Le Royaume des Rats

Chapitre 82 : Plus profondément dans le cauchemar

7169 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 11/09/2023 23:04

Enfants du Rat Cornu,

 

En premier lieu, je vous prie d’accepter mes excuses si vous pensez avoir attendu un peu trop longtemps. Il n’a pas été facile d’écrire ces derniers temps, et je vais prendre quelques vacances. Un petit voyage dans la province de Mannfred von Carstein devrait me changer les idées.

 

J’ai un petit secret à vous avouer : comme beaucoup d’auteurs (voire tous), je mets toujours un peu de moi-même dans les personnages ou les situations.

 

La plupart du temps, je pense à un visage connu pour camper l’un ou l’autre des personnages de mes fanfictions, que ce visage soit fictif ou réel. Ainsi, j’imagine le Prince Steiner avec les traits de Gérard Depardieu, ou le prieur Romulus joué par Matthiew McFayden, Eusebio Clarin en sosie de Guy Williams, ou encore Marjan avec le visage de Gwendoline Christie. Et ça vaut pour les personnages fictifs ; regardez une image de Justin, le jeune premier de Brisby et le Secret de N.I.M.H., faites-en un gaucher, et vous aurez Kristofferson. Et si vous vous souvenez de Chitik, visualisez donc le « petit Brutus » de ce même film d’animation.

 

Cependant, je glisse volontiers dans mes écrits des dialogues ou des situations qui me sont réellement arrivés, parfois mot pour mot. Certains personnages ne sont pas des gens célèbres, mais des personnes qui m’ont inspiré. Par discrétion, je ne les désignerai pas, mais ils sont au courant, je demande la permission quand ce sont des gens que je respecte. D’ailleurs, j’ai fait mon propre caméo en tant que Samuel Heifetz.

 

Il m’arrive parfois de prendre une petite revanche sur des gens qui m’ont irrité, agacé, choqué, ou profondément contrarié, en les ridiculisant ou en les punissant dans mes fanfictions. Rien de bien méchant, surtout quand ça reste dans l’anonymat – je ne révélerai pas directement de nom, parce que ce ne sont généralement pas des personnalités publiques, et donc compromettre leur tranquillité serait grave. Et en plus, dans ce cas-là, je ne demande pas la permission, je me venge tout de suite. Ça peut paraître puéril, mais après tout, l’écriture n’est-elle pas l’une des plus saines manières de se purger de ce genre de chose ? À condition que cela ne puisse pas impacter la vraie vie de la personne ainsi « maltraitée », bien évidemment.

 

Quoi qu’il en soit, il faut que vous sachiez qu’il m’est arrivé à plusieurs reprises de me dire au moment d’une publication : « la vengeance est un plat qui se mange froid, je vous prie d’accepter le dessert, avec tous mes compliments ».

 

Pour illustrer cette thématique, je vous conseille de regarder le film Le Magnifique de Philippe de Broca avec Jean-Paul Belmondo, vous comprendrez un peu mon point de vue.

 

Gloire au Rat Cornu !

 

 

-         Tu ne m’échapperas pas, sac à merde cornu !

 

Sigmund continuait de poursuivre Karhi, plus que jamais déterminé à le rattraper. Les couloirs se succédaient à un rythme effréné, les intersections se multipliaient, et pendant un instant, le grand Skaven Noir se demanda si le fuyard n’était pas en train de l’entraîner dans un piège ?

 

Il balaya bien vite cette idée de son esprit, convaincu qu’elle ne ferait que l’affaiblir.

 

Il repéra la silhouette bouffie du Prophète Gris s’engager dans une autre ouverture. Mais devant le seuil, au lieu de foncer en avant, il bondit en arrière, repoussé par un violent instinct de survie. Son instinct ne s’était pas trompé : trois lames étincelèrent et ricochèrent sur la roche à l’endroit pile où il aurait dû se trouver.

 

-         Vacherie !

 

Une silhouette encapuchonnée faisait barrage au Skaven Noir. Sigmund distingua seulement deux yeux brillants d’une lueur de malepierre, et trois longues dagues qui virevoltaient entre les deux mains et le bout de la queue du Skaven Sauvage debout devant lui.

 

Le capitaine Steiner fronça les sourcils. Celui-là n’avait pas l’air d’être un simple Guerrier des Clans prêt à tomber sous les coups de Cœur de Licorne. Outre son accoutrement de Coureur d’Égout, plusieurs petits détails laissaient à penser qu’il s’agissait d’un combattant qui sortait de l’ordinaire. D’abord, sa posture : au lieu des habituels sifflements et halètements que produisaient normalement les troupes ordinaires de l’Empire Souterrain, celui-ci se tenait bien droit, sans tic ni soubresaut superflu, et faisait tournoyer ses armes avec une grâce presque hypnotique.

