Le Royaume des Rats

Chapitre 63 : Fin d'une enquête

9385 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 27/08/2022 22:21

Malgré l’air menaçant de la Skaven blonde, Brisingr Mainsûre ne perdit pas son sang-froid.

 

-         Moi, un « criminel » ? Alors je serais ce fameux traître ?

-         C’est exactement ce que je m’apprête à prouver. Opa Ludwig, Commandante, votre Honneur, j’affirme que le Magister Vigilant Brisingr Mainsûre est un espion qui travaille pour le compte de la Main Pourpre.

 

Brisingr Mainsûre jeta un petit coup d’œil vers Steiner.

 

-         Votre petite-fille est donc la « source sûre » dont vous parliez tantôt, votre Majesté ?

-         Je dirais même plus, la source de vos pires problèmes à venir ! répondit Bianka.

 

Le Prince leva la main.

 

-         Nous allons tirer cela au clair. Mais auparavant…

 

Il se tourna vers la porte d’entrée.

 

-         Sergent Weller ? Venez ici !

 

Les portes s’ouvrirent sur le sergent Weller et les deux gardes qui l’accompagnaient.

 

-         Messieurs, je vous prie d’être très attentifs à ce qui va suivre. Vous allez procéder sous peu à une arrestation.

-         À vos ordres, votre Altesse, répondit le sergent.

 

Le magister n’avait pas l’air déstabilisé par l’accusation de la Skaven blonde. Sans hausser la voix, il demanda posément :

 

-         Avant d’arrêter un soi-disant criminel, il faut une accusation précise et des preuves. Avez-vous l’un ou l’autre, votre Majesté ?

-         Oh, oui ! s’exclama Bianka. Et c’est ce que je vais maintenant présenter !

-         Nous vous écoutons, Grande Archiviste, répondit la commandante Renata.

 

Bianka se frotta le nez, toussa un coup, prit son inspiration, et débuta son exposé :

 

« Il y a quelques jours, mon père, le Maître Mage, a été mortellement empoisonné durant un repas auquel les personnalités les plus importantes de Steinerburg étaient conviées. Avec l’appui de Verena et le soutien du Prince, j’ai mené mon enquête pour remonter jusqu’au responsable de ce crime. Je précise que j’ai toujours eu le souci de présenter des preuves recevables au temple de Verena, qu’il s’agisse de témoignages obtenus dans le cadre d’interrogatoires en règle, ou des éléments dénichés par des méthodes en accord avec les commandants de la Déesse de la Justice. J’ai décidé de faire confiance à trois personnes, dans un premier temps : mes deux frères, Sigmund et Kristofferson, ainsi que le Capitaine Walter Klingmann. Au début, j’ai voulu préserver ma famille de tous les risques impliqués dans cette affaire, et j’ai préféré éviter d’en parler à d’autres personnes, car n’importe qui pouvait être un membre de la secte de la Main Pourpre. Le Prince a néanmoins découvert ce que je faisais, et a accepté de m’épauler. »

« Au fur et à mesure de l’avancée de nos investigations, nous avons compris que nous avions affaire à des individus dangereux. Des gens qui n’ont pas peur de faire couler le sang pour faire taire les gêneurs, et qui n’hésitent pas à menacer de détruire tout un quartier pour effacer leurs traces. Peu à peu, les indices et affirmations se sont regroupés pour dessiner le portrait d’un individu en particulier. Et curieusement, alors que je n’étais plus très loin d’avoir des preuves définitives contre lui, j’ai été victime d’une tentative d’assassinat, dans la serre de ma mère ! Vous le savez, Prévôt, Commandante, les rumeurs ont circulé, quelqu’un a essayé de me tuer hier soir. Mais ce que l’on ne vous a pas encore dit, c’est que ce "quelqu’un" était en réalité "quelque chose". Plus précisément un petit Démon de Tzeentch, le Dieu du Changement ! »

 

Brisingr Mainsûre voulut faire preuve de sympathie.

 

-         Une autre personne moins forte y aurait laissé la raison ou la vie. Tu as été très brave, et moi, je suis désolé, petite souris. J’aurais dû être là pour l’arrêter.

-         Vous pouvez être désolé, Mainsûre ! Parce que vous étiez bel et bien là, et pas pour des raisons bonnes, espèce de menteur !

 

À ces mots, le teint de l’Elfe s’empourpra. Indigné, il rétorqua :

 

-         D’abord, je suis un criminel, et maintenant un menteur ? Ça commence à faire beaucoup. Avant d’être un Mage, je suis un Gardien de la Vérité, comme ton grand-père, le Prieur Romulus et le Prévôt Tomas ! Le mensonge ne fait pas partie de mes habitudes. Tu peux demander à tous les clercs et autres initiés que j’ai croisés, tous te répondront que j’ai passé la soirée au temple de Verena !

-         Il vous a suffi de vous absenter un laps de temps suffisant pour faire l’aller-retour jusqu’au domaine Steiner. Vous n’avez même pas eu besoin d’entrer par effraction, les gardes vous connaissent. Vous vous êtes rendu dans la serre alors que j’étais en train d’arroser les fleurs, et vous avez fait apparaître une Horreur du Chaos grâce à une potion magique contenue dans une fiole ! Il est inutile de le nier, Mainsûre ! On a retrouvé des résidus du fluide que vous avez utilisé, et mon petit frère vous a vu avant que cette chose ne m’agresse !

-         Ah bon ? Il m’a vu ? Ton petit frère ? On parle bien de Gabriel ?

-         Qui d’autre ? Jusqu’à preuve du contraire, il est le seul frère plus jeune que moi !

-         C’est bien ce que je pensais. Tu me rassures.

