Sold Out Soul
Chapitre 3 : SAUVE QUI PEUT
3008 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 08/03/2026 18:07
Les premières notes de « London Calling » des Clash brisèrent le silence contemplatif qui s’était installé sur la terrasse ensoleillée.
Le portable noir recevait un appel. Bond déverrouilla d’un doigt un compartiment discret situé à l’arrière de l’appareil et en sortit un objet minuscule qu’il glissa dans son oreille.
C’était son coordinateur du MI6 au bout du fil.
Le téléphone corail de Katia s’alluma lui aussi, un SMS court et direct : Attendue immédiatement !
007 recevait lui aussi des ordres par son oreillette : Échelon a intercepté un ordre de virement de cinq millions de dollars d’un compte en Suisse appartenant à Grégory Petroff vers un compte crypté, nous recherchons la destination.
Feu vert : opération « Diligence ». Confirmez ?
Bond sortit de la poche arrière de son pantalon une AmEx noire et la présenta au serveur qui s’apprêtait à encaisser le déjeuner solitaire de Katia.
— Reçu et confirmé, dit Bond en regardant le serveur tout en s’adressant à son coordinateur.
— Vous voulez un reçu Monsieur ? lui demanda le garçon de café incrédule.
Katia répondit la première en posant sa carte de crédit directement dans la main du serveur qui s’apprêtait à prendre celle de Bond.
— Non c’est pour moi cette fois, tu auras l’occasion de te rattraper une autre fois, n’est-ce pas, chéri ?
James remit sa carte dans sa poche et sourit.
— Nous allons au même endroit non ? je t’emmène ?
— Tu es un gentleman, James, mais je vais prendre un VTC.
— Je le commande, nous partagerons le même… chérie !
Il cliqua rapidement sur l’écran de son smartphone pour confirmer la course sans laisser le temps à Katia de refuser sa proposition.
— Tu es tellement vieux jeu que c’en est désarmant, répondit-elle en mordillant le bout de la branche de ses lunettes de soleil Prada.
A moins d'une centaine de mètres de là dans une rue bordant la Seine, une équipe de policiers municipaux parisiens tournoyait autour d’une Aston Martin DB10 grise flambant neuve.
Elle était garée dans un mouchoir de poche entre deux autres véhicules et son propriétaire n’avait visiblement pas pris la peine de s’acquitter d’un ticket de stationnement.
L’idée de coller une amende de 135 € sur le pare-brise d’un véhicule aussi rare et onéreux réjouissait déjà nos préposés au stationnement.
Ils ne s’en étaient pas rendu compte mais le large écran de la console centrale s'était allumé et affichait une carte en 3D très détaillée du secteur ainsi que la position des véhicules en mouvement dans un rayon de 100 mètres. Une fonction qui n’est pas disponible de série mais mise au point par le département Q.
Une séquence de calcul de trajet était déjà en cours d’exécution.
L’un des policiers relevait l’immatriculation sur la plaque arrière pendant qu’un autre réalisait un selfie souvenir depuis l’avant de la DB10 après s’être assuré qu’il n’y aurait aucun spectateur.
Le calcul était déjà terminé et une ligne brillante dessina le chemin entre la position du véhicule et sa destination.
Un voyant du tableau de bord s’alluma au dessous de l’inscription « Translation ». Les phares à led s’allumèrent d’un blanc transperçant et le léger sifflement d’un moteur électrique surprit les deux agents.
Ils reculèrent et constatèrent à nouveau, hébétés qu’il n’y avait définitivement personne dans l’habitacle.
Les quatre roues commencèrent à se braquer l’une après l’autre pour atteindre un angle final de 90 degrés.
Les warnings s’allumèrent accompagnés par un avertissement sonore synthétique.
Les deux policiers n’en croyaient pas leurs yeux. L’un d’eux agrippa sa radio et appela le central. La DB10 se mit à rouler perpendiculairement à la route et sortit en douceur de son stationnement dans une manœuvre certes efficace mais pour le moins surprenante.
Le central répondit à l’appel.
— Ici central, je vous écoute unité 3 ?
