When in Rome

Chapitre 100 : Surtout pas de vagues

4497 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour il y a 3 jours

Chapitre 49 Surtout pas de vagues

 

Décembre 2005, Aberdeeshire, Ecosse

Quand Dawn était arrivée sur le troisième site de combat, une clairière bien dégagée dont la plupart des arbres avaient les troncs très abimés, toutes les filles étaient déjà mortes. Elles l’attendaient allongées et couvertes de blessures, leurs yeux immobiles et leurs bouches sans cri tournés vers le ciel, ou mangeant à moitié la terre.

Pendant un bref moment, elle avait cru être repérée car elle avait senti une présence l’épier mais il n’y avait aucun bruit. Les animaux se terraient dans la peur. Aucun oiseau ne chantait. Ce silence non naturel ne tarda pas à l’angoisser.

L’arbre creux sentait l’humus. Il était parfait pour recueillir sa peine et son irrationnel besoin de protection maintenant que l’adrénaline retombait. Elle ferma les lèvres et entonna une mélodie basse et sans paroles, tentant ainsi de se calmer comme elle pouvait.

Aurait-elle la force de rentrer chez elle ? Dans son petit logement sous les toits de Florence ? Elle tenait pour une certitude que la vue de la Cathédrale Santa Maria l’apaiserait comme à chaque fois. Elle en avait besoin.

Dieu seul savait pourquoi elle se sentait si abattue. Sa mission n’était pourtant pas un échec complet. Elle avait empêché la mort d’un peu moins de trente filles aujourd’hui. Des vies que Twilight n’aurait pas. En tous cas, pas cette fois... La tête dolente, elle l’appuya contre l’aubier et inspira encore les odeurs. Profondément. Les yeux fermés, elle pensa à des lucioles qui éclataient comme des bulles entre les parois de son crâne...

Sa tête roula, sur le côté et elle la redressa brusquement, se rendant compte qu’elle avait sous-estimé sa fatigue, et qu’il ne lui aurait pas fallu grand-chose pour s’endormir sur le champ.

— Dawn, ne résiste pas. Je dois te parler.

Piquée d’un seul coup au son de cette voix, Dawn sortit à quatre pattes comme si elle avait le diable à ses trousses, à moitié persuadée que l’arbre lui avait parlé. Elle essaya de se relever en vain, la tête lui tournait comme si on venait de lui donner un coup sur le crâne, mais elle se traina encore pour essayer de fuir... mais fuir quoi ? Elle ne voyait strictement rien. Il faisait complètement noir autour d’elle et elle n’avait pas vu la nuit tomber. Cela sentait les feuilles mouillées. Une brindille griffait sa joue. Qui avait éteint la lumière ?

— Qui est là ?

Elle vit une femme vêtue d’une robe longue incongrue apparaître devant elle et sursauta en la reconnaissant.

— Cordélia ?

— La seule et unique...

— Mais... tu es morte !

— Oui, je sais, je sais... Ecoute. Nous devons parler de quelque chose d’important et de... délicat. Ne restons pas là. Tiens, allons nous asseoir sur ce petit rocher.

Dans la direction qu’elle indiquait, il y avait comme une sorte de banc bas qu’elle épousseta avant de s’y poser, en tapotant à côté d’elle pour l’inciter à s’asseoir aussi. Dawn fit quelques pas hésitants.

— Angel m’a dit une fois qu’il avait vu ton fantôme et qu’il avait pu te toucher, contrairement à celui de Spike.

Elle sourit.

— Ah tiens, il s’en souvient encore ? Je ne pensais pas. [1]

— Tu es un fantôme ?

— Non. Je suis... comme Doyle que tu as déjà rencontré. Normalement, c’était lui qui aurait dû venir te voir mais... j’ai insisté pour que ce soit moi, cette fois.

— Doyle est capable de te voir ? Il y a des technologies pour donner corps aux fantômes dans le futur dont il vient ?

— Non. Nous ne venons pas du futur, mais nous pouvons le voir à moyenne échéance. Doyle m’a transmis son don de vision mais tous les deux nous l’avons raffiné avec le temps, ce qui m’a permis de dérouler tout un enchaînement d’événements aux conséquences terribles. Je veux te dire que c’est moi qui t’ai transportée ici. Je sais que c’est contre ton gré, et je sais que tu es malheureuse. J’en suis désolée. C’est tout ce que j’ai trouvé pour te mettre à l’abri.

