Scènes de vie en Bordeciel
Adoption
Opher-Ra n’avait pas prévu de retourner à l’orphelinat Honorem, ni même à Faillaise. Pourtant ce jour là, il se dirigea vers les écuries à l’extérieur de Blancherive, à côté desquelles partaient les charriots à destination des principales villes de Bordeciel. Tout était parti d’un message qu’un courrier avait distribué à travers la ville.
Le document, bref, provenait de l’orphelinat Honorem. La nouvelle directrice, une certaine Constance Michelle, expliquait qu’en ces temps de guerre et de tourments, les orphelins de Bordeciel étaient particulièrement vulnérables : beaucoup, sans plus âme vers qui se tourner, se voyaient condamnés à une existence de labeur, de pauvreté et de misère. Ainsi, conjurait-elle quiconque disposant d’un toit sûr et des ressources nécessaires de considérer l’adoption.
Sur le seuil de Douce-Brise, l’argonien avait longuement réfléchi à sa situation. Un toit sûr et solide, il en avait désormais un au-dessus de sa tête. Quant aux ressources, le jarl lui-même ainsi que ses sujets le tenaient désormais en haute estime depuis qu’il avait contribué à occire le dragon qui avait eu l’audace de s’en prendre à la tour de guet ouest. Aussi ne rechignaient-ils jamais quérir son aide pour les tirer d’un mauvais pas — se débarrasser de quelque bandit ou bête féroce menaçant leurs biens, retrouver quelque objet volé, escorter quelque voyageur trop inquiet pour faire la route seul vers un village voisin. Tout travail honnête était honnêtement récompensé, si bien qu’Opher-Ra ne manquait de rien.
Faillaise l’accueillit avec la même ambiance humide et légèrement suspecte qu’à son souvenir. Rien n’y paraissait ouvertement hostile, mais rien non plus ne donnait l’impression d’être tout à fait honnête. Opher-Ra franchit la porte sans encombre — les gardes, cette fois, ne tentèrent même pas de lui demander une taxe — et se dirigea vers l’orphelinat Honorem d’un pas mesuré.
Le bâtiment n’avait pas changé. Peut-être paraissait-il même un peu plus calme. Il frappa à la porte, attendit un instant, puis entra.
La jeune femme qu'il avait aperçu lors de son dernier passage se trouvait dans la pièce principale, occupée à plier du linge avec une application presque excessive. Elle releva la tête à son entrée, afficha un sourire professionnel, puis s’approcha.
« Bienvenue à l’orphelinat Honorem. Puis-je vous aider ? »
Opher-Ra inclina légèrement la tête.
« Bonjour, je viens au sujet du message que vous avez fait diffuser. »
Le sourire de la jeune femme se fit plus chaleureux.
« Vous êtes venu pour adopter ? Voilà une excellente nouvelle. Nous avons grand besoin de personnes responsables en ces temps difficiles, dit-elle avec une franchise directe, presque soulagée.
— Oui, répondit Opher-Ra après un bref silence de confirmation. Il me semble disposer désormais des conditions nécessaires. »
La jeune femme hocha la tête avec satisfaction.
« C’est une excellente chose. Beaucoup d’enfants attendent encore une famille. Si vous avez quelques instants, je peux vous présenter ceux qui sont actuellement à l’orphelinat. »
Elle s’interrompit, l’observa un peu plus attentivement, puis ajouta avec une politesse appliquée :
« Oh, je suis Constance Michelle. Je dirige désormais cet établissement. »
Opher-Ra inclina la tête une seconde fois.
« Je m’appelle Opher-Ra. Nous nous sommes déjà rencontrés, me semble-t-il. »
Constance Michelle réfléchit brièvement.
« C’est possible. Je vois beaucoup de monde ces derniers temps. »
Elle prit un registre posé sur la table la plus proche et l’ouvrit devant elle.
« Alors, dites-moi. Que faites-vous dans la vie ? Dans quelle ville résidez-vous actuellement ? Où dormiront les enfants ?»
Constance Michelle attendit sa réponse avec la patience méthodique de quelqu’un habitué à remplir ce type de registre.
« Je réside actuellement à Blancherive, répondit Opher-Ra. Dans une maison située près de la porte principale. Elle se nomme Douce-Brise. »
Constance nota l’information avec application.
