Sold Out Soul
Chapitre 2 : RENDEZ-VOUS
3219 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 08/03/2026 18:04
- Paris, juin 2019
Le regard de Katia semblait perdu et paisible. Ses cheveux d’un blond éclatant étaient délicatement adoucis par l’ombre portée de son Panama.
L’effervescence des terrasses se dissipait machinalement en ce début d’après-midi d’été parisien.
Le soleil était à son zénith. Il inondait d’une lumière chaude toute la place Dauphine ainsi que les bras nus de Katia, plus coutumiers de la lumière froide de sa lampe de bureau au cabinet D.
Cette place est une oasis, se disait-elle en avalant la dernière gorgée de son café crème. Cet îlot, lové au cœur de la ville, était cependant bien protégé de ses battements frénétiques: les façades du XVIIe siècle le ceinturaient d’une palette de briques rouges et de pierres blanches parsemées de fenêtres quadrillées de bois peint.
Des arbres aux feuilles vives et ombrageantes, un sol de gravier fin et lumineux dont la poussière colle aux chaussures des enfants, le temps d’une récréation.
Sur l’arrière, tel une falaise, la façade Empire monochrome et minérale du palais de justice. À l’extrémité opposée, les façades se rapprochaient en angle aigu comme pour rejoindre la proue d’un navire. Par cet interstice laissé in extremis, une rue pavée vers, au loin, le dos de la statue équestre d’Henri IV, trônant sur le pont Neuf, et suivant du regard la Seine qui s’écoulait vers son destin.
Une place où se croisent dans l’indifférence passants, touristes, flâneurs ou encore le ban et l’arrière ban du palais de justice adjacent ou de la préfecture de police voisine.
Katia aimait cette atmosphère bien différente de son quotidien bureaucratique d’agent de liaison.
Elle n’avait finalement pas grand-chose à faire de ses journées.
Elle questionnait parfois la raison de l’avoir fait venir à Paris pour transmettre aux autorités françaises des dépêches aux contenus sans intérêt. Bien qu’émanant officiellement de l’ambassade de Russie, leur seule raison d’être était d’exprimer une transparence de façade dont personne n’était dupe.
Elle ne cherchait plus à comprendre ces pantomimes diplomatiques, et exécutait consciencieusement ce qu’on attendait d’elle. C’était certainement le prix à payer pour venir ici. On ne peut pas tout avoir, se disait-elle avec une nostalgie contenue des années passées dans la banlieue de Moscou, au sein du département communication de la Sécurité d’Etat.
Le temps s’écoule si lentement dans ce bureau et si vite ici alors que le soleil semble, lui, immobile…
Ces pensées temporelles la ramenèrent brutalement à la réalité, Katia déverrouilla son smartphone instinctivement pour consulter l’heure: 13h42. Je vais devoir marcher au pas de course si je ne veux pas être en retard… Tout en cherchant sa carte de crédit dans son sac, les battements de son cœur commençaient déjà à s’accélérer comme anticipant le rythme soutenu des pas qui la ramèneraient à temps. Elle ne put retenir un profond soupir, immédiatement interrompu dans un sursaut par le contact d’une main sur son épaule.
— Un autre café crème, mademoiselle ?
Elle reconnut immédiatement cette voix grave et modulée.
— James… — murmura-t-elle en terminant son soupir. — j’allais partir, je ne pensais plus te voir. Un gros dossier t’a retenu, je présume ?
Bond affichait un air soucieux mais légèrement coupable. Il lâcha malgré tout un sourire, à qui on aurait pu tout pardonner. Elle commençait à bien connaître ses retards, mais n’avait jamais pu lui en vouloir: d’ailleurs, elle ne se l’expliquait pas vraiment.
— 2 crèmes s’il vous plaît ! lança Bond comme un ordre au garçon de café en chemise blanche et gilet noir, tout en s’asseyant à côté de Katia. Pardonne-moi, tu sais à quel point c’est compliqué de se garer dans le quartier.
Elle trouva qu’il était moins imaginatif qu’à l’accoutumée pour justifier ses retards. Mais pouvait-on parler de retard alors que, l’ayant invitée à déjeuner, il arrivait comme une fleur au moment de l’addition. De toutes façons, ce rendez-vous était aussi professionnel, et feindre l’exaspération aurait été hors de propos. Elle n’en éprouvait finalement pas l’envie.
James mit la main à la poche droite de son pantalon en lin beige et en sortit un smartphone. C’était un modèle sobre de couleur noire mais qui ne ressemblait pas exactement à ceux qu’on aurait pu trouver dans le commerce pour les yeux d’un observateur attentif. Il commença à pianoter d’une main tout en fixant l’écran.
