Runalog

Chapitre 2 : Arc 1 chapitre 2 Le refuge

7354 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 27/04/2026 18:34

I.

Le sentier descendait en lacets serrés sur la vallée. Sigurd avançait sans regarder où il mettait les pieds, parce que ses yeux ne quittaient pas la silhouette en bas — l'homme qui avait levé la main et qui n'avait plus bougé. Il était toujours debout devant le bâtiment central, au même endroit, à la même place. Il les regardait descendre.

Plus ils approchaient, plus Sigurd voyait les détails. L'homme n'était pas grand. Il n'était pas vieux non plus, pas vraiment — cinquante ans peut-être, peut-être un peu plus, le cheveu gris court, la barbe coupée nette. Ce qui frappait, c'était sa façon de se tenir : droit, sans rigidité, avec les mains croisées dans le dos comme on les croise quand on attend depuis longtemps quelque chose qu'on ne sait pas encore reconnaître. Il ne portait pas d'arme.

Quand Sigurd posa enfin le pied sur le sol plat de la vallée, à dix mètres de lui, l'homme parla pour la première fois.

— Vous êtes deux.

Sa voix était basse et sèche. Pas de salut. Juste un constat.

— Oui.

— Elle est petite.

— Elle a huit ans.

L'homme regarda Runa. Runa lui rendit son regard sans ciller. Elle tenait la main de Sigurd, et de l'autre main, sans s'en rendre compte, elle touchait son pendentif.

L'homme grogna. Ce n'était pas une réponse à ce qu'on venait de lui dire. C'était quelque chose qu'il se disait à lui-même.

— Vous venez d'où.

Il avait jeté un coup d'œil rapide à Runa et avait détourné les yeux. Pas un regard particulier. Un regard de quelqu'un qui compte les arrivants et passe. Sigurd ne le remarqua pas.

Sigurd ouvrit la bouche, hésita.

— D'un village. Au sud. Il a brûlé.

— Quel village.

— Brynnadalr.

L'homme cligna lentement des yeux. Une seule fois.

— Je ne le connais pas. Il y a beaucoup de villages qui brûlent. Pourquoi vous êtes ici.

— Une borne nous a amenés.

— Une borne.

— À un carrefour. Trois faces. Elle disait Úthlið.

L'homme regarda Runa. Il ne quitta pas Runa des yeux pendant un long moment.

— Et c'est elle qui a lu.

— Oui.

— Qui te l'a appris, petite.

— Ma maman.

— Ta maman était instruite.

Runa hocha la tête. L'homme hocha aussi.

— Bien.

Il décroisa les mains. Il fit deux pas vers eux. De près, ses yeux étaient pâles, presque trop pâles, et fatigués d'une fatigue qui n'avait rien à voir avec le manque de sommeil.

— Je m'appelle Ornir. Je dirige cet endroit. Vous allez m'écouter et vous allez bien m'écouter.

Il prit un temps.

— Cet endroit n'est pas ouvert. Il ne l'est plus depuis longtemps. Les gens qui vivent ici ne veulent pas être trouvés et je ne veux pas les exposer. J'ai arrêté de prendre des élèves il y a quatre ans. Je ne reprendrai pas. Vous pouvez passer la nuit. On vous donnera à manger, vous dormirez sur de la paille, et demain au matin vous repartirez. C'est ce que je peux faire pour vous. C'est tout ce que je peux faire.

Sigurd ne sentit pas tout de suite ce que ces mots faisaient en lui. Il les entendit comme on entend le tonnerre loin — un grondement qui ne touche pas encore. Puis ça arriva. Quelque chose se referma au fond de sa poitrine, lentement, comme une porte qui se ferme toute seule.

Il n'avait pas pensé qu'on pouvait dire non. Il n'y avait pas pensé une seule fois pendant trois semaines de marche. Le mot Úthlið avait été un mot de salut depuis la borne du carrefour, et maintenant le mot ne voulait plus rien dire.

Il ne dit rien. Il ne savait pas quoi dire.

Ce fut Runa qui parla.

— Monsieur.

Ornir baissa les yeux sur elle.

— Mes parents sont morts il y a vingt-trois jours. Sigurd a tué un homme parce qu'il essayait de me prendre. Il a fait ça avec ses mains. Je ne sais pas où aller. Je n'ai pas de tante. Je n'ai pas de cousin. Je ne sais pas marcher seule. Si vous nous renvoyez demain, je vais mourir avant longtemps. Pas Sigurd. Moi.

Elle ne pleurait pas. Elle ne tremblait pas. Elle parlait comme on parle à un voisin du temps qu'il fait — sans drame, sans appel, juste avec les mots qui correspondaient à la situation.

Ornir la regarda. Il la regarda longtemps. Sigurd, à côté, sentait son cœur battre dans sa propre gorge sans pouvoir rien y faire.

Ornir finit par soupirer. Pas un grand soupir. Un petit, comme on en fait quand on se rend compte qu'on a oublié d'éteindre quelque chose dans la cuisine.

— On verra demain, dit-il.

C'était tout. Mais ce n'était plus le non du début.

II.

On les fit manger dans une grande salle commune, à l'écart d'une longue table autour de laquelle d'autres mangeaient déjà — une dizaine de personnes, peut-être douze, qui ne s'arrêtèrent pas mais qui regardèrent. Sigurd vit les visages tourner vers eux puis se détourner avec une discrétion qui n'était pas de la politesse. C'était de l'habitude. Ils avaient déjà vu des arrivants. Ils savaient ne pas dévisager.