— Transportée ?

— Déplacée ici.

— Hein ? Mais comment tu pourrais faire ça ? Et en plus, je n’ai rien demandé ! Je veux être avec ma famille ! Renvoie-moi tout de suite !

— Amy allait te trouver.

— Mais non ! Je m’étais assurée de rester hors de sa portée.

Cordélia se tourna à demi vers elle, le dos un peu plus rond et le regard voilé comme si elle regardait dans le vide.

— Te souviens-tu du jour où Spike est revenu avec la réincarnation de Buffy ? commença-t-elle.

— Bien sûr ! Jamais je ne pourrais oublier cela.

— Te souviens-tu de qui était là ce soir-là ?

— Euh... oui. Je crois qu’il y avait... Eh bien... à peu près tout le monde, en fait.

— Exactement. Giles, Angel, Faith, Spike, Willow et aussi les réincarnations de Oz, Tara et de ta mère. Et celle de Buffy, bien sûr.

— C’était merveilleux, jamais je n’avais été aussi heureuse... et j’ai tout perdu.

— Laisse-moi t'expliquer ce qui s'est réellement passé. Revenons au début, plus exactement au moment où les moines ont décidé de donner forme humaine à une certaine Clé que Buffy devrait protéger. Pour ça, ils ont eu besoin de son patrimoine génétique. Ils ont donc missionné Dracula pour en prélever discrètement, mais ils avaient besoin d'autre chose aussi...

— Hein ? Attends, attends, attends. Qu'est-ce que tu veux dire ? Dracula ?! C'est quoi cette histoire ? Qu'est-ce qu’il aurait fait à ma sœur !?

— Les moines avaient besoin de son ADN, et ils savaient qu'il était le seul vampire qui pouvait le faire. Parce qu'il est presque impossible de résister à sa suggestion hypnotique. Il s'en est servi pour la mordre pendant son sommeil dans qu'elle s'éveille.

— Mais pourquoi aurait-il fait ça ? questionna Dawn, bouleversée.

— Je suppose que tu sais que le sang d'une Tueuse est à se damner pour un vampire ? Ils lui ont permis d'en garder une partie en guise de rétribution. Où en étais-je ? Ah oui, du sang mais pas que ça. Ils ont pris un peu de l'énergie vitale de chaque personne de l'entourage ou des proches de Buffy.

— Ce n'est toujours pas très clair...

— Tu as été créée et placée près d'elle, comment penses-tu qu'ils aient pu croire sincèrement qu'elle avait une sœur qui avait toujours été là ?

— Je pensais que c'était parce qu'ils avaient manipulé leur mémoire avec une magie très puissante...

— Pas seulement. En t'attribuant un peu de l'énergie vitale ou spirituelle de chacun pour composer la tienne, les moines t'ont rendue « familière ». C'était subconscient... Toute la bande, ils se reconnaissaient en toi. C'était très bien joué, je dois dire.

— Bon, admettons, mais et alors ?

— Une naissance est profondément enracinée dans la mémoire cellulaire. Cet événement est là, en toi, dit-elle en touchant légèrement le haut de son sternum. Pour échapper à la détection d'Amy, tu avais affaibli ton corps et ton esprit. Mais alors que presque toutes les énergies qui avaient contribué à créer la future Dawn se sont trouvées de nouveau réunies, tu as en quelque sorte « rebooté ». Ton processus de guérison s'enclenchait, tu avais retrouvé ta conscience, ta magie personnelle redevenait traçable... Je t'assure, ce n'était qu'une question d'heures avant que tu ne sois retrouvée et capturée... Tu ne devais pas tomber dans les mains d'Eyghon.

— Mais Eyghon n’était pas dans l’équation quand j’ai été déportée !

— N’oublie pas que je le voyais venir. Je ne pouvais pas laisser faire ça. Le futur où ça se produit est... cataclysmique.

— Tu veux dire le futur où ça se produirait ?

Cordélia inspira brièvement et négligea de répondre, soudain plus agitée, elle soulignait son humeur avec des mouvements un peu brusques.