-         Un témoin de confiance vous reconnaît, et ça vous rassure ? Vous êtes fou ou stupide !

 

Brisingr se pencha en avant, mettant son visage à la hauteur de celui de Bianka. Il murmura avec un sourire satisfait :

 

-         « Témoin de confiance » ? Permets-moi de douter de ce frère-là, petite souris.

-         En quoi serait-il moins sincère qu’un autre ?

-         Allons, je t’en prie, ne fais pas la sotte. Le problème n’est pas la sincérité, mais la validité. Avec toute la sympathie que j’ai pour Gabriel, je ne crois pas que son témoignage soit très fiable, surtout en ce moment où son esprit juvénile est particulièrement perturbé par la tragédie familiale que vous vivez.

-         Tragédie à laquelle vous contribuez activement, Maître Mainsûre !

-         C’est une accusation grave, petite souris.

-         Arrêtez de m’appeler « petite souris » !

-         Cette accusation est trop grave pour être faite sans preuve, petite souris. Ton frère m’a-t-il clairement reconnu ? Est-il sûr et certain de m’avoir vu, moi, et pas un autre ? Il y a d’autres Elfes dans le Royaume des Rats.

-         Ce n’était pas la première fois que vous vous conduisiez de manière suspecte chez nous, Magister. Gabriel vous a également surpris en train de faire des signes à vos complices pendant le banquet où mon père est mort !

-         Je te répète ce que j’ai dit au Capitaine Klingmann quand il m’a interrogé à ce sujet : je m’étirais un peu pour défroisser mes muscles, tout en adressant quelques mots à Hoeth, mon Dieu. Comme tout le monde ! Ne me dis pas que tu n’as jamais invoqué Verena ?

-         Bien sûr que si. Et l’un de ses commandements est de lutter contre les Dieux du Chaos et leurs représentants, comme vous !

-         Je ne suis pas un conspirateur, petite souris !

-         Et pourtant, vous agissez comme un conspirateur ! Commandante, Prévôt, Opa, je vais développer mon argumentation.

-         J’espère que le réquisitoire ne sera pas trop long, ça pourrait devenir lassant.

-         On parle de votre vie, Mainsûre ! répliqua sévèrement le Prince. Et de la vie de mon fils ! Alors, ça prendra le temps qu’il faudra ! Bianka, continue, je te prie.

 

La jeune Skaven blonde changea d’expression. Elle voulut faire descendre sa colère qui était montée un peu trop haut à son goût.

 

-         La première fois que je vous ai vu en train d’avoir un comportement suspect, c’était dans la salle de lecture du temple de Verena. Vous reconnaissez vous y être rendu ?

-         Plusieurs fois, je fais des recherches sur la magie, et j’y trouve régulièrement des ouvrages instructifs.

-         L’autre jour, vous avez lu un livre de la réserve en particulier. Sans doute un livre à l’accès rendu limité par son contenu sulfureux !

-         « Sans doute » ? Tu n’en es pas sûre, donc ? Sauras-tu retrouver le titre de ce livre ?

-         Impossible, vous l’avez effacé en grillant la page du cahier d’enregistrement des consultations !

-         Ce n’est pas de chance, je le reconnais, mais qui te dit que c’est moi ? Si ça se trouve, quelqu’un aura tenu une bougie un peu trop près de ce cahier, et une goutte de cire serait tombée sur la page ?

-         En effet, ce ne serait vraiment pas de chance ! Mais je n’y ai pas prêté plus d’attention, car le meurtre de mon père n’avait pas encore eu lieu, et j’ai jugé que c’était sans importance. Contrairement à ce qui s’est passé ces derniers jours. Maître Mainsûre, peut-être saurez-vous expliquer ce que vous faisiez dans la Souricière ?

 

Renata sentit ses sourcils se froncer quand elle entendit ce nom. Klingmann lui avait parlé de meurtres sanglants qui avaient eu lieu dernièrement dans ce quartier. Le capitaine de la garde de Steinerburg avait jugé le caractère de ces crimes suffisamment sauvage pour lui en parler, à raison. Le prévôt Tomas, en revanche, ne semblait pas au courant.

 

-         Qu’est-ce que la Souricière vient faire dans la conversation, Grande Archiviste ? demanda le Verenéen.

-         Je vais tout expliquer, votre Honneur : mon enquête m’a conduite dans ce quartier, et j’ai découvert des choses bien sordides.

-         Et quel rapport avec moi ? La Souricière n’est pas vraiment le genre d’endroit que j’aime fréquenter.

-         Ne vous en faites pas, Maître Mainsûre, vous allez comprendre. J’ai cherché à comprendre comment l’assassin de mon père avait pu se procurer du poison à base de sang de Jabberwocky. Je me suis rendue chez Herbert Lorne, le propriétaire du Fier Sigmarite. D’après le Capitaine Klingmann, cet établissement de la Souricière est réputé pour ses activités illégales faites sous le comptoir. Et en effet, Lorne a reconnu avoir fourni le sang de Jabberwocky. J’ai prétendu être une nouvelle cliente. Il m’a donné rendez-vous deux heures plus tard pour me présenter à un fournisseur. Mais lorsque je suis venue au rendez-vous, Lorne était mort. Quelqu’un l’avait massacré de manière inhumaine.

-         La garde n’a pas retrouvé le corps, mais les employés de Lorne ont confirmé qu’un homme normal n’aurait pas pu commettre un tel carnage, ajouta la commandante Renata. Je suppose que c’était comparable au triste état dans lequel Weller a retrouvé Otto Rademacher ?

-         Qui ça ? demanda le prieur Arcturus.