 

Son odeur était perturbante, aussi. Le Skaven Noir ne sut l’expliquer, mais au contact de cette fragrance, quelque chose le poussa à ne pas considérer immédiatement comme un ennemi ce personnage. Quelque chose de plus ancien, de plus viscéral de tout ce qu’il avait vécu ou appris jusqu’à présent. Pas moyen de savoir quoi.

 

Mais surtout, il y avait le faciès. L’éclat de ses yeux était presque aveuglant, à tel point qu’il n’était pas possible de distinguer les traits de cet adversaire. Il repéra bien le museau, les incisives, et les grandes oreilles sous la cagoule, mais pas moyen de se faire une idée plus précise.

 

Avait-il vraiment affaire à un Skaven ?

 

Les ricanements au loin de Karhi le ramenèrent à la réalité. Il était temps d’agir. Sigmund brandit son épée à deux mains, et ordonna :

 

-         Laisse-moi passer !

 

Le Skaven cagoulé se contenta de fléchir ses jambes et de tendre ses muscles, prêt à l’assaut. Sigmund insista.

 

-         Je n’ai pas de temps à perdre-gaspiller avec toi, Eshin ! Fiche le camp, ou je te tue !

 

Le Skaven Sauvage siffla de colère, et leva ses dagues. Sigmund en eut assez.

 

-         Tant pis pour toi !

 

Il leva Cœur de Licorne, et poussa un cri de guerre, mais au lieu de se précipiter sur le Skaven Sauvage, il fit un pas en avant et n’alla pas plus loin. L’Eshin croisa ses trois lames en avant et les abattit vers Sigmund, mais il avait mal anticipé le déplacement du Skaven Noir. Les trois dagues frôlèrent le capitaine sans le toucher. Son épée sinusoïdale fendit l’air jusqu’au flanc du cagoulé. Les trois pointes d’acier se concentrèrent comme une seule sur un point précis et coincèrent net Cœur de Licorne.

 

-         Petit salaud !

 

Sigmund agrippa de sa main gauche la queue annelée du Skaven Sauvage. L’individu crissa et ses trois dagues tournoyèrent en cercle comme les ailes d’un moulin. Le Skaven Noir n’eut que le temps de se dégager pour éviter de se faire taillader le visage.

 

Il grinça des dents en sentant une petite ligne de douleur flamber sur sa joue droite. L’une des pointes avait réussi à glisser dans l’une des rainures du vantail de son heaume.

 

Il a eu un sacré coup de chance, ou alors il est habile !

 

Sigmund gronda de rage en pensant à sa proie en train de lui échapper. Il tapa du pied et beugla. Le Skaven Sauvage ne réagit pas à cette provocation. Il continua à faire passer ses dagues de main en main, tout en tournant lentement autour du Skaven Noir. Celui-ci s’impatienta davantage.

 

-         Allez, ça ne sert à rien ! On retrouvera ton maître et on le tuera-tuera ! La différence est que si tu continues à me barrer la route, je finirai par…

 

L’Eshin aux yeux brillants n’attendit pas la fin de l’invective. Il fit un immense bond en avant, et dans le mouvement, abattit ses trois dagues vers Sigmund. Le Skaven Noir virevolta sur le côté, et sentit les lames mortelles effleurer l’acier de son épaulière. Il était à quelques pouces à peine du Skaven Sauvage, alors il réagit rapidement. Il envoya son poing vers la tête de son adversaire, l’atteignant à la tempe. Cette fois, le Skaven Sauvage cagoulé fut projeté en arrière avec un couinement agacé. Sigmund lui écrasa carrément la queue de son pied, et Cœur de Licorne traça un cercle scintillant jusqu’à sa proie. Le Skaven Sauvage leva ses deux dagues et para le coup, mais le choc le déséquilibra, il roula sur le sol, puis se releva d’un bond et envoya une de ses dagues vers Sigmund.

 

Le capitaine Steiner recula et pivota pour éviter le projectile. Désormais libre, le Skaven Sauvage fit passer la dague au bout de sa queue dans sa main, et continua de bondir dans tous les sens.

 

Sigmund décida d’essayer une autre stratégie : il sortit de sa ceinture son pistolet à répétition. Il ne voulut pas essayer de tirer au coup par coup, face à une telle tornade. Il empoigna de la main gauche le barillet sur lequel étaient fixés les six canons, et fit tourner la pièce toute entière autour de son axe. Puis il tâcha de suivre le Skaven Sauvage dans ses mouvements, pressa la gâchette, et laissa son doigt crispé. Les trois balles restantes claquèrent et trois éclairs illuminèrent très brièvement mais intensément le tunnel.

