Les enfants de Bordeciel
Chapitre 51 : Le Crédo de l'Assassin (partie I : Fraternité)
5327 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 18/06/2026 23:41
Chapitre 51 – Le Crédo de l’Assassin (Partie 1 : Fraternité)
Constance Michelle n’avait pratiquement pas dormi.
L’orphelinat sommeillait encore dans la pénombre grise de l’aube, mais elle savait déjà que personne n’y trouverait vraiment le repos ce matin-là. Pas avec l’état dans lequel Lydia avait ramené les enfants.
Hunfen dormait enfin, roulé dans des couvertures près du feu de la salle commune. Lucian s’était obstiné à rester éveillé une partie de la nuit avec un livre ouvert sur les genoux sans tourner une seule page, comme s’il espérait comprendre ce qui s’était passé simplement en refusant de détourner les yeux. Lydia, elle, avait passé des heures à faire les cent pas dans le couloir avant de s’immobiliser près d’une fenêtre, droite et silencieuse comme une sentinelle redoutant que la bataille ne fût terminée.
Quant à François et Hroar…
Constance serra un peu plus son châle autour de ses épaules.
Les deux garçons avaient l’air d’enfants revenus d’une guerre. François parlait trop vite pour cacher sa peur ; Hroar presque plus du tout. Ils avaient fini par s’endormir dans leurs lits respectifs, tout habillés, comme des petits qui craignent de fermer les yeux seuls.
Elle ignorait ce qui s’était réellement produit sous la ville. Lydia avait seulement parlé d’une “mauvaise rencontre”, d’un affrontement qu’ils avaient vu, dans lequel elle avait dû intervenir. Rien de plus.
Lucian, réveillé par le bruit, était apparu dans le couloir avec sa chemise mal boutonnée et son air d’homme qui essaie de comprendre trop vite un monde qui s’acharne à ne pas être raisonnable. Lydia lui avait demandé de l’eau chaude, des bandes propres et du silence. Cela avait suffi à Constance pour comprendre qu’il faudrait remettre les questions à plus tard.
Elle n’aimait pas cela, mais elle avait vécu suffisamment longtemps sous le joug de Grelod pour reconnaître une vérité que l’on ne peut pas dire sans empirer les choses. Alors elle avait simplement fait chauffer de l’eau, trouvé des linges, et regardé Lydia serrer les dents pendant qu’on nettoyait une brûlure sur son bras et une entaille près de ses côtes. Elle avait vu Hunfen tousser contre sa manche avec une grimace trop adulte pour son âge. Elle avait vu François tenter plusieurs fois une plaisanterie avant d’abandonner en milieu de phrase. Elle avait vu Hroar s’asseoir près de la porte du dortoir, comme s’il devait la garder contre un ennemi qui connaissait déjà le chemin.
Il fallait des baumes. De quoi soigner, sinon soulager Lydia, quelque chose de doux pour la gorge de Hunfen, et, si le vieil Elgrim en avait encore, une décoction pour aider les enfants à dormir sans les assommer. Constance n’aimait guère l’idée de verser le sommeil dans une cuillère, mais elle aimait encore moins voir des jeunes visages blanchis par la peur attendre la nuit suivante.
Elle sortit donc dès que la lumière pâle de l’aurore eut commencé à se glisser entre les toits.
Ce matin-là, Faillaise offrait cette ambiance particulière d’une ville qui a mal dormi et refuse de le reconnaître. Les planches des passerelles luisaient d’humidité. Une brume basse traînait encore au-dessus du canal, mêlée à l’odeur froide du lac et des foyers mal éteints. Devant certaines portes, des femmes secouaient des tapis avec plus de vigueur que nécessaire ; plus loin, deux gardes parlaient à voix basse en jetant de temps à autre un regard vers les accès de la Souricière.
Constance rabattit son châle sur ses épaules et passa sans ralentir.
