La première moitié de l’équipe surveillait les moniteurs, l’autre se tenait debout, groupée autour d’un bureau de style régence, et observait silencieusement le seul objet qui y était disposé : une pochette noire ouverte contenant trois fioles.
Le major Miaoukine rompit le silence la première.
— Il y a tout le matériel nécessaire pour effectuer des analyses. On pourrait prélever des échantillons et les soumettre au spectromètre ? On ne va pas rester plantés là sans rien faire.
Le chef de section rentra sa tête dans ses épaules.
— Je partage votre esprit d’investigation scientifique, major, mais je ne prendrai aucun risque. Notre mission est de sauver Vladimir Petroff. Préparons les trois injections, nous gagnerons du temps et serons prêts quand on nous indiquera enfin quel numéro lui administrer.
— Mais nous pourrions quand même…
— Pas de discussion ! C’est un ordre, major ! interrompit sèchement le commandant.
— Je prends la fiole 1, Miaoukine la 2, et le lieutenant Vazareïef la 3. Aucune erreur ne sera tolérée, compris ?
— À vos ordres, Commandant ! répondit dans la seconde le lieutenant, d’un ton militaire et obéissant approprié.
Aria se contenta d’un « Mmm », que le commandant ne prit pas la peine de reprendre. Il connaissait trop bien la réputation du major Miaoukine. C’était la meilleure microbiologiste de Russie. Elle avait choisi de servir au sein de l’armée pour être confrontée à des « événements » qui ne se seraient jamais présentés dans une vie civile.
Elle était respectée malgré ses 31 ans et son aversion pour l’autorité et les codes militaires. Pourtant, elle avait pu gagner le grade de major, ce qui était exceptionnel pour une femme de son âge, même si elle bénéficiait d’appuis discrets dans les hautes sphères du gouvernement. On lui prêtait même une liaison avec un ministre. Réalité ou fantasme, une chose était sûre : on lui passait son attitude irritante sans objecter.
Chacun prit sa fiole avec une certaine tension et se dirigea vers sa paillasse de travail. Avant cette manipulation de routine, qui consistait à transvaser le contenu d’une éprouvette dans une seringue, chaque opérateur enfila des gants orange en latex épais, s’équipa d’un masque de type FP4 et chaussa des lunettes de protection en verre synthétique.
Aria faisait tourner la petite fiole entre les doigts de sa main droite sous l’éclairage de sa lampe néon grossissante.
— Qu’est-ce que tu me caches, petite liqueur verte ? Tu sauves ou tu tues ? s’interrogeait-elle intérieurement.
Elle se saisit en douceur, de l’autre main, entre l’index et le majeur, de la seringue posée devant elle. Elle retourna la fiole hermétiquement fermée et planta l’aiguille dans l’opercule souple du bouchon. D’une lente traction du pouce, elle fit descendre le piston qui, tout en reculant, aspirait et remplissait le cylindre de la seringue du liquide vert crémeux.
Aria jeta un œil au-dessus de son épaule et suspendit son geste. Il restait quelques gouttes dans la fiole.
Elle retira l’aiguille, reposa la seringue, puis la fiole.
D’un geste précis, elle colla un carré adhésif sur le cylindre et y inscrivit le chiffre 2 au feutre.
Puis, sans hésiter, elle glissa la fiole presque vide par l’encolure de sa blouse, bien calée sous la bretelle de son soutien-gorge.
La Ducati Multistrada 950 évoluait avec aisance. Sa haute garde au sol lui permettait de se jouer de la circulation dans une succession de slaloms souples et élégants, tel un skieur franchissant les portes de sa piste de bitume.
James peinait à réduire la distance qui le séparait de sa cible fuyante. Il ne pouvait pas profiter de la puissance de la DB10 dans le trafic urbain, qui se densifiait. De plus, le van noir commençait à se rapprocher de lui.
— Plus aucun doute, nous chassons la même proie, se dit-il.
Une voix jaillit soudainement dans son oreillette. C’était son coordinateur du MI6.
— 007 ? Vous avez pris en chasse la « Diligence » ?
— On ne peut rien vous cacher, « Contrôle » ! répondit James entre deux coups brutaux de volant.