-         Un autre dommage collatéral, je vais y venir dans une minute, répondit Bianka. Lorne avait un petit ornement dans la main, une broche avec une fleur de tissu d’artisanat Strigany. Avec mon frère, je suis allée dans l’Autre Strygos le lendemain, et nous avons retrouvé la marchande qui l’a vendue à la personne qui a tué Lorne. Notre marchande était catégorique : ce client était un Elfe, de bonne éducation, avec une voix mélodieuse, de belles manières, et un visage dissimulé sous une cagoule.

 

Les regards vers Mainsûre se firent plus méfiants. Celui-ci resta détendu.

 

-         Et après ? Il y a d’autres Elfes à Steinerburg, et quand on passe dans un quartier comme l’Autre Strygos, il est normal de vouloir passer inaperçu. Tout le monde porte des vêtements amples et neutres dans ce genre d’endroit.

-         Oui, mais avec votre chevelure particulière, on peut vous reconnaître à cent yards de distance ! Vous avez d’autant plus besoin de cacher vos attributs. Mais je n’ai pas terminé ; la marchande nous a alors dit qu’il y avait eu un incendie, la veille au soir, c’est-à-dire quelques heures après le massacre de Lorne. Je ne sais pas vraiment comment, ni pourquoi, mais j’ai eu l’intuition que nous devions y jeter un œil. Sans doute mon instinct de Skaven qui se manifeste de cette façon ? Enfin bref, nous sommes allés inspecter les lieux. Et là, ça n’a pas raté. Ce n’était pas un accident, mais bel et bien un incendie criminel.

-         Qu’est-ce qui vous fait dire ça, Grande Archiviste ? demanda le prieur Arcturus.

-         L’incendie s’est déclaré dans une mansarde. Tout a été brûlé dans la pièce. Vêtements, meubles, documents ont été réduits en cendres… à l’exception de ceci !

 

Bianka sortit de sa sacoche une feuille de papier à moitié brûlée. Brisingr tendit la main, avec un geste qui demandait silencieusement le document. La grande archiviste recula prestement.

 

-         Ho non, vous n’y toucherez pas ! Pas question de laisser une autre goutte de cire tomber dessus !

-         Je peux au moins savoir de quoi il s’agit ?

-         Bien sûr, mais je vais le confier au Prévôt Tomas.

 

Elle remit le papier au juge.

 

-         C’est une liste d’ingrédients pour je ne sais quelle recette. Mais gardez ceci en tête, retenez bien cette écriture, vous allez voir. En attendant, ce n’est pas ce que nous avons trouvé de plus affreux.

-         Ah, il y avait autre chose ? demanda Bäsenhau.

 

L’intendant semblait de plus en plus intrigué et avide de connaître la suite.

 

Tu ne vas pas être déçu, mon petit père ! songea la Skaven blonde.

 

-         Une fois l’incendie maîtrisé par les habitants, deux clochards sont venus finir la nuit dans le bâtiment, pour être à l’abri des brutes qui rôdent dans les rues. L’un d’eux s’appelait Otto Rademacher. C’était l’homme dont vous avez parlé, Commandante Renata. L’autre était un ami à lui, nommé Arnulf. Arnulf est monté le premier, il est allé se coucher dans la chambre en face de celle où le feu s’était déclaré. Il a été réveillé par le bruit de pas de quelqu’un qui montait au même étage. Il a alors vu une silhouette à travers la porte : celle d’un individu très grand, très mince, et très gracieux, un peu comme un danseur Elfe !

 

La jeune fille-rate fit une courte pause pour laisser l’auditoire digérer cette information. Le magister vigilant ne réagit pas plus que les autres.

 

-         Arnulf n’a pas vu ce qui s’est passé dans la chambre, mais il a néanmoins aperçu des lumières vives, multicolores et des crépitements de flammes, comme si un feu magique flambait. Le genre de feu magique qu’un élève du Collège du Feu apprend rapidement à invoquer, n’est-ce pas, Magister ?

 

Bianka regardait l’Elfe droit dans les yeux. Celui-ci ne détourna pas le regard. Au contraire, il tint bon, et murmura :

 

-         Continue.

-         Otto Rademacher est arrivé à son tour. Il a surpris le visiteur dans « sa » chambre, et lui a ordonné de débarrasser le plancher. Ah oui, j’allais oublier ! Le visiteur gracieux était en pleine conversation avec quelqu’un d’autre, une personne qu’Arnulf n’avait pas vu venir. Je pense que cette autre personne est passée par la fenêtre, je ne vois pas comment elle aurait pu faire autrement. En tout cas, les deux mystérieux compères avaient tous deux une voix enchanteresse. Cela cadre bien avec le témoignage de la marchande qui a décrit l’Elfe qui lui a acheté une broche, n’est-ce pas.

-         Et vous pensez que Rademacher a été tué par ces deux étranges visiteurs ?

-         C’est ce qu’Arnulf a affirmé, Prieur Arcturus. Notre témoin n’a rien vu, mais il a tout entendu : un rugissement de fauve terrifiant, les cris d’Otto qui mêlaient une douleur inimaginable et une peur à vous faire stopper net le cœur, puis plus rien. L’individu gracieux s’est retiré, et l’autre a disparu. Arnulf n’a vu qu’une seule personne quitter la chambre. Quelques heures plus tard, Kristofferson et moi sommes arrivés. Nous avons trouvé le cadavre de Rademacher sur place, et nous l’avons discrètement signalé à la Garde. Il était dans le même état que Lorne.

-         J’ai vu Rademacher, et ce n’était vraiment pas joli à regarder ! confirma le sergent Weller.

