Runalog
Chapitre 1 : Arc1 Chapitre 1 Le garçon au pied de la montagne
6627 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 27/04/2026 17:35
I.
La tempête commença avant l'aube, comme chaque matin.
Sigurd l'entendit avant d'ouvrir les yeux — ce grondement sourd qui descendait du sommet, roulait sur les flancs de la montagne, et venait mourir contre les volets du village. Il y avait des enfants, plus bas dans la vallée, qui ne dormaient pas sans ce bruit. Lui, il ne se souvenait pas d'un matin sans lui.
Le Tonnerre-Père, disaient les anciens du village. Celui qui frappe le sommet et ne descend jamais.
Il s'étira, ouvrit les volets. Là-haut, très haut, la montagne disparaissait dans une couronne de nuages noirs. Un éclair la traversa — blanc, net, presque bleu — et Sigurd sentit quelque chose dans sa poitrine répondre, comme une corde qu'on aurait pincée. Il ferma la fenêtre trop vite.
Il avait pris l'habitude de ne pas regarder la montagne trop longtemps.
II.
— Tu es en retard, gamin.
Halvard était déjà dans la cour, torse nu malgré le froid, une hache de bûcheron à la main. Il fendait du bois avec une économie de geste que Sigurd, à seize ans, n'arrivait toujours pas à reproduire. Chaque bûche s'ouvrait du premier coup, proprement, comme si le bois lui-même était d'accord.
— J'ai pas entendu le coq.
— Le coq a chanté trois fois. C'est toi qui n'as pas voulu l'entendre.
Sigurd prit sa propre hache en maugréant. Halvard le regarda un instant — ce regard qu'il avait parfois, un peu trop long, un peu trop appuyé, comme s'il cherchait quelque chose dans le visage du garçon qu'il n'avait pas trouvé la veille. Puis il se détourna et reprit son travail.
Le vieux n'avait jamais été son vrai père. Sigurd le savait depuis toujours. On le lui avait dit sans drame, comme on dit qu'il va pleuvoir : Tu as été confié à Halvard quand tu étais tout petit. Il t'a élevé. C'est tout ce qu'il y a à savoir. Et c'était vrai — c'était tout ce qu'il y avait à savoir, parce que Halvard n'avait jamais rien ajouté, et que Sigurd avait fini par comprendre qu'il n'ajouterait jamais rien.
Il y avait un portrait, cependant, qu'il avait trouvé une fois en cherchant des allumettes, et qu'il n'aurait pas dû voir. Un portrait au fusain, jauni, plié en quatre dans une vieille boîte. Une femme en armure légère, cheveux clairs tirés en arrière, le regard dur. Sigurd avait reposé le portrait où il l'avait trouvé. Il n'en avait jamais parlé.
Il ne savait pas pourquoi le visage de cette femme lui avait paru familier.
III.
— Siguuuurd !
La petite Runa déboula dans la cour comme un moineau paniqué, sa tresse blonde à moitié défaite, une botte à la main. Huit ans, et déjà plus de volonté que la moitié du village.
— Ma botte elle veut pas ! Halvard a dit qu'il me montrerait à pêcher mais ma botte elle veut pas !
— Montre.
Sigurd s'accroupit. La semelle s'était décollée pendant la nuit — un coup de colle de poisson et ça tiendrait jusqu'au printemps. Il la prit et l'emporta sous le porche.
— Tu bouges pas.
— Je bouge pas.
— Tu bouges déjà.
Elle rit. Le pendentif qu'elle portait toujours au cou — ce médaillon pâle que Sigurd avait vu mille fois sans jamais vraiment le regarder — bougea un peu sur sa gorge quand elle pencha la tête. Halvard, derrière, posa sa hache un instant pour les regarder, et à nouveau, ce regard qu'il avait, long, silencieux. Sigurd le surprit en relevant la tête. Le vieux détourna les yeux.
— Halvard.
— Hm.
— Pourquoi tu me regardes comme ça des fois ?
Un silence. Le vent dans les pins. Une nouvelle détonation, très loin, au sommet.
— Comme quoi.
— Comme... je sais pas. Comme si tu attendais quelque chose.
Halvard reprit sa hache. Il mit longtemps à répondre, et quand il parla, ce fut pour dire une chose qui n'avait rien à voir.
— Ce soir, gamin. Quand le soleil baissera. On montera à la crête, toi et moi. Je veux te montrer quelque chose.
IV.
La journée passa comme les autres.
Sigurd alla chercher de l'eau au puits et s'arrêta pour saluer la vieille Gyda qui battait du linge au lavoir — elle lui cria de ne pas traîner parce qu'il faisait froid pour la saison, et elle lui tendit une pomme qu'elle avait dans sa poche. Elle lui tendait toujours une pomme. Sigurd aurait été incapable de dire combien de pommes elle lui avait données depuis ses six ans.
Il passa à la forge pour rendre un outil que Halvard avait emprunté. Torkel, le forgeron, chantait faux comme toujours — une chanson de marins qu'il ne connaissait qu'à moitié et qu'il complétait à sa façon. Il leva la tête à l'entrée de Sigurd, hocha le menton, retourna à son ouvrage. Ils ne se parlaient jamais beaucoup. Ils n'en avaient pas besoin.