« Très bien. C’est une maison convenable. Les enfants y seront bien. »
Cette certitude immédiate surprit légèrement Opher-Ra. Il se demandait encore lui-même si les enfants s’y plairaient. Il n’était d’ailleurs pas encore certain de savoir comment on déterminait ce genre de chose.
« Et votre activité ? poursuivit-elle.
— Eh bien, je rends service aux habitants de la région lorsque la situation l’exige. »
Constance hocha la tête avec satisfaction, comme si cette réponse correspondait parfaitement à une catégorie déjà prévue par le registre.
« C’est très bien. Nous avons besoin d’adultes fiables. Venez, je vais vous présenter les enfants. »
Ils traversèrent la pièce principale. Plusieurs enfants s’y trouvaient, occupés à des activités calmes dont la nature exacte paraissait moins importante que leur existence même.
Constance les appela d’une voix claire.
« Les enfants. Nous avons une visite. »
Quatre d’entre eux s’approchèrent avec une discipline approximative mais sincère. Ils observèrent Opher-Ra avec un mélange d’intérêt et d’évaluation attentive. L’argonien soutint leurs regards avec sérieux. Il n’avait jamais procédé à une sélection d’enfants auparavant. Il n’était pas certain de la méthode appropriée.
Le premier à s’avancer était un garçon blond qui affichait un air sérieux. Il s’arrêta à une distance respectueuse et observa l’argonien avec une attention réfléchie.
« Je m’appelle François Beaufort », déclara-t-il d’un ton appliqué.
Opher-Ra lui sourit et inclina légèrement la tête.
« Enchanté. »
Un second garçon, plus petit, brun et constellé de taches de rousseur, s’approcha ensuite avec une énergie contenue mais visible.
« Moi, c’est Hroar ! »
Il observait Opher-Ra avec une franchise directe, presque confiante, comme si certaines conclusions avaient déjà été tirées.
Un troisième garçon, plus grand, aux cheveux noirs, resta légèrement en retrait.
« Samuel », dit-il simplement.
Enfin, une jeune fille aux cheveux châtains attachés en deux couettes fit un pas en avant avec une gravité attentive.
« Je m’appelle Runa. »
Opher-Ra les observa tour à tour avec application. Il avait affronté des bandits, des loups, un dragon même. Il constata qu’aucune de ces expériences ne lui fournissait d’indication utile quant à la manière d’évaluer quatre enfants alignés devant lui.
Il réfléchit quelques instants.
« Vous… vous avez un endroit où on peut dormir ? » demanda François avec prudence.
— Oui, répondit Opher-Ra. Une maison à Blancherive. »
Les quatre enfants échangèrent un regard bref.
« À Blancherive ? » répéta Hroar avec un intérêt manifeste.
« Oui. »
François hésita légèrement.
« Êtes-vous certain que cela ne vous dérangerait pas ? »
La formulation surprit Opher-Ra. Il considéra la question avec sérieux.
« Non, répondit-il après réflexion. Cela ne me dérangerait pas. »
Hroar acquiesça aussitôt, comme si cette réponse suffisait à établir une conclusion définitive.
Runa observa Opher-Ra quelques secondes supplémentaires, puis hocha la tête à son tour, avec la satisfaction mesurée de quelqu’un estimant qu’une décision raisonnable venait d’être prise. Samuel, quant à lui, demeura silencieux.
Opher-Ra sentit qu’un choix devait être formulé. Il observa à nouveau les enfants. Deux d’entre eux semblaient déjà considérer la situation comme résolue. Les deux autres attendaient simplement la suite logique des événements.
Il inclina légèrement la tête.
« François. Hroar. Vous voudriez venir vivre à Blancherive ? »
Les deux garçons échangèrent un regard immédiat.
« Vraiment ? » demanda Hroar.
« Oui. »
François inspira profondément.
« Je vais chercher mes affaires. On se retrouve là-bas. »
Hroar acquiesça avec la même évidence.
« Moi aussi. »
Opher-Ra leur adressa un signe de tête approbateur, sans percevoir immédiatement la portée exacte de cette déclaration.
« Très bien, dit Constance Michelle, toujours derrière son registre. Je vais consigner cela proprement. Les formalités sont simples. »
Opher-Ra tourna la tête vers l’endroit où François et Hroar venaient de disparaître. Il s’attendait à les voir revenir d’un instant à l’autre, peut-être munis d’un ballot, d’un objet fétiche, ou de quelque trésor enfantin dont la valeur n’apparaîtrait qu’à leurs yeux.