À Faillaise, les rumeurs naissaient plus vite que les lapins. Elle en avait déjà entendu plusieurs avant d’atteindre le marché. Un mage fou avait brûlé un homme sous la ville. Non, c’était un règlement de comptes entre voleurs. Non, c’était un espion thalmor assassiné par des Sombrages. Non, personne n’avait rien vu, mais tout le monde connaissait quelqu’un qui savait.
Constance serra la mâchoire.
La boutique d’Elgrim n’était pas encore ouverte lorsque Constance atteignit le chemin qui descendait vers le canal. Une lumière tremblait pourtant derrière les vitres, et cela lui suffit : les alchimistes, comme les responsables d’orphelinat, avaient rarement le luxe de s’en tenir aux heures convenables.
Elle allait frapper lorsqu’une voix d’enfant, derrière elle, dit avec une gaieté légère :
« Tu vois ? Les gens honnêtes se lèvent tôt eux aussi. C’est très bon pour la santé ! »
Constance se retourna.
Deux enfants se tenaient à quelques pas, près du bord de la passerelle. Un garçon et une fille. La fille parlait encore avec un petit sourire fin, les mains jointes devant elle, l’air parfaitement innocent d’une enfant qui aurait trouvé une remarque amusante et attendait qu’on la trouvât amusante avec elle.
Constance ne la connaissait pas.
Le garçon, si.
Pendant un instant, elle ne dit rien.
Aventus Aretino se tenait là, devant elle, un peu plus haut qu’auparavant, ou peut-être allongé par cette minceur particulière des enfants qui grandissent. Mais il n’était pas affamé, cela, elle le voyait du premier coup d’œil. Ses joues n’étaient pas pleines, certes non ; son visage gardait une finesse nerveuse, et ses yeux semblaient avoir appris à veiller même en plein jour. Pourtant son manteau était bon, ses bottes tenaient, ses mains n’étaient plus celles d’un enfant abandonné à la poussière d’une maison morte. On l’avait nourri. On l’avait vêtu. Il avait grandi.
Une part d’elle-même, la plus simple, en fut soulagée. Une autre, plus méfiante, se demandait déjà à quel prix.
« Aventus », appela-t-elle enfin.
Le garçon eut un mouvement d’épaules presque imperceptible, comme si son nom l’avait touché avant qu’il n’eût choisi de répondre.
« Madame Michelle. »
Il avait dit cela poliment. Trop poliment peut-être. La voix était la même et ne l’était plus. Elle y retrouva l’enfant de Vendeaume, celui qu’elle avait connu à Honorem, avec ses grands yeux tristes et sa façon mutique d’essuyer les cris de Grélod. Mais quelque chose s’était durci autour de lui, une mince carapace faite de mots mesurés et de regards prudents.
Constance laissa son regard glisser vers la petite fille.
Elle était pâle. Pas du teint maladif des enfants qui toussent tout l’hiver dans des draps humides, ni de ceux si mal nourris qui n’en grandissent pas assez. Une pâleur plus étrange, presque nette, comme si le froid lui-même avait oublié de laisser de la couleur sur elle. Pourtant, rien dans sa manière de se tenir n’évoquait la faiblesse. Elle se mouvait avec une aisance tranquille, parfaitement stable sur les planches glissantes de la passerelle.
Constance observa encore la fillette une seconde avant de revenir vers Aventus.
« Et qui est ton amie ? »
La petite répondit avant lui, avec une vivacité presque joyeuse :
« Babette. Je suis sa sœur. Enfin… adoptive. Mais ça compte quand même, non ? »
Le sourire qui accompagna la phrase était charmant. Trop peut-être. Constance avait connu des enfants qui souriaient pour plaire, d’autres pour cacher leur peur, d’autres encore parce qu’ils espéraient qu’un adulte les choisirait plus volontiers ainsi. Celui de Babette ne ressemblait à rien de cela. Il semblait trop parfaitement maîtrisé pour son âge.
Aventus, lui, gardait les yeux sur elle avec une prudence étrange, comme s’il attendait une question qu’il redoutait déjà. Constance soupira doucement.
« Tu aurais pu donner des nouvelles. »
Le garçon baissa très légèrement le regard.