Vers midi, Sigurd rentra. Les parents de Runa — Ingrid, la mère, qui tissait devant sa maison, et Borik qui réparait un toit plus loin — lui crièrent bonjour au passage. Ingrid lui demanda si Runa l'avait dérangé le matin. Sigurd dit non. Ingrid rit, dit qu'elle n'en croyait rien, et retourna à son fil. Borik, sur le toit, leva simplement la main.
Sigurd avait seize ans aujourd'hui. Il le savait depuis ce matin parce que Halvard lui avait donné une chemise neuve sans un mot en l'asseyant à table, et que c'était ce qu'il faisait chaque année. Le village ne célébrait pas les anniversaires. On marquait les saisons, les récoltes, les premiers jours de neige. Pas les âges. Les âges, c'était une affaire de chacun.
Il avait seize ans. Il ne savait pas encore ce qu'il allait faire de ces seize ans.
V.
La crête dominait le village d'un côté, et de l'autre, toute la vallée jusqu'à la forêt noire. Au nord, écrasante, la montagne. Au sud, très loin, la fumée bleue d'une ville — mais elle était à deux jours de marche, et Sigurd n'y était jamais allé.
Le soleil commençait à descendre derrière les pics. La lumière traînait sur les crêtes, dorée, fatiguée. Il faisait froid pour la fin du printemps — ou peut-être que Sigurd le trouvait froid parce qu'il sentait, depuis le matin, quelque chose qui ne voulait pas partir.
Halvard s'assit sur un rocher plat. Il ne dit rien pendant un long moment. Quand il parla, sa voix était plus grave que d'habitude.
— Tu as seize ans aujourd'hui, gamin.
Sigurd cligna des yeux.
— Oui.
— Oui. Tu es désespérant.
— Merci.
Halvard sourit — un de ses sourires rares, qui ne montraient pas les dents. Puis le sourire disparut.
— Écoute-moi bien. Je vais te dire trois choses, et tu ne me demanderas rien. Tu vas juste écouter. Tu me le promets ?
Sigurd hocha la tête, lentement.
— Un. Le monde est plus grand que ce village, et il est plus laid que ce qu'on t'a raconté. Il y a des hommes, là-bas, qui prennent des enfants comme on prend des pierres dans un ruisseau. Ils les prennent parce qu'ils sont utiles. Tu comprends ce que je dis ?
— Oui.
— Deux. Si un jour, un jour, tu sens quelque chose se réveiller en toi — quelque chose qui ne devrait pas être là, quelque chose de plus grand que toi — tu le caches. Tu l'étouffes. Tu fais comme si ça n'existait pas. Et tu viens me voir. Tu me le promets ?
Sigurd ne répondit pas tout de suite. La corde, dans sa poitrine, venait de se pincer encore. Là-haut, la montagne grondait.
— ...je te le promets.
— Trois.
Halvard le regarda longtemps avant de dire la troisième chose. Et pour la première fois depuis seize ans, Sigurd vit quelque chose dans ses yeux qu'il n'avait jamais vu : de la peur.
— Si je meurs un jour, et que des hommes viennent te chercher — tu fuis. Tu ne cherches pas à comprendre. Tu ne reviens pas. Et tu ne fais pas le fier. Il y a des endroits, dans ce monde, où un garçon comme toi n'a rien à faire seul. Tu le sauras le jour où tu y arriveras. Pas avant.
— Halvard, de quoi tu...
— Tu me l'as promis, gamin. Pas de questions.
Un éclair, là-haut, plus blanc que les autres. Sigurd crut entendre, dans le grondement qui suivit, quelque chose qui ressemblait à une voix. Ce n'était pas la première fois. Il ne l'avait jamais dit à personne.
Halvard se leva, posa une main sur son épaule — une main énorme, calleuse, sûre.
— Bon anniversaire, gamin.
VI.
Ils redescendirent dans la pénombre.
Le village préparait le repas du soir, les odeurs du pain et du bois montaient des cheminées, quelqu'un chantait faux quelque part — c'était Torkel, à la forge, qui chantait encore sa chanson de marins. Runa courut au-devant d'eux en brandissant sa botte réparée comme un trophée, et Sigurd lui sourit sans vraiment la voir. Ingrid passa la tête à la porte, la rappela pour le dîner. Runa lâcha un soupir théâtral, fit un signe de la main à Sigurd, et disparut.
Trois choses. Le vieux ne lui avait jamais rien dit en seize ans, et voilà qu'il lui avait dit trois choses. Et la troisième, surtout — si je meurs un jour, et que des hommes viennent te chercher. Pas des voleurs. Pas des bandits. Des hommes. Comme s'il les attendait.
Ils dînèrent sans parler. Sigurd voulait poser la question. Il ne la posa pas. À un moment, Halvard leva les yeux de son assiette, le regarda comme s'il allait ajouter quelque chose, puis ne dit rien et retourna à sa soupe. La nuit tombait.