 

Le Skaven Sauvage cagoulé bondissait toujours, mais Sigmund décela nettement une perte de contrôle dans ses mouvements. Rapidement, l’Eshin ralentit sa danse, et se cogna contre le mur. Il se ratatina au pied de la paroi, et lâcha ses armes.

 

Prêt au moindre coup tordu, Sigmund leva de nouveau son épée, et attendit. La rage du combat fit rapidement place à de l’anxiété. En effet, la peur s’échappait de tous les pores de la peau du Skaven Sauvage, et le musc de l’incompréhension chatouillait le nez du Skaven Noir.

 

Ce n’était pas normal ! En tant que Skaven du Clan Eshin, aucune odeur de ce genre ne pouvait provenir du corps d’un Coureur d’Égout.

 

Mais alors… Si tu n’es pas un Eshin, qui es-tu ?

 

Le pauvre Sigmund eut rapidement la réponse.

 

Le Skaven baissa la tête, déchira furieusement sa cape, et révéla sa poitrine, trouée par une balle. Déjà, le sang s’échappait au rythme des battements frénétiques de son cœur. L’individu gargouilla, releva la tête, essaya d’absorber de grandes goulées d’air. Sa capuche se rabattit en arrière, révélant ses traits. Le Skaven Noir eut un hoquet de surprise.

 

Le Skaven Sauvage aux yeux brillants était très jeune. Contrairement à tous les Guerriers des Clans arrivés suffisamment à maturité pour se battre, aucune cicatrice ne lacérait sa chair, aucune mutilation, ni même la plus petite scorie sur son corps. Mais le pire était son regard. Aucune colère, aucune envie de tuer, seulement une totale incompréhension, et une indicible terreur.

 

Le jeune Skaven Sauvage tremblait, des larmes de peur et de souffrance se mêlèrent à sa salive écumante. Il ouvrit la bouche, et émit un long gémissement aigu, qui conjuguait toute cette douleur et cette surprise. Il n’y avait aucune maturité, aucune réflexion dans ce cri, seulement l’expression des instincts les plus primaires et juvéniles.

 

Ce triste spectacle horrifia Sigmund.

 

Il doit être à peine plus vieux que Gabriel ! Par la Balance de Verena, qu’est-ce que j’ai fait ?!

 

Le Skaven Sauvage pleurait sans retenue, et suppliait par le regard et par les gémissements désespérés le Skaven Noir de faire quelque chose. Hélas, il n’y avait plus rien à faire. Emporté par un torrent de compassion, Sigmund s’accroupit près du malheureux, et le serra dans ses bras. Il tâcha de ne pas prêter attention aux cris et aux sanglots bruyants, pour juste lui transmettre un peu de chaleur.

 

-         Tiens bon, petit ! On peut peut-être…

 

Hélas, le Skaven aux yeux brillants finit par arrêter de râler, puis de bouger. Ses paupières retombèrent pour ne plus jamais se relever.

 

Trop bouleversé par cette nouvelle tragédie, Sigmund perdit conscience de tout ce qui l’entourait. Il appuya la tête du jeune assassin contre sa poitrine, et sentit les larmes lui monter aux yeux.

 

-         Pauvre enfant… qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?

 

Ni le bruit des armes qui s’entrechoquaient, ni les couinements furieux, ni l’odeur cuivrée du sang n’eurent d’importance.

 

-         Hé, Capitaine, tout va bien ?

 

Sigmund sursauta, et releva la tête. Himmelstoss était debout devant lui, l’air inquiet.

 

-         Vous n’êtes pas blessé ?

-         Moins que lui.

 

Himmelstoss sentait l’amertume dans les mots de son supérieur et dans les effluves environnants.

 

-         Capitaine, vous n’allez pas regretter d’avoir vaincu un adversaire au combat en plein milieu d’une bataille ?

-         Non, Soldat ! Je…

 

Sigmund secoua la tête. Il déposa délicatement le corps sur le sol, et se releva.

 

-         C’est rien, Himmelstoss. Excusez-moi.

-         Vous êtes tout excusé, mon Capitaine.

-         Regardez ça : un gosse ! Ils nous attaquent avec des enfants, maintenant !

-         Par le Marteau de Sigmar, ils n’ont plus aucune limite !

-         Je commence à en avoir vraiment assez !

-         Vous n’êtes pas le seul, mon Capitaine.

-         On y retourne. Soldat, si jamais vous décelez un signe de faiblesse chez moi, n’hésitez pas à me coller une mandale !

-         Euh… À vos ordres, mon Capitaine.

 

*

 

Encore quelques minutes de marche forcée, et les troupes derrière Sigmund arrivèrent enfin dans ce qui semblait être l’endroit où s’étaient rassemblés tous les Skavens Sauvages restants.