« Je vais bien. »
La réponse était sincère. C’était peut-être le plus déconcertant.
« Je vois ça, justement. »
Elle aurait voulu se réjouir sans arrière-pensée. Elle n’y arrivait pas tout à fait. Les enfants perdus qui réapparaissaient brusquement bien vêtus, bien nourris, avec des réponses trop courtes et des yeux trop vieux, cela existait rarement sans contrepartie. Elle reprit, plus doucement :
« Les autres seraient contents de te revoir. »
Aventus ne répondit pas immédiatement.
« Je ne veux pas déranger. »
Cette fois, le reproche lui échappa avant qu’elle décide vraiment de le formuler.
« Au moins pour que ceux qui tiennent à toi puissent voir que tu respires encore. »
Le garçon eut un très léger mouvement, presque imperceptible, mais qui suffit à lui confirmer qu’elle avait touché juste. Elle poursuivit, d’un ton plus doux :
« Hunfen est revenu depuis quelques jours. »
Aventus releva brusquement les yeux. Constance vit distinctement la surprise traverser son visage, puis un soulagement vif. Babette, elle, observait désormais Aventus avec une attention silencieuse.
« Hunfen ? demanda-t-il, il est ici ?
— Il dort encore, normalement. La nuit a été… agitée. »
Le garçon hésita, Babette pencha légèrement la tête vers lui.
« Oh, allez. Au moins un petit bonjour. Sinon Madame Michelle va penser qu’on t’a élevé chez les bandits ! »
Aventus lui lança un regard bref, difficile à interpréter. Constance eut malgré elle un souffle de rire fatigué. Elle observa encore une seconde les deux enfants. Ils étaient seuls, ou prétendaient l’être. Cette idée ne lui plaisait qu’à moitié.
« Ceux qui s’occupent de vous vous laissent vous promener seuls à cette heure-ci ? »
Cette fois, ce fut Aventus qui répondit :
« Ils travaillent tôt. On devait rejoindre quelqu’un au marché. »
La réponse semblait préparée, mais suffisamment plausible pour Faillaise. Constance comprit qu’elle n’obtiendrait rien de plus. Elle soutint son regard encore une seconde, puis frappa finalement à la porte d’Elgrim sans les quitter tout à fait des yeux.
« Attendez-moi ici. Je n’en ai pas pour longtemps.
— Bien sûr, Madame Michelle, répondit Babette avec un sérieux presque comique. Nous serons sages comme des images. »
Une bouffée d’air tiède, chargée d’odeurs d’herbes sèches et d’alcool médicinal, s’échappa de l’échoppe. Elgrim la salua d’un grognement fatigué avant de la laisser entrer. Lorsque la porte se referma derrière elle, Aventus demeura immobile quelques secondes, les yeux fixés sur les planches humides du quai.
« Tu peux encore partir… murmura Babette avec une légèreté trompeuse.
— Je sais. »
Mais il ne bougea pas.
oOo
La porte d’Honorem s’ouvrit avec un léger grincement, poussée par Constance, qui portait contre elle un paquet de linges propres et deux petites fioles enveloppées dans un chiffon.
« Entrez, mais sans bruit », murmura-t-elle par-dessus son épaule. « Tout le monde n’est pas encore réveillé. »
Aventus franchit le seuil derrière elle et s’immobilisa aussitôt.
L’odeur le frappa en premier. Le bois humide, la soupe trop claire, la cire des chandelles, les couvertures qui sèchent trop lentement près du feu. Rien n’avait changé. Ou plutôt si : les murs lui semblèrent plus petits qu’autrefois, le couloir moins immense, comme si l’endroit avait rétréci pendant son absence. Ou alors était-ce lui qui n’était plus le même.
Aventus sentit son ventre se serrer. Le silence d’Honorem n’était pas complet. Quelque part, un lit grinça. Plus loin, quelqu’un toussa dans son sommeil. Il connaissait chaque bruit de cette maison. Il avait longtemps cru qu’il y mourrait.