VII.
Sigurd ne dormit pas.
Il resta longtemps allongé sur le dos, les yeux ouverts, à écouter les bruits de la maison. Le bois qui craquait en se refroidissant. Le vent qui passait sous la porte. Et, de l'autre côté du mur, Halvard qui ne dormait pas non plus — il entendait sa respiration, ses pas occasionnels, le bruit d'une chaise qu'on déplace. Le vieux veillait.
Sigurd se leva une fois, pour boire. Il passa devant la porte de Halvard. Elle était entrebâillée. Il y eut un silence. Puis, sans que Sigurd ait rien dit :
— Retourne te coucher, gamin.
Il y retourna.
Il finit par s'endormir au plus profond de la nuit, d'un sommeil sans rêves, épuisé par l'attente de quelque chose qu'il ne pouvait pas nommer. Quand il rouvrit les yeux, une lumière grise filtrait entre les volets. L'aube se levait.
Et les chiens du village hurlaient.
VIII.
Tous. En même temps. Un hurlement long, monté d'un coup, qui couvrit un instant le bruit du tonnerre.
Sigurd fut debout avant d'avoir compris qu'il était réveillé. Dans la pièce à côté, Halvard était déjà dehors. Sigurd l'entendit crier un ordre bref à quelqu'un — sans doute un voisin — puis revenir en coup de vent, ouvrir la porte à la volée.
— Debout. Debout. Debout.
— Qu'est-ce qui se passe...
— Debout, j'ai dit.
Sigurd s'habilla en quelques secondes. Quand il sortit, Halvard était dans la cour avec une arme qu'il n'avait jamais sortie de la grange — une hache de guerre à long manche, deux fois plus lourde que celle de bûcheron, la lame noire et ternie. Il portait aussi, jeté par-dessus sa chemise, un vieux plastron de cuir bouilli que Sigurd ne connaissait pas.
— Halvard —
— Écoute-moi. Tu cours chez Ingrid. Tu prends Runa et ses parents. Tu les emmènes au sentier derrière la forge, celui qui monte vers la crête. Tu continues par la crête jusqu'à la combe aux mélèzes. Tu t'y caches. Tu n'en bouges pas avant que je vienne te chercher. Tu as entendu ?
— Oui, mais —
— Tu as entendu ?
— Oui !
— Vas-y. Vas-y.
Sigurd se retourna et courut. Derrière lui, il entendit Halvard crier à d'autres voisins le même ordre — monter par la crête, aller se cacher dans les hauteurs, ne pas tenter de combattre. Des portes claquèrent dans tout le village. Des enfants pleuraient déjà.
Il tourna la tête une seule fois, au bout de la ruelle. Il vit Halvard debout au milieu de la cour, la hache noire posée contre son épaule, qui regardait vers le sud. Et là-bas, à la lisière des pins — il les vit lui aussi.
Une dizaine de silhouettes sombres. En ligne. Qui avançaient sans courir, avec cette lenteur tranquille qu'ont les gens qui savent qu'il est trop tard pour fuir.
Sur la poitrine du premier, même à cette distance, Sigurd distingua un symbole noir sur noir. Trois triangles entrelacés.
Celui qui marchait en tête portait une cape grise sur l'épaule gauche, une cicatrice qui lui tirait la joue droite vers l'œil, et une lame longue qui ne ressemblait à rien de ce que Sigurd connaissait. Il n'avait pas la silhouette d'un soldat. Il avait la silhouette de quelqu'un qui en commandait.
Sigurd n'eut pas le temps de regarder plus longtemps. Il courut.
IX.
— Ingrid ! Ingrid !
La porte s'ouvrit avant qu'il ait fini de crier. Borik était déjà debout avec un couteau de chasse à la main, Ingrid derrière lui qui tenait Runa contre elle. Runa avait son pendentif dans son poing serré — son geste des mauvais jours, Sigurd le connaissait.
— Halvard dit de vous emmener par la crête. Vite.
Borik ne posa pas de questions. Il prit sa fille par une main, sa femme par l'épaule, et sortit sans refermer la porte. Ils traversèrent la ruelle en courant — d'autres familles sortaient, des gens criaient, un cheval piaffait quelque part. Sigurd les conduisit derrière la forge. Torkel en sortait justement, un marteau lourd à la main, qui allait dans la direction opposée — celle de Halvard. Il croisa le regard de Sigurd une demi-seconde.
— File, gamin.
Il y avait dans sa voix quelque chose que Sigurd n'avait jamais entendu. Torkel ne chantait plus.
Ils remontèrent par le sentier. Le chemin était raide, couvert d'aiguilles de pin, glissant de rosée. Runa courait sans pleurer — Ingrid la poussait devant elle. Derrière, Borik fermait la marche, le couteau à la main. On entendait déjà, en bas, des bruits qui n'étaient pas de la vie quotidienne. Des cris. Un choc métallique. Et, plus bas encore, un grondement que Sigurd connaissait sans l'avoir jamais entendu aussi près — un grondement de terre, comme si le sol lui-même décidait de se défendre.