— Et je ne suis visiblement pas le seul : il y a aussi la cavalerie qui me colle, ajouta-t-il en regardant dans son rétroviseur.
— Q est à côté de moi. Vous avez un problème avec l’équipement de l’Aston ?… Bonjour 007.
C’était la voix de Q.
— Vous avez dû faire une mauvaise manipulation, les scanners du véhicule sont désactivés ! Je vais vous aider à les réactiver.
— Merci Q pour le service d’assistance, mais on pourrait voir ça un peu plus tard, car là, je suis légèrement occupé.
Bond donna un coup de volant brusque pour se déporter sur la voie de bus, qui semblait être la seule option pour enfin prendre plus de vitesse.
Le van en fit de même, mais l’accélération de l’Aston le laissa une nouvelle fois sur place.
— Je vais vous expliquer la manip, 007. Vous verrez, c’est un jeu d’enfant, reprit Q.
Mais… c’était quoi ce bruit ?!
Bond regardait dans son rétroviseur s’éloigner la quasi-totalité de son pare-chocs arrière, qu’il venait de perdre en essayant de se glisser entre un bus et un camion. C’était visiblement un peu juste…
— Un dos-d’âne, répondit froidement Bond.
— Vous m’avez fait peur ! soupira Q. J’espère que, pour une fois, vous nous ramènerez votre matériel en un seul morceau…
— Vous ai-je déjà déçu ? répondit James d’un ton narquois.
— Bref, pour en revenir à la manip… insista Q… le scanner vous aidera à intercepter votre cible…
— J’ai l’ordre d’intercepter ? interrogea Bond, en coupant son interlocuteur.
Son coordinateur répondit par l’affirmative.
— Nous aurions pu commencer par cela, non ? dit Bond au milieu d’un dérapage contrôlé qui l’amenait sur le pont de la Concorde.
— On va être coupés, je passe dans un tunnel !
Et d’un mouvement de doigt agile, il éteignit la console de communication du véhicule et jeta son oreillette par la fenêtre entrouverte.
Q constata sur ses écrans de contrôle, depuis les bureaux du MI6, que Bond maîtrisait les fonctionnalités de sa console bien plus qu’il ne l’imaginait, et il ne put retenir un grognement d’exaspération…
La moto était à présent engagée sur la place de la Concorde. Bond apercevait par intermittence l’ombre du drone porteur sur le sol, qui semblait suivre son pilote — à moins que ce ne fût l’inverse.
La largeur de l’esplanade allait permettre à la DB10 de rattraper son retard.
Il s’approchait à grande vitesse.
La moto accéléra et braqua à gauche dans un long dérapage. « Elle va faire le tour de la place et prendre les Champs-Élysées », pensa Bond.
Mais elle ne prit pas l’avenue et continua vers le pont par où ils étaient arrivés. Sur ce même pont arrivait le van de l’ambassade, qui, profitant de ce retournement de situation inattendu, rattrapait son retard et faisait maintenant face à la Ducati.
La grosse cylindrée continua sa boucle et s’engagea de nouveau sur la place de la Concorde avec toujours plus de vitesse.
Cette poursuite commençait à prendre une allure de course de chars dans une arène romaine.
Mais la moto décida de mettre un terme à ce manège par un changement abrupt de trajectoire, à la hauteur de l’obélisque trônant au centre de la place, pour tirer en angle droit en direction de la double grille ouverte du jardin des Tuileries.
Tous les préparatifs pour les injections avaient été réalisés, en réponse à l’ordre du commandant de l’équipe médicale.
Le lieutenant Vazareïef était le dernier à rejoindre le centre de la pièce, où était placé un chariot médical, autour duquel Aria et le chef de section étaient positionnés. Le commandant avait déjà déposé sa précieuse seringue sur le plateau métallique capitonné d’une mousse grise, apportant la stabilité nécessaire au déplacement de ce matériel sensible. Aria déposa la sienne à côté de la première, et le lieutenant en fit de même. On ne pouvait les distinguer que par les numéros inscrits dessus.