« Alors ? murmura Babette derrière lui. Tu comptes entrer avant ce soir ? »
Il lui lança un regard agacé sans répondre et finit par avancer.
Le parquet grinça sous ses bottes.
Chaque pas réveillait un souvenir précis. Là, François avait renversé un broc et reçu une gifle de Grélod. Là, Samuel s’était caché pendant une journée entière avec un livre volé. Là…
Dans la salle commune, Lydia était assise près de la table, pâle sous la lumière grise du matin, une main plaquée contre un bandage mal noué à son bras. Un homme se tenait auprès d’elle avec un air perplexe.
« Non, pas comme cela, dit Constance en posant sèchement son paquet. Vous allez lui couper la circulation ! »
L’homme rougit jusqu’aux oreilles et recula d’un demi-pas.
Lydia, elle, ne regardait déjà plus son bandage. Son regard s’était fixé sur Babette, qui lui adressa un sourire parfaitement sage.
« Bonjour, Madame Lydia. Vous avez meilleure mine que la dernière fois. Enfin… presque. »
La main valide de Lydia se crispa sur le bord de la table. Aventus sentit aussitôt Babette reprendre son air le plus innocent, comme si elle n’avait fait qu’une remarque aimable. Constance, trop occupée à défaire le bandage, ne parut pas relever autre chose qu’une impertinence d’enfant.
« Mademoiselle, évitez de faire parler mes blessés, voulez-vous ? », dit-elle.
« Bien sûr, Madame Michelle. »
Aventus garda les yeux baissés. Lydia ne disait rien. C’était presque pire.
Un froissement se fit entendre près de la cheminée. Aventus releva la tête.
Hunfen émergea d’une couverture, décoiffé par le sommeil. Pendant une seconde, il resta figé. Puis son visage s’éclaira.
« Aventus ? »
Le nom avait jailli avec une incrédulité joyeuse, rayonnante et contagieuse, qui arracha un sourire au brun.
Hunfen traversa la pièce sans réfléchir davantage.
« Tu es revenu ! »
Et avant qu’Aventus ne comprît ce qui arrivait, Hunfen l’avait attrapé. Deux bras autour de lui. Une chaleur immédiate qu’il avait presque oublié. Une proximité si simple, si naturelle, qu’elle lui coupa le souffle plus sûrement qu’un coup. Pendant une fraction de seconde pourtant, quelque chose d’autre passa. Une sensation étrange, douce et vertigineuse, qui lui descendit dans le ventre et sembla s’y embraser. Son cœur battit plus fort. La chaleur continua plus bas, diffuse d’abord, puis brusquement précise.
Et aussitôt, tout se déchira, dévoilant l’image d’une main large, rugueuse, qui cherchait sous ses vêtements. Une haleine trop proche. Le poids d’un corps qui le soulevait du sol. Le cuir sale, la sueur, la voix du bandit contre son oreille, une sensation qu’il ne voulait plus jamais connaître et qui pourtant revint entière, comme si elle avait attendu là, juste sous sa peau.
Aventus se raidit d’un seul coup.
Non.
Son cœur frappa si fort qu’il en eut mal. Les bras de Hunfen étaient toujours autour de lui, mais pendant une horrible seconde il ne sut plus où il était. Honorem disparut. Le feu disparut. Le bois humide, les couvertures, la voix joyeuse de son ami, tout recula derrière une ombre noire et glacée.
Non, non, non.
Ce n’était pas pareil. Hunfen ne faisait rien. Hunfen riait encore, chaud contre lui, vivant, innocent, Hunfen qui l’avait trouvé dans cette maison morte de Vendeaume, Hunfen qui lui avait parlé comme à un garçon que l’on pouvait sauver.
Alors pourquoi ?
Une bile honteuse lui monta à la gorge avec une violence si brutale qu’il crut qu’il allait vomir. C’était venu de lui. Pas du bandit. Pas de l’homme dans la ruelle de Vendeaume. De lui. De son propre ventre, de son propre corps, traître et obscur.