Halvard, en bas, frappait. Et là où il frappait, le sol tremblait.
Sigurd se retourna une fraction de seconde. Il ne vit rien — la forêt bouchait déjà la vue du village — mais il sentit sous ses pieds une vibration sourde, régulière, comme un tambour qu'on bat au fond d'une cave. C'était Halvard. Il ne savait pas comment il le savait. Il le savait.
— Sigurd ! Viens !
La voix d'Ingrid. Il se remit à courir.
X.
La combe aux mélèzes était un creux naturel entre deux arêtes rocheuses, à une demi-heure de la crête. Il y avait là un ancien abri de bergers, une murette éboulée, des fougères hautes. Ils y arrivèrent essoufflés. D'autres villageois étaient déjà là — quatre, cinq familles qui avaient eu le temps de fuir. Gyda en faisait partie, assise contre la pierre, qui tenait la main d'un enfant qui n'était pas le sien.
Ingrid s'écroula par terre avec Runa. Borik resta debout, scrutant le sentier. Sigurd, lui, regardait vers le bas. Il ne voyait rien. Il ne voyait rien parce qu'il pouvait encore voir — parce que Halvard n'était pas arrivé.
— Il va venir, dit Ingrid, en touchant le bras de Sigurd. Il va venir. Il nous a dit de ne pas bouger.
Sigurd ne répondit pas.
Le grondement sous ses pieds continuait. Puis il cessa.
Puis il y eut un cri.
XI.
Ce n'était pas la voix de Halvard. Mais c'était quelqu'un qu'il connaissait — un de ses voisins, peut-être Torkel — un cri qui s'interrompit au milieu. Ingrid posa les mains sur les oreilles de Runa. Runa pleurait enfin, sans bruit.
Sigurd attendit. Il n'avait jamais su attendre. Il n'y arriva pas davantage ce jour-là.
Il compta jusqu'à mille, lentement, pour ne pas courir. Il arriva à quatre cent trente et un.
— Je vais voir.
— Sigurd. Non.
— Ingrid, je vais voir.
— Il t'a dit de —
— Je sais ce qu'il m'a dit.
Il partit. Borik l'attrapa par le bras, deux secondes. Leurs yeux se croisèrent. Borik le lâcha.
XII.
Il redescendit par le sentier, sans courir — il n'arrivait pas à courir, son corps refusait, ses genoux tremblaient. À mi-pente, il s'arrêta. Il entendait encore des bruits, en bas : moins nombreux maintenant, plus espacés. Une hache qui frappait quelque chose. Un cri court. Le silence.
Il approchait du village quand il pensa à Runa.
Pas Runa là-haut, Runa en sécurité avec ses parents. Pas cette Runa-là. L'autre.
Il s'arrêta net au milieu du sentier.
Il avait pris la famille entière. Il en était sûr. Il avait vu Ingrid tenir Runa contre elle, il avait vu Borik la prendre par la main. Il les avait conduits en haut ensemble. Sauf que — sauf que — il se revit en train de faire irruption chez eux, il se revit crier à Ingrid, il se revit voir Borik avec son couteau. Et dans sa mémoire, quand ils étaient sortis — Runa tenait déjà la main de sa mère, oui. Mais il n'avait pas compté les pas. Il n'avait pas compté les têtes.
Et pendant qu'il remontait par le sentier, haletant, il n'avait pas entendu la voix de Runa une seule fois jusqu'en haut, où elle s'était mise à pleurer dans les bras d'Ingrid.
Il ferma les yeux. Il essaya de se souvenir de Runa courant devant lui sur le sentier. Il ne pouvait pas. Il se souvenait d'Ingrid qui poussait quelque chose devant elle. Il ne se souvenait pas de ce qu'elle poussait.
Il se retourna et recommença à descendre. Vers le village. Vers ce qui restait du village.
XIII.
Les premières maisons étaient vides. Des portes ouvertes. Une soupe renversée sur une table. Une chaussure d'enfant au milieu de la ruelle.
Puis, en tournant au coin de la forge, Sigurd vit Torkel.
Il ne vit pas d'abord que c'était Torkel. Il vit une forme contre un mur, dans une position qu'un corps ne prend pas de lui-même. Il reconnut, en s'approchant, le cuir du tablier — troué — et puis la main qui tenait encore le marteau, et puis le reste. Il détourna les yeux. Il avait dû les garder détournés longtemps parce que, quand il les ouvrit à nouveau, il était arrivé à sa propre ruelle sans se souvenir d'y avoir marché.
La maison de Halvard était ouverte. Dans la cour, Halvard était à genoux.
Il n'était pas mort. Il y avait quatre corps autour de lui — quatre corps en cape sombre, quatre Valknut noirs. Il en avait eu quatre. Il tenait encore sa hache, mais la tête de la lame touchait le sol à côté de lui. Il respirait fort. Il saignait de la bouche et d'une plaie au flanc.
Et devant lui, à cinq pas, se tenait l'homme à la cicatrice.
Et à ses pieds, assise, le visage en sang et immobile, Runa.
XIV.