-         Il n’y avait pas que le corps, j’ai aussi repéré quelque chose sur les lieux du crime : une empreinte sanglante, laissée avec la paume d’une main droite. Il y avait la même empreinte près de la dépouille de Lorne. J’ai fait des recherches, et j’ai trouvé que cette empreinte, sans doute laissée par le tueur, confirme son appartenance à la Main Pourpre !

 

La Tiléenne plissa les yeux.

 

-         Je ne les ai jamais affrontés, mais j’ai déjà vu leur marque, avant de venir à Vereinbarung.

-         Moi, j’ai eu affaire à eux, il y a longtemps, ajouta le prêtre de Sigmar. La main sanglante est un de leurs signes de reconnaissance.

-         Voilà où je voulais en venir, reprit Bianka. Maître Mainsûre, je vous accuse d’avoir éliminé Lorne, puis Rademacher, et d’avoir voulu faire le ménage dans l’Autre Strygos où vous aviez une planque plus discrète que votre logement officiel !

 

Tout le monde attendit une réponse de la part du grand Elfe. Toujours aussi calme, il haussa les épaules.

 

-         Tout cela est une histoire bien puante, je te l’accorde, mais rien ne prouve que cet Elfe amateur de broches et massacreur de témoins soit bien moi. J’ai des choses plus intéressantes à faire que de me balader dans ce taudis, petite souris.

-         Dans ce cas, au lieu de m’appeler encore par ce sobriquet ridicule, peut-être que vous pourrez nous dire quel genre de choses intéressantes vous faites avec ça ?

 

D’une main assurée, Bianka tira de sa sacoche un objet bien singulier, à tel point qu’il y eut de légères exclamations. C’était un gros volume relié de cuir marron sombre, dont la couverture était suturée avec des coutures grossières. Le cuir était crevé par endroits de cratères qui faisaient davantage penser à des pustules. Le papier des pages semblait jauni et rongé par la moisissure. Le titre était scarifié directement dans la peau traitée. Le plus troublant était la quatrième de couverture : elle portait une gravure représentant un curieux symbole.

 

Brisingr haussa les sourcils.

 

-         Qu’est-ce que c’est ?

-         Vous le savez très bien, Magister, je l’ai trouvé dans la chambre que vous occupez à l’auberge de la Bénédiction d’Esméralda, où vous logez depuis des mois.

-         Ah, bravo ! Tu as fouillé dans mes affaires !

-         Sur mon ordre, précisa le Prince. Bianka m’a dit qu’elle soupçonnait un individu proche de moi être membre de la Main Pourpre. Je lui ai fait confiance, et je l’ai autorisée à mener son enquête à sa façon.

-         J’ajoute que je l’ai trouvé avec l’aide de Verena, car il était bien caché, sous le parquet de votre chambre.

 

Bianka tendit l’énorme livre au prieur Arcturus.

 

-         Regardez-le, Prieur, mais attention ! Pincez-vous le nez d’abord !

 

Le grand Humain chauve contempla l’ouvrage, et lut à haute voix :

 

-         « Codex Manu Fatali ». En langue classique, ça veut dire « Codex de la Main du Destin ». Quant à ceci…

 

Il présenta le dos du volume à ses interlocuteurs. Le sceau gravé représentait un cercle de part et d’autre duquel partaient deux excroissances. Celle de gauche, longue, ondulait jusqu’au-dessus du cercle, l’extrémité tournée vers la droite. Celle de droite, plus courte, pointait dans la même direction.

 

-         Vous autres, hommes et femmes de science, vous savez ce que c’est : le symbole de Tzeentch, le Dieu du Chaos et de la Magie. Pour ses adorateurs, il est également lié au Destin et au Changement. Les Mutations, donc. Selon toute apparence, ce livre est dédié à ce Dieu, ce qui n’est guère étonnant avec un tel titre.

 

Le Prince fronça les sourcils.

 

-         Selon toute apparence, en effet. Et au-delà des apparences ?

 

Frère Arcturus posa sur la table l’épais codex. Il l’ouvrit avec précaution, le feuilleta, et son visage se tordit d’inquiétude et de crainte.

 

-         Je ne connaissais pas ce bouquin, mais je reconnais des rituels et des prières parmi les plus communs chez les adorateurs de Tzeentch !

-         Êtes-vous sûr qu’il s’agit d’une pièce authentique ? demanda Bäsenhau.

-         J’ai un bon moyen de le savoir ! répondit le Sigmarite.

 

Frère Arcturus ferma les yeux, et tendit les mains au-dessus du livre. Il resta ainsi une quinzaine de secondes. Quand il rouvrit les yeux, il s’essuya son front trempé de sueur.

 

-         J’ai utilisé la clairvoyance de Sigmar pour percer à jour les artifices. Cet objet émet bel et bien des vibrations malsaines.

 

Le prévôt Tomas avança.

 

-         Vous permettez que j’essaie ?

-         Je vous en prie, Prévôt. Deux avis valent mieux qu’un.

 

Tomas était un serviteur de Verena bien plus investi que ne l’était déjà Bianka, à tel point qu’il était capable de détecter les émissions des vents de magie, comme Arcturus. Il fit quelques gestes au-dessus du Codex Manu Fatali. Et en arriva à la même conclusion.

 

-         Je confirme, ce n’est pas un bête ouvrage factice ou une copie de mauvaise qualité. Compte tenu de la teneur de la résonance que j’ai senti, ce codex a plus que probablement été utilisé dans des rituels blasphématoires ! Quand nous n’en aurons plus besoin pour l’enquête, il faudra le mettre sous scellés magiques, dans l’une des pièces secrètes d’un bâtiment tenu par les Gardiens de la Vérité.

