Les enfants de Bordeciel
Chapitre 50 – Le Trente Soufflegivre
La porte de l’orphelinat s’ouvrit d’un souffle si discret que Hunfen comprit aussitôt que Hroar avait déjà manipulé cette serrure bien plus souvent qu’il ne l’avait laissé entendre.
Le garçon châtain maintenait le battant entrouvert d’une main, l’autre encore posée contre le bois, comme s’il écoutait la maison respirer derrière lui. Dans le couloir obscur, rien ne bougeait. Pas un pas, pas une ombre. Seulement le vieux craquement des poutres qui travaillaient dans le froid.
« Dépêche-toi », murmura François.
Hunfen passa le seuil à son tour, rabattant aussitôt sa cape sombre contre lui lorsque le vent venu du lac s’engouffra dans la rue. Derrière lui, Hroar referma lentement la porte jusqu’au dernier instant, retenant même le cliquetis de la serrure avec ses doigts avant de relâcher doucement le métal, sans aucun bruit.
François eut un sourire fier.
« Tu vois ? Je t’avais dit qu’il était très bon à ça.
— Moins fort ! », corrigea Hroar.
Hunfen sentit malgré lui un sourire lui revenir. La dernière fois qu’il avait quitté Honorem ainsi, tous trois avaient longé les canaux pour explorer la maison abandonnée. À l’époque, cela lui avait paru dangereux d’une manière presque agréable : la peur de se faire attraper, le froid de l’eau noire juste en contrebas, les chuchotements excités de François, et cette impression grisante d’appartenir à un secret plus grand que lui.
Aujourd’hui, la ville semblait différente, ou peut-être était-ce lui.
Les façades humides se serraient autour des rues comme des épaules voûtées. La brume montée du lac avalait les angles, épaississait les ombres, rendait chaque lanterne plus lointaine qu’elle ne l’était vraiment. Quelque part, une enseigne grinça. Plus loin, un chien aboya deux fois, puis se tut.
Lydia n’était déjà plus visible.
« On passe par où ? » souffla Hunfen.
François désigna l’escalier de bois qui descendait vers le canal.
« Par en bas. Comme avant.
— Pas trop vite, ajouta Hroar. Si elle regarde derrière elle, on se plaque contre le mur. Et si quelqu’un vient en face, on est juste des gamins idiots qui ont perdu leur chemin.
— À cette heure-ci ? demanda Hunfen.
— Justement. Les adultes pensent toujours que les gamins font n’importe quoi sans réfléchir. »
François parut trouver la remarque très profonde. Hunfen, lui, n’en fut pas tout à fait rassuré.
Ils descendirent entre deux maisons, par un escalier de pierre étroit dont les marches luisaient d’humidité. Hroar passait le premier. Il ne marchait pas vite, mais chaque pas semblait décidé avant d’être posé. François suivait avec plus d’impatience, se retournant toutes les trois secondes pour vérifier que Hunfen tenait le rythme.
En bas, le canal stagnait, noir et menaçant. L’eau sentait la vase, le poisson mort et le bois pourri. Hunfen reconnut le passage. Cela lui donna un pincement étrange, comme si son ancien souvenir l’attendait là, intact, mais qu’il n’avait plus la taille pour y entrer.
« Tu te rappelles ? » murmura François.
Hunfen hocha la tête.
« La maison abandonnée.
— Elle est toujours là. On aurait pu y retourner. Mais ce soir, on a mieux.
— On suit Lydia, rappela Hroar.
— Oui, justement. C’est mieux ! »
Hroar lui lança un regard qui disait clairement que non, ce n’était pas mieux, mais il ne fit pas demi-tour.
Ils longèrent le canal en silence. Au-dessus d’eux, des pas résonnaient parfois sur les planches des passerelles. Une voix ivre monta d’une rue voisine, aussitôt étouffée par une porte qui se refermait. Faillaise ne dormait jamais tout à fait. Elle se contentait de baisser la voix.
Hunfen gardait les yeux fixés devant lui, cherchant la silhouette de Lydia dans chaque pli de brume. Il la revit enfin près d’un angle de mur, un peu plus haut, à l’endroit où la rue descendait vers les vieux souterrains. Même sans armure, il aurait reconnu sa manière de s’arrêter : droite, attentive, comme si tout son corps écoutait à sa place.
Elle resta immobile quelques secondes, puis disparut sous une arche basse.
Hroar s’arrêta net.
« Oh.
— Quoi ? » demanda Hunfen.
François avait blêmi dans l’ombre.
« Elle va dans la Souricière !
— C’est quoi ? »
François s’était figé, bouche ouverte. Il commença à balbutier quelque chose, mais Hroar répondit avant lui.
« Un endroit où il ne faut pas suivre Lydia !
— Si, contredit François, sa langue retrouvée. Justement, il faut absolument savoir pourquoi elle y va !
— François…
— Si elle va vers la Guilde, elle va se faire remarquer. Et si elle se fait remarquer, elle va poser des questions aux mauvaises personnes.
— François ! »
Hroar avait chuchoté, mais avec une colère alarmée qui fit tourner Hunfen vers lui.
« La Guilde ? »
François s’était à nouveau figé une demi-seconde. Hroar ferma les yeux et soupira. Hunfen les regarda tour à tour.