Une femme leur apporta un plat de soupe et du pain noir. Elle s'appelait peut-être Brigit ou Birgit, Sigurd ne saisit pas. Elle posa une main sur la tête de Runa en partant — un geste rapide, machinal, comme si Runa avait toujours été là.

Ils mangèrent. Sigurd avait oublié qu'il avait faim. Il finit son assiette sans savoir comment elle s'était vidée et regarda Runa engloutir la sienne.

Quand ils eurent fini, un garçon vint à leur table.

Il avait peut-être treize ans. Cheveux clairs ébouriffés, une tache de rousseur sur le nez, deux bracelets de métal grossier aux poignets. Il s'assit en face de Sigurd sans demander, posa ses coudes sur la table, et sourit.

— Salut. Moi c'est Leiv.

Sigurd hocha le menton.

— Sigurd.

— Et la petite ?

— Runa.

Leiv se tourna vers Runa.

— Tu manges encore ?

— Non.

— Tu veux mon pain ? J'ai pas faim.

Runa accepta sans répondre. Leiv lui poussa son croûton, posa son menton sur ses bras croisés, et observa Sigurd comme on observe un cheval qu'on essaie de comprendre.

— Tu viens d'où ?

— D'un village au sud.

— Lequel.

— Brynnadalr.

— Connais pas. C'est près de Muspell ?

Sigurd ne savait pas. Il ne savait même pas exactement ce qu'était Muspell. Il avait entendu le nom plusieurs fois pendant son voyage, dans des conversations entendues de loin, et il avait deviné que c'était une nation. Il ne dit rien. Leiv ne fit pas semblant qu'il ne l'avait pas remarqué.

— Tu sais où tu es ?

— Au refuge.

— Tu sais ce que c'est, le Refuge.

— Non.

Leiv fit ce sourire qui n'était pas vraiment un sourire — un genre de grimace qui veut dire bon, je vais te raconter.

— C'est un endroit qui ne devrait pas exister. Les gens ici, c'est des gens qui ne devraient pas être nés, ou pas être en vie, ou pas être ici. On apprend des choses. On reste cachés. On essaie de pas crever. Voilà.

Il reprit son ton normal.

— Toi t'as fait quoi pour atterrir ici ?

Sigurd ne répondit pas tout de suite. Il regarda son brassard de tissu — celui qu'il avait fait en arrachant un morceau de sa propre chemise après le village — et il sentit la chaleur familière en dessous, qui n'était jamais complètement éteinte depuis trois semaines. Leiv suivit son regard. Son sourire s'effaça.

— Ah, dit-il simplement. Ah. D'accord.

Il ne demanda rien d'autre. Il se contenta d'ajouter, plus bas :

— T'inquiète. Ici on a tous quelque chose. Moi c'est...

Il leva un de ses bracelets de métal et le fit tourner autour de son poignet sans le toucher. Le bracelet glissa tout seul, en l'air, fit un quart de tour, et reprit sa place. Runa, qui n'avait pas perdu un mot de la conversation, fit un petit "oh" derrière son croûton.

— Métal, dit Leiv. C'est pratique pour faire la vaisselle.

Runa rit. C'était la première fois qu'elle riait depuis trois semaines. Sigurd la regarda et il sentit, au fond de sa gorge, quelque chose qui ressemblait à un remerciement qu'il ne savait pas adresser.

III.

Ils dormirent dans une grange attenante au bâtiment principal. Une grange propre, sèche, avec deux paillasses et une couverture chacune. Sigurd posa la couverture de Gyda — celle qu'elle leur avait donnée à la combe — par-dessus les leurs, parce qu'il ne voulait pas s'en séparer.

Runa s'endormit en quelques minutes. Sigurd, lui, ne dormit pas.

Il regardait la lumière de la lune qui descendait par une lucarne et qui se posait sur les solives. Il pensait à Halvard. Il pensait à demain. Il pensait à ce qu'il allait dire à Ornir au matin pour qu'il ne les renvoie pas. Il ne trouvait rien à dire. Tout ce qu'il avait à dire, Runa l'avait déjà dit l'après-midi, et mieux qu'il ne l'aurait fait lui-même.

Il sentit la chaleur sous son brassard battre lentement. Il y posa la main par-dessus le tissu. Le battement se calma sans s'éteindre.

Il finit par s'endormir au matin.

IV.

Il fut réveillé par Ornir.

L'homme était debout dans l'entrée de la grange, sa silhouette découpée à contre-jour. Sigurd ne savait pas depuis combien de temps il était là. Il se redressa d'un coup, ce qui réveilla Runa qui geignit et se rendormit aussitôt en se recroquevillant.

— Lève-toi, dit Ornir. Sans elle. Viens.

Sigurd se leva.

Ils sortirent dans la cour. Le matin était gris, frais, l'air sentait la résine. Ornir marcha jusqu'au mur extérieur du bâtiment principal, là où une rangée de bancs en pierre avait été disposée le long d'une terrasse abritée. Il s'assit. Il fit signe à Sigurd de s'asseoir à côté de lui. Sigurd s'assit.

Ornir laissa le silence s'installer un long moment. Puis il dit, sans regarder Sigurd :

— La petite, elle a parlé à ta place hier. C'est bien. Maintenant tu vas me parler toi-même.

— Qu'est-ce que vous voulez savoir.

— Tout. Depuis le début. Pourquoi ils sont venus. Combien ils étaient. Ce que t'a fait ton vieux. Ce que t'as fait toi. Comment tu es parti. Tout.

Sigurd respira. Il regarda ses mains posées sur ses genoux.

Il raconta.

