Scènes de vie en Bordeciel

Chapitre 1 : Douce Brise

1101 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 07/04/2026 13:18

Chapitre 1 - Douce Brise


Lorsque le jarl Balgruuf déclara qu’Opher-Ra pouvait désormais acquérir une maison à Blancherive, l’argonien inclina la tête avec l’humilité qu’exigeait la situation, mais il demeura intérieurement perplexe. Il avait aidé à repousser quelques bandits, porté un message, et rapporté une tablette de pierre dont personne ne semblait certain de l’usage exact. Ces services lui paraissaient honorables, certes, mais insuffisants pour mériter une demeure au sein même des murs d’une cité nordique.

Il sortit de Fort-Dragon avec lenteur, traversa la cour balayée par le vent, puis descendit les escaliers vers la ville basse en méditant sur l’étrange générosité des humains. Peut-être, songea-t-il, les Nordiques distribuaient-ils des maisons comme les Argoniens distribuaient des bénédictions : librement, et sans trop s’attarder aux conséquences.

Lorsqu’il revint l’après-midi même, le chambellan, Proventus Avenicci, se montra ravi de le revoir.

« Ah, vous voilà. Le jarl m’a informé de sa décision. Si vous disposez des fonds nécessaires, Douce-Brise peut être vôtre immédiatement. ! »

Immédiatement. Le mot demeura suspendu quelques instants dans l’esprit d’Opher-Ra.

« Immédiatement ? répéta-t-il avec prudence.

— Bien entendu. »

Le chambellan avait déjà tiré un parchemin.

« Il s’agit d’une excellente propriété, reprit-il. Bien située. Solide. Respectable. »

Respectable, répéta intérieurement Opher-Ra. Le terme lui parut rassurant.

Il n’avait toutefois pas encore les fonds nécessaires. Il repartit donc.

Durant plusieurs jours, il parcourut la plaine entourant Blancherive. Il délogea des bandits d’une tour abandonnée, escorta une caravane jusqu’à la route de Faillaise, et accepta même de débarrasser un fermier d’un loup particulièrement opiniâtre. Lorsque enfin il estima sa bourse suffisamment lourde, il revint trouver Proventus.

La transaction fut rapide. Peut-être trop rapide pour une telle transaction : le parchemin faisant office de titre de propriété changea de mains, accompagné d’une clef. Proventus inclina la tête avec satisfaction.

« Félicitations. Vous êtes désormais propriétaire. »

Opher-Ra contempla la clé. Elle était petite. Il ne savait pas exactement à quoi devait ressembler la clé d’une maison humaine, mais il avait imaginé quelque chose de plus… conséquent.

Il descendit la rue principale avec un sentiment mêlé de fierté et de prudence. Les habitants le saluaient désormais avec une cordialité nouvelle. Un garde lui adressa même un signe de tête respectueux.

Douce-Brise se trouvait près de la grande porte, modeste mais bien placée. Opher-Ra s’arrêta et contempla la façade, finalement plus petite qu’il ne l’avait imaginée. Il resta un moment immobile, la clé entre ses doigts écailleux, puis ouvrit la porte.

L’intérieur était… simple. Une table. Deux chaises. Un lit étroit. Une armoire. Il referma la porte derrière lui et examina les lieux avec application. Le plafond était bas, mais solide. Les murs semblaient tenir correctement. L’ensemble présentait une certaine honnêteté matérielle qu’il appréciait.

Il posa sa bourse sur la table, qui grinça légèrement, et hocha la tête.

Oui. C’était une maison. Une petite maison, certes. Une maison légèrement vide, également, mais une maison.

Il ressortit peu après et retourna voir Proventus.

« La maison est belle, mais un peu dépouillée. Il me semble que certains aménagements seraient nécessaires.

— C’est exact, répondit le chambellan avec empressement. Mais j’ai justement des artisans compétents que je peux mander. »

Opher-Ra inclina la tête. Proventus ouvrit un autre registre.

« Ameublement de base ?

— Oui.

— Cuisine ?

— Oui.

— Salon ?

Opher-Ra hésita.

— Oui.

— Chambre supplémentaire ?

Il hésita davantage.

— Oui.

— C’est parfait. Je ferai livrer ça directement sur place. »

Proventus nota quelque chose, puis il referma le registre.

« Combien de temps cela prendra-t-il ?, s’enquit l’argonien.

— Oh, très peu ! »

Très peu, encore une fois. Cette expression commençait à l’inquiéter légèrement. Néanmoins, l remit la somme demandée, puis repartit chasser.

Opher-Ra passa le reste de la journée à chasser dans la plaine. Il en ressentait le besoin. Les vastes étendues autour de Blancherive lui rappelaient, confusément, les marais de son enfance. Non pas dans leur forme, mais dans leur silencieuse solitude ; dans cette façon qu’avait la nature de tolérer sa présence sans jamais l’accueillir vraiment.

Il abattit un cerf, puis un loup trop hardi. Des gestes simples, maîtrisés, qui ne demandaient ni réflexion ni interprétation. Le monde, ici, obéissait à des lois simples et claires. Il ne rentra qu’à la tombée de la nuit.

Lorsqu’il revint à Douce-Brise, il s’arrêta net sur le seuil, et recula. Il était pourtant absolument certain de ne pas s’être trompé de maison.

La façade était bien la même, la porte aussi.

Il entra à nouveau.

Une cheminée occupait désormais le mur principal. Une bibliothèque avait poussé près de la fenêtre. Des coffres solides s’alignaient contre la cloison. Une cuisine complète avait pris place dans un angle qui, le matin même, ne se remarquait pas encore en tant qu’espace identifiable.

Il fit quelques pas prudents, toucha la table, toucha la bibliothèque, ouvrit un coffre. Tout était réel.

Il resta immobile un long moment. Les artisans de Blancherive étaient manifestement d’une efficacité… remarquable.

Il ressortit. Un garde passait dans la rue.

« Belle maison, déclara l’homme d’un ton approbateur.

— Oui, répondit Opher-Ra après réflexion. Les artisans de votre ville travaillent avec une rapidité impressionnante. »

Le garde haussa les épaules.

« Ce sont de bons artisans. »

Puis il poursuivit son chemin.

Opher-Ra demeura encore quelques instants devant sa porte. Peut-être, songea-t-il, les humains n’accordaient-ils pas seulement des maisons avec générosité. Peut-être les construisaient-ils également avec une célérité inhabituelle.

Il rentra à nouveau. Le feu brûlait déjà dans la cheminée. Un feu qu’il ne se souvenait pourtant pas avoir allumé.

Il observa les flammes avec attention ; elles semblaient parfaitement normales. Il s’assit enfin sur la chaise la plus proche et contempla la pièce.

Oui. C’était une bonne maison. Rapide, certes. Étrange, peut-être.

Mais bonne.


Laisser un commentaire ?