— Mais le pire, c'est que ce que j'ai tenté n'a fait que renforcer la détermination d'Amy. Elle voulait avoir un contrôle sur Warren et elle a donc appelé Eyghon pour le lui vendre et s'en débarrasser par la même occasion. Ne la juge pas trop vite. Il était infect avec elle... Voici ce qui s'est passé avec eux. Andrew et toi vous n'aviez que des informations incomplètes. Une fois Amy et le fantôme de Warren échappés de la prison de haute sécurité, Warren a tout mis en place pour se venger et il a tanné Amy pour qu'elle le ressuscite. Elle l'a fait parce qu'il lui avait permis de sortir vivante des décombres de Sunnydale. Le premier sur lequel Warren s'est défoulé, comme tu sais, a été Andrew. Malheureusement, son âme est allée dans l'un des plus bas cercles de l'Enfer où il a été torturé par Eyghon, trop heureux de tenir un Observateur alors même qu'il a toujours un vieux compte avec Giles. Andrew n'a pas cherché à vous trahir. Il souffre. Eyghon a tiré inlassablement des bribes d'indices qui pouvaient se recouper avec ceux de Giles et de Wesley qu'il a brièvement tenus dans ses griffes également.

Dawn porta instinctivement une main à sa poitrine et ouvrit grand les yeux.

— Andrew est torturé en Enfer ?!

— Oui. Il est responsable ou impliqué dans la mort de plusieurs personnes, même si ce ne sont pas toujours des gentils, comme la chose abjecte qui a profité de toi pendant que tu attendais ta fille... Il l’a fait tuer, Dawn. De sang-froid. Avec préméditation.

— Je ne savais pas ! murmura-t-elle la gorge nouée par l’émotion. Mais... est-ce qu’il voulait me venger, ou quelque chose comme ça ?

— Te venger, se punir de n’avoir rien vu de ton calvaire... Des tas de raisons. Puisqu’on parle de vengeance... C’est comme ça qu’il a pu retrouver Anya. Bon d’ordinaire, Anyanka est un démon vengeur qui exauce les femmes bafouées et maltraitées. Mais j’imagine qu’Andrew avait un statut spécial pour elle.[2] Il a fait valoir que tu n’étais pas en état de le réclamer pour toi-même... Elle a accepté de le conseiller mais l’a averti qu’il allait charger davantage son karma. Il n’a rien voulu entendre, persuadé que l’Enfer l’attendait de toutes façons et que ça ne pourrait pas être pire. Il t’aime infiniment. Et cet amour pour toi, pour Maya, lui permet de maintenir à l’écart de nombreux tourmenteurs. Sache que depuis son arrivée, Anya le protège et le réconforte de son mieux. Elle est toutefois tenue par certaines règles qu’elle ne peut pas enfreindre. Même si ce n’est pas l’envie qui lui manque. Il y a...

— Mais c’est horrible ! Est-ce qu’il va souffrir là pendant une éternité pour avoir voulu simplement m’aider ?

— Il avait des moyens de t’aider sans pour autant le faire tuer... Mais j’ai dépêché auprès de lui un ami proche.

— Tu as des amis en Enfer ?

— Nous en avons et nous en aurons. Tu dois bien te douter que certaines personnes de ton entourage ont l’âme bien noircie...

— Alors, c’est ça que tu dis ? Que nous sommes tous voués à l’Enfer ? Avec cette lutte constante que nous menons ?

Cordélia secoua la tête avec un sourire rassurant. Elle lui prit la main.

— Non, non, pas tous. Ni Maya, ni ses enfants, pas non plus Tara, Alexandra ou Buffy.

— Et moi ?

— Pourquoi penses-tu que tu doives y aller ?

— Parce que j’ai menti à ceux que j’aimais.

Contre toute attente, Cordélia éclata d’un rire franc et sonore.

— Oh, excuse-moi. Si tout le monde devait aller en Enfer pour chaque mensonge, il n’y aurait plus grand monde ici... Il y a des vérités qui pourrissent la vie et c’est assez miséricordieux de les épargner de temps en temps. Tu n’as rien fait de mal, Dawn. Sauf peut-être à toi-même. Tu as toujours voulu le bien des autres. Ils le savent et t’en sont reconnaissants. Pourquoi crois-tu le contraire ? Tu peux me le dire, je ne le répéterai pas.

Un pli amer barra la bouche de Dawn pendant qu'elle regardait au sol, intensément concentrée sur des feuilles mortes d'une finesse extrême, des dentelles exsangues si aériennes qu'un simple effleurement aurait pu les briser et les faire tomber en poussière. Cette réalisation lui mit les larmes aux yeux et elle s'en voulut d'être si sensible, pour un rien... Elle ouvrit la bouche et puis fit non de la tête, découragée et envahie d'une sourde angoisse.