Constance écrivait déjà.
« François Beaufort, et Hroar, murmura-t-elle pour elle-même. Résidence à Blancherive. Douce-Brise. Situation stable. »
Elle releva les yeux.
« C’est une très bonne chose. Ils seront heureux d’avoir enfin un foyer. »
Opher-Ra inclina la tête, sans répondre immédiatement. Le terme de foyer lui parut soudain plus vaste et plus exigeant qu’une simple maison. Jusqu’alors, Douce-Brise lui avait semblé petite, mais suffisante. À présent, il tenta d’en revoir intérieurement chaque pièce. Les deux garçons s’entendraient-ils à dormir dans la même chambre ? Leur faudrait davantage de couvertures ?
Constance poussa le registre vers le bord de la table et souffla doucement sur l’encre.
« Voilà. Tout est en ordre. »
Opher-Ra jeta un nouveau regard vers le couloir.
« Ils mettent un certain temps à rassembler leurs affaires, observa-t-il. »
Constance parut surprise.
« Oh, ils se sont sans doute déjà mis en route ! »
— Mis en route ?
— Oui, répondit Constance d’un ton paisible. Ils se sont mis en route pour Blancherive. »
Opher-Ra demeura silencieux quelques secondes. Il considéra d’abord l’hypothèse d’une plaisanterie, mais rien dans l’expression de la directrice ne permit toutefois de l’étayer. Elle avait l’air d’énoncer un fait parfaitement banal.
« En route, répéta-t-il enfin. Pour Blancherive.
— Oui.
— Tout seuls ?
— Naturellement. »
Opher-Ra cligna lentement des yeux.
Faillaise se trouvait à une distance qu’il jugeait tout à fait excessive pour deux enfants. La route traversait des terrains peu sûrs. Il y circulait des brigands, des loups, parfois pire. Même les adultes préféraient voyager armés ou accompagnés. Il avait lui-même fait le trajet, et n’en avait jamais conclu qu’il convenait à de jeunes orphelins sans protection particulière.
« Mais… c’est très loin !
— Ils prendront un charriot, répondit Constance avec assurance.
— Mais ils n’ont pas d’argent pour payer le cocher !
— Oh, cela ne posera pas de problème.
— Mais qu’est-ce qu’ils vont faire tout seuls à Blancherive ? Ils ne savent pas précisément où se trouve ma maison !
— Les gardes sauront bien les renseigner.
— Les gardes vont les laisser entrer chez moi ?
— Bien évidemment. »
Constance accompagna cette dernière réponse d’un léger haussement d’épaules, comme si nul autre dénouement n’était concevable.
Opher-Ra la fixa un instant. Ce n’était pas qu’il mettait en doute la bonne volonté des gardes de Blancherive : certains lui avaient déjà témoigné une estime qui l’étonnait encore. Mais la perspective de remettre deux enfants à l’appréciation spontanée d’une chaîne informelle de cochers, de soldats et d’indications approximatives lui semblait relever d’une conception de la famille sensiblement plus audacieuse que celle qu’il avait envisagée.
« Je pensais, dit-il lentement, que nous ferions peut-être ce trajet ensemble.
— Ensemble ?
— Oui, comme une première route commune. »
Constance adoucit son expression.
« C’est une pensée très généreuse. Mais ne vous inquiétez pas. Les enfants sont débrouillards. »
Cette phrase ne produisit sur l’argonien aucun apaisement notable.
oOo
Opher-Ra quitta l’orphelinat Honorem avec une rapidité sensiblement supérieure à celle qu’il avait eu en arrivant. Il traversa Faillaise d’un pas tendu, franchit la porte, puis prit la route de Blancherive sans s’accorder le moindre détour. Il dépassa un chariot rempli de passagers et passa discrètement ces derniers en revue dans l’espoir d’y trouver les enfants, en vain. Plusieurs fois, il scruta les abords du chemin, pensant apercevoir deux petites silhouettes avançant vers le nord-ouest. Plusieurs fois, il ralentit à hauteur d’un croisement, d’un rocher, d’un bouquet d’arbres, persuadé qu’ils avaient pu s’y arrêter pour reprendre haleine, se tromper de direction ou entreprendre quelque échange absurde avec un voyageur de passage.