— Bien ! dit le commandant en jetant un coup d’œil faussement rapide. Maintenant, attendons les instructions. Le patient est-il toujours stable ? beugla-t-il en s’adressant au reste de l’équipe affairée autour de l’ambassadeur, dans l’enceinte aux parois plastifiées.
— Les constantes déclinent lentement, Commandant, dit une voix atténuée par l’enveloppe de protection.
Une porte grinça. Ils se retournèrent d’un trait, s’attendant à découvrir le visage servile du secrétaire de l’ambassadeur leur apportant l’information que tous attendaient. Ce n’était qu’un des agents de sécurité, qui se mit en place sans un mot, à quelques pas derrière eux.
Aria lança un regard exaspéré au commandant, qui resta silencieux durant un instant. Puis il la fixa fermement, comme pour un appel à une conversation sans mot. Elle soutint son regard en guise d’approbation.
Le chef de section esquissa un mouvement de tête et pointa ses yeux vers le plateau où étaient posées les trois seringues. La major fit de même.
Une décharge d’adrénaline traversa sa nuque. Elle venait de réaliser qu’il était exposé aux yeux de tous que sa seringue était moins remplie que celle du lieutenant Vazareïef. Sa supercherie allait être démasquée, si elle ne l’était pas déjà.
Mais un doute la traversa au même moment : la seringue du commandant était, elle aussi, légèrement moins remplie que celle qui l’incriminait. Un frisson de surprise la parcourut cette fois-ci.
Elle leva les yeux vers le chef de section, comme un enfant qui aurait fait une bêtise mais qui souhaite faire face à l’autorité dans l’attente de sa punition.
Le commandant, qui était toujours en connexion visuelle avec Aria, détendit son visage et posa sa main sur la poche droite de son pantalon de treillis. Miaoukine comprit qu’il lui confiait avoir procédé de la même façon qu’elle lors du transvasement, et il lui indiquait où il gardait sur lui la fiole avec les quelques gouttes sournoisement dérobées.
Elle n’eut pas besoin de réfléchir, et, en réponse, posa sa main droite sur la bretelle gauche de son soutien-gorge.
Le chef de section ne put s’empêcher de sourire. Aria y répondit naturellement, dans un sentiment de complicité malhonnête et de soulagement.
— Mais que fout Dimitri ?! hurla le commandant.
Ce cri fit sursauter l’agent de sécurité de l’ambassade, mais c’était surtout pour distraire le lieutenant, qui lui semblait avoir perçu ce discret échange de regards.
Le hurlement du moteur 4 cylindres faisait s’écarter la foule des promeneurs dans un mouvement de panique générale. La Ducati rouge ouvrait, dans cette bousculade, une saillie sur l’allée centrale du jardin des Tuileries. Juste derrière elle, l’Aston Martin s’engouffrait dans cette brèche, soulevant une tempête de poussière sur son passage. Le van, lui, fermait plus laborieusement cette caravane infernale, l’épais nuage de poussière l’obligeant à réduire considérablement sa vitesse.
007 devait rester sur ses gardes et ne pouvait pas exploiter la pleine puissance de son bolide sans prendre le risque de renverser un innocent qui ne cherchait qu’à profiter de la quiétude d’un jardin par un bel après-midi d’été. Malgré cela, la moto ne le distançait pas et il contrôlait la situation.
Le grand plan d’eau circulaire se présenta sur le chemin de la course rectiligne. La moto freina un instant pour éviter quelques chaises métalliques désertées et entama le contournement du cercle d’eau dans une longue glissade désaxée sur le gravier fin. La DB10 s’engagea dans la même manœuvre, mais par l’autre côté du plan d’eau, tout en faisant voler allègrement le mobilier de jardin par-dessus son capot. La symétrie des dérapages était presque parfaite, et les deux véhicules allaient se rejoindre inévitablement à l’issue de cette demi-boucle.
La moto en sortit la première, d’une courte avance, et croisa la trajectoire de l’Aston, dont l’inertie sur ce sol sablonneux la déporta plus que prévu. Le temps de rattraper la trajectoire, la Multistrada 950 avait déjà repris un peu d’avance pour gravir la première les marches qui séparaient le jardin de la cour du Louvre. La DB10 y parvint à son tour, mais au prix de sa calandre avant pulvérisée. Q allait être ravi.