— Je... je sens en moi que j'ai fait quelque chose de mal. Cela me hante de plus en plus. J'ai beau faire, je ne trouve pas ce que ça pourrait être.

— Peut-être est-ce pour le mieux, si tu ne te souviens pas ?

— Il faudrait vous mettre d'accord... Doyle avait l'air de savoir beaucoup de choses sur moi, et de vouloir au contraire que je fouille dans mes blessures secrètes et oubliées. Mais je n'étais pas prête, alors je l'ai envoyé promener.

— Doyle est pourtant plus patient que moi... Mais est-ce que tu veux dire qu’aujourd’hui, tu es davantage prête à savoir pourquoi tu as si mal au fond de toi ?

— Cordélia, je doute d’être jamais vraiment « prête » mais ma vie est vide sans les miens. Elle n’a pas de sens.

— Et c’est pour ça que tu veux modifier le cours du passé comme tu le fais ? Pour lui donner du sens ?

— Le droit de décider, tu me l'as retiré. Et j'en ai assez de n'avoir aucun contrôle sur ma vie et que tout s'impose à moi. Je veux agir, j'en ai été privée trop longtemps. Et ne viens pas me dire que mes actes sont mauvais ou puérils. Parce que si j'avais pu le faire plus souvent, si on m'en avait laissé l'occasion, j'aurais appris de mes erreurs et je serai devenue plus sage ! Mais au lieu de ça, c'est toujours « Oh la la, vite protégeons la pauvre Dawn qui est incapable ! La laisser faire ses choix ? Mais non, tout le monde sait qu'elle est idiote et qu'elle ne veut qu'attirer l'attention sur elle, en imposant à tous son complexe d'infériorité qu'elle ressasse parce que sa sœur est la Tueuse, et bla bla bla » Merde ! Voilà ce que j'en dis.

Cordélia pinça les lèvres en un petit sourire qui aurait pu être amusé s’il n’était pas aussi triste. Elle se leva, arrangea les plis de sa longue robe blanche. Elle fit quelques pas nerveux au milieu de ce qui apparaissait comme une sorte de grande caverne au ciel constellé.

— Je ne suis pas sûre que tu aimerais savoir ce qui se serait passé si tu étais restée. Je n'ai pas envie de te faire cela. C'est très dur et j'ai peur que tu ne le supportes pas. Encore moins que de rester ici sans faire trop de vagues. Ne crois pas que tu ne sers à rien pour autant. Et puis, ceux qui lisent tes lettres te sont très reconnaissants de la foi que tu mets à les écrire.

— Quelqu’un trouve mes lettres ? s’anima Dawn.

— Comme tu t’y attendais un peu : Pietro.

— Et... est-ce qu’il les a montrées à quelqu’un ?

— Il le fera quand il sera prêt. Mais tu vois que même lorsque tu n'es pas là, tu cherches à réconforter ceux que tu aimes. Si tu veux faire quelque chose pour Andrew, tu peux prier. Ce sera très utile.

— Mais prier qui ?

— Eh bien, figure-toi... que je n'en sais rien. Je n'ai jamais rencontré mon patron ou ma patronne.

— Ah bon ?

— Oui. Mais j'imagine que si jamais on merdait, on en entendrait parler...

Dawn soupira, le cœur vraiment lourd qui pesait comme une pierre sur sa poitrine. Une pierre qui glissait peu à peu sur son estomac.

— Tu es donc venue juste pour ça ? Pour faire ton mea culpa ? Ou pour me dire que je dois arrêter de vouloir faire quelque chose ? Qu'il ne fallait pas que je sauve toutes ces Tueuses qui auraient dû être massacrées ? Doyle m'a au moins appris que la situation était dramatique au moment où tu m'as « déplacée » comme tu dis, comme on déplace un pion. Mon monde a besoin de renforts. Si ces filles ne meurent pas maintenant, elles seront là pour le défendre plus tard. Et plus expérimentées en prime.

— Je sais que tu ne vas pas prendre ce que je dis pour argent comptant, mais en fait, c'est le contraire qui s'est passé, ou se passera. Les effectifs des Tueuses ont diminué de façon alarmante.

— Quoi ?

— Doyle te l’a dit. Manipuler le cours du temps, c’est un art qui est bien trop subtil, et ne te méprends pas, il l’est aussi pour lui et moi.