 

-         Halte ! cria Sigmund en levant son épée.

 

Il avait besoin de quelques instants pour analyser le terrain. Les combattants de Vereinbarung étaient entrés dans une gigantesque caverne, aux dimensions tellement grandes qu’il n’était pas possible d’en distinguer les parois ou le plafond. Il y avait plusieurs centaines de yards de distance entre les soldats eux et les serviteurs du Rat Cornu, et pourtant Sigmund pouvait percevoir leur agressivité, leur rage, que ce soit par les couinements ou par les odeurs. La caverne était dégagée, dépourvue de stalagmites ou de reliefs, sauf sur la gauche, où le sol basculait en un gouffre d’une trentaine de pieds de haut.

 

L’endroit idéal pour les coincer… ou pour se faire coincer ! Nous devrons faire attention !

 

Le Skaven Noir balaya du regard les rangs adverses. Les bures immondes, les membres atrophiés ou pourris qui paraissaient çà et là entre deux enveloppes de tissu, les encensoirs qui balançaient au bout de leur perche… il n’y avait pas à se tromper, ce régiment-là était constitué par les putrides éléments du Clan Pestilens.

 

Sigmund avala sa salive quand il se remémora les histoires que son père lui avait jadis racontées sur les plus damnés des Skavens Sauvages. Psody lui avait notamment parlé de Moly, son propre frère de sang, pas méchant mais rendu désabusé et agressif par son déplorable état de santé et les différentes drogues qu’il avait l’habitude de consommer pour supporter au moins partiellement sa pitoyable condition. À cause des maladies qui les dévoraient en permanence, les Pestilens étaient sans doute les Skavens les plus malheureux de tout l’Empire Souterrain, plus encore que les misérables esclaves. Ils alternaient entre les substances apaisantes pour atténuer les douleurs persistantes et les mélanges excitants lorsqu’ils partaient au combat. Les vapeurs de leurs encens en particulier les rendaient fous furieux.

 

Sigmund avait eu l’occasion d’en affronter quelquefois au cours des Récoltes, et chaque rencontre n’avait fait que confirmer, voire empirer, les dires du maître mage. Il jeta un rapide coup d’œil par-dessus son épaule, et eut un sourire réjoui.

 

Ses hommes avaient été déjà affaiblis par les cruelles lames Eshin, et l’affrontement contre les Skavens Sauvages aux prises avec les maraudeurs de Khorne avait encore réduit les effectifs, mais les survivants ne semblaient pas prêts à abandonner pour autant. Mieux, les forces de la commandante Renata arrivèrent en renfort. La grande Tiléenne galopa jusqu’à se retrouver près du capitaine.

 

-         Au rapport, Capitaine Steiner !

-         Nous avons ouvert la voie jusqu’ici, mais les assassins du Clan Eshin nous sont tombés dessus pendant qu’on investiguait dans un temple qu’ils ont envahi. Ils ont provoqué de lourdes pertes, Commandante ! Les Nains de Barisson en particulier ont souffert de cet assaut.

-         Je sais, je les ai vus avec vos chevaux. Et tiens, en parlant de ça : pourquoi les avoir laissés en arrière ?

-         Qui, les Nains ?

-         Non, les chevaux !

 

Sigmund, irrité par cette question qui lui semblait bien dérisoire par rapport à la menace qui s’annonçait, sentit le ton de sa voix monter.

 

-         La plupart des cavaliers se sont fait découper en rondelles par les tueurs du Clan Eshin, et je n’ai pas voulu prendre le risque de chevaucher dans un terrain inconnu et dangereux avec des gens qui n’ont pas été formés pour ça !

-         Et pourtant, j’y suis bien arrivée ! J’en ai profité pour prendre les chevaux pour les fantassins qui ont eu le professionnalisme d’accepter de les monter, eux !

 

Le cœur de Sigmund se mit à battre deux fois plus vite, mais il ne sut si c’était de colère ou d’inquiétude.

 

-         J’espère qu’aucun de vos soldats n’a touché Okapia ?

-         Sinon quoi, vous lui colleriez une trempe ? Attention à votre langage, Capitaine Steiner !

-         Je n’aurai pas besoin de le faire, ma jument s’en occupera très bien !

-         Oui, c’est pour ça que nous l’avons laissée avec les Nains. Sans vous, elle est tout aussi peu coopérative !

 

Un court instant, le Skaven Noir eut envie de commettre un acte répréhensible sur la commandante, mais il préféra se concentrer sur les Skavens Sauvages.

 

-         Écoutez, Commandante, ne nous chamaillons pas ! Je vous rappelle que nous allons au-devant de plus gros problèmes !

-         Vous avez raison. Par l’épée de Myrmidia, tout ceci devient lassant ! Quelle est la situation de l’ennemi ?