 

Frère Arcturus s’empara du livre, et tourna de nouveau quelques pages.

 

-         Oui, ce livre parle d’une magie interdite, c’est de l’hérésie !

 

Bianka se rapprocha du prêtre de Sigmar.

 

-         C’est bien ce que j’avais vu avant de venir, Prieur, mais regardez plutôt là, dans la marge.

 

Bianka posa son doigt fin sur un petit paragraphe. Il s’agissait d’annotations rajoutées.

 

-         Il y en a un peu partout le long de ces pages. La couleur sombre de l’encre et la netteté des caractères confirment que ces mots ont été écrits très récemment. Ces notes ont été rédigées par la main qui a rédigé la liste d’ingrédients de l’Autre Strygos !

 

Pour corroborer son affirmation, Bianka ressortit la liste en question.

 

-         Frère Sander a comparé les écritures, je l’ai interrogé juste avant de venir. Il est formel, ça correspond. Alors, Maître Mainsûre, qu’avez-vous à répondre ?

-         J’ai à répondre que tu vas un peu vite en besogne. Tu as trouvé ce livre dans ma chambre, admettons. N’importe qui aurait pu le mettre là. Et je ne suis pas d’accord sur un point : si c’est bien la même main qui a écrit cette liste d’ingrédients et les notes sur ce livre, rien ne prouve que c’est la mienne !

 

Brisingr eut un petit sourire ironique, que la jeune fille-rate lui rendit.

 

-         Je savais que votre mauvaise foi vous pousserait à nier l’évidence.

 

Et elle sortit de sa sacoche le registre des consultations de la bibliothèque du temple de Verena. Elle le posa sur la table, puis se racla bruyamment la gorge.

 

-         Regardez, Opa ! L’autre jour, j’ai vu notre suspect consulter un livre issu de la réserve, vous vous en souvenez. Pas moyen sur le coup de savoir de quel livre il s’agissait, car le papier a mystérieusement chauffé à l’emplacement du titre, à cause, je cite, « d’une goutte de cire ». La personne qui a enregistré la consultation n’a pas pu se rappeler de cette information, non plus – pas de chance, elle est un peu tête-en-l’air. Cette petite brûlure est un tour de passe-passe facile à faire pour un Magister Flamboyant habitué à jouer avec le feu, bien sûr. Mais il n’a pas effacé son nom. J’ai fait comparer la liste, les annotations et cette page par le même expert. Il a été catégorique : c’est la même écriture, aussi bien sur la liste que le nom sur ce registre ou les annotations rajoutées sur les pages de ce Codex Manu Fatali ! C’est bien la preuve que Maître Mainsûre travaillait dessus !

-         Votre Altesse, je viens de penser à quelque chose, déclara alors le prévôt Tomas.

 

L’Humain aux cheveux longs se dirigea vers la grande table, saisit la liste des membres du Conseil présents, et la montra au Prince.

 

-         Ceci est le procès-verbal sur lequel sont écrits les noms de tous les participants au Conseil de Guerre. Il est obligatoire d’en rédiger un au début de chaque Conseil. Nous l’avons fait tout à l’heure. Regardez la signature du Magister Vigilant : elle correspond à celle du cahier de la salle de lecture. Quant à l’écriture, c’est la même, comme sur la liste, et sur le codex !

 

Les documents circulèrent rapidement entre les mains du Prince, de la grande archiviste et du prieur de Sigmar.

 

-         Ah-ha ! s’exclama triomphalement la jeune fille-rate.

 

Bianka regarda Brisingr droit dans les yeux.

 

-         Vous avez signé ce procès-verbal devant quinze témoins de confiance ! Il ne s’agit donc pas d’un faux, et ce document vous lie définitivement avec la Main Pourpre ! Qu’avez-vous à répondre à cela ?

 

L’Elfe flamboyant ne pipa mot. Le silence fut cependant plus éloquent aux oreilles de la jeune fille-rate. Le Prince Steiner leva la main. Aussitôt, les gardes et le sergent levèrent leurs armes en direction de l’Elfe. Celui-ci ne bougea pas. De plus en plus convaincue, Bianka s’emporta. Elle toussa encore, et glapit :

 

-         Vous êtes un serviteur des forces du Chaos, Maître Mainsûre ! Toutes les preuves sont là ! Vous travaillez pour la Main Pourpre, cette secte est bien connue pour semer le désordre partout où elle passe, et c’est pour ça que vous avez éliminé mon père !

-         Voilà une argumentation fort intéressante, bien construite, avec éléments concrets à l’appui. Si j’avais été à ta place, avec tes croyances, je n’aurais pas fait mieux. Mais j’ai une autre explication à soumettre, si j’ai la permission de votre Majesté.

-         Vous l’avez, Mainsûre, répondit sèchement le Prince. Parlez !

 

Bianka toussa nerveusement, se gratta le nez, et croisa de nouveau le regard de l’Elfe. Elle décela alors dans son regard d’améthyste une troublante lueur. Elle se sentit presque envoûtée au son de sa voix doucereuse.

 

-         Tout a été mis en place pour me discréditer et m’affubler du rôle de traître. Enfin, quand je dis « tout », je devrais dire « la Grande Archiviste ». Oui, je parle de toi. Qui me dit que ce n’est pas toi qui as fabriqué toutes ces preuves ? Depuis notre première rencontre, je sens chez toi une certaine antipathie envers moi, petite souris. Si ça se trouve, c’est toi la traîtresse qui veut se débarrasser d’un élément gênant. Quelques témoignages douteux de la part de clochards avinés et d’un gamin à l’esprit dérangé, des documents factices avec une imitation de mon écriture, suffisamment de conviction devant le Prince pour me faire passer pour le méchant, et le tour est joué.

