Scènes de vie en Bordeciel

Chapitre 2 : Faillaise

1236 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 11/04/2026 10:54

Faillaise


Opher-Ra passa la porte de Faillaise avec une certaine satisfaction.

Le garde en faction avait tenté de lui imposer une “taxe d’entrée”, évoquant d’un ton hésitant une soi-disant réglementation récente dont il semblait découvrir lui-même les termes au fur et à mesure de son explication. L’argonien l’avait écouté avec attention, puis avait simplement relevé la voix d’un demi-ton, suffisamment pour suggérer qu’il connaissait d’autres formes de régulation, plus directes. Le garde avait aussitôt révisé sa position.

« Une confusion, avait-il précisé. Bienvenue à Faillaise. »

Opher-Ra avait incliné la tête et franchi la porte.

L’air de Faillaise était chargé d’une humidité stagnante. L’argonien ne l’avait pas remarqué immédiatement, mais sa respiration s’était faite plus calme. L’odeur du bois mouillé, des cordages et de l’eau stagnante n’avait sans doute rien d’agréable selon les standards nordiques, mais elle lui paraissait presque plaisante. La ville, pourtant, ne lui inspira aucune confiance.

Les ruelles étaient étroites, et les regards trop insistants pour être honnêtes. Il s’était certes habitué à être observé longuement depuis son arrivée dans la province – on ne rencontrait pas tous les jours un argonien en Bordeciel – mais ici, c’était différent : il avait croisé d’autres de ses congénères, et personne ici ne semblait y prêter une attention particulière. Lui, on le regardait comme un benêt à détrousser, comme si tout fonctionnait selon des règles implicites dont il ne possédait pas encore les clefs. Il avança prudemment, attentif aux mouvements autour de lui. On disait que la Guilde des Voleurs opérait dans ces lieux, et à en juger par l’atmosphère générale, l’information paraissait crédible. Il décida qu’il ne s’attarderait pas.

S’il se trouvait à Faillaise, c’était à cause d’un enfant : quelques jours plus tôt, à Vendeaume, il avait été abordé par un jeune garçon du nom d’Aventus Aretino. L’enfant vivait seul dans une maison abandonnée, et s’était montré particulièrement affirmatif quant aux circonstances de leur rencontre : selon lui, Opher-Ra n’était pas arrivé par hasard, mais en réponse à un rituel qu’il avait lui-même accompli. Un rituel destiné à invoquer un assassin.

L’argonien avait tenté d’expliquer qu’il n’appartenait à aucune confrérie et qu’il se trouvait là pour des raisons parfaitement ordinaires, mais l’enfant n’en avait pas démordu. Il avait alors exposé sa requête avec une clarté remarquable : il souhaitait la mort de la directrice de l’orphelinat de Faillaise.

Opher-Ra n’avait rien promis, mais il était néanmoins reparti avec une certaine perplexité, qui s’était progressivement muée en curiosité, puis en intérêt. Il avait donc fait le déplacement.

L’orphelinat Honorem se trouvait au détour d’une rue secondaire. Le bâtiment était modeste, en accord avec le reste de la ville. Opher-Ra en fit le tour, observa les abords, puis sauta silencieusement le mur d’enceinte pour atteindre la cour intérieure. De là, une fenêtre lui offrait une vue dégagée sur la pièce principale.

La scène qu’il observa confirma rapidement les propos de l’enfant : une vieille femme se tenait au centre de la pièce, sa voix portant sans difficulté.

« Alors, que dites-vous ? »

Les enfants, alignés face à elle, répétèrent d’un ton mécanique :

« Merci de votre gentillesse, Grelod. Nous vous aimons. »

Opher-Ra demeura immobile.

La répétition se poursuivit. La femme corrigeait, reprenait, exigeait davantage d’enthousiasme. À l’arrière, une jeune employée assistait à la scène d’un air triste, sans oser intervenir.

Les heures passèrent. Corvées, réprimandes, menaces : le fonctionnement de l’établissement se révéla rapidement. Opher-Ra n’était pas étranger à une certaine rudesse éducative ; les traditions de son peuple ne reposaient pas sur la douceur. Mais ici, il ne percevait aucune logique, aucune intention structurante. Les punitions semblaient distribuées avec une régularité arbitraire, comme si leur finalité se limitait à leur propre répétition.

La nuit tomba sans qu’il s’en aperçoive immédiatement.

Il recula légèrement, évaluant la situation. Il pouvait repartir. L’affaire ne le concernait pas. L’enfant avait évoqué une récompense, mais celle-ci n’avait jamais constitué un argument décisif.

Pourtant, il observa à nouveau la pièce, puis haussa les épaules. En Bordeciel, on rappelait fréquemment que la vie était courte. Cette observation lui paraissait, en l’occurrence, susceptible de s’appliquer très vite.

Il attendit que le silence s’installe complètement.

L’entrée de l’orphelinat ne présenta aucune difficulté. Le verrou céda sans résistance notable. À l’intérieur, tout était calme. Les enfants dormaient, regroupés dans la pièce principale. L’employée également. Opher-Ra se déplaça sans bruit jusqu’à la chambre de la directrice.

La vieille femme reposait sur son lit. Elle murmurait, sans doute en rêve. Opher-Ra observa un instant sa respiration, ajusta sa position, puis porta le coup avec précision.

La dague atteignit sa cible. La réaction, en revanche, fut inattendue : Grelod ouvrit les yeux et poussa un cri d’une intensité disproportionnée.

Opher-Ra se figea. Comment avait-il pu manquer son geste, lui, un professionnel – retiré, certes, mais quand même – ? Il se préparait à frapper à nouveau lorsque la femme s’effondra, définitivement immobile. Le coup avait finalement été juste. Le délai, simplement… inhabituel.

Des bruits de pas résonnèrent dans le couloir. Opher-Ra se dissimula dans l’armoire la plus proche au moment précis où la porte s’ouvrait.

Les enfants entrèrent.

Le silence dura une fraction de seconde. Puis tout bascula.

« Elle est morte ! »

« Aventus a réussi ! »

« Grelod est morte ! »

Le tumulte devint général. Les enfants couraient, riaient, se répondaient d’une pièce à l’autre. Aucun d’eux ne semblait inquiet. Aucun ne cherchait à fuir.

Dans l’armoire, Opher-Ra réfléchit brièvement. S’éclipser discrètement n’était plus envisageable.

Alors il décida de sortir au grand jour, avec panache.

Les enfants ne lui prêtèrent aucune attention particulière. Il traversa la pièce principale, s’inclina exagérément devant l’employée, figée dans une stupeur complète, puis quitta le bâtiment.

À l’extérieur, la rue était calme, malgré le bruit provenant de l’orphelinat, pourtant parfaitement audible. Opher-Ra adopta une démarche décontractée et se dirigea vers la porte de la ville. Le garde qu’il avait rencontré plus tôt observait vaguement en direction du bâtiment.

« Bonne nuit, citoyen. »

Opher-Ra répondit d’un signe de tête affable et poursuivit son chemin. Il franchit la porte sans être inquiété.

Derrière lui, deux gardes échangèrent quelques mots.

« Confrérie Noire ?

— Assurément.

— Grelod ?

— On dirait bien. »

Un court silence.

« On va fêter ça après le service ?

— Bien évidemment. »

Opher-Ra continua sa route sans se retourner.

Faillaise lui paraissait désormais légèrement plus compréhensible. Pas plus rassurante, mais plus cohérente.

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