Il raconta Halvard et la crête au crépuscule, les trois choses qu'il ne comprenait pas. Il raconta la nuit blanche, les chiens à l'aube, la dizaine d'hommes en cape qui descendaient de la lisière. Il raconta le symbole — les trois triangles entrelacés, et l'homme à la cicatrice qui menait. Il raconta la fuite vers la combe, son retour parce que Runa avait été oubliée. Il raconta le sol qui tremblait sous les pieds de Halvard quand Halvard frappait — il dit je ne sais pas comment il faisait, je n'avais jamais vu ça de ma vie. Il raconta la lame dans le dos. Il raconta la mort.

Et puis il s'arrêta, parce que la suite était difficile.

Ornir attendit.

— Et après, dit Sigurd, il y a quelque chose qui s'est passé en moi.

— Quoi.

— Je ne sais pas. Je ne sais pas. Quelque chose. C'était là et c'est sorti. Il y a eu un éclair. Un seul. Il a pris l'œil de l'homme à la cicatrice et il lui a brûlé tout le côté du visage. Et puis je me suis effondré. Et puis Runa est venue à côté de moi. Et puis je ne sais pas combien de temps j'ai tenu. Et puis on est partis.

Ornir l'écouta sans bouger.

— Et depuis ?

— Depuis quoi.

— Depuis que t'es parti. Tu l'as refait combien de fois.

Sigurd hésita. Il ne s'attendait pas à la question.

— Aucune.

— Aucune.

— Je n'ai pas pu. J'ai essayé. Une fois la nuit dans la forêt, parce qu'on avait froid. J'ai essayé de faire une étincelle. Rien. J'ai essayé encore le lendemain. Rien. Je ne sais pas comment j'ai fait dans la cour. Je ne sais pas comment c'est sorti. Je ne sais pas où c'est parti depuis. Mon bras est chaud, c'est tout.

Il releva sa manche en parlant, sans demander la permission. Il montra l'intérieur de son avant-bras droit. Sur la peau, là où il n'y avait jamais rien eu, il y avait maintenant ce signe — un Z anguleux, gris argenté, qui mesurait à peu près la longueur d'un pouce. La peau tout autour était plus chaude que le reste du bras. Il le savait. Il n'avait jamais regardé longtemps.

Ornir fixa la marque. Il ne tendit pas la main. Il ne toucha pas. Il regarda longtemps.

— Tu sais ce que c'est, dit-il enfin.

— Non.

— Tu as une idée.

— Non.

Ornir hocha la tête une fois, lentement, comme s'il enregistrait quelque chose.

— Bon. Écoute-moi.

V.

— Ce que tu as sur le bras s'appelle une rune.

Ornir ne se retourna pas vers Sigurd pour parler. Il regardait la cour devant eux, vide à cette heure-là, les fenêtres encore noires dans le bâtiment d'en face.

— Tout le monde sur ce continent naît avec quelque chose dedans. Pas la même chose pour tout le monde. Quelque chose qui dort, qui peut s'éveiller un jour, qui peut ne jamais s'éveiller du tout. Il y a des gens qui meurent vieux sans l'avoir su, et c'est très bien comme ça. Quand ça s'éveille — quand ça s'éveille, ça vient toujours dans un moment fort. La peur, la rage, le deuil. Il y a une marque qui apparaît à l'intérieur du bras qui frappe. Pour un droitier, le bras droit. La marque dit ce qu'on porte. Ce que tu portes, c'est la foudre.

Il tourna enfin la tête vers Sigurd. Il avait l'air un peu plus las que la veille.

— Tu m'écoutes ?

— Oui.

— Bien. Tu n'auras pas à me le redemander parce que je ne le redirai pas. Il y a quatre éléments qu'on appelle classiques. Le feu. L'eau. La terre. Le vent. À peu près tout le monde porte un de ces quatre-là. Chaque grande nation est née autour d'un de ces éléments. Muspell, c'est le feu. Niflheim, l'eau. Jörd, la terre. Vindheim, le vent. Quand tu es né dans une de ces nations, tu portes presque toujours leur élément. Quand tu nais entre les nations, c'est plus compliqué.

Il marqua un temps.

— Et puis il y a les autres. Ceux qu'on appelle les rares. La foudre, c'est un rare. La glace en est un autre. Le métal, ce que ton ami Leiv portait à table hier — les bracelets qui dansaient, tu as vu — c'est un rare. Il y en a une poignée d'autres. Ils ne sont pas comme les classiques. Ils ne se transmettent pas pareil. Et surtout, ils ne tombent pas où on les attend. Un enfant peut naître à Muspell et porter la glace. Sa famille ne voudra plus le voir, ou alors le revendra, ou alors le fera disparaître, ou alors essayera de le cacher. C'est rarement la dernière option qui gagne.

Sigurd écoutait. Une question battait dans sa gorge sans qu'il l'autorise à sortir. Ornir continua :

— Ton vieux a su, le jour où c'est sorti, que ce qui était sorti était rare. Il ne te l'a pas dit avec ce mot-là, mais il te l'a dit autrement. Tu m'as dit qu'il t'avait fait promettre de cacher. C'est exactement ce qu'on dit quand on est de l'ancienne école et qu'on a peur. Il avait raison. Les gens viennent. Les hommes en cape qui sont venus chez toi venaient chercher quelque chose, je ne sais pas quoi, et c'est en fouillant qu'ils sont tombés sur toi par hasard. Une fois qu'ils ont vu ce que t'as fait sortir, c'est terminé. Ils chercheront. Pas toi spécifiquement. Toi. Le porteur de foudre du sud. Leur lieutenant a un visage de moins maintenant et il ne va pas l'oublier.

Il se passa une main sur la barbe.