-         Et pourquoi aurais-je fait tout ça ? murmura la jeune fille-rate d’une voix étranglée par la colère.

-         Pour le pouvoir. Être la fille aînée dans une famille régnante n’est pas chose aisée, surtout quand celle-ci a le même tempérament qu’un petit seigneur de guerre. Sous tes airs de fille obéissante et bien éduquée, tu n’en es pas moins une personne ambitieuse, qui cherche à s’élever au plus haut. Pour le moment, tu es Grande Archiviste, mais qui sait jusqu’où tu souhaiteras t’élever ? Et surtout, ton genre et ta condition ne seraient-ils pas des entraves ?

-         Développez, je vous prie, marmonna Bianka, prête à exploser.

 

L’Elfe fit quelques pas très lentement autour de la jeune fille-rate.

 

-         Tu n’es pas la seule à enquêter sur les personnes qui te paraissent suspectes. Je me suis renseigné à ton sujet, auprès des autres membres du temple de Verena, les serviteurs de ton grand-père, et d’autres personnes. J’en ai tiré la conclusion suivante : tu es une personne brillante, d’une intelligence remarquable, et pieusement dévouée à ta religion, jusqu’au fanatisme. Et donc, tu penses avant tout à tes convictions, à ta mission… et par extension, à ta réussite, et à cela seulement. Les autres n’ont pas d’importance, en dehors des membres de ta famille. Le monde entier pourrait s’effondrer, tant que les gens que tu aimes sont auprès de toi, à ta disposition, tu t’en moquerais. Néanmoins, la société a ses règles, et tu n’y échappes pas. Je pense que tu t’en es rendue compte dernièrement, et tu as décidé d’agir en conséquence.

 

Bianka ne répondit rien, elle se contenta de faire un petit signe de tête pour encourager Brisingr Mainsûre à terminer son interprétation des faits.

 

-         Avec le temps, tes projets allaient fatalement se heurter à la dure réalité de ta condition de petite-fille de Prince : en tant que telle, tu dois épouser un noble pour faire gagner du terrain à ta famille, et faire des enfants afin de faire perdurer la lignée. Qui sait, peut-être que tes parents ont déjà prévu ton mariage avec un Skaven adopté par une famille noble, que tu n’as jamais vu ? Ah, oui ! Voilà quelque chose qui déplairait grandement à la Grande Archiviste, fière et carriériste. Hélas, pas moyen de s’y dérober... à moins de devenir la personne qui décide ! Ton père n’est déjà plus là, mais il y a deux héritiers mâles potentiels devant toi. L’un d’eux succédera à ton grand-père, par le droit d’aînesse. Mais ça peut changer. Et s’il arrivait un fâcheux accident à ton frère Kristofferson ? Ça te rapprocherait du trône, n’est-ce pas ? Bien sûr, il reste Sigmund, mais le connaissant, il n’aura pas besoin de toi pour s’attirer suffisamment d’ennuis mortels. Il y a même des chances pour qu’il disparaisse tragiquement dans les semaines à venir, sous l’épée d’un Bretonnien ou le couteau d’un Skaven Sauvage. Or, dans tes calculs, je suis quelqu’un de gênant. Parce que je connais bien ta famille sans y être rattaché. Parce que j’ai les mains libres pour trouver et traquer les criminels traîtres à la couronne, qui qu’ils soient. Alors, tu as décidé de faire d’une pierre deux coups : tu t’es débarrassée de ton père et tu cherches à me coller ce meurtre sur le dos. Ainsi tu te rapproches de la position dominante, et tu éloignes un individu qui pourrait faire obstacle à ton ascension. Et qui ne manquera pas de le faire, maintenant qu’il voit clair dans ton petit jeu.

 

Bianka sentait un vertige lui faire tourner la tête. L’éclat violet de ses yeux était tout aussi déstabilisant. Elle toussa plusieurs fois, secoua la tête, et le défia de nouveau du regard.

 

Il ne faut surtout pas que je paraisse affaiblie, surtout pas devant les plus hautes autorités de Vereinbarung !

 

Brisingr sourit, et ses lèvres s’étirèrent de manière presque surnaturelle. Sa voix devenait hypnotique, et ses paroles résonnèrent dans les oreilles de la Skaven blonde, avec un écho de plus en plus prononcé.

 

-         Et donc, la voilà, ma conclusion : tu m’accuses d’être un serviteur de Tzeentch, mais c’est toi, la reine de l’intrigue ! Enfin, c’est vite dit ; face à des gens en-dessous de toi sur l’échelle sociale, tu es une vraie terreur, mais si tu affrontais des gens aussi dangereux que ceux que j’ai moi-même rencontrés par le passé, tu serais aussi impuissante et terrifiée qu’une petite souris toute nue devant un serpent affamé.

 

L’atmosphère était devenue tellement pesante, tellement étouffante, tellement explosive, qu’une simple étincelle de pierre à briquet aurait suffi à embraser tout l’étage. Bianka sentit un picotement désagréable dans ses paumes. Elle baissa le museau, et ses yeux s’écarquillèrent quand elle constata que l’intérieur de ses deux mains était strié de quatre petits sillons sanglants. Mainsûre s’adressa à Steiner sans quitter la Skaven blonde du regard.

 

-         Vous n’êtes pas d’accord, votre Altesse ?

-         Non !

 

Surpris, Brisingr se tourna vers le Prince. Son sourire s’évanouit alors. Immédiatement, son magnétisme troublant se dissipa, et la jeune fille-rate sentit qu’elle regagnait la pleine possession de ses moyens, grâce à l’appui de son grand-père.