— En quoi ?

Elle soupira et joignit les pointes de ses mains, les tapotant comme si elle cherchait vainement ce qu’elle allait bien pouvoir faire. Cette sorte de détresse et d’incertitude gommèrent un peu des réserves que Dawn ressentait envers elle. Et si la grande et hautaine Cordélia, madame la Puissance en titre, était aussi pétrie d’incertitudes que tout le monde ?

— C’est vrai, dit-elle comme si elle lui répondait. Mais ça ne sert à rien de le montrer. Je vais te dire un secret... qui pourrait me valoir de gros ennuis. Mais je le fais pour te montrer que je suis avec toi, que je suis avec vous, et que ce qui vous arrive m’importe. Mon existence entière et ce depuis que je suis morte sur Terre, ne fait que tourner autour de vous... Je ne suis ni détachée, ni lointaine, ni « au-dessus de tout ça ». Pas du tout.

— Quel secret ?

Cordélia la regarda avec appréhension et comme si elle quêtait quelque chose dans son regard. C'était à son tour d'hésiter. Elle se jeta pourtant à l'eau.

— Le passé n'est pas réécrit, murmura-t-elle.

Dawn fronça les sourcils. Elle avait dû mal comprendre. C'était ridicule. Elle le lui fit répéter.

— Le temps ne se réécrit pas. Les choses continuent sur leur lancée.

Les yeux bleus fulminèrent encore davantage.

— Que faut-il que je comprenne ? On pinaille à propos des prétendues vagues que je ferais, alors qu'en vérité, rien ne change quand même ? Le temps est résilient et paresseux, son cours suivant toujours plus ou moins le même lit ? Je connais mes classiques !

— Non, ce n'est pas ça. Tu ne t'es jamais demandée pourquoi "temps" est un singulier et un pluriel ? Ou pourquoi on parle de la « fin des temps » ? Il faut que tu l'imagines plutôt comme un arbre gigantesque. Chaque événement important le fait pousser vers le haut. Mais quand les personnes ont des regrets et qu'ils commencent à vouloir que les choses se soient passées autrement alors qu'une décision devait être prise, une branche parallèle virtuelle s'ajoute à l'arbre. Elle est là sans être là. Comme les Potentielles, si tu veux. Mais si l'esprit qui désire que les choses soient autrement est puissant, alors cette branche prend vie et génère sa propre réalité. Les lignes du temps continuent chacune sur leur lancée, à l'infini. Le passé n'est jamais réécrit parce que chaque vœu duplique le monde à partir du moment de la ou des décisions possibles, et en génère un autre, parallèle au premier, qui poursuivra son développement... Je sens que tu commences à comprendre... Oui, il y a un monde où ces Tueuses n'ont pas survécu, un monde où tu n'as pas alerté Riley de la dangerosité de deux prisonniers auxquels personne ne s'intéressait... Un où Andrew et toi n'avez jamais eu d'accident... Un monde où Amy est morte à Sunnydale, mais aussi un monde où Spike n'est pas revenu du Tibet... Et aussi comme tu l'espères, un où il est retourné vers Buffy en temps et en heure... Mais tu auras beau remonter le temps, il n'y aura aucune « réparation » du temps qui serait allé de travers. Il n'y a simplement un tronc encore plus touffu qui va générer d'autres ramifications, et encore d'autres mondes qui poursuivent leur développement. Et Doyle et moi nous sommes en charge de veiller sur eux tous. Et nous cherchons les amis qui peuvent nous rejoindre et nous aider à la rédemption de tous, et le droit d'évoluer. Pour nous et pour tous ceux qui font partie de notre groupe.

Le cerveau de Dawn était entré en ébullition face au vertige qu'elle éprouvait, rien qu'à essayer de conceptualiser ce que faisaient les Puissances. Elle savait qu'il y avait des questions bien plus intelligentes à poser, moins égoïstes, mais la seule qui vint précipitamment à ses lèvres fut :

— Et alors il y a un monde où je suis morte sur la tour de Gloria ?

— Oui.

— Un monde où je n’existe pas, où je n’ai vécu que quelques années à peine ? Comment puis-je imaginer un monde sans moi ?

— Un monde sans Dawn ? Il n’y en a pas un, mais deux.

— Seulement ? Et j’ai le droit de demander ce qui s’y passe ?