— C'est ça que tu as à comprendre ce matin. Pas autre chose. Le reste, ça vient après.

Sigurd attendit qu'il ait fini. Puis il dit, parce qu'il fallait qu'il le dise même s'il savait que c'était de trop :

— Apprenez-moi.

Ornir tourna lentement la tête vers lui.

— Pardon.

— Apprenez-moi. À refaire ce que j'ai fait. À le contrôler. À ne pas être inutile la prochaine fois qu'ils viendront.

Ornir le regarda. Il ne sourit pas, il ne s'énerva pas, il fit simplement un mouvement de tête presque imperceptible — une chose entre le non et la fatigue.

— J'ai dit hier que je ne reprenais plus d'élèves. C'était hier. C'est encore aujourd'hui. Ça sera demain. Tu peux rester ici parce que la petite ne survivra pas dehors, et parce que tu dois rester avec elle. Mais tu n'es pas un élève. Tu es quelqu'un qui dort dans ma grange. Tu vas travailler. Tu ne toucheras à aucune arme. Tu ne pousseras rien hors de ton bras. Tu vivras tranquillement et tu attendras. Si un jour je décide qu'il faut autre chose, je te le dirai. Pas avant.

Il se leva.

— Le bois. Tu commences par le bois. Va voir Bragi à la forge, il te dira où.

Il s'éloigna. Il ne se retourna pas.

Sigurd resta sur le banc longtemps, son bras droit posé sur ses genoux, à écouter la cour qui commençait à s'éveiller. Il ne savait pas si ce qu'il venait de gagner était quelque chose ou rien.

VI.

Il commença le bois.

Il commença l'eau le lendemain, parce qu'il y avait deux puits à remplir aux cuisines et que personne d'autre ne semblait vouloir s'en charger ce matin-là. Il commença la cuisine la semaine suivante, parce qu'une des femmes — celle qui s'appelait Birgit, il avait fini par retenir — l'avait pris sans demander et l'avait mis à éplucher. Il commença les réparations parce qu'un volet de la grange s'était décroché pendant une nuit de vent.

Personne ne lui demandait son avis. Personne ne lui faisait de reproche. Personne ne lui parlait beaucoup. Il y avait Leiv qui passait dire bonjour deux ou trois fois par jour et qui s'asseyait sur la pierre du puits pendant que Sigurd remontait les seaux. Il y avait Birgit qui lui disait plus fin ou plus gros selon les légumes. Il y avait Bragi à la forge qui levait à peine la tête quand Sigurd lui apportait le bois et qui hochait le menton sans un mot.

Le reste l'ignorait.

Pas avec hostilité, au début. Avec indifférence. Les autres élèves — il en compta neuf, plus Leiv, plus Kára qu'il voyait s'entraîner seule chaque matin dans la cour, plus Vigdis qu'il croisait parfois dans les couloirs et qui ne le voyait pas — vivaient leur vie. Ils mangeaient à la longue table. Ils s'entraînaient. Ils riaient parfois entre eux. Ils ne lui adressaient pas la parole.

Au bout d'une semaine, ils commencèrent à passer à côté de lui sans s'écarter.

Au bout de deux semaines, l'un d'eux — un grand garçon costaud, peut-être seize ou dix-sept ans, qu'il avait entendu appeler Halfdan — passa juste assez près pour que son épaule cogne celle de Sigurd qui portait un seau d'eau. Le seau bascula. La moitié se renversa. Halfdan ne se retourna pas. Sigurd ramassa le seau et redescendit chercher de l'eau au puits.

Au bout de trois semaines, ils commencèrent à parler dans son dos. Pas pour lui dire quelque chose. Pour parler. Sigurd ne comprenait pas tout de ce qu'ils disaient — il y avait des mots techniques, des références à des gestes, des plaisanteries qui supposaient un savoir qu'il n'avait pas. Mais il comprenait assez. Le porteur de seau. Le valet d'Ornir. Le silencieux.

Ce n'était pas méchant. C'était simplement pratique. Il fallait bien l'appeler quelque chose.

Il ne disait rien. Il portait. Il rentrait. Il ressortait.

Le soir, dans la grange, Runa lui frottait les épaules de ses petites mains en lui racontant ce qu'elle avait appris dans la journée. Et il l'écoutait, et il fermait les yeux, et il dormait.

VII.

Runa, elle, fleurissait.

C'était le mot. Sigurd l'avait entendu quelque part, dans la bouche d'un voyageur peut-être, à propos de quelqu'un d'autre — cet enfant fleurit. Il n'avait pas compris le mot à l'époque. Il le comprit en trois semaines au Refuge.

Elle dormait dans la chambre des plus jeunes — il y en avait quatre en tout, deux garçons et deux filles, tous entre cinq et neuf ans, tous arrivés à des moments différents et pour des raisons différentes que personne ne demandait. Birgit s'occupait d'eux comme on s'occupe des chevreaux du printemps : sans complaisance, mais sans repos. Runa apprit en quelques jours à plier ses vêtements, à laver son écuelle, à chanter des chansons qu'elle ne connaissait pas. Elle apprit aussi à se battre — pas avec une arme, avec ses mains contre les autres enfants quand ils essayaient de lui prendre quelque chose — et elle gagna, parce qu'elle avait toujours gagné.

Et elle lisait.