Sigurd ne prit aucune décision. Il ne pensa pas. Il courut.
L'homme à la cicatrice se retourna une fraction de seconde trop tard. Sigurd avait ramassé en courant une bêche appuyée contre un mur — une bêche, une stupide bêche de jardinier — et il frappa de toutes ses forces. La lame ne porta pas. L'homme avait déjà levé son bras et le fer plat glissa sans le toucher, puis Sigurd reçut un coup de poing au sternum qui le mit à genoux.
Il entendit Halvard crier.
Ce n'était pas le cri d'un vieil homme. C'était le cri d'un soldat qu'il n'avait jamais été pour Sigurd — un cri qui portait, qui faisait vibrer l'air — et quand Sigurd releva la tête, Halvard s'était levé sur ses deux jambes et frappait la terre de sa hache. Frappait la terre. Et la terre répondit.
Le sol fendit sur deux pas devant Halvard et courut jusqu'aux pieds de l'homme à la cicatrice comme une vague qui aurait oublié comment se tenir. L'homme fut projeté en arrière, roula, se releva — mais Halvard avait déjà attrapé Sigurd par le col et l'avait jeté derrière lui, et déjà il faisait rempart, et déjà il se retournait vers Runa pour l'arracher au sol.
Il la prit dans un bras. Sigurd se releva.
Et c'est là qu'il le vit.
Un homme était sorti d'entre les corps — pas l'homme à la cicatrice, un autre, un de ceux que Halvard croyait morts. Il saignait à la tête. Il avançait en titubant mais il avançait, et il avait une lame courte dans la main, et il était juste derrière Halvard qui ne le voyait pas parce qu'il regardait l'homme à la cicatrice.
Sigurd cria un mot qui n'était pas un mot.
Halvard se retourna trop tard.
XV.
La lame entra dans le dos de Halvard à la hauteur du rein et ressortit par devant.
Halvard regarda sa propre blessure comme s'il ne la reconnaissait pas. Puis il regarda Sigurd. Puis il regarda Runa, encore dans son bras, encore à moitié consciente, qui commençait à geindre. Puis il la posa à terre, lentement, à côté de lui. Il ne lâcha pas sa hache.
Il pivota — un quart de tour seulement, parce qu'il n'avait plus plus que ça — et abattit la hache sur l'homme au couteau court, qui n'eut pas le temps de reculer. Le bruit fut court. L'homme tomba.
Halvard tomba juste après.
Sigurd était déjà près de lui. Il ne se souvenait pas d'y être allé. Il tenait la main de Halvard, et la main de Halvard était encore plus grosse, plus calleuse, plus sûre que dans sa mémoire. Il y avait du sang partout maintenant. Il y en avait sur Sigurd aussi, sans qu'il sache comment.
— Gamin.
— Halvard —
— Écoute.
— Halvard, non —
— Écoute.
Halvard respirait par à-coups, comme un soufflet qu'on n'arrive pas à faire tenir ouvert.
— Je savais. Je savais que ça viendrait. J'espérais que ça viendrait plus tard. Tu as bien fait. Tu as bien fait de venir la chercher.
Il tourna la tête vers Runa — Runa qui revenait à elle, qui regardait son propre sang sur ses mains sans comprendre.
— Emmène-la. Tu m'entends ? Tu l'emmènes. Tu... tu te souviens ? Trois choses.
— Je m'en souviens —
— Alors tu fuis. Tu ne reviens pas. Tu ne... — il ferma les yeux une seconde, les rouvrit — ...tu ne fais pas le fier. Tu le sauras. Le jour. Où tu y arriveras. Pas avant.
— Halvard, pitié —
Mais Sigurd avait compris. Il savait qu'il n'y avait plus rien à dire. Il savait seulement qu'il n'avait jamais dit à Halvard un seul des mots qu'il aurait dû lui dire, et qu'il ne le dirait plus jamais. Il voulut parler quand même. Il ouvrit la bouche. Rien ne sortit.
Halvard sourit. Ce sourire rare, qui ne montrait pas les dents. Il leva sa main libre vers le visage de Sigurd sans vraiment la poser.
— Bon anniversaire, gamin.
Il mourut sur ce sourire.
XVI.
Il y eut un temps que Sigurd ne mesura pas.
Puis il y eut une voix derrière lui.
— Alors c'était donc ça.
Sigurd releva la tête.
L'homme à la cicatrice s'était rapproché. Il tenait son épaule d'une main — Halvard lui avait fait quelque chose, Sigurd ne voyait pas quoi. Il regardait le corps de Halvard avec une expression qui n'était pas de la haine. Qui était pire que de la haine. C'était de l'intérêt.
— Je me disais aussi. Un vieux qui sait faire parler la terre comme ça, au fond d'un trou de montagne où personne ne devrait savoir la faire. Pour qui il se cachait ? Pour quoi. Et voilà. Tu réponds à toutes mes questions, petit.
Il fit un pas vers Sigurd. Sigurd ne se leva pas. Il ne pouvait pas se lever. Il tenait encore la main morte de Halvard.
— Tu vas me suivre. On va avoir une conversation, toi et moi.