L’agent eut un moment d’hésitation. Les roues de l’Aston se remirent une à une dans un alignement plus conventionnel puis le véhicule commença à avancer avec pour seul bruit celui du roulement de ses pneus sur le pavé.
L’agent regardait s’éloigner en silence la DB10 et face à la difficulté qu’il éprouva pour construire une phrase compréhensible et un minimum rationnelle, il choisit simplement de répondre : Central, ici unité 3, nous avons fini les contrôles dans le secteur et nous rentrons…
L’Aston Martin s’arrêta en douceur devant la terrasse du restaurant « Monsieur Paul » sous les regards médusés des derniers clients et du garçon de café. Bond se leva et invita Katia à le suivre en reculant avec galanterie sa chaise.
— Le VTC de madame est avancé.
Katia était à la fois amusée et déconcertée. James lui ouvrit la porte passager comme l’aurait fait un chauffeur de maitre puis il s’installa à la place du conducteur.
— Pas de bouteille d’eau chauffeur ? demanda-t-elle pour taquiner Bond.
— Non Madame mais vous pouvez choisir la musique que vous souhaitez. 007 appuya sur le bouton « Thermal mode » du tableau de bord. Le V8 de 4.7 litres se mit immédiatement à rugir dans un son grave, massif, pénétrant, wagnérien.
— Cette musique me conviendra très bien, répondit Katia en levant les yeux au ciel.
L’Aston démarra à vive allure et rejoignit assez vite le trafic urbain et dense de la capitale française.
— Tu ferais un bon chauffeur James, as-tu déjà pensé à une reconversion ?.. J’aime bien discuter avec mon chauffeur quand je voyage. Ça fait passer le temps… Nous sommes dans le même bateau, nous pourrions échanger nos infos, non ?
007 ne sourcilla pas mais resta muet.
— Ok James, j’imagine que tu dois être timide, je vais faire le premier pas… mais je ne pense pas t’apprendre grand-chose…
Bond sourit en gardant les yeux rivés sur la route.
Katia lui fit part des informations qui lui étaient parvenues au cabinet D.
L’ambassadeur était effectivement souffrant, officiellement une grosse grippe mais une équipe médicale militaire avait été dépêchée à l’ambassade il y a deux semaines.
Etrange de faire venir une équipe tactique de l’armée de terre Russe avec deux tonnes de matériel pour une simple grippe.
Depuis leur arrivée, plus rien ne circulait, le domicile de l’ambassadeur était verrouillé de l’intérieur et le cabinet D ne diffusait que des dépêches laconiques sur un état de santé qui n’est pas inquiétant mais qui nécessitait du repos.
Ce qui était encore plus étrange, les affaires courantes et la communication avaient été prises en main par Dimitri, le secrétaire de l’ambassadeur. C’était évident que l’état de santé d’Osetr était plus grave que la version officielle et quelques fuites internes le confirmaient.
Ce que Katia ne comprenait pas c’était pourquoi l’ambassadeur n’avait pas été transféré dans un hôpital parisien comme le Val-de-grâce ou rapatrié dans un hôpital Russe civil ou militaire. Il n’était pas transportable ? Ils voulaient le protéger ? mais de quoi ? ou bien était-il contagieux ?
Bond savait que les déductions de Katia allaient dans la bonne direction.
Il voulait l’éclairer et lui apporta les éléments qui manquaient à son équation mais ce n’était pas son genre de donner des informations gratuitement. Une règle d’or du métier : une information donnée contre trois reçues.
Il porta à la connaissance de Katia que l’ambassadeur avait été infecté volontairement par un virus inconnu et que le remède lui était promis en échange d’une rançon.
— L’ambassadeur est victime d’un chantage sur sa vie, dit 007.
— Et tu viens pour le sauver ? Reconversion en Saint Bernard finalement ? demanda Katia.
— L’ambassadeur va se sauver lui même, répondit Bond, il en a les moyens. Ma mission est d’empêcher que cette situation ne devienne une nouvelle mode.
Suite au paiement des 5 millions de dollars, Dimitri avait immédiatement reçu des instructions. Aria et le chef de section avaient laissé l’ambassadeur sous la surveillance du reste de l’équipe médicale pour se rendre dans la vaste cour carrée d’accueil de la résidence de l’ambassadeur. Deux molosses du même acabit que ceux plantés devant la chambre du patient Petroff, les encadraient de près. On peut facilement s’égarer dans un tel lieu, pensait cyniquement Aria.