Le vieux moine du Refuge — qui s'appelait Holm, et qui avait au moins soixante-dix ans, et qui marchait avec un bâton en s'inclinant un peu sur le côté droit — la repéra le quatrième jour. Sigurd, en passant dans la cour avec un panier de bûches, vit un instant la scène : Runa était assise sur le rebord d'une fontaine en pierre, un livre minuscule dans les mains — un de ces livres que Birgit avait pour les enfants — et elle lisait à voix basse pour elle-même, en suivant les lignes du doigt. Holm s'était arrêté à quelques pas et la regardait. Il n'osait pas l'interrompre. Quand elle leva la tête et qu'elle le vit, il dit simplement, très doucement :

— Tu lis bien, petite.

— Pas si bien.

— Mieux que beaucoup d'enfants de huit ans.

— Ma maman m'a appris.

— Ta maman a bien fait.

Il s'approcha encore d'un pas. Il regarda le livre.

— Tu sais ce que tu lis ?

— Une histoire de chèvres. Elles sont trois.

— Et celle qui ne se laisse pas manger ?

— C'est la troisième. La grosse.

— Tu trouves que c'est juste ?

Runa réfléchit.

— Non, dit-elle. La première elle est petite, c'est pas sa faute.

Holm rit doucement. Sigurd ne l'avait jamais entendu rire. C'était un rire qui avait l'air rouillé d'avoir peu servi.

— Tu as bien raison. Tu liras d'autres histoires alors. J'ai des livres. Si tu veux, tu peux venir les regarder.

— Vraiment ?

— Vraiment. Aux heures où Birgit te laisse libre. Je suis dans la pièce au bout du couloir. Tu n'as qu'à pousser la porte.

Il s'éloigna en s'inclinant un peu sur son bâton. Runa resta sur sa fontaine, son livre encore ouvert sur les genoux, à le regarder partir avec l'expression d'un enfant à qui on vient de donner quelque chose dont il ne savait pas qu'il pouvait avoir besoin.

Le soir, dans la grange, elle parla de Holm pendant une demi-heure. Sigurd écouta sans rien dire. Quand elle finit par s'endormir contre son épaule, il pensa que Halvard aurait été content de savoir qu'elle aurait bientôt des livres, et que c'était sans doute la première chose vraiment bonne qui leur arrivait depuis le village.

VIII.

Holm avait, dans une pièce du couloir nord, une bibliothèque. Sigurd n'y entra pas — il n'avait aucune raison d'y entrer et personne ne l'y avait invité — mais il en aperçut l'intérieur deux fois en passant, parce que la porte était entrouverte. Trois murs sur quatre couverts d'étagères. Les étagères pleines. Des livres reliés, des rouleaux dans des cylindres de cuir, des papiers qui dépassaient. Une fenêtre étroite au bout. Au milieu, une table avec une chaise, et sur la chaise, le plus souvent, Holm.

Et bientôt, en face de Holm, sur un tabouret qu'il avait dû lui sortir exprès, Runa.

Elle y allait tous les après-midi à partir de la deuxième semaine. Elle y restait deux ou trois heures. Elle revenait avec un mot nouveau dans la bouche chaque jour. Elle apprenait des choses qui ne servaient à rien — le nom de capitales que Sigurd n'avait jamais entendues, le nom d'animaux qui n'existaient peut-être plus, des chants en vieille langue dont Holm devait lui expliquer le sens phrase par phrase. Elle apprenait aussi des choses qui servaient — les chiffres au-delà de cent, l'écriture courante des marchands, la façon de lire une carte.

Holm n'enseignait pas seulement. Il écoutait. Il posait des questions à Runa. Il s'intéressait à elle comme il se serait intéressé à n'importe quel enfant qui aimait lire — avec la curiosité simple d'un vieil homme qui n'avait plus beaucoup de gens à qui parler.

Une fois, dans la deuxième semaine, Sigurd passa devant la porte au bon moment et entendit Holm dire :

— Et ça, petite, qu'est-ce que c'est ?

Pause.

— C'est mon collier, dit Runa.

— Tu l'as depuis longtemps.

— Toujours.

— Toujours toujours ?

— Maman disait que je l'avais en arrivant.

— En arrivant comment ? Qui te l'a donné ?

— Je sais pas.

— Tu l'enlèves quelquefois ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Maman disait pas.

— Tu l'as déjà essayé ?

Pause plus longue.

— Une fois. J'étais malade trois jours.

— Ah.

Pas une réaction inquiète. Juste un ah de quelqu'un qui prend note. Sigurd entendit le bruit d'une chaise qu'on déplaçait, comme si Holm s'était reculé. Puis Holm reprit sur un autre ton, plus léger, et demanda à Runa de lui lire le paragraphe suivant. Le paragraphe parlait d'une rivière qui changeait de cours à cause d'une avalanche.

Sigurd continua son chemin avec son seau.

Il pensa à la conversation deux ou trois fois ce jour-là, sans y prêter beaucoup d'attention. Le vieux moine avait posé des questions qu'on aurait pu poser à n'importe quel enfant qui portait un bijou bizarre. Runa n'avait pas su répondre. Il n'y avait rien là. Le moine était curieux, c'était tout. Il aimait les choses anciennes. Il aimait Runa. Il aimait poser des questions.

Sigurd vida son seau et alla en chercher un autre.

IX.

Au bout de deux semaines, Leiv emmena Sigurd voir s'entraîner les autres.

C'est-à-dire qu'il lui dit, un soir, tu viens voir avec moi demain matin avant de prendre l'eau ? — et que Sigurd répondit peut-être, ce qui voulait dire oui. Le lendemain à l'aube, Leiv le tira par la manche et l'emmena dans une cour intérieure à laquelle Sigurd n'avait jamais eu accès, et qu'il n'aurait pas dû avoir le droit de voir.