Il croisa deux chèvres, un marchand taciturne, un pèlerin qui lui demanda son chemin vers Fort-Ivar alors qu’il se trouvait manifestement sur la mauvaise route, et un loup mort dont il préféra ne pas chercher la cause. Mais il ne vit ni François, ni Hroar.
Le soleil déclinait lorsqu’il aperçut enfin les murailles de Blancherive. Il accéléra encore.
À l’approche des portes, un garde le salua d’un signe de tête respectueux.
« Beau temps pour rentrer, déclara le garde avec satisfaction.
— Avez-vous vu passer deux enfants ? demanda immédiatement Opher-Ra.
— Vos deux garçons ? Oui. Ils sont entrés en ville il y a un petit moment déjà. »
Opher-Ra demeura immobile une seconde.
« Ils sont entrés… seuls ?
— Bien sûr, répondit le garde, légèrement surpris par la question. Ils ont dit qu’ils habitaient chez vous.
— Chez moi.
— À Douce-Brise, oui », précisa le garde avec assurance.
Opher-Ra observa la porte de la ville derrière lui, puis la rue devant lui.
« Et… vous les avez donc laissés passer. »
Le garde hocha la tête.
« Naturellement. »
Opher-Ra hésita.
« Supposons, dit-il prudemment, qu’un enfant quelconque affirme habiter chez quelqu’un. Que se passerait-il ? »
Le garde le considéra quelques instants, visiblement perplexe.
« Pourquoi ferait-il cela ? »
Opher-Ra réfléchit.
« Je l’ignore. »
Le garde haussa les épaules.
« De toute façon, ils habitent bien chez vous. »
Cette réponse parut clore la question. Opher-Ra reprit sa marche en direction de Douce-Brise.
La lumière brûlait déjà derrière les volets. Il ouvrit la porte.
L’intérieur de Douce-Brise était chaud. Le feu avait été entretenu. Deux paires de bottes, nettement plus petites que les siennes, se trouvaient rangées près de l’entrée. La table portait des traces manifestes d’une activité récente : un quignon de pain entamé, une écuelle déplacée, un gobelet renversé puis redressé avec une application imparfaite. Quelque part à l’étage, ou du moins dans la partie supérieure de la maison que l’on consentait à appeler ainsi, un plancher craqua légèrement.
Puis deux voix retentirent presque aussitôt.
« Papa est rentré !
— Il est là ! »
Opher-Ra s’arrêta net sur le seuil.
François apparut le premier, suivi de Hroar à une vitesse sensiblement supérieure à ce qu’autorisait l’étroitesse de l’escalier. Les deux garçons avaient visiblement déjà pris possession des lieux avec l’assurance de personnes installées depuis plusieurs jours au moins.
« Tu es enfin là, déclara Hroar avec satisfaction.
— On a choisi nos lits, ajouta François sur un ton plus mesuré. J’ai pris celui de droite, Hroar a pris l’autre. »
Hroar acquiesça.
« Et on a aussi regardé le coffre. »
Opher-Ra referma lentement la porte derrière lui, et les observa avec attention. Ils étaient entiers. Ni blessés, ni effrayés, ni même particulièrement fatigués. Leurs vêtements étaient un peu froissés, leurs bottes légèrement poussiéreuses, mais leur état général ne trahissait rien d’une traversée hasardeuse à travers la moitié de la province.
« Vous êtes bien arrivés, dit-il enfin.
— Oui, répondit François.
— Avant toi, précisa Hroar avec une certaine fierté. »
Cette précision, formulée comme une réussite personnelle, produisit chez Opher-Ra un mélange complexe de soulagement, d’incompréhension et d’une forme diffuse d’indignation que rien ne permettait plus de justifier utilement.
« Comment êtes-vous entrés ? demanda-t-il.
— Par la porte, répondit Hroar.
— Le garde nous a laissé passer, ajouta François, comme s’il complétait une explication insuffisamment précise. Et puis un autre garde nous a indiqué la maison. »
Opher-Ra inclina très lentement la tête. Cette réponse correspondait exactement à ce qu’on lui avait annoncé. Cela ne la rendait pas moins déconcertante.
Hroar, qui avait visiblement estimé le rapport de voyage terminé, tira légèrement sur sa manche.