Il sentit ses mains se fermer dans le vide, incapables de rendre l’étreinte, incapables même de repousser Hunfen sans le blesser. Ses bras restèrent raides le long de ses flancs.
Peut-être que c’était ainsi que cela commençait. Peut-être que les monstres n’étaient pas nés monstres. Peut-être qu’un jour le mal s’était allumé en eux, une chose sale, rampant, et qu’ils avaient choisi de ne pas écraser.
Aventus, lui, devait l’écraser. Tout de suite. Avant que Hunfen le voie. Avant que Hunfen comprenne. Avant que cette lumière qu’il portait en lui n’y découvre la même chose qu’Aventus dans les yeux des hommes qu’il avait tués.
Hunfen desserra brusquement les bras.
L’air entra de nouveau dans la poitrine d’Aventus, trop froid, trop vite. Il faillit reculer d’un pas, mais s’obligea à rester immobile. Ses jambes tenaient. Ses mains aussi. Il n’avait pas crié. Il n’avait pas frappé. Personne n’avait rien vu.
Ou presque rien.
Hunfen baissa les yeux, puis les releva aussitôt avec un embarras visible. La joie n’avait pas quitté son visage, mais elle s’y était froissée, comme une cape trop vite rabattue. Ses oreilles rougirent.
« Désolé, marmonna-t-il. Je… enfin… »
Il toussota, jeta un regard très bref vers Babette, puis vers Aventus, comme si la présence d’une autre enfant rendait soudain son élan plus ridicule. Ensuite, d’un geste raide et appliqué, il tendit la main.
« Content de te revoir », ajouta-t-il avec une gravité forcée.
Aventus regarda cette main.
Elle n’était pas dangereuse. C’était seulement une main ouverte, tendue entre eux, un peu maladroite, encore chaude de l’étreinte qu’elle venait de lui donner. Un geste convenable. Un geste mesuré. Un geste qui avait des bords. Il pouvait faire cela.
« Moi aussi », dit-il.
Sa voix était sortie plus basse qu’il ne l’aurait voulu, mais elle ne tremblait pas. Pas beaucoup.
Hunfen serra sa main avec une vigueur un peu trop grande, comme s’il voulait compenser l’instant précédent par une salutation plus digne. Aventus s’y accrocha presque. Pas longtemps. Juste assez pour sentir la pierre chaude dans son ventre disparaître.
Babette, derrière lui, émit un petit soupir amusé.
« Les garçons nordiques ont des coutumes fascinantes. D’abord ils se jettent les uns sur les autres, ensuite ils font semblant d’avoir conclu un traité entre deux jarls. »
Le ton était léger. Trop léger pour signifier quoi que ce fût. Aventus la fixa une seconde de plus, cherchant dans son regard une pointe précise, une question, une certitude. Il n’y vit qu’un éclat moqueur et cette attention vive qu’elle portait à tout, aux visages comme aux portes, aux couteaux comme aux faiblesses. Peut-être n’avait-elle rien compris. Peut-être avait-elle seulement vu Hunfen rougir et choisi l’endroit où piquer.
Le silence qui suivit dura juste un peu trop longtemps.
Hunfen finit par lâcher la main d’Aventus avec un petit raclement de gorge embarrassé. Derrière eux, le feu craqua dans l’âtre, puis des pas précipités résonnèrent dans le couloir.
Samuel apparut derrière François, les cheveux en bataille, encore engourdi de sommeil. En voyant Aventus, il s’arrêta net, puis son visage se fendit d’un sourire incrédule.
« Tu es vivant.
Ce n’était pas une question. Aventus hocha seulement la tête.
Runa, qui venait de passer la porte à son tour, croisa les bras sur sa chemise de nuit.
— Tu aurais pu le dire avant. »
Samuel ouvrit la bouche comme s’il avait préparé toute une liste de reproches, puis renonça finalement à n’en garder qu’un soupir soulagé. Autour d’eux, la maison semblait se réveiller peu à peu ; des planches craquaient dans le couloir, des voix ensommeillées commençaient à monter du dortoir.