— Tu sais que tu frôles la goujaterie, chéri ? lui lâcha Katia, d’un ton faussement réprobateur.
— Je suis devenu accro aux réseaux sociaux, lui répondit-il avec un clin d’oeil complice.
Il reposa l’appareil sur le bord de la table bistrot ronde qui n’avait pas encore été débarrassée, juste à côté de celui de Katia de couleur rose corail.
Après un bref silence qui ne mit personne mal à l’aise, il engagea la conversation sans même tourner la tête.
— « Osetr » s’est enrhumé ? le climat océanique ne lui réussit visiblement pas…
Katia essaya de ne laisser transparaitre aucune émotion. Elle savait son interlocuteur à l’affut du moindre mouvement perceptible de sourcil qui trahirait sa surprise. C’était devenu instinctif chez le joueur de cartes aguerri qu’il était. Cela lui avait permis de soutenir des mises mirobolantes sans y laisser trop de plumes.
« Osetr » était le surnom donné par le cabinet D à l’ambassadeur de Russie, Gregory Petroff. C’était certes, et à bien des égards, un gros poisson et l’affubler du sobriquet d’esturgeon, « осетр en russe » semblait naturel. Mais c’était surtout une allusion aux secrets d’État qu’il détenait et qui n’étaient finalement que sa seule vraie valeur intrinsèque. Ce que le caviar était à l’esturgeon… mais de là à dire qu’il faudrait lui ouvrir le ventre pour les obtenir, c’était bien surestimer la loyauté de ce cher Gregory Petroff.
Katia savait qu’elle ne gagnerait pas cette manche et baissa sa garde.
— Est-ce que j’ai encore quelque chose à t’apprendre, James ?
Bond ne put retenir un rictus victorieux qui l’aurait certainement démasqué dans d’autres circonstances mais aujourd’hui l’adversaire était une « sparring-partner » aux grands yeux bleus et d’une nature plutôt taquine.
Depuis la rue, l’hôtel d’Estrées, au 79 rue de Grenelle, n’offrait qu’une large et haute porte cochère d’un vert profond, encadrée de murs sobres et autoritaires qui couraient de part et d’autre sur plusieurs dizaines de mètres. Seule la finesse des moulures et des chapiteaux pouvait laisser présager qu’un trésor d’architecture se cachait derrière ce rempart. Un majestueux étendard aux couleurs de la fédération de Russie se berçait mollement dans le filet d’air estival en trônant au-dessus de l’arche de pierre surmontant l’entrée. Il donnait plus qu’un indice sur la fonction officielle du bâtiment. Le quartier des ambassades était surtout devenu au fil du temps le quartier de résidence des ambassadeurs, reléguant les fonctions administratives dans des locaux plus fonctionnels et à bonne distance des palais concédés par la république.
Le roulement du chariot médical sur le parquet en point de Hongrie produisait un ronflement lancinant cadencé par le rythme binaire du claquement des talons de celle qui le poussait. Ce couloir était sans fin et décrivait un péristyle desservant toutes les pièces du premier étage de l’hôtel particulier.
Le bruit s’arrêta brusquement devant une porte blanche à double battant ornée d’arabesques florales dorées à l’or fin.
Deux gorilles au cou épais et de carrure paramilitaire étaient plantés de chaque côté du seuil dans une symétrie austère jurant avec l’atmosphère XVIIIe siècle du lieu. Ils donnaient l’impression d’avoir été cimentés dans le sol comme deux statues gardant l’entrée d’un donjon médiéval.
Le premier des cerbères arracha ses pieds de leur engourdissement, s’avança et examina le badge accroché sur la poitrine de la visiteuse : Major Aria Miaoukine — Section médicale — Niveau de sécurité 4. Le second se mit à tourner autour de la desserte médicale avec un air inquisiteur mais tout en gardant une distance inspirée de méfiance.
Cette précaution était certainement liée à la présence sur le chariot d’un petit caisson en aluminium de la taille d’une boîte à chaussures sur le côté duquel une lumière verte clignotante semblait signifier que tout était sous contrôle. Un triangle jaune, orné du symbole noir international du risque biologique, dominait l’étiquette. En dessous, le mot « BIOHAZARD » s’imposait comme un avertissement sans équivoque.