 

-         Vous ne connaissez pas Bianka comme je la connais, Mainsûre. Jamais, je dis bien jamais elle ne s’abaisserait à comploter contre sa propre famille de la façon abominable que vous venez de supposer ! Non seulement vous l’accusez à tort, mais en plus, vous l’insultez. Et vous me prenez pour un imbécile, comme le Roi Marcus ! Connaissez-vous l’histoire du Roi Marcus ?

-         Non, votre Altesse. Je vous en prie, éclairez-moi.

-         Il s’agit du récit d’un roi marié à une femme beaucoup plus jeune que lui, qui n’arrêtait pas de le tromper avec un bellâtre. Ce petit jeune homme, Tantris, s’avérait être le neveu de Marcus. Il était très rusé, contrairement à son oncle ; le roi Marcus était un pauvre naïf qui croyait allègrement à tous les mensonges des deux jeunes amants. Il était follement amoureux de son épouse, et en admiration devant son neveu qui accumulait les exploits guerriers en son nom, aussi il ne pouvait pas concevoir une telle trahison de leur part. À de nombreuses reprises, les conseillers du roi, envieux des succès de Tantris auprès de Marcus, tentaient d’avertir leur souverain, mais il refusait de les écouter. Et chaque fois que l’un ou l’autre élaborait un stratagème pour piéger les deux jeunes gens et confronter le roi Marcus à la réalité, les événements s’enchaînaient pour donner raison aux mensonges de la jeune reine et de l’amant. Et pendant toute l’histoire, le Roi Marcus était cocu comme pas deux.

-         Quel rapport avec moi, votre Altesse ? Je n’ai pas l’intention de cocufier qui que ce soit à votre Cour.

-         Assez d’insolence, Mainsûre ! Le rapport est que toutes les preuves indiquent votre culpabilité dans cette affaire, et que je ne me laisserai pas séduire par vos paroles comme le Roi Marcus !

-         Vos preuves sont des témoins peu ou pas fiables et quelques lettres, le tout présenté par une petite peste qui me déteste viscéralement. Vous n’avez pas mieux ?

-         Et vous ? C’est tout ce que vous avez à dire pour votre défense ? Au lieu de raffermir votre position, vous voulez juste affaiblir ce qui vous lie à la Main Pourpre ! Schmetterling a tenté la même stratégie, vous vous en souvenez. Et vous vous rappelez également où ça l’a mené, je suppose ? De toute façon, je suis le Prince, je suis l’autorité suprême du Royaume des Rats, et je décide à qui faire confiance ! Et entre ma petite-fille et un Magister intéressé, je sais à qui me fier !

 

Steiner tremblait de colère. Le mage flamboyant secoua la tête.

 

-         Si je suis vraiment un sectateur de la Main Pourpre, pourquoi est-ce que je me démène pour le Royaume des Rats depuis tout ce temps ? Je ne parle pas seulement du Collège de Feu que j’ai aidé à faire construire, je parle également de mon combat contre les Orques à Wüstengrenze, je parle de toutes ces années où j’ai défié l’autorité de l’Empire pour vous aider dans vos recherches sur les Skavens, et je parle de cette nuit où je vous ai ramené la jeune Skaven femelle qui allait devenir votre fille, et donc votre plus précieux trésor ! Mon histoire est liée à celle de la famille Steiner, je ne la trahirai jamais.

-         Et pourtant, trop d’éléments s’accordent en ce sens. Tout ce que ma petite-fille a présenté vous désigne comme étant un esclave du Dieu du Changement. Vous êtes peut-être victime des apparences, mais peut-être aussi que vous jouez avec pour mieux nous tromper ? Les agents de Tzeentch excellent dans cet art. Quoi qu’il en soit, je ne peux pas me permettre de vous laisser partir sans une enquête solide orchestrée par les meilleurs prêtres de Verena.

 

La jeune fille-rate vit de nouveau une étrange lumière dans les yeux violets de l’Elfe. Cette fois, c’était une lueur rougeoyante comme la braise. Sa voix douce articula d’un ton glacial :

 

-         Attention, votre Altesse : vous le savez, je suis un Magister Vigilant du Collège d’Aqshy. Si vous faites quoi que ce soit contre moi, le Collège du Feu risque de mal le prendre.

-         Vos collègues ne prendront pas la défense d’un membre d’une secte d’hérétiques ! Au contraire, ils feront tout pour vous faire disparaître !

-         Si je suis celui que vous prétendez que je suis, ce qui n’est pas le cas. Et lorsque le Patriarche Gormann aura vent de l’affaire, vu son caractère, cela causera probablement de graves problèmes relationnels avec l’Empire, ce qu’on appelle communément un « incident diplomatique ». Êtes-vous prêt à prendre le risque ?

 

Steiner avança d’un pas, leva la main à la hauteur de son visage, et serra le poing. L’oreille de Bianka papillonna quand elle entendit le craquement du cuir du gant.

 

-         Vous osez me menacer, Mainsûre ? Alors vous avez fini de me convaincre. Et pour retrouver et punir les assassins de mon fils, je suis plus que prêt à prendre tous les risques !

 

Le Prince marqua une pause, inspira et expira longuement plusieurs fois pour étouffer le brasier qui faisait rougeoyer son visage. Puis il déclara posément :

 

-         Ici, au Royaume des Rats, nous tâchons de respecter les croyances de chacun. Les Humains et les Skavens vivent ensemble, mais seuls les Dieux des Humains sont autorisés en nos frontières. Mon fils priait le Rat Cornu, mais il le faisait discrètement, et refusait de voir quelqu’un d’autre vénérer ce Dieu. Aujourd’hui, il n’est plus là… à cause de vous. Gardes ?