C'était une cour pavée, en demi-cercle, entourée de murs hauts. Au fond, des bancs de pierre. Sur les côtés, des supports en bois qui portaient des armes — une dizaine, peut-être plus, bien rangées. Au centre, des cibles de paille, des mannequins de bois, des cercles tracés sur le sol. C'était un endroit qui sentait la sueur séchée et le métal froid. Sigurd reconnut l'odeur. Il l'avait sentie chez Halvard une seule fois, quand il avait ouvert la grange pour la première fois.

Les autres étaient là. Sept ou huit, qui s'échauffaient. Kára à part, comme toujours, qui faisait tourner ses deux dagues longues l'une après l'autre dans ses mains avec une vitesse que Sigurd n'avait jamais vue. Halfdan et un autre garçon — Egil, peut-être — qui se faisaient face avec des bâtons. Une fille un peu plus jeune que Kára, dont Sigurd ne connaissait pas le nom, qui frappait dans une cible avec les paumes — et autour de ses paumes, l'air ondulait, comme si la chaleur d'une forge s'en échappait. Du feu. Pas un feu visible. Un feu dans la peau.

Sigurd s'arrêta à l'entrée. Leiv lui fit signe de se mettre dans un coin, contre le mur, et de ne pas faire de bruit.

Il regarda. Il n'avait jamais regardé personne se battre vraiment, parce que dans son village personne ne savait. Il avait cru que Halvard, quand il faisait trembler la terre, était une exception du monde — une vieille colère sortie d'un vieil homme. Il découvrait que ce n'était pas une exception. C'était une langue. Une langue que tous les autres parlaient déjà, et qu'il ne comprenait pas.

Il y avait Kára, dont les dagues coupaient l'air comme s'il y avait dans l'air des choses à couper que personne d'autre ne voyait. Il y avait Halfdan dont chaque coup faisait reculer son adversaire d'un demi-pas. Il y avait la fille qui faisait monter la chaleur autour de ses paumes, et qui frappait la cible non pour la défoncer mais pour la brûler, lentement, en lui laissant une marque ronde et noire.

Et il y avait, debout au milieu de tout ça, Ornir.

Ornir ne s'entraînait pas. Il regardait. Il faisait des pas lents au milieu de la cour, il s'arrêtait devant un élève, il disait deux mots, il repartait. Plus bas. Pieds. Plus bas, j'ai dit. Il ne montrait jamais. Il n'avait pas d'arme. Il avait juste des yeux qui allaient d'un élève à l'autre comme une faux.

Il croisa le regard de Sigurd.

Il ne dit rien. Il ne fit pas signe à Leiv de l'emmener. Il ne lui ordonna pas de partir. Il le regarda une fraction de seconde, puis il regarda ailleurs. Sigurd était autorisé à voir, c'était tout. Il n'était pas autorisé à participer.

Il resta une heure contre son mur. Quand l'entraînement se termina, il se glissa dehors avec Leiv sans qu'on le remarque.

Cette nuit-là, dans la grange, il ne s'endormit pas. Il regardait son brassard de tissu et il sentait, sous le tissu, la chaleur qui battait. Il pensa qu'il y avait là, à dix mètres de sa paillasse, des gens qui apprenaient ce que lui devait apprendre, et qu'on lui interdisait. Il pensa qu'il ne savait pas combien de temps il allait pouvoir le supporter.

Il pensa à Halvard. Tu fais comme si ça n'existait pas.

Il serra son poignet sous la couverture jusqu'à ce que la chaleur retombe. Il finit par dormir.

X.

Au bout d'un mois, Leiv lui parla, un soir, de ceux qui n'étaient plus là.

C'était dans la cuisine. Sigurd lavait des écuelles en bois dans une bassine, Leiv s'était assis sur la table à côté en mangeant une pomme volée. Il y avait dans la pièce, accroché au mur près de l'âtre, un porte-armes vide — un râtelier de bois fixé dans la pierre, à six emplacements. Quatre étaient pris. Deux ne l'étaient pas. Sigurd ne les avait jamais vraiment regardés avant.

Il les regarda ce soir-là parce que Leiv suivait son regard.

— Y avait six avant, dit Leiv en mâchant. Maintenant y en a quatre.

— Six quoi.

— Ben, six. Y en a deux qui sont partis.

— Deux quoi.

Leiv le regarda.

— Tu sais pas du tout comment ça marche ici, hein.

— Non.

Leiv soupira, du soupir d'un garçon de treize ans qui doit tout expliquer aux adultes. Il descendit de la table.

— Bon. Y a Ornir qui dirige. Y a Bragi qui forge. Y a Holm qui est là depuis toujours et qui parle aux livres. Y a Birgit et les autres femmes qui s'occupent. Y a nous, les élèves, on est huit ou neuf, pour l'instant, plus toi qui n'es pas un élève. Et puis y a les autres.

— Quels autres.

— Ceux qui sont partis. Leiv prit une bouchée. Mâcha. Y en a eu plusieurs avant nous. Plus vieux. Plus forts. Beaucoup plus forts. C'étaient pas des élèves comme nous. C'étaient... c'étaient pas pareil. Ornir les a formés depuis qu'ils étaient petits. Ils étaient ici depuis des années. Des fois depuis qu'ils avaient quatre ou cinq ans. Et puis à un moment ils sont partis. Chacun pour sa raison. C'est pour ça que les armes là sont pas remplacées. C'étaient les leurs. Ornir ne les a pas reprises. Il dit qu'on en aura jamais besoin.

Sigurd s'était arrêté de laver. Il regardait les quatre armes restantes. Une longue lance avec un fer feuilletée. Une hache sombre à deux taillants. Un arc plus grand que Sigurd. Une masse à pointes.