« Viens voir. On a rangé nos affaires. »
Le mot affaires désignait, dans le cas présent, un ensemble modeste composé de quelques vêtements, d’un objet de bois taillé dont Opher-Ra ne devina pas immédiatement l’usage, et d’une collection de petits riens auxquels les enfants paraissaient attacher une valeur particulière. Il les suivit.
La seconde chambre n’avait jamais été aussi habitée. Les deux lits y avaient acquis, en l’espace de quelques heures, cette qualité étrange par laquelle un couchage quelconque cesse d’être un meuble pour devenir ce refuge discret où quelqu’un trouve sa place. François avait plié ses effets avec un soin appliqué au pied du sien ; Hroar avait préféré les rassembler dans un ordre moins immédiatement intelligible, mais qui devait sans doute répondre à une logique personnelle.
« C’est très bien, dit Opher-Ra après examen.
— C’est mieux qu’à l’orphelinat, déclara Hroar.
— Beaucoup mieux, confirma François. »
Ils le regardaient tous deux avec cette attente tranquille qu’ont parfois les enfants lorsqu’ils considèrent qu’une chose essentielle vient d’être réglée et que l’adulte, désormais, doit simplement prendre acte de l’évidence.
Opher-Ra sentit alors quelque chose se détendre en lui. Il avait imaginé des fossés, des loups, des erreurs de route, des cochers distraits, des gardes inconséquents, des malentendus innombrables et des conséquences funestes. Or les deux garçons se tenaient à présent devant lui, déjà installés dans sa maison, déjà certains d’y avoir leur place.
Cette certitude lui parut à la fois excessive et profondément touchante.
« Vous avez mangé ? demanda-t-il.
— Oui, répondit François.
— Un peu, précisa Hroar. On t’a attendu pour le reste. »
Le tutoiement, d’abord passé inaperçu dans le mouvement des retrouvailles, atteignit Opher-Ra avec un léger retard. Il n’en montra rien. Quelque chose, cependant, en fut intérieurement remué avec plus de force qu’il ne l’aurait cru.
Ils dînèrent simplement. François parlait peu, mais observait tout avec l’attention prudente de quelqu’un qui mesure encore l’étendue de sa chance. Hroar posa plusieurs questions d’importance capitale sur Blancherive : les gardes, la chasse, les dragons, la solidité de la porte d’entrée, et la possibilité théorique de garder une épée sous un lit. Opher-Ra répondit à chacune avec le sérieux qu’elle méritait — ou qu’il jugeait préférable de lui accorder.
Quand enfin la nuit fut tout à fait tombée, il les conduisit se coucher.
« Dormez bien, dit-il.
— Bonne nuit, Papa », répondirent-ils aussitôt.
Opher-Ra demeura un instant immobile sur le seuil de la chambre.
Papa. Le mot ne correspondait à rien de ce qu’il avait prévu le matin même. Il n’en éprouva pas moins, à cet instant précis, un attendrissement si net qu’il dut refermer la porte avec plus de précaution encore que nécessaire.
Le silence s’installa peu à peu dans Douce-Brise. Le feu baissait doucement dans l’âtre. Opher-Ra était assis près de la table, occupé à considérer avec gravité les conséquences générales de la paternité, lorsqu’on frappa à la porte. Trois coups nets.
Il se leva aussitôt, avec cette vigilance immédiate qu’impose désormais la présence d’enfants endormis sous son toit. Lorsqu’il ouvrit, il découvrit le cocher de Faillaise, campé sur le seuil avec l’expression patiente d’un homme venu conclure une affaire parfaitement ordinaire.
« Bonsoir, dit l’homme. Je viens pour les quarante septims. »
Opher-Ra le regarda quelques secondes.
« Les quarante septims, répéta-t-il.
— Pour le trajet des deux enfants jusqu’à Blancherive. »
L’argonien resta silencieux un bref instant. Puis, contre toute attente, il ressentit un soulagement presque joyeux.
Quarante septims. Une somme précise. Un service identifiable. Une dette claire, née d’un transport réel effectué par un professionnel réel venu en réclamer le paiement à la bonne adresse. Depuis le début de cette journée, c’était sans doute la première chose qui lui paraissait entièrement sensée.
Il alla chercher sa bourse sans discuter, compta la somme avec soin et la remit au cocher.
« Merci, dit ce dernier en la pesant dans sa main. Bonne soirée. »
Opher-Ra inclina la tête, puis referma la porte.