 

Les gardes s’approchèrent, armes toujours vers le mage.

 

-         Sergent Weller, mettez cet homme au cachot. Attachez-lui bien les mains, entravez sa bouche et mettez-lui un sac sur la tête. Vous le ferez surveiller sans interruption par trois gardes au minimum. Il ne faut prendre aucun risque qu’il s’évade en attendant son procès. Si vous êtes l’innocent que vous prétendez, Mainsûre, vous n’avez rien à craindre, et donc, toute action de rébellion de votre part sera considérée automatiquement comme une preuve de haute trahison. Le Prince a parlé.

 

Brisingr n’opposa pas la moindre résistance quand le sergent lui passa les menottes. Le Prince ouvrit alors complètement la fenêtre, et appela Kristofferson et ses camarades.

 

-         Holà, vous autres ! Montez, et accompagnez le Sergent Weller pour escorter notre coupable jusqu’à la prison !

 

Bianka sentit son cerveau devenir incandescent, comme sous le coup d’une violente fièvre. Finalement, elle laissa sa colère se déchaîner.

 

-         Depuis le début, je savais bien que c’était toi ! Salaud ! Ordure ! J’espère que mon père te retrouvera dans l’autre monde, et te rira au nez avant de te foutre son poing sur la gueule !

 

Le mage flamboyant répondit avec une moue méprisante :

 

-         Tu commets une grave erreur, petite souris.

 

C’en fut trop pour Bianka. Elle attrapa la jatte de lait posée sur la table, et en balança le contenu sur l’Elfe.

 

-         Et ne m’appelle pas « petite souris » !

-         Hors de ma vue ! cria à son tour le Prince.

 

Le sergent Weller poussa sans ménagement l’Elfe en dehors de la pièce. Frère Arcturus leur emboîta le pas.

 

-         Il vaut mieux que je les accompagne jusqu’à la caserne, votre Majesté.

-         Faites donc, Frère Arcturus.

 

Une fois les cinq hommes sortis, tout le monde se regarda. Bäsenhau défit le col de sa chemise. La commandante Renata sortit un mouchoir de sa poche et s’essuya le front. Le prévôt Tomas inspira profondément, et souffla longuement. Il se tourna vers le Prince, son œil de verre brilla sous un rayon de soleil.

 

-         Je propose d’envoyer dès maintenant un message à Nuln, pour que le temple local fasse venir un Porteur de Glaive.

-         Un quoi ?

-         Dans les procès les plus graves, notamment ceux pour hérésie, les duperies peuvent être nombreuses, en particulier si les accusés ont l’intelligence suffisamment retorse pour manipuler les tribunaux. Aussi, afin d’être sûr de la véracité de tous les témoignages, on peut faire appel à un prêtre ayant reçu un entraînement spécial : un Porteur de Glaive. Ce prêtre est si dévoué à Verena qu’il a lié son âme à un glaive forgé à l’intention de Verena, dont la lame est bénie par un haut dignitaire. Ce lien mystique transmet au glaive l’empathie de son Porteur ; il en obtient la faculté de repérer les mensonges, et de châtier immédiatement leur auteur. Aucun tribunal respectant un tant soit peu les serviteurs de la Déesse de la Justice ne saurait réfuter des témoignages ou des réponses donnés sous la surveillance du Glaive de Verena.

 

L’intendant leva discrètement la main.

 

-         Est-ce que ce ne serait pas considéré comme de la menace, ou de l’extorsion ?

-         Non pas, Maître Bäsenhau. Le Glaive de Verena incarne tout ce que notre Justice a de plus sacré. Chaque Porteur est un individu au cœur et à l’âme plus purs qu’un diamant. Ils sont triés sur le volet parmi les disciples les plus dévoués et les plus aptes à ressentir les émotions des autres, et leur parole ne peut être remise en doute. Qu’en pensez-vous, votre Grandeur ?

-         Cela me paraît être une très bonne idée. J’espère seulement que le Temple de Verena acceptera d’envoyer un de ses plus précieux éléments dans un Royaume où la guerre vient d’être déclarée, et qu’il ne faudra pas trop l’attendre !

-         Je vais tout de suite rédiger le courrier.

 

Avant de quitter la salle du Conseil à son tour, le prévôt de Verena s’adressa une dernière fois à la Skaven blonde.

 

-         Vos investigations sont impressionnantes, Grande Archiviste. Je ne manquerai pas de le signaler à la Grande Prêtresse Rebmann. Elle appréciera, et Verena aussi.

 

Bianka se sentit subitement transportée par l’euphorie quand elle réalisa ce que cela impliquait.

 

Mille mercis, Verena, nous avons gagné. J’AI GAGNÉ !

 

Mais contrairement à ce qu’elle espéra, la fièvre ne retomba pas. Au contraire, elle se fit plus forte, plus mordante.

 

Soudain, Bianka sentit brutalement le monde se renverser autour d’elle. Elle tomba à genoux. Steiner pivota vers elle.

 

-         Trésor ? Ça ne va pas ?

 

Bianka tourna la tête vers son grand-père, et ouvrit la bouche pour lui répondre. Mais elle ne put que rejeter un violent flot de vomissures qui se répandirent sur les dalles de marbre. Plusieurs exclamations de surprise et de dégoût fusèrent dans la pièce. La jeune fille-rate écarquilla les yeux de panique. Avant de sombrer définitivement dans l’inconscience, elle entendit une dernière fois la voix du prieur Romulus, et les mots lui glacèrent le cœur :

 

-         N’approchez pas ! Éloignez-vous ! Elle est peut-être contagieuse !

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