Il y eut un bruit derrière Sigurd — Runa qui essayait de ramper. L'homme tourna la tête vers elle. Il sembla la remarquer pour la première fois.
— Et elle aussi, d'ailleurs. Elle peut venir.
Quelque chose se passa alors dans la poitrine de Sigurd.
Il ne comprit pas sur le moment. Il comprit seulement que la corde — cette corde qu'il avait toujours sentie, qui l'avait toujours fait se retourner trop vite quand il regardait la montagne — venait de se casser.
XVII.
Il y eut un instant où Sigurd ne fut plus exactement un garçon.
Il ne se leva pas. Il ne cria pas. Il resta à genoux à côté de Halvard, la main encore dans la sienne, et quelque chose monta en lui — depuis la plante des pieds jusque dans les bras, jusque dans la nuque, jusque dans les dents — quelque chose qui n'avait pas de nom et qui n'en demandait pas. Ses cheveux se dressèrent. L'air autour de lui changea. Il sentit la rosée s'évaporer sur les pierres de la cour.
L'homme à la cicatrice s'arrêta net.
— Oh, dit-il simplement.
Sigurd ouvrit les mains. L'une d'elles lâcha Halvard malgré lui. La paume était rouge — de sang — mais elle brillait aussi d'autre chose, une lumière qu'il ne voyait pas lui-même, une lumière qui n'appartenait pas à ses mains.
À l'intérieur de son avant-bras droit, sous la manche, quelque chose brûlait.
L'homme à la cicatrice fit un pas en arrière. Deux. Derrière lui, un autre sbire — Sigurd n'avait pas compté combien il en restait — fit de même.
Sigurd se leva.
Il n'avait pas voulu se lever. Ses jambes le firent toutes seules. Et au moment où il fut debout, il y eut dans l'air un son qu'il avait toujours entendu depuis le sommet de la montagne et qu'il entendit pour la première fois en lui — un craquement, un claquement, une chose qui se libérait.
Il leva la main droite, ou quelque chose leva la main droite pour lui.
Un éclair sortit. Pas un éclair visé. Pas un éclair contrôlé. Un éclair échappé — qui fendit l'air entre lui et l'homme à la cicatrice sans atteindre personne, qui passa à un cheveu du visage de l'homme et qui lui brûla le côté droit — l'œil, la joue, la tempe — d'une longue trace blanche qui fuma encore quand l'homme hurla.
L'homme à la cicatrice tomba en arrière, les mains sur le visage, hurlant. Les deux sbires qui restaient ne crièrent pas. Ils coururent.
Ils coururent, tout simplement, l'un dans une direction, l'autre dans l'autre. L'un des deux se prit le pied dans un corps, tomba, se releva, continua. L'homme à la cicatrice, lui, avait réussi à se remettre debout et reculait vers la forêt, tenant toujours son visage, trébuchant, glapissant, reculant comme on recule d'un feu. Sigurd ne les poursuivit pas. Il ne pouvait pas. Quelque chose en lui, la même chose qui avait brûlé, retombait maintenant. Il sentit ses genoux se dérober.
Il s'effondra à côté de Halvard sans lâcher sa main.
Et pour la première fois depuis seize ans — pour la première et la seule fois de sa vie qu'il s'en souvienne — il pleura pour de bon.
XVIII.
Il ne sut pas combien de temps il resta là. Ce fut Runa qui le ramena — Runa qui avait rampé jusqu'à lui, qui s'était assise contre lui sans un mot, et qui tenait maintenant sa manche d'une petite main sale et tremblante. Elle ne pleurait plus. Elle le regardait. Elle attendait.
Sigurd finit par relever la tête. Le soleil avait monté d'un cran. Il sentait sur son avant-bras droit une chaleur qui n'était pas naturelle — il remonta sa manche sans vraiment réfléchir. Sur la peau intérieure, là où il n'y avait jamais rien eu, quelque chose brillait encore faiblement : un signe qu'il ne connaissait pas, une forme qui ressemblait vaguement à un éclair tombé, en Z. Il rabaissa la manche.
Il regarda Runa.
— Tes parents ?
Elle ne répondit pas. Il comprit.
— Tu es blessée ?
Elle secoua la tête lentement. Elle avait du sang sur le visage mais ce n'était pas le sien. Sigurd prit un pan de sa propre chemise, cracha dessus, essuya le visage de Runa aussi doucement qu'il put. Elle le laissa faire. Elle ne bougea pas.
Il se releva. Elle se releva. Il prit sa main.
— Viens.
XIX.
Ils montèrent par le sentier comme deux vieux. Sigurd ne parlait pas. Runa non plus. À la combe aux mélèzes, il n'y avait plus que quatre familles — les autres étaient redescendues, contre l'ordre de Halvard, et ne reviendraient pas. Ingrid et Borik étaient toujours là. Quand Ingrid vit Runa arriver seule avec Sigurd, elle comprit. Elle se leva. Elle ne dit rien d'abord. Puis elle tendit les bras, et Runa marcha vers elle, et Ingrid l'enlaça en serrant les dents pour ne pas hurler.