— Pas besoin. Tu le sais déjà.

— Quoi ?

Elle sursauta et plissa les paupières.

Elle comprit qu’elle se trouvait étendue par terre, la joue reposant sur un tas de feuilles qui lui chatouillaient le nez. Derrière elle, l’arbre creux n’était qu’à trois mètres de là. La trace de sa reptation était visible dans la terre meuble où elle avait rampé.

Et la forêt suspendait encore sa respiration. Est-ce qu’elle s’était endormie ? Ou évanouie ? Pendant combien de temps ? Il faisait encore grand jour.

Elle s'assit, et les coudes sur les genoux, se prit la tête dans les mains. Qu'est-ce qui venait de se passer ? Venait-elle réellement de discuter tout tranquillement avec le fantôme de Cordélia ? Elle se frappa subitement le front et sortit aussitôt son téléphone pour le passer en dictaphone, pour garder une trace de tout ce qu'elle avait entendu.

Mais une sensation déplaisante de fines piqures d'aiguilles sur sa peau, lui fit abandonner ce projet pour déguerpir. Elle rentra chez elle avec une facilité déconcertante, en moins de cinq secondes.

.

Et c’est pour cette raison que Twilight qui s’était pourtant approché à vive allure par les airs ne la trouva pas. Cette créature, à la haute silhouette flottante et au visage masqué, se posa près des Tueuses défuntes auxquelles il adressa un regard indifférent. Il tendit le cou et marcha vers un arbre millénaire qu’il ouvrit en deux, pour voir ce qui s’y cachait. Avec dépit, il constata qu’il n’y avait rien du tout dedans. Rien sauf d’étranges petites lucioles qui s’égaillèrent en un instant en voyant leur habitat démoli. Il regarda de tous côtés, avec le sentiment que quelqu’un le fixait. Mais mis à part le délicieux parfum floral et sucré qu’il avait trouvé autour de l’arbre, aucune autre odeur ne trahissait de présence. Il était persuadé qu’il avait déjà senti un tel parfum, mais ne se souvenait plus où.

Derrière lui, une branche craqua.

Il y avait bien quelqu’un qui se cachait. Et s’il avait été moins obscurci par de sombres desseins, il aurait pu voir que ce quelqu’un en robe blanche, était juste sous son nez à le regarder tristement.

Twilight quitta la clairière pour revenir faire le siège du QG des Tueuses, et ce fut Tara qui se matérialisa près de Cordélia. Elles jetèrent un coup d’œil amusé à leur vêtement blanc similaire.

— Je suis navrée, murmura-t-elle avec sympathie. Ce n’est pas juste pour lui.

— Laisse. Je sais bien qu'il fait toujours partie des « cas difficiles » en raison de ce qui se passe maintenant. Comment ça s'est passé avec Amy en 2046 ?

— Très bien et très mal à la fois.

Cordélia perçut simultanément le trouble et l’excitation de Tara.

— La bonne nouvelle, c'est qu'elle est un peu plus convaincue qu'elle pourrait avoir une chance de s'en sortir et qu'elle a toujours envie de se battre pour faire échouer l'invasion. Je lui ai glissé qu'elle pourrait soigner aussi Warren et elle n'a pas tiqué ou protesté contre ça. Elle aurait pu dire non, n'est-ce pas ?

— Elle aurait pu dire non. Et la mauvaise ?

— Le proto-vampire l'a mordue et sa conversion est en cours.

— Quoi ? Mais ce n'était pas ce qui était prévu ! Qu'est-ce qui s'est passé ? Je croyais que le risque était que Parmakaï la morde quand elle tenterait de s'enfuir ?

Tara soupira.

— Warren n'a pas réussi à croire qu'elle ait pu s'en tirer sans dommages lors de l'ouverture du Sceau artificiel de la fromagerie. Il a cauchemardé. Cela aurait pu en rester là, sauf qu'Eyghon a amplifié la puissance de son rêve...

— ...qui est devenu réel et où nous avons basculé sans nous en rendre compte ! Qu'est-ce qu'on va faire de ça maintenant ?

 

.°.



Notes

[1] Dernière apparition de Cordélia dans « Angel ». Elle l’a embrassé en disant « Oh, et puis allez, un dernier pour la route ! ».

[2] Pendant la chute de Sunnydale, Anya s’est jetée entre un Bringer et Andrew, lui sauvant la vie au prix de la sienne.

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