-         Ils sont là, Commandante, répondit Sigmund en montrant de la pointe de son épée le fond de la caverne. Je crois que c’est leur corps d’armée le plus important !

-         Dans ce cas, ce sera notre dernier assaut, car nous n’en laisserons filer aucun !

-         Non, aucun, Commandante !

-         À quoi devons-nous nous attendre ?

-         Au Clan Pestilens, Commandante !

 

La commandante grinça des dents.

 

-         Je déteste les Pestilens ! Tant pis, ils prendront aussi cher ! Où est le meneur ?

 

Sigmund cligna des yeux, et concentra son regard sur le premier rang de la masse grouillante. Il chercha un signe particulier, une robe de Moine de la Peste de couleur différente, une silhouette plus décatie, mais ne vit rien de tel. Aucune trace non plus du Prophète Gris, qui avait réussi à le semer.

 

-         Je ne vois personne qui a l’air…

 

Soudain, son cœur s’arrêta net. Les Skavens Sauvages venaient de s’écarter pour laisser passer un chef de guerre. Contrairement aux Prophètes Gris, ceux-ci prenaient place volontiers au premier rang, afin d’assouvir leur soif de carnage. Le jeune capitaine sentit la température de son front bondir de quelques degrés quand il reconnut l’immense Skaven ocre. Il glapit de rage.

 

-         Blokfiste !

-         Un ami à vous, Capitaine ?

-         Je connais bien ce fumier ! C’est lui qui a pollué le Domaine Nichetti ! Je vais le pulvériser !

-         Non, Capitaine !

-         Quoi ?

 

Le Skaven Noir regarda la Tiléenne à la fois très surpris et déçu. Elle resta inflexible.

 

-         Je vois que l’envie ne vous manque pas, Capitaine, et je connais vos aptitudes au combat, mais je sais également que vous avez tendance à vous laisser emporter, or il ne faut surtout pas que ça arrive. Pas maintenant. De plus, je suis à cheval, avec mes cavaliers, nous aurons plus de chances. Nous autres allons percer une brèche jusqu’à lui. Vous restez en arrière avec les fantassins, et vous vous occuperez des Moines de la Peste.

-         Mais…

-         C’est un ordre, Capitaine !

 

La phrase claqua comme un coup de fouet. Et pourtant, c’était la dure réalité, et Sigmund était bien obligé de se soumettre à l’autorité de la Commandante. Il baissa son épée, et marmonna :

 

-         Que Myrmidia guide votre bras, Commandante.

-         Et que Sigmar vous donne la force de tous les éliminer, Capitaine. Allez, cavaliers, chargez !

 

La commandante talonna son destrier, et les cavaliers partirent en avant. Le Skaven Noir leva son épée à son tour.

 

-         Allez, les gars ! On va casser du Pestilens !

 

Le régiment de fantassins suivit la cavalerie avec moult cris de guerre.

 

Les cavaliers n’étaient déjà plus qu’à quelques yards de distance des premiers Pestilens. La commandante Renata faisait tournoyer son sabre, prête et impatiente de s’en servir. Ce n’était pas la première fois qu’elle affrontait les Skavens Sauvages les plus décrépits de l’Empire Souterrain. Pourtant, au fur et à mesure qu’elle approchait de l’armée adverse, elle sentait venir quelque chose d’inhabituel.

 

Généralement, les Moines de la Peste sont tellement défoncés qu’ils courent à l’attaque sans hésiter, alors quoi ?

 

La réponse ne se fit pas attendre longtemps.

 

Les Pestilens les plus en avant firent tournoyer au-dessus de leur tête d’espèces de pots en terre cuite attachés à des lanières de cuir, puis ils les lancèrent vers les cavaliers. Plusieurs dizaines de pots se brisèrent juste devant les chevaux. Aussitôt, d’énormes mouches bouffies s’échappèrent des débris de poterie, et firent un barrage de pattes, de mandibules et d’yeux à facettes. L’essaim engloutit en quelques secondes le régiment de cavalerie, et les cris de surprise et de douleur des hommes et des chevaux se mêlèrent aux vrombissements.

 

La commandante Renata n’en revint pas. Elle avait déjà combattu des Pestilens, même lorsqu’elle était juste simple cadette dans l’armée de l’Empire, elle avait étudié la sociologie des différents grands Clans en lisant notamment le livre rédigé par Romulus et le maître mage Prospero, elle connaissait donc les principales armes du Clan ravagé par la maladie, et pourtant c’était la première fois qu’elle voyait une telle horreur. Après tout, c’était dans l’ordre des choses. Les Skavens Sauvages avaient bien révélé de nouvelles technologies de guerre durant la bataille de Kreidesglück, aucune raison pour le progrès d’arrêter sa course.