« J’avais raison ! lança François avant même d’apparaître complètement à son tour. Je savais bien que c’était lui ! »
Il déboula dans la salle commune avec l’énergie désordonnée d’un garçon qui avait oublié qu’il était censé parler moins fort. Une petite silhouette le suivait, ou plutôt restait à moitié cachée dans son dos, agrippée au tissu de sa tunique.
Il traversa la pièce à grands pas avant de ralentir brusquement, comme si quelque chose dans l’attitude du brun lui rappelait qu’on ne retrouvait pas quelqu’un après des semaines d’absence exactement comme on le faisait après une journée.
« Euh… salut », finit-il par dire avec moins d’assurance.
Aventus sentit malgré lui un sourire plus sincère lui revenir.
« Salut. »
François paraissait sur le point de parler beaucoup plus vite que sa bouche ne pouvait suivre, mais il se rappela soudain la présence de l’enfant derrière lui et tira doucement celui-ci vers l’avant.
« Oh, lui, c’est Elrik. »
Le petit garçon se crispa aussitôt. Il devait avoir six ou sept ans tout au plus, avec ce regard fixe des enfants qui écoutent davantage qu’ils ne parlent. Ses doigts restaient accrochés à la manche de François comme s’il craignait qu’on l’emporte s’il la lâchait.
« Il parle pas beaucoup », ajouta François plus bas, comme s’il présentait un animal blessé qu’il ne fallait pas effrayer. « Mais il est gentil. »
Elrik leva brièvement les yeux vers Aventus, puis vers Babette. Son regard s’arrêta une seconde de trop sur les yeux de la fillette avant qu’il ne se cache de nouveau contre François.
Babette lui adressa un sourire parfait, ce qui ne sembla pas le rassurer du tout.
« Elrik vient de Vendeaume, expliqua François à Aventus. Comme toi. »
Aventus tourna aussitôt la tête vers le petit.
« Vendeaume ? »
Elrik hocha très légèrement la tête sans quitter le plancher des yeux.
« Il est arrivé il n’y a pas longtemps, poursuivit François. Madame Constance l’a récupéré après que… enfin… »
Il s’interrompit maladroitement. Aventus comprit sans qu’on ait besoin de finir la phrase. À Honorem, les enfants arrivaient rarement parce que tout allait bien.
Le silence retomba quelques secondes. Puis Aventus demanda, plus doucement :
« Tu habitais vers où ? »
Elrik haussa une épaule sans répondre immédiatement. La question semblait trop grande pour lui. Finalement, il murmura :
« Là où y a les poissons. »
Le port, comprit Aventus aussitôt.
« Le marché aux poissons ? »
Cette fois, l’enfant releva un peu la tête. Sa méfiance sembla se fendiller très légèrement.
« Oui. »
Aventus acquiesça.
« Ça sent mauvais même quand il gèle ! »
François eut un petit rire. Et, contre toute attente, Elrik sourit. Pas vraiment un sourire entier. Plutôt un mouvement hésitant au coin de la bouche, comme s’il reconnaissait enfin quelqu’un qui connaissait réellement l’endroit dont il parlait.
« Et les mouettes crient tout le temps, même la nuit ! », ajouta Aventus.
Le petit garçon hocha la tête avec plus d’assurance, et demanda soudain :
« Tu retournes des fois là-bas ? »
La question prit Aventus de court.
« À Vendeaume ? »
Le petit acquiesça. Aventus hésita une seconde.
« Oui, parfois. »
Elrik baissa de nouveau les yeux. Ses doigts se refermèrent davantage sur la manche de François.
« Il faut pas aller au marché quand il fait noir », murmura-t-il.
François perdit aussitôt son sourire.
Hunfen fronça légèrement les sourcils.
« Pourquoi ? » demanda-t-il doucement.
Elrik resta silencieux assez longtemps pour qu’Aventus pense qu’il ne répondrait pas.