La Ducati ne lâchait rien et s’engagea sur l’esplanade de la pyramide, à une heure bondée de touristes. Bond connaissait la limite à ne pas franchir. Il décida de ne pas la suivre dans cette direction et prit l’option de contourner le monument par une voie moins dangereuse. Virage à droite, retour sur le bitume, virage à gauche, ligne droite sur la rue qui longe la Seine et la grande galerie sud du palais. Pied au plancher.
Après seulement cent cinquante mètres, la moto déboula par la gauche depuis le passage de la cour carrée et coupa la route de Bond perpendiculairement. Il écrasa sa pédale de frein, immobilisa son véhicule et sortit sans prendre la peine de refermer la portière. Il avait vu sa cible s’engager sur le pont des Arts. Il tenta le tout pour le tout et se mit à courir.
De l’autre côté du pont, on apercevait le van noir, lui aussi à l’arrêt. Quatre des agents de l’ambassade, l’arme au poing, couraient déjà sur le tablier de lames de bois. La Ducati s’était arrêtée au milieu du pont et son pilote avait déjà mis pied à terre. Il monta sur la balustrade, dos à la Seine, en équilibre précaire, les talons dans le vide, comme un plongeur sur le bord de son plongeoir s’apprêtant à réaliser un salto arrière.
Bond arrêta sa course à quelques mètres de sa cible. Dans ses dernières foulées, il dégaina le Walther PPK de son holster d’épaule et mit en joue la silhouette en combinaison de cuir noir et à la visière fumée impénétrable. Le motard leva lentement les mains en l’air.
Les agents de l’ambassade arrivèrent à leur tour et s’immobilisèrent eux aussi à quelques mètres. Ils levèrent leurs armes et les pointèrent, contre toute attente, sur Bond.
La silhouette casquée décrivit un mouvement de tête panoramique, partant du groupe de paramilitaires pour finir en direction de 007, qui ouvrit la paume de sa main et laissa basculer son arme vers l’avant autour de son index, canon vers le sol, en signe de soumission.
Le drone massif surgit brusquement par-dessus le pont et s’immobilisa au-dessus de son pilote, qui l’agrippa de ses deux mains toujours levées, puis bascula en arrière tout en l’entraînant dans sa chute.
Tous se ruèrent vers la rambarde pour regarder en contrebas… Mais aucune trace, aucun remous dans l’eau…
Le bruit d’un moteur de hors-bord se fit entendre sous leurs pieds, et, par l’autre côté du pont des Arts, ils virent s’éloigner une luxueuse vedette rapide.
L’écran s’alluma. Dimitri décrocha avant même que le téléphone n’eût le temps d’émettre sa sonnerie. Au bout, il n’y avait qu’un mélange de bruits : le vent, un moteur, des vagues… un bateau ? Puis une voix claire et posée de femme :
— Vous avez eu tort de jouer avec moi.
— Mais… qu’est-ce que vous me dites ? balbutia le secrétaire. Vous avez été payée… donnez-moi le numéro de l’antidote !… Je n’y suis pour rien, ce n’étaient pas nous qui vous avons poursuivie, et mes hommes vous ont bien aidée, non ?!…
— C’est bien l’unique raison pour laquelle je vous rappelle, répondit la voix, en ajoutant : je laisse le destin décider entre la vie et la mort. Le numéro 3 tue. Pour le reste, faites le bon choix…
Puis un silence.
— Allô ? Allô !!! Vous ne pouvez pas jouer à ça… Donnez-moi… le… Je vous retrouverai, et je vous ferai bouffer vivante par des porcs !!! cria-t-il.
Mais son interlocutrice avait définitivement raccroché. La furie vocale du secrétaire de l’ambassadeur avait transpercé l’insonorisation de la double porte capitonnée. Quand elle s’ouvrit, l’équipe médicale se tenait déjà sur ses gardes, et tous se doutaient que la situation allait encore se compliquer.
Dimitri, le visage congestionné de colère, s’approcha du plateau sur lequel étaient déposées les trois seringues. Il se saisit de la seringue numéro 3 et l’explosa contre le mur.
Au même moment, les alarmes des moniteurs médicaux se mirent à retentir.