Tous semblaient contempler le ciel d’azur avec un questionnement perceptible comme pour combler l’attente et le silence pesant qui régnait.
Au bout d’interminables minutes, un ronronnement lointain devint timidement perceptible.
— Un hélicoptère ? interrogea le major Miaoukine.
— La cour est suffisamment grande pour des voitures mais pour atterrir…
— On devrait reculer… suggéra-t-elle tout en commençant à se déplacer…
Le bruit s’amplifia mais devint plus aigu, trop aigu pour un hélicoptère…
Le drone surgit de par dessus la toiture en ardoises de l’aile gauche encadrant la cour. L’appareil d’un mètre d’envergure se mit en vol stationnaire à 10 mètres du sol dans un sifflement strident. On pouvait deviner un compartiment en forme de soucoupe fixé au-dessus de la machine volante. On distinguait six puissantes hélices dont le souffle commençait à soulever une légère poussière beige du sol de graviers fins.
Sans se consulter, l’équipe s’avança de quelques pas, attirée par une curiosité magnétique.
L’engin entama une descente lente et linéaire pour enfin se poser en douceur au milieu de la cour. Le sifflement des six hélices stoppa brusquement.
Aria s’approcha la première de l’appareil, suivie par le commandant de l’unité médicale. Les deux gardes, eux, restaient en retrait et informaient en direct par radio les autorités du déroulement de l’opération.
Le major s’agenouilla et dessangla la boîte fixée au-dessus du drone et l’ouvrit sous les yeux du chef de section.
Elle en sortit un étui qu’elle lui donna. Une enveloppe était placée au fond du compartiment. Elle s’en empara et l’ouvrit.
« Trois fioles — Deux tuent — Une sauve — Ne tentez rien d’irraisonnable — Le numéro de la fiole qui sauve vous sera communiqué dès lors que notre agent nous confirmera que vous n’êtes pas des idiots » , pas de signature.
Son collègue déchira d’un geste la bande scratch de la pochette, la déplia et montra à Aria les 3 fioles qui y étaient fixées par une sangle élastique noire. Elles étaient numérotées 1 — 2 et 3.
L’un des gardes s’approcha d’eux et leur aboya sèchement : — Retournez immédiatement dans la chambre et préparez le matériel ! Dimitri vous donnera les instructions. Davaï !
L’Aston Martin arrivait à sa destination et on pouvait déjà entrevoir l’étendard de la confédération de Russie à une petite centaine de mètres.
— Je te dépose devant ? demanda Bond.
— Je préfère que tu me déposes ici, je finirai à pied. répondit Katia en ajoutant :
— Les enfants n’aiment pas que papa les dépose au pied de l’école. Que vont penser mes « Camarades !… ».
Katia trouvait toujours la bonne réplique pour tourner une situation en dérision.
James s’arrêta le long du trottoir, Katia descendit.
— Tu n’embrasses pas papa ? lui lança Bond.
Elle se retourna, posa un baiser sur le bout de ses doigts et d’un souffle, l’envoya vers son chauffeur et se dirigea en direction de l’ambassade.
James regardait d’un air amusé sa passagère s’éloigner d’un pas félin. On aurait pu un instant y deviner une forme de tendresse mais qui se dissipa aussi vite et Bond se mit à pianoter sur l’écran tactile de sa console de bord.
Le menu déroulant de l’interface du véhicule laissait imaginer la richesse des fonctions disponibles. Le département Q s’était lâché. L’inventivité de la nouvelle génération d’ingénieurs recrutés le laissait encore une fois perplexe et dubitatif. Mais James savait aussi faire preuve de doigté quand la situation l’exigeait.
— Où est-elle cette fichue fonction ?! Ah !! Je te tiens..
D’un doigt il activa la fonction « Discovery ».
L’affichage de l’écran tactile changea de couleur et la pochette de l’album éponyme des Daft-Punk apparut.
— Ils auront ma peau ! soupira Bond.