Borik posa une main sur l'épaule de Sigurd. Il laissa sa main longtemps.
Gyda, assise contre la pierre, regarda Sigurd. Elle avait compris elle aussi, pour Halvard. Elle hocha lentement la tête. Elle n'avait plus de pomme à lui donner.
Sigurd s'assit contre la murette éboulée, à l'écart, et ferma les yeux.
XX.
Ce soir-là, dans la combe, ils parlèrent à voix basse de ce qu'il fallait faire.
Les survivants voulaient redescendre au matin, enterrer les morts, voir ce qui restait. Sigurd savait qu'il ne pouvait pas aller avec eux. Il ne savait pas encore qu'il ne pourrait jamais revenir — mais il savait que les hommes de la cape reviendraient, eux, et qu'ils reviendraient avec plus de monde cette fois, et qu'ils reviendraient pour lui. Pour lui, parce qu'il avait levé la main et que quelque chose en était sorti. Pour lui, parce que le lieutenant à la cicatrice aurait une histoire à raconter.
Ils le chercheraient. Ils chercheraient aussi Runa, peut-être, parce qu'elle avait été avec lui.
Il prit sa décision avant que les autres n'aient fini de parler. Il s'approcha d'Ingrid. Il lui parla tout bas. Ingrid tenait Runa endormie contre elle. Elle l'écouta sans l'interrompre. Quand Sigurd se tut, elle resta un long moment silencieuse. Puis elle dit simplement :
— Elle t'aime plus que moi, Sigurd. Elle l'a toujours aimé plus que moi. Tu le savais ?
Il ne savait pas. Il ne l'avait jamais pensé.
— Si tu pars, dit Ingrid, elle te suivra. Ou elle mourra de chagrin. Je ne sais pas laquelle des deux est la pire.
Il ne répondit pas tout de suite.
— Je ne lui ferai pas de mal, dit-il enfin.
Ingrid le regarda longtemps.
— Je sais, dit-elle.
Elle se pencha, embrassa Runa sur le front — longuement, trop longuement, comme on embrasse quelqu'un qu'on ne reverra plus — et commença à lui murmurer quelque chose à l'oreille que Sigurd ne chercha pas à entendre.
XXI.
Ils partirent avant l'aube du deuxième matin.
Gyda leur avait donné ce qu'elle avait : un quignon de pain, un bout de fromage, une gourde d'eau, une couverture de laine brune qu'elle avait depuis trente ans. Borik leur avait donné un couteau — son couteau de chasse, celui qu'il tenait la veille quand Sigurd était arrivé chez lui. Ingrid n'avait rien à donner. Elle avait seulement serré Runa longtemps, et puis elle l'avait repoussée vers Sigurd en détournant le visage.
Sigurd prit la main de Runa. Il ne la lâcha pas avant qu'ils soient loin.
Ils traversèrent la combe dans la pénombre, dépassèrent la crête, et descendirent de l'autre côté de la montagne — pas vers le village, vers le nord. Sigurd ne regarda pas en arrière. Il ne pouvait pas. Il savait que s'il se retournait une seule fois, il redescendrait, et que s'il redescendait, il mourrait.
Il ne se retourna pas.
XXII.
Le monde au-delà de la crête était un monde que Sigurd ne connaissait pas.
Il descendait en longues pentes couvertes de sapins. Il y avait des ruisseaux qu'il n'avait jamais franchis, des rochers qu'il n'avait jamais touchés. Une route grossière finit par apparaître — à peine une trace dans la mousse, marquée seulement par les sabots des bêtes qui l'avaient empruntée.
Ils marchèrent. Beaucoup, beaucoup trop pour une enfant de huit ans. Runa ne se plaignit pas une seule fois. Quand elle n'en put plus, Sigurd la prit sur son dos — elle ne pesait presque rien — et il continua. Quand il ne put plus lui non plus, il la reposa. Elle marcha à côté de lui sans rien dire. Ils buvaient au ruisseau. Ils dormaient sous des abris de fortune. Une fois, Sigurd alluma un feu en frappant deux pierres l'une contre l'autre — il se souvenait que Halvard lui avait appris ce geste quand il avait huit ans, exactement l'âge de Runa, et il pleura en silence en le faisant.
Les jours passèrent. Sigurd perdit le compte.
Ils évitaient les villages. Ils se nourrissaient mal. Les feuilles commençaient à jaunir aux branches — l'automne avançait plus vite qu'eux.
XXIII.
Ils tombèrent sur la borne par hasard.
C'était à un carrefour, au milieu d'une clairière abandonnée, dans un endroit où le chemin se divisait en trois. Une pierre dressée. Mousse. Vieille. Trois visages de pierre gravés dessus, chacun regardant une direction, chacun avec des mots sous le menton — des mots en vieille écriture que plus personne ne prononçait.
Sigurd s'arrêta pour la regarder, parce qu'elle était belle et qu'il ne savait pas pourquoi elle était là. Il lut le premier visage. Il reconnut vaguement le mot du sud — le nom de la grande ville qu'il n'avait jamais vue. Il lut le deuxième. Il ne connut pas celui-là. Il lut le troisième, celui qui regardait vers le nord — et celui-là, il ne le connut pas non plus.