— Qu’est-ce qui se passe, bon sang ? demanda le commandant tout en pénétrant dans l’enceinte plastifiée.
— Les constantes s’écroulent, on va le perdre ! répondit un des médecins militaires au chevet du patient Petroff.
Le visage de Dimitri passa de la colère au dépit. Le major Miaoukine voyait que la situation basculait : il fallait reprendre le contrôle, et au plus vite.
— Monsieur le Secrétaire !! Quel numéro devons-nous administrer ? Monsieur !? Répondez-moi !
Mais Aria n’eut pour seule réponse que le regard éteint d’un visage suintant de transpiration. Puis un murmure.
— Je ne sais pas…
Puis le ton monta.
— Sauvez-le… Sauvez l’ambassadeur !!…
… SAUVEZ-LE !!!
Pour finir dans un hurlement empreint d’hystérie :
— Je vous l’ORDONNE !!! Vous m’avez compris ?!
Les éclats de voix alertèrent les cerbères qui gardaient toujours la porte. L’un d’eux pénétra dans la pièce. Dimitri l’apostropha immédiatement.
— Vous, là ! S’il arrive quelque chose à l’ambassadeur, tirez-leur une balle dans la tête ! C’est un ordre !
— Calmez-vous !! cria le commandant, la situation est déjà suffisamment compliquée !
Puis il s’approcha du plateau, sur lequel restaient encore deux seringues. Il regarda Aria un instant, puis tendit la main vers la première, avec un bref moment d’hésitation. Miaoukine en profita pour le prendre de vitesse et empoigna la deuxième.
— C’est le sérum ! ajouta-t-elle, pour mettre un terme à toute éventuelle tergiversation, et se dirigea directement vers le lit médicalisé, sans provoquer la moindre réaction. Le temps semblait s’être pétrifié.
Dimitri fit un signe au vigile, qui dégaina son arme et mit Aria en joue.
— Pas de deuxième chance, Major ! lui dit-il.
Le commandant déboula de toute sa masse et arracha la seringue des mains de Miaoukine en la poussant au sol d’un coup d’épaule.
— Donnez-moi ça, Major ! C’est au commandant de faire ça !
Elle n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche pour objecter que l’aiguille s’enfonçait déjà dans le bras du malade.
Aria se releva en regardant le chef de section. Il soupira, mais avec un léger sourire. À quoi pouvait-il bien penser ?
Petroff ouvrit ses yeux gorgés de sang. Le visage vitrifié, il cherchait de l’air, la bouche ouverte, les lèvres tendues en avant, comme un poisson hors de son eau tétant l’air dans un réflexe de survie qui ne serait pour lui d’aucun secours. Puis son visage se figea.
L’écho strident et continu des moniteurs indiquait que c’en était fini pour lui. Bye-bye, l’esturgeon.
Aria ne se rappelait pas avoir entendu le bruit de la détonation, et seul un sifflement douloureux persistait dans son oreille droite.
Elle regardait, inerte, le corps du commandant étendu sur le sol, la tête à moitié emportée par le tir à bout portant. L’ombre d’un sourire persistait sur son visage noyé de sang. Quel gâchis.
Instinctivement, elle s’avança pour se pencher sur le corps, comme pour l’enlacer dans un dernier recours rempli de désespoir. Profitant de sa position et de la stupeur générale, elle glissa discrètement sa main dans la poche du cadavre encore chaud, pour en sortir, à l’insu de tous, la fiole qui y était dissimulée, et la glissa dans la poche de sa blouse.
Tu ne seras pas mort pour rien, mon frère, lui murmura-t-elle, comme un adieu à ce corps sans vie.
— Sortez tous !! Bande d’incapables !! TOUS !!! beugla le secrétaire.
Ils obéirent à l’invective sans demander leur reste. Les explications seraient pour plus tard. La pièce se vidait rapidement, mais Aria semblait prendre son temps.
Elle fut la dernière à quitter la pièce macabre, et, lorsqu’elle referma la porte, elle perçut un son électronique lointain. Le même qu’elle avait entendu lors du paiement de la rançon. Le deuil de Vladimir était consommé, et avait son prix