Une petite trappe de 20cm de côté s’escamota sur le milieu du toit du véhicule, laissant apparaitre un drone de la taille d’un jouet et qui avait la bonne idée d’être de la même couleur que la carrosserie de la DB10.
Les petites hélices se mirent spontanément à tourner à très grande vitesse et immédiatement l’objet grimpa à quelques mètres d’altitude.
Sur l’écran qui affichait déjà l’environnement et les véhicules en temps réel venait de s’ajouter les silhouettes des passants et de tout animal à sang chaud comme celle du chien en promenade qui venait de passer à proximité. La résolution de l’environnement venait elle aussi de gagner en niveau de détail.
James fit un signe de la main depuis l’intérieur de l’habitacle comme pour encourager l’objet à partir. Il constata que son geste était bien reproduit sans décalage sur l’écran.
— Pas mal ! concéda-t-il.
Dans une rue voisine, une moto stationnait sur un trottoir et aux commandes, son pilote pianotait lui aussi sur un écran.
Le nouveau gadget préféré de Bond atteignit sa destination en moins de 30 secondes. Il aurait pu le faire encore plus rapidement si 007 ne s’était pas autorisé quelques zigzags et figures entre les cheminées des toits sur le parcours pour confirmer sa bonne prise en main.
L’objet s’accrocha verticalement à une moulure de la façade de la cour intérieur de la résidence de l’ambassadeur, positionnant ainsi idéalement son oeil numérique.
Le point de vue était optimum et discret. James avait une vision panoramique de la cour et de tout ce qui s’y passait même au delà des murs.
Un message apparut à l’écran, c’était Katia qui venait de lui envoyer un SMS. « Agitation dans la cour, tu me manques déjà… ».
Bond sélectionna le message et activa l’option «Source Tracker» sur son écran. Un triangle apparut sur l'une des silhouettes rouges qui y apparaissaient. On distinguait la forme numérique de Katia, visiblement en train de lire un document assise à son bureau.
Il répondit au message par l’outil de reconnaissance vocale qui lui est disponible de série. « Intéressant ce que tu lis ? ». Il observa en direct la silhouette saisir un objet dans sa main puis se lever et s’approcher d’une fenêtre. On s’amuse comme on peut, se dit-il.
James remarqua immédiatement le drone massif au beau milieu de la cour ainsi que le cercle d’individus qui s’était formé autour à bonne distance. Il sélectionna l’objet volant non identifié et réactiva de nouveau le mode « Tracker ».
Il ne fallut que quelques secondes au scanner de bandes du petit drone du département Q pour isoler les flux de communications de sa cible. Un cercle apparut sur l’écran de contrôle et identifiait une zone assez imprécise située à deux pâtés de maison de la position de Bond.
Au même instant, un agent de l’ambassade sortit en trombe du perron de l’hôtel particulier. Il leva le bras, son index tendu en direction de la corniche sur laquelle était fixé l’engin volant en criant, Шпион ! « Espion ! ».
Les agents de sécurité tournèrent mécaniquement leur tête vers la direction indiquée. Le temps que l’un d’eux porte la main sur l’arme qu’il portait à la ceinture, le drone du MI6 avait déjà repris son envol pour se mettre hors de portée de toute hostilité.
Dans la seconde qui suivit, un ronflement strident en provenance du centre de la cour fit se retourner tous les agents de sécurité, qui ne savaient plus trop où donner de la tête. Le drone de transport prit lui aussi brutalement son envol dans un nuage de poussière.
Une des portes de garage adjacente s’ouvrit, un van noir en sortit, les roues patinant dans le gravier. Quatre des agents s’y engouffrèrent en un éclair par la porte latérale ouverte. Le dernier s’accrocha au montant de la portière, le corps à moitié suspendu dans le vide, la tête levée, scrutant dans le ciel le drone imposant, s’éloignant à grande vitesse.
La porte cochère en chêne massif s’entrebâilla, puis entama sa lente ouverture motorisée. Trop lentement. Les passagers avant du van levèrent les bras, visiblement agacés, en direction de l’opérateur.
Il leva les mains au ciel, impuissant.
Le moteur de l’Aston gronda et le bolide se mit en route à la recherche de la source qui pilotait l’énigmatique drone de transport.