Puis l’enfant souffla :
« Parce qu’il y a le monstre. »
Le mot resta suspendu dans la salle commune, petit et terrible, comme si Elrik avait déposé une créature vivante au milieu d’eux.
Le monstre.
François baissa les yeux le premier. Hunfen, lui, regardait encore le petit garçon avec cette inquiétude ouverte qu’il ne savait jamais tout à fait cacher.
« Quel monstre ? »
Elrik rentra un peu plus la tête entre ses épaules. Ses doigts tirèrent sur la manche de François, mais ses yeux, eux, revenaient vers Aventus. Peut-être parce qu’il venait de Vendeaume. Peut-être parce qu’il avait parlé du marché aux poissons, des mouettes, de l’odeur du port. Peut-être parce qu’ il avait eu l’air de comprendre.
« Celui de là-bas », murmura Elrik en lâchant enfin la manche de François. Il fit deux pas incertains vers Aventus, puis s’arrêta, comme s’il attendait qu’on l’autorise à continuer d’exister dans cet espace entre eux.
« Il vient quand il fait noir, souffla-t-il. Il a pas de tête comme nous. C’est vide. Et y a du rouge dedans. »
Aventus sentit son souffle se raccourcir.
« Du rouge ? » demanda-t-il doucement.
Elrik hocha la tête sans le quitter des yeux.
« Il est très grand, et tout rouge… Partout. Sur ses mains. Sur ses bras. »
François déglutit.
« C’est ton cauchemar ça, Elrik. Tu sais bien que c’est pas… »
Le petit secoua la tête avec une obstination muette.
« Il était là, dit-il. Il attendait Papa. »
Aventus ne bougea pas immédiatement. Elrik baissa les yeux d’un air apeuré et déçu.
Alors, sans certitude, sans même décider de le faire, Aventus posa une main raide sur l’épaule du petit. Elrik se figea d’abord. Puis, brusquement, comme si cette permission lui avait été enfin donnée et qu’il n’avait attendu que cela, il se glissa contre lui.
Aventus reçut le poids léger de l’enfant contre son torse.
Il leva les bras trop tard, maladroitement, et les referma autour de lui avec une précaution presque douloureuse. Elrik avait les cheveux froids. Il sentait le sommeil et la laine rêche. Rien de dangereux. Rien qui exigeât une réponse. Seulement un petit garçon tendu de peur, cherchant un abri.
« Il a attrapé Papa », souffla Elrik contre lui.
Aventus ferma les yeux.
« Il l’a pris par là. »
Une petite main remonta, chercha à tâtons, puis se posa sur le front d’Aventus.
« Par la tête. Il a mis tout plein de sang. »
Le monde s’arrêta.
Aventus revit ses propres doigts rouges sur le visage mort de l’homme. La marque appuyée. Les Doigts de la Justice. Un nom qu’il avait trouvé beau, alors. Un nom juste. Un nom qui disait aux monstres qu’on les verrait, qu’on les punirait, qu’ils ne pourraient plus tendre leurs mains vers les enfants dans les rues sombres.
Il sentit Elrik respirer contre lui.
Papa.
Une colère outragée monta dans sa poitrine, si vite qu’il faillit en perdre l’équilibre.
Non. Ton père était…
Sa gorge se bloqua. La phrase avait voulu sortir. Pas seulement avec des mots, avec des dents. Avec toute la rage qu’il avait gardée pour les hommes comme celui-là. Il voulait arracher l’image du père dans la tête d’Elrik, la briser, lui hurler la vérité. Ce n’était pas un homme bon ! Il ne méritait pas qu’on le pleure ! Il était le véritable monstre avec ses bottes, son haleine sale, ses mains vicieuses, sa corruption dévoilée !
Mais sa langue s’était soudainement collée à son palais. Dans l’instant qui suivit, le monde se troubla, ralentit, comme une main froide posée sur une fièvre. Son souffle se coupa une seconde, et quelque chose glissa dans son esprit, subtil, presque invisible, mais impossible à manquer lorsqu’on connaissait la magie. Une pression douce derrière les yeux. Une lourdeur calme qui ralentissait ses pensées avant qu’elles ne puissent jaillir et franchir ses lèvres.