— Úthlið, dit Runa derrière lui.
Sigurd se retourna.
Runa regardait le troisième visage, la tête un peu penchée sur le côté, comme elle faisait quand elle essayait de se souvenir d'un mot.
— Úthlið, répéta-t-elle plus bas, pour elle-même.
— Tu sais ce que ça veut dire ?
Elle secoua la tête.
— Non. Mais je crois que ça se lit comme ça.
Sigurd la regarda. Huit ans. Il regarda la borne. Il n'y avait pas un villageois de Brynnadalr qui aurait su lire ces signes — peut-être pas même le maître d'école. Runa avait toujours su lire mieux que son âge. Ingrid lui avait appris tôt. Elle aimait les livres. Elle aimait tout ce qu'on pouvait regarder longtemps.
Sigurd n'y pensa pas plus que ça.
— C'est par où, Úthlið ?
— Par là.
Elle désigna le nord. Le troisième visage regardait le nord.
Sigurd n'avait rien de mieux. Personne ne savait que ce lieu existait vraiment — il l'avait entendu dans une histoire, une fois, à la veillée, quand il était enfant. Un refuge dans les hautes vallées pour ceux qui n'avaient nulle part où aller. Les vieux riaient en en parlant. Ils disaient que c'était une légende pour faire dormir les enfants porteurs.
Il n'était plus un enfant porteur. Mais il n'avait nulle part où aller.
— Alors on va par là, dit-il.
XXIV.
Ils marchèrent encore longtemps. Les jours raccourcissaient. Les nuits devenaient froides. La laine de Gyda, à force d'être dormie dessus, commençait à sentir les feuilles mouillées. Une fois, ils virent des cavaliers au loin — des silhouettes en armure qui traversaient une plaine — et ils se cachèrent dans un fossé jusqu'à ce qu'ils passent. Sigurd ne sut pas de quelle nation ils étaient. Il ne savait pas encore que les nations existaient. Il saurait.
Une autre fois, ils furent arrêtés par un vieux marchand qui les regarda longtemps sans rien dire, puis leur donna un fromage. Il ne demanda pas d'où ils venaient. Il ne demanda pas où ils allaient. Il regarda seulement le brassard que Sigurd avait fait avec un morceau de sa propre chemise pour cacher ce qu'il y avait sur son avant-bras, et il hocha la tête. Cachez-le bien, les enfants, dit-il en s'éloignant. Cachez-le bien. Ce fut tout.
Sigurd serra son poignet droit pendant une heure après qu'il fut parti.
Le froid s'installa. Les pics, devant eux, devinrent plus blancs. Ils suivaient maintenant un sentier qui ne figurait sur aucune carte qu'on aurait pu leur donner — un sentier de plus en plus étroit, de plus en plus haut. Par endroits, il y avait de vieilles bornes comme celle du carrefour, et chaque fois Runa les regardait et disait à voix basse, pour elle-même, quelque chose que Sigurd ne comprenait pas. Puis elle pointait la direction, et ils continuaient.
XXV.
Ils arrivèrent au col au bout du jour.
C'était un étroit passage entre deux pics, serré, blanc. La neige commençait à tomber — fine, sèche, indécise. De l'autre côté, en contrebas, Sigurd vit une vallée. Une vallée longue, ouverte, avec de la fumée qui montait de plusieurs cheminées au fond. Un village. Ou quelque chose qui y ressemblait. Au milieu, une bâtisse plus grande que les autres — peut-être un ancien monastère, peut-être autre chose — et autour, des toits de pierre plate, et un filet d'eau qui n'avait pas l'air de geler bien que la neige fût déjà sur les pierres. Une source chaude, peut-être. Sigurd ne connaissait les sources chaudes que par les histoires.
Il s'arrêta sur le col. Runa s'arrêta aussi, la main dans la sienne. Elle regardait en bas sans rien dire.
— C'est ça ?
— Je ne sais pas, dit-il.
Il le dit honnêtement. Il ne savait pas. Il savait seulement que c'était là que la borne les avait envoyés, et que le sentier s'arrêtait à leurs pieds, et qu'il n'y avait plus rien après.
Un homme sortit du bâtiment central, en bas. Il leva la tête vers le col, comme si quelque chose lui avait fait lever la tête. Il les regarda. De cette distance, Sigurd ne pouvait pas voir son visage. Mais il vit l'homme s'arrêter, poser une main sur un banc à côté de lui, et rester immobile à les regarder.
Ils se regardèrent longtemps comme ça — l'homme en bas, les deux enfants au col.
Puis l'homme fit un geste très lent. Il leva la main. Une seule fois. Pas un salut, pas un au revoir. Quelque chose entre les deux.
Sigurd prit une inspiration — la première inspiration libre qu'il ait prise depuis la crête, depuis le village qui brûlait, depuis la main de Halvard qu'il n'avait pas lâchée — et il commença à descendre.
Runa descendit avec lui.