— Combien étaient-ils ?

Leiv haussa les épaules.

— Plus que ces deux-là, sûrement. Ornir ne dit jamais combien exactement. Y en a un... — il s'arrêta, mâcha, reprit — y en avait un que j'ai bien connu. Le grand. Il s'appelait pas le grand, il s'appelait autrement, mais on l'appelait comme ça parce que la dernière année avant qu'il parte il faisait deux têtes de plus que tout le monde. Il me soulevait par la nuque pour me reposer dans la cour quand je faisais la sieste où il fallait pas.

Il sourit en y pensant. Le sourire ne dura pas longtemps.

— Il est parti il y a deux ans. Il a dit qu'il avait des choses à régler. Personne sait quoi. Personne sait s'il est encore vivant.

Il regarda les armes un moment, puis ajouta, plus bas :

— Vigdis, tu sais, la grande froide, celle qui parle jamais — elle, elle est encore là. Mais elle, elle est de leur catégorie. C'est pas une de nous. C'est une de là-bas. Elle s'en va bientôt. Elle l'a dit à personne mais on le voit. Elle prépare ses affaires. Quand elle sera partie, y aura plus personne ici de cette catégorie-là. Y aura plus que nous.

— Qui est de cette catégorie alors.

— Les meilleurs. Les vraiment meilleurs. C'est pas pareil. Tu verras. Nous, on essaie. Eux, ils savaient.

Sigurd reprit sa bassine. Il finit ses écuelles.

Il pensa à Vigdis cette nuit-là. À la silhouette grise qu'il avait croisée dans les couloirs et qu'il avait à peine remarquée. Une catégorie au-dessus, donc. Il essaya de se rappeler comment elle marchait, comment elle se tenait. Il ne s'en souvenait pas vraiment. Il s'était dit qu'il la regarderait mieux la prochaine fois qu'il la croiserait.

Il s'endormit en pensant au porte-armes vide.

XI.

Cinq semaines après son arrivée, Halfdan le poussa pour de bon.

Ce n'était plus un coup d'épaule en passant. Ce fut au puits, en fin de matinée. Sigurd remontait deux seaux pleins. Halfdan était passé devant lui, pour faire boire un cheval à l'auge, et il avait laissé tomber sa louche par terre — exprès — juste sur le chemin de Sigurd. Sigurd l'avait contournée. Il n'avait rien dit. Il avait posé ses seaux, il était passé sur le côté, il avait rempli l'auge pour Halfdan parce que c'était plus simple et parce que c'était son travail à lui de remplir les choses dans cet endroit.

Halfdan le regarda faire. Il ne le remercia pas.

Quand Sigurd reprit ses seaux pour repartir, Halfdan dit, assez fort pour que les trois ou quatre personnes qui étaient dans la cour entendent :

— Eh, le valet.

Sigurd ne se retourna pas.

— Le valet d'Ornir. Eh.

Sigurd s'arrêta. Il ne se retourna toujours pas. Il sentit, sous son brassard, la chaleur monter d'un coup — pas une chaleur de colère, pas exactement, quelque chose de plus pur, de plus net. La rune Sowilō s'éveilla comme on lève la tête.

— Tu sais ce qu'on dit de toi, le valet ?

Il y eut un rire. Pas de Halfdan. D'un autre, derrière. Un autre élève, qu'il ne voyait pas.

— Y en a qui disent que c'est même pas toi qui l'a tué, ton vieux. Y en a qui disent que c'est lui qui l'a tué tout seul en se prenant les pieds dans une racine. Et que toi, t'es sorti des buissons après en pleurant.

Il y eut deux ou trois rires de plus.

Sigurd ferma les yeux.

Il sentit la chaleur monter à toute vitesse maintenant. Beaucoup plus vite que la première fois — le matin où Halvard était mort. La rune brûlait. Son bras commençait à trembler. Il pouvait faire ce que l'homme à la cicatrice avait reçu. Il pouvait. Il sentait  c'était, dans son corps. Il sentait comment. Il n'aurait qu'à se retourner, à lever la main, et Halfdan partirait à terre en se tenant le visage qui ne serait plus un visage.

Il pensa à Halvard. Tu l'étouffes. Tu fais comme si ça n'existait pas.

Il pensa à autre chose, surtout. Quelque chose de plus simple, de plus immédiat, de plus terrifiant. Il pensa à Runa.

Il pensa : si je le fais, on nous renvoie. Ce soir. Tous les deux.

Il pensa : elle vient juste de se faire un ami. Holm. Elle va dans sa bibliothèque tous les jours. Elle a des chansons à apprendre. Ses joues sont moins creuses qu'à l'arrivée. Si je le fais, c'est fini.

Il pensa : je n'ai aucune idée d'où on irait.

Il sentit sa main droite trembler contre l'anse du seau. Il serra. Le métal du seau lui fit mal. Il serra plus fort. La douleur monta — réelle, physique, qui venait du seau et pas de la rune — et c'était mieux comme ça. Ça lui donnait un autre endroit où mettre ce qu'il y avait à mettre quelque part.

Il rouvrit les yeux.

Il reprit sa marche. Lentement. Il ne se retourna pas. Il porta son seau jusqu'à la cuisine.

Quand il arriva, Birgit le regarda et lui demanda s'il allait bien. Il dit oui. Il vida les seaux dans la grande jarre. Ses mains tremblaient, alors il s'assit un moment sur le coffre près de la porte.

Il n'avait pas vu, en passant le seuil, qu'à la fenêtre du premier étage, une silhouette regardait la cour.

XII.

Le lendemain, à l'aube, Ornir vint le chercher dans la grange.