Après avoir dévisagé avec insistance le médecin militaire, le garde rapprocha sa manche droite de ses lèvres et murmura quelques mots inaudibles avec un air sévère. Il devait sans doute recevoir une réponse par l’oreillette vissée dans son oreille gauche. Il acquiesça d’un hochement de tête en direction de son jumeau de fonction qui acquiesça en retour avec une parfaite symétrie.
L’homme revint vers la porte et frappa sèchement à deux reprises.
La porte se déverrouilla électriquement depuis l’intérieur, un demi-battant s’entrouvrit et le son d’une lointaine voix éraillée, ponctuée de quintes de toux, parvint jusqu’au corridor.
« Faites-la entrer, bande de cochons castrés ! Мудак ! »
Les volets qui donnaient sur le jardin de l’hôtel particulier étaient tous fermés, laissant la pièce dans une pénombre de veillée mortuaire.
On devinait malgré tout que l’on se trouvait dans ce qui avait été, il n’y a pas encore si longtemps, un luxueux salon d’apparat.
Les meubles n’étaient vraisemblablement plus à leur place initiale. On les avait déplacés pour affecter le salon rouge à un usage bien moins protocolaire.
« La climatisation doit fonctionner à son maximum. Il fait vraiment froid dans cette pièce, mais on n’était pas non plus à Novossibirsk… », se dit le Major Miaoukine dans un frisson presque agréable.
Une lumière blanche synthétique se diffusait péniblement depuis le centre de la pièce à travers des bâches en plastique translucides qui entouraient un lit médicalisé.
Des écrans, des câbles, du matériel médical encombraient la pièce. Le personnel médical en combinaison de protection bactériologique s’affairait. On était bien en présence d’une unité médicale tactique déployée sur zone.
Miaoukine stationnait, en compagnie de son chariot, dans un sas intermédiaire vitré, qui l’isolait encore de la pièce principale. Un individu s’avança vers elle de l’autre côté de la paroi et lui tendit une main gantée. Le major plongea la sienne dans la poche de sa blouse légère et en sortit une petite enveloppe plastifiée scellée. À la surprise du présumé destinataire, elle arracha d’un geste le sceau et en sortit un document qu’elle plaqua d’une main côté texte contre la vitre.
L’homme baissa mécaniquement la main et approcha sa visière de la paroi pour y découvrir le message. Le texte n’était pas bien long et le temps qu’il était en train de prendre pour le lire indiquait qu’il le relisait à plusieurs reprises.
Il recula calmement d’un pas.
Il porta une de ses mains à son cou et commença à ouvrir la fermeture éclair noire de son scaphandre orange.
Chaque membre de l’équipe s’immobilisa, pétrifié d’assister impuissant à cette scène mais cela semblait laisser le major indifférente. Peut-être parce qu’elle se situait du bon côté de la vitre…
Il dégagea sa tête perlée de transpiration de son casque, se retourna et dit dans un aboiement militaire :
— Section ! Ôtez vos combinaisons !
L’homme pressa le bouton poussoir sur le mur et le sas se déverrouilla. Miaoukine pénétra dans la pièce sous le regard médusé du reste de la section qui commençait juste à retirer fébrilement leur combinaison de protection de vinyle orange. Il faut dire que l’allure aérienne du major dénotait avec la tension qui pouvait régner dans cette pièce.
Les Stilettos rouges rallongeaient encore davantage ses jambes interminables et parfaites. On ne pouvait distinguer sur elle aucun autre vêtement en dehors de sa blouse blanche. Elle paraissait plus courte sur elle que sur les autres auxiliaires. Il était difficile de ne pas se demander ce qu’elle portait en dessous. Cette présence subtilement érotique détendit finalement l’atmosphère anxiogène.
Aria s’approcha de l’homme qui semblait être celui qui commandait l’unité et commença son rapport:
— La souche n’a révélé aucune contagion vers d’autres mammifères, humains inclus. Elle n’est active que sur le sujet contaminé mais nous avons pu la cultiver quelques jours sur le matériel biologique prélevé in situ.
Le labo a commencé le séquençage génétique, l’opération prendra 2 semaines et le sujet sera certainement mort avant. C’est une souche Ebola, aucun doute là-dessus, mais elle ne se comporte pas normalement.
— Une mutation ? demanda l’homme.
— Oui, mais aucunement naturelle… nous en saurons plus après le séquençage...
… C’est une arme fabriquée par l’homme et non par la nature… Au fait ? Comment va-t-il ?
— 41° de fièvre, du sang qui sort par tous les orifices possibles, mais il a encore de l’énergie pour nous gueuler dessus…
Une toux grasse s’échappa de l’enceinte plastifiée et une voix gueularde coupa la conversation.