Un sort.
Ses yeux se relevèrent aussitôt.
Babette le regardait ; elle ne souriait plus.
Toute trace d’amusement avait disparu de son visage. Elle paraissait soudain plus âgée que la pièce entière, plus vieille que les murs humides d’Honorem, avec cette immobilité glacée qu’elle prenait parfois lorsqu’elle cessait de jouer à être une enfant. Ses yeux rouges restaient fixés sur lui avec une concentration nette, presque dure.
Aventus sentit la colère se débattre malgré tout, comme un animal pris dans des chaînes. Comment osait-elle ? Comment osait-elle entrer ainsi dans sa tête ?
Puis le calme gagna encore un peu de terrain. Pas assez pour effacer la rage : elle était toujours là, entière, ramassée derrière ses dents, tentant de se débattre, mais incapable de bouger. Babette l’avait clouée au fond de lui comme on cloue un insecte à un présentoir. Et derrière, derrière la certitude brûlante qui avait voulu jaillir de sa gorge, quelque chose d'autre revenait peu à peu. Quelque chose de plus froid, de plus lucide, de plus nuancé.
Il revit l'enfant. Pas le fils du monstre, pas le fils de l’homme qu’il avait jugé. Juste Elrik, petit, tremblant, perdu. Il avait eu peur, et Aventus avait failli lui arracher la seule chose qui lui restait encore. La honte lui traversa le ventre avec une violence presque physique. Ses bras se resserrèrent autour de l'enfant.
« Je sais », murmura-t-il d’une voix devenue rauque.
Elrik ne répondit pas. Il demeura simplement contre lui, immobile, comme si cela suffisait.
Une goutte chaude glissa sur la joue d'Aventus, puis une seconde larme. Il baissa la tête avant que quiconque puisse les voir, ou du moins l'espérait-il.
Il tourna légèrement la tête, juste assez pour frotter sa joue contre son épaule. Le tissu de son manteau absorba l’humidité. Une fois. Puis une autre. Il garda Elrik serré contre lui, le temps que son visage redevienne montrable sans susciter de questions.
Quand le petit se recula enfin, Aventus baissa aussitôt les yeux vers lui.
« Il ne viendra pas ici », dit-il.
Elrik le regarda avec cette confiance fragile qui donnait presque mal. Puis François posa doucement une main sur son épaule, et le petit revint vers lui sans protester.
Babette frappa soudain dans ses mains.
« Bon ! Nous allons être en retard. Et maman déteste quand nous sommes en retard ! »
Elle gonfla les joues, fronça le nez, et prit un air si sévère que François eut presque un rire avant de reporter son attention sur le petit.
Aventus se redressa. Le calme artificiel dans sa tête s’était déjà retiré, mais il en restait une trace froide, comme l’ombre d’un doigt posé entre ses yeux. Il évita de regarder Babette.
Hunfen, lui, la fixait, blème. Son regard passa vers Aventus, puis s’abaissa avec une prudence volontaire.
« Vous avez… du travail ? » demanda-t-il.
Babette lui offrit son sourire le plus innocent.
« Oui. Des courses très importantes. Des choses d’adultes… enfin, d’enfants responsables ! »
Aventus eut un bref sourire, sans joie. Hunfen le regardait toujours avec cette inquiétude ouverte qui donnait envie de détourner les yeux.
« Tu repasseras ? » demanda-t-il seulement.
Aventus hésita.
« Si je peux. »
Ce n’était pas une promesse. Hunfen parut le comprendre, car son visage se ferma un peu sans qu’il ne protestât. François, lui, serrait encore Elrik contre son flanc, à nouveau trop silencieux.
Babette avait déjà ouvert la porte. L’air froid entra dans la salle commune, chargé d’humidité et de matin gris. Aventus jeta un dernier regard à Elrik, puis à Hunfen.
« Faites attention », dit-il.
Puis il sortit avant que quelqu’un pût lui répondre.