Sigurd dormait. Il fut réveillé par le même geste sec que la première fois — Ornir debout dans l'entrée, à contre-jour. Cette fois Sigurd se réveilla immédiatement. Runa, à côté, ne bougea pas. Sigurd se leva.

— Lève-toi. Habille-toi. Viens.

Il sortit dans la cour. Il faisait gris. L'air sentait la neige proche, même si elle ne tombait pas encore. Ornir l'attendait au milieu, debout, les mains croisées dans le dos.

Il jeta quelque chose à Sigurd quand celui-ci s'approcha. Sigurd l'attrapa au vol. C'était une épée d'entraînement en bois — lourde, mal équilibrée, le bois noirci par l'usure, le pommeau strié par les milliers de mains qui l'avaient saisie avant la sienne.

Sigurd la regarda. Il regarda Ornir.

Ornir ne sourit pas. Il ne fit aucun discours. Il pointa la cour intérieure, celle où les autres s'entraînaient — la cour pavée que Sigurd avait observée depuis son mur deux ou trois fois.

— Avec les autres, dit-il.

Sigurd le regarda longtemps. Il ne savait pas quoi dire. Merci lui paraissait stupide. Pourquoi maintenant aussi.

— Hier, dit Ornir sans qu'on lui demande, tu n'as pas frappé. Tu n'as pas levé la main. Tu n'as pas répondu. Quelqu'un m'a dit que tu serrais ton seau jusqu'à te faire saigner les doigts. C'est la bonne réponse. C'est celle que ton vieux t'avait apprise. La leçon était bonne. On va voir ce qu'on peut faire à partir de là.

Il pivota et commença à s'éloigner.

— Une dernière chose, dit-il sans se retourner. Tu n'es toujours pas un élève. Tu es quelqu'un qui s'entraîne. C'est pas pareil. Quand tu seras un élève, je te le dirai. Bouge.

Sigurd resta une seconde immobile, l'épée de bois pendant à sa main. Il sentit, sous le brassard, la rune qui battait — un battement ralenti, presque content, comme si elle aussi attendait depuis cinq semaines.

Il marcha vers la cour pavée. L'épée traînait un peu derrière lui dans la rosée.

Quand il franchit l'entrée, les autres tournèrent tous la tête en même temps. Halfdan le regarda. Kára, qui faisait tourner ses dagues, s'arrêta net. Leiv, depuis le banc où il s'échauffait, lui fit un sourire qu'il essaya très fort de cacher pour ne pas paraître content. Il rata.

Au fond, près du mur, une silhouette grise au col fermé le regardait aussi. Vigdis. Ses yeux pâles ne disaient rien, ne demandaient rien, ne jugeaient rien. Elle le regardait comme on regarde un nouveau cheval entrer dans une écurie. Elle évaluait.

Sigurd marcha jusqu'au centre de la cour. Il leva l'épée de bois — elle était trop lourde pour une seule main et il dut la prendre à deux. Il prit la garde qu'il avait vu Halfdan prendre la veille, ou ce qu'il pensait être la garde de Halfdan. Il se sentit ridicule.

Ornir entra à son tour, se posta devant lui. Il avait dans la main un autre bâton — pas une épée, juste un bâton de chêne lisse, plus court que celui de Sigurd.

— Pieds, dit Ornir.

Sigurd écarta les pieds.

— Plus.

Il les écarta plus.

— Trop. Reviens.

Il les rapprocha.

— Genoux.

Il plia les genoux.

— Trop. Tu n'es pas en train de faire caca.

Quelqu'un, derrière, étouffa un rire. Ornir continua sans réagir.

— Encore. Encore. Là. Reste comme ça. Ne bouge pas.

Sigurd resta. Ornir tourna autour de lui lentement, les mains croisées dans le dos.

— Tu vas tenir ça jusqu'à ce que je te dise d'arrêter. Tu ne bouges pas. Tu ne lèves pas l'épée. Tu ne parles pas. Tu respires. Si tes jambes lâchent, tu te relèves et tu recommences. Tu m'as compris ?

— Oui.

— Bien. Commence.

Il s'éloigna, alla voir Halfdan qui s'était remis en garde contre Egil — plus bas, je t'ai dit hier, plus bas — et n'adressa plus la parole à Sigurd ce matin-là.

Sigurd resta. Une heure. Une heure et demie. Ses cuisses commencèrent à brûler avant la première demi-heure. Ses bras avant la deuxième. La sueur lui coulait dans les yeux, sur la nuque, le long du dos. Il ne bougea pas. Il respira. Il regarda devant lui sans regarder personne. Il sentit, sous le brassard, la rune Sowilō qui battait au rythme de son cœur, lentement, et qui — pour la première fois depuis cinq semaines — n'essayait pas de sortir.

Quand Ornir lui dit enfin suffit pour aujourd'hui, Sigurd posa l'épée. Ses jambes vacillèrent. Il ne tomba pas. Il se redressa. Il vit que Leiv lui souriait toujours, sans plus se cacher cette fois.

Ornir passa à côté de lui sans s'arrêter. Il dit, sans le regarder, exactement comme Sigurd avait imaginé qu'il dirait :

— Demain. On recommence. Mieux.

Il sortit de la cour.

Sigurd resta debout un moment au milieu, l'épée de bois pendant à sa main, le souffle court, les jambes molles. La rune battait paisiblement sous le tissu. Au-dessus du Refuge, le ciel commençait à virer au gris plus pâle qui annonce la neige proche.

Il se dit qu'il allait tenir.

Il se dit que c'était la première chose qu'il se disait depuis Halvard, et que c'était déjà beaucoup.


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