— Vous n’êtes que des bons à rien ! Vos mères vous ont tous chié, « moujik » de merde ! Ou est Dimitri ? Allez me le chercher !
Un membre de l’équipe s’exécuta sur l’instant et quitta la pièce sans avoir même pris le temps d’ôter entièrement sa combinaison de protection. Il y eut un bref échange de regards désabusés entre Aria et le commandant, puis la discussion reprit comme si personne n’avait entendu la vocifération vomitive du patient Petroff.
— L’ injection est prête ? demanda-t-il.
— Oui, lui répondit le major, nous avons 15 cc d’anticorps isotopiques à spectre large. Ils sont arrivés par jet diplomatique directement du P4 il y a moins d’une heure. Si le patient n’y répond pas, « da svidania » l’esturgeon.
— Alors allons y ! Davaï !
Miaoukine approcha une main de son col et déboutonna le premier bouton de sa blouse. De l’autre, elle repoussa en arrière les cheveux fauves qui couvraient ses épaules puis plongea ses deux mains dans l’encolure ouverte.
Elle bascula sa tête en arrière et ôta la longue chainette qu’elle portait autour du cou comme on retire un pull. Ce qui ressemblait à une clé y était attachée mais elle ne comportait ni rainure ni dent comme on aurait pu s’y attendre.
Elle tendit le sésame à son interlocuteur.
L’homme s’en saisit et fut surpris par sa tiédeur.
— Vous ne me cachez rien d’autre sous votre uniforme ?
— Rien… répondit-elle et elle ajouta après un bref silence.
— Absolument rien… avec une pointe de malice.
Cette remarque laissa le chef de section de marbre, et il glissa la clef dans une petite fente sur l’avant de la boîte, que seul un initié pouvait trouver du premier coup. La lumière verte cessa de clignoter et passa au rouge avec un bip électronique. Le couvercle s’ouvrit et laissa apparaître une seringue hypodermique sertie d’inox, contenant un liquide opaque jaunâtre.
L’homme agrippa la poignée de la seringue et avança vers le lit médicalisé. Il écarta une paroi plastifiée d’une main et s’approcha de l’ambassadeur.
Petroff le fixait avec des yeux gorgés de sang.
— Qu’est-ce que vous attendez ? Espèce de…
Mais il n’eut pas le temps de finir sa phase que l’aiguille pénétra brutalement sa carotide. L’esturgeon grommela et ferma les yeux, endormi. Les bips des moniteurs s’espaçaient et confirmaient le plongeon dans un sommeil artificiel.
— On aura au moins gagné en silence, soupira le chef de section.
Au même instant, le grincement d’une porte se fit entendre et une tête pointa par l’entrebâillement.
— Vous pouvez entrer Dimitri ! il n’y a plus de danger.
Le secrétaire particulier de Vladimir Petroff était un petit homme chauve et transparent. Il exécutait avec abnégation et servilité les ordres. Son dévouement envers l’ambassadeur était sans faille, et ne pouvait être qualifié autrement que masochiste.
Une alarme retentit soudain, provenant d’un des appareils de monitoring branchés à Petroff, suivie d’une deuxième, et encore d’une autre.
L’Ambassadeur se redressa brutalement dans un cri de douleur étouffé et s’écroula aussi tôt. Aria et le chef de section se ruèrent sur le patient et les écrans de contrôle.
— Mais qu’arrive-t-il ? demanda le secrétaire d’un ton apeuré et presque ému.
Miaoukine voyait les constantes du patient s’affoler à des niveaux dépassant toute commune mesure. Le chef de la section médicale n’y comprenait rien non plus.
— Il devrait être dans le coma mais il convulse. C’est impossible !
Le reste de l’équipe était accouru autour du lit.
Petroff cracha quelques mots:
— Mon téléphone ! il faut… Dimitri… payer ! maintenant !!…
Dimitri se précipita au chevet de son maître, bousculant au passage plusieurs membres de l’équipe, l’obéissance était un réflexe animal chez lui.
Le secrétaire sortit, paniqué, un téléphone satellite de la sacoche dont il ne se séparait jamais. Il saisit nerveusement plusieurs codes et instructions puis présenta l’appareil à l’ambassadeur qui grogna en guise d’approbation.
Gregory Petroff bougea la main et leva son index avec grande difficulté. Le secrétaire colla l’écran sous le doigt de l’ambassadeur, un son retentit immédiatement pour confirmer la validation de l’opération.
La main retomba lourdement sur le drap et le patient referma les yeux pour ne plus les rouvrir.