 

Elle aperçut l’une de ces choses dégoûtantes percuter le cou de son cheval, et creuser dans sa chair aussi facilement que dans une motte de beurre. La pauvre bête hennit d’une douleur indescriptible, et se cabra. La Tiléenne bascula sur le côté en pestant Mais son cœur se glaça quand elle vit les autres chevaux tomber l’un après l’autre. L’un des cavaliers se retrouva coincé sous son destrier, un autre fut éjecté en avant et tomba tête la première sur le sol de roche.

 

Quelques dizaines de yards en arrière, Sigmund, horrifié, eut heureusement le bon réflexe. Il leva la main et cria un « Halte ! » suffisamment fort. Tous les soldats de Vereinbarung derrière lui s’arrêtèrent comme ils purent, les derniers rangs bousculèrent ceux devant eux.

 

-         Ne bougez plus ! Restez à distance !

-         Mais, Capitaine, on ne peut pas les laisser comme ça ! protesta un soldat.

-         Qu’est-ce que vous voulez faire, Soldat ? Contre ça, il nous faudrait un lance-flammes Nain !

-         Capitaine, ces bestioles volent vers nous ! s’écria Himmelstoss.

 

Le grand Skaven Noir évalua la situation à toute vitesse pour trouver la meilleure stratégie à appliquer.

 

-         Soldats, je veux que tous ceux qui ont une torche ou une lampe sur eux la sortent, l’allument et la brandissent ! Surtout les torches ! Utilisez l’huile des lampes pour intensifier leur feu !

 

Aussitôt dit, les soldats s’empressèrent de sortir de leur paquetage une torche ou une lampe. Sigmund tendit la main vers la torche la plus proche.

 

-         Donnez-moi ça, et mettez-vous à terre ! Tous ceux qui n’ont pas de torche, couchez-vous, rentrez vos bras et vos jambes, et couvrez votre tête comme vous le pourrez ! Les autres, faites le cercle autour de nos camarades !

 

Déjà, les premières mouches mutantes approchèrent des fantassins. Certaines étaient maculées de sang de mammifère. Les soldats debout formèrent un cercle autour des autres, et agitèrent furieusement les torches. Les monstrueux insectes mutants se brûlèrent par paquets sur les flammes. Sigmund gardait les lèvres serrées, et son visage se crispa. Surtout ne pas crier, surtout ne pas garder les yeux trop grands ouverts…

 

 

Les bourdonnements furieux s’étaient éloignés. La commandante Renata rouvrit les yeux, et releva avec précaution le pan de cape qu’elle s’était collée sur le visage. Elle avait eu le réflexe de se protéger rapidement, puis de rester allongée par terre sans bouger. Les mouches avaient attaqué en priorité tout ce qui était debout.

 

Tout autour d’elle, les cavaliers et les chevaux gisaient dans une immonde mixture de poussière, de boue et de sang. Certains étaient encore en vie, mais en trop mauvais état pour se battre. D’ailleurs, ils mouraient rapidement sous les coups frénétiques des Moines de la Peste qui étaient passés à l’attaque à leur tour.

 

Deux d’entre eux traînèrent péniblement leur carcasse dans la direction de la Tiléenne, prêts à lui faire subir le même sort. Choquée par la violence de l’assaut et par l’immonde désastre qui en avait résulté, la commandante laissa éclater sa colère. Elle brandit son sabre à deux mains, et frappa au plus direct. Pas de ruse superflue, pas de subtilité, la seule façon d’arrêter ses agresseurs était de frapper un point vital. Elle décapita d’un coup sec le premier, et ouvrit une énorme plaie béante dans la poitrine du deuxième. Après quoi, elle se précipita vers deux autres Skavens Sauvages Pestilens qui martelaient avec leur encensoir à peste un soldat Skaven à terre.

 

-         Barrez-vous, sales pourritures !

 

Elle fracassa la colonne vertébrale de celui de gauche d’un bon coup de sabre. Le Moine de la Peste à droite, qui l’avait vue venir, couina de colère, et fit des moulinets avec son encensoir. La redoutable commandante esquiva la lourde boule de métal dont sortait une fumée verte, une fois, puis deux, avant de contre-attaquer. D’un geste, elle coupa les deux mains du Pestilens. Celui-ci resta à regarder ses bras désormais réduits à l’état de moignons, mais au lieu de paniquer ou d’exprimer une quelconque douleur, il se jeta sur la Tiléenne et tenta de la mordre.

 

-         Mais c’est pas vrai ?! Espèce de foutu…

 

Elle recula avec un mouvement gracieux du poignet, et trancha la jugulaire de l’homme-rat. Un sang brunâtre gicla et le Pestilens roula sur le sol de roche.

 

Satisfaite, la commandante rengaina son arme, et courut vers le soldat à terre. Le pauvre guerrier avait les jambes broyées et le torse meurtri par les coups d’encensoir, et la fumée le faisait tousser.

 

-         Tenez bon, soldat, je vais vous…

 

Un énorme boulet de canon attaché au bout d’une lourde chaîne tombé de nulle part s’abattit directement sur la tête du soldat blessé, et la broya dans un affreux craquement. La chaîne se tendit, et tira en arrière le boulet avec une force irrésistible. La commandante Renata eut le réflexe de rouler sur le côté pour éviter la lourde masse de fer. Elle se releva, et ressaisit son sabre dans le mouvement. Elle suivit du regard le boulet qui reprit sa place au bout du bras de son nouvel adversaire.

 

Devant elle, à quelques yards, se tenait le grand seigneur de guerre Blokfiste. Maintenant qu’elle le voyait de près, elle put constater avec dégoût que ce Skaven Sauvage-là faisait honneur à son titre, à la manière des Skavens Sauvages : très grand et musclé, avec un cou aussi large que ses bras énormes, son pelage ocre était crevé de cicatrices en de multiples endroits. Sa queue bardée de lames de fer coupantes fouettait l’air nerveusement, et présentait au tiers de sa longueur une profusion de coutures grossières. De lourds bracelets métalliques incrustés de cristaux de malepierre enserraient son bras droit au bout duquel il brandissait son boulet, et un mécanisme complexe d’engrenages cerclait son épaule et son flanc droit. Le top de la technologie Skryre, songea la commandante. Le Clan Moulder avait apporté sa touche sur cet individu : il s’était fait greffer de longues griffes de métal au bout des doigts de la main gauche. Le plus déroutant était son énorme museau, presque aussi gros qu’une pastèque, avec deux narines frémissantes.

 

Renata jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, et vit au loin le régiment de fantassins repousser les terribles insectes à coups de torche avec plus d’efficacité qu’elle n’avait fait preuve. Chaque chose en son temps, il était temps de se défendre.

 

J’ai peu de chances contre lui… j’espère au moins l’affaiblir !

 

Elle pointa son arme vers Blokfiste, et d’une voix forte, déclara en queekish :

 

-         Au nom de Vereinbarung, moi, Commandante Giulietta Renata, je vous défie-provoque en duel, Seigneur Blokfiste !

 

Les Moines de la Peste, surexcités, crissèrent et ricanèrent plus fort, mais le grand Skaven ocre ne les accompagna pas. Au contraire, il considéra sérieusement le défi de la femme. Il leva la main gauche, ordonnant le silence. Les Pestilens se turent.

 

-         D’accord, chose-femme ! Je n’ai besoin de personne pour t’arracher-dévorer les boyaux ! Vous autres, restez en arrière ! Le premier qui s’interpose, je le casse-coupe en deux !

 

La commandante Renata n’avait aucune vaine espérance. Même si elle l’emportait sur ce Skaven Sauvage, tous les autres se jetteraient sur elle en même temps. Mais elle n’avait pas l’intention de partir seule.

 

Blokfiste tendit le bras droit en avant. Son boulet fut éjecté du bout de son poignet avec la force d’un tir de canon. La commandante esquiva tout en se précipitant sur le Skaven Sauvage. Elle compta sur le temps que mettrait le boulet à revenir en place pour attaquer le seigneur de guerre sur sa droite. La patte gauche aux griffes démesurées fila à travers l’air jusqu’à sa tête. Elle anticipa le coup, et bondit encore dans la direction opposée. Mais si elle esquiva le coup de griffes, elle eut une désagréable surprise lorsque la queue du Skaven Sauvage surgit de derrière son dos et claqua comme un fouet dans sa direction.

 

Renata plaça aussitôt ses avant-bras devant sa figure. Les lames incrustées dans l’appendice de chair lacérèrent son uniforme et sa peau. Le coup la déséquilibra, elle roula sur le sol. Elle se releva dans le mouvement, juste à temps pour éviter le boulet qui s’écrasa, et fendit la roche.

 

Blokfiste empoigna la chaîne de la main gauche, et fit tournoyer son boulet autour de lui, de plus en plus vite. Il avança lentement vers la commandante, sans ralentir son mouvement de moulinet. L’Humaine avait les muscles tendus à se rompre, prête à réagir. Elle perçut un changement de vitesse dans le balancement du boulet. Et comme elle l’avait prévu, le Skaven Sauvage abattit de toutes ses forces le boulet à la verticale, de haut en bas. Elle plongea en avant, fit une galipette, et atterrit pile devant le seigneur de guerre. Le poids de fer fracassa le sol juste derrière elle. Elle leva son sabre, et dévia d’un coup sec les lames greffées au bout des doigts de la main gauche de Blokfiste. Les pointes d’acier bloquèrent néanmoins son arme.

 

Un cliquetis suivi d’un frottement métallique agressèrent l’oreille gauche de la commandante. Le boulet allait revenir vers elle à grande vitesse. Elle décida alors de ruser : elle tira de toutes ses forces la poignée vers elle. Le Skaven Sauvage ocre résista en grommelant, et voulut lui arracher le sabre de la main. La chaîne se rétractait de plus en plus vite dans le bras artificiel du seigneur de guerre. Renata résista encore une seconde, puis elle lâcha soudain la poignée de son arme. Le seigneur de guerre se retrouva déséquilibré, emporté par sa propre traction. Renata en profita pour se glisser sous son aisselle gauche, et se retrouva pile derrière lui. Dans le même temps, elle empoigna une dague dissimulée dans sa cuissarde, et tenta de poignarder le Skaven Sauvage ocre dans le dos.

 

Malheureusement pour l’Humaine, Blokfiste était protégé. Certes, ses prothèses épaisses l’obligeaient à se battre torse nu, mais sa peau était partiellement renforcée de pièces de métal et de cuivre greffées par-ci par-là, et ce fut sur l’une de ces plaques que la lame de la dague ripa. La commandante planta accidentellement son arme dans la racine de la queue du Skaven Sauvage.

 

L’immense seigneur de guerre couina de douleur, puis glapit de colère. Il jeta le sabre de la commandante d’un geste rageur, et pivota vers elle. Renata recula de quelques pas, toujours sa dague à la main. Jambes fléchies, elle attendait le prochain assaut du Skaven Sauvage. Les ricanements et sifflements moqueurs des Moines de la Peste agaçaient ses oreilles, jusqu’à lui hérisser le poil. L’Humaine vit du coin de l’œil son arme par terre, à quelques pas seulement. Blokfiste tourna lentement autour d’elle, son bras droit levé. Il émettait de petits gloussements, et lui présentait même son dos.

 

Il se fout de moi, ou quoi ? Quel grand… Hé !

 

Comme la commandante avait une vue imprenable sur le postérieur du Skaven Sauvage, elle pouvait voir sa queue passer par-dessus son pantalon à carreaux rapiécé. Elle distingua de grosses ficelles noires enserrer les anneaux de chair rose à environ quatre pouces de la base de l’appendice. Elle put également voir une différence de couleur de part et d’autres des coutures.

 

Je parie que ce n’est pas sa queue d’origine !

 

Elle eut alors une idée. Un coup fourré à placer. Elle guetta chaque mouvement de muscle, chaque ondulation du pelage ocre du seigneur de guerre. Puis elle fit un bond en avant. Blokfiste leva le bras droit. Au lieu de continuer sur sa lancée, Renata changea brusquement de direction et sauta dans la direction opposée. Au passage, elle coupa les coutures d’un coup de dague.

 

La queue de Blokfiste fut catapultée en l’air dans le mouvement.

 

La commandante avait vu juste : la vieille blessure de Blokfiste avait été maladroitement traitée, et malgré les efforts du Clan Moulder, les chairs et les tendons ne pouvaient pas tenir bien solidement sans les fils. Déséquilibré, Blokfiste tournoya maladroitement sur lui-même, et se retrouva le genou et la main gauche en contact avec le sol, presque à quatre pattes.

 

Maintenant !

 

Elle courut vers le Skaven Sauvage ocre, et fit une roulade pour ramasser son sabre. Puis, lorsqu’elle fut à portée, elle fit un immense saut avec un cri terrible, et abattit de toutes ses forces de haut en bas. La lame fendit l’air en sifflant jusqu’à la grosse tête de Blokfiste. Mais au lieu de fendre le crâne de l’homme-rat de tout son long, Renata fut stoppée net dans son élan par un choc brutal. Elle écarquilla les yeux, surprise comme elle ne l’avait jamais été, quand elle distingua la lame d’acier de son sabre coincée entre les énormes incisives du seigneur de guerre. Blokfiste serra les mâchoires. L’arme blanche se brisa d’un coup sec.

 

Blokfiste se releva d’un coup, sa patte aux griffes d’acier tendue en avant perfora la peau de la commandante par-dessous son plastron.

 

La femme sentit son visage délicat se distordre effroyablement sous l’effet d’une explosion de douleur. Ses pieds décollèrent doucement du sol, alors que le seigneur de guerre la soulevait, sans arrêter de ricaner. Blokfiste l’approcha lentement de son faciès, ouvrit une bouche immense, et le claquement sec de ses mâchoires annonça la fin de sa vie.

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