« Quelle Guilde ?
— Pas maintenant », souffla le plus jeune.
Ils s’engagèrent sous l’arche. Hunfen s’attendait à déboucher dans une cave ou dans quelque entrepôt abandonné, mais l’endroit ne ressemblait à rien de ce qu’il connaissait. L’air sentait l’humidité, la fumée froide, la bière renversée, et d’autres choses plus âcres qu’il n’identifiait pas. Des lanternes accrochées çà et là diffusaient une lumière jaunâtre qui n’éclairait jamais très loin. Les galeries semblaient s’entrecroiser dans tous les sens ; des portes apparaissaient dans des murs qui paraissaient pourtant ne mener nulle part.
Hunfen ralentit malgré lui.
« C’est quoi, cet endroit ? »
François et Hroar échangeaient un regard qui ressemblait beaucoup à celui de deux enfants surpris en train de cacher quelque chose.
« Une partie de Faillaise, finit par dire Hroar.
— Merci, ça j’avais deviné !
— Disons que… c’est compliqué. », grimaça François.
Cette réponse ne lui apprit absolument rien. Au loin, une voix éclata de rire. Plus loin encore, quelqu’un jurait. Une porte claqua. Puis le silence revint presque aussitôt.
Hunfen frissonna. Tout ici paraissait vivant, habité, mais pas comme une maison. Plutôt comme un terrier, un immense terrier creusé sous la ville.
Ils avancèrent encore de quelques dizaines de pas. Devant eux, la silhouette de Lydia réapparut, avec une attitude qu’il ne lui connaissait pas : elle semblait davantage à la recherche de quelque chose qu’occupée à surveiller tout ce qui l’entourait. Elle parlait à un homme adossé contre un pilier. Hunfen ne distinguait pas les mots, mais le ton suffisait : sa protectrice posait des questions, et pas de manière plaisante. L’homme ricana et répondit quelque chose qui ne semblait aucunement satisfaisant. Lydia insista, mais l’homme regarda autour de lui et s’éloigna sans demander son reste.
François poussa un petit gémissement étouffé.
« Oh non. Il ne faut pas qu’elle fasse ça ! »
Hunfen observa de nouveau la guerrière, qui venait déjà d’aborder une autre personne.
Puis une troisième.
Puis une quatrième.
Chaque conversation paraissait plus courte que la précédente, et les regards qu’on lui lançait devenaient de moins en moins amicaux.
« C’est si grave que ça ?
— Oui, répondit aussitôt Hroar.
— Très ! » renchérit François.
Ils se tassèrent davantage dans l’ombre lorsqu’un groupe de trois hommes passa dans la galerie voisine. Aucun ne leur accorda la moindre attention.
François continuait d’observer avec une inquiétude croissante Lydia, qui était restée immobile quelques secondes. Hunfen connaissait cette posture : c’était celle qu’elle prenait lorsqu’elle commençait à perdre patience.
« Elle va finir par se mettre tout le monde à dos ! murmura François.
— C’est déjà le cas, marmonna Hroar.
— Je vais lui parler ! »
Hroar se retourna si vite qu’il faillit lui donner un coup de coude.
« Non ! François…
— Elle va se faire remarquer, et si elle se fait remarquer, ça va devenir un gros problème !
— François !
— Je reviens. »
Avant que l’un ou l’autre ne puisse le retenir, il quitta l’ombre du pilier. Hunfen le regarda traverser la galerie, sa silhouette petite et maigre se détachant presque incongrûment dans la pénombre de l’endroit. Et pourtant, il avançait comme quelqu’un qui savait où il mettait les pieds ; plusieurs regards se tournèrent vers lui, sans qu’aucun ne parut surpris de le voir là.
François arriva finalement à hauteur de Lydia. Hroar poussa un profond soupir.
« Il va se faire tuer un jour. »
Hunfen continua d’observer les deux silhouettes, puis son regard revint sur Hroar qui, à voir son expression, ne plaisantait absolument pas.
oOo
Lydia avait déjà compris qu’elle n’était pas dans son élément. Ce n’était pas une révélation agréable, mais elle avait au moins le mérite d’être nette. Dans une rue, une caserne ou une auberge, elle savait faire parler les gens. Elle savait où poser les yeux, quand hausser la voix, quand laisser sa main reposer près du pommeau d’une arme pour que le silence d’en face changeât de nature. Mais la Souricière n’obéissait pas à ces règles-là.
Ici, les regards glissaient au lieu de se baisser. Les sourires ne promettaient rien. Les hommes les plus ivres paraissaient soudain moins ivres dès qu’elle approchait d’eux, et ceux qui répondaient le faisaient avec assez de mots pour ne rien dire.
Elle avait d’abord demandé après un vieil homme, cela n’avait rien donné.
Elle avait ensuite précisé qu’il vivait peut-être seul, caché, qu’il ne sortait presque jamais, et qu’il pouvait avoir l’air un peu dérangé. Cette description avait provoqué quelques rires, puis des gestes vagues vers trois galeries différentes. Dans un endroit pareil, la moitié des vieillards vivants passaient pour des fous, et l’autre moitié pour des morts qui avaient oublié de tomber.
Lydia ravala son impatience. Delphine lui avait donné trop peu d’indications. Un nom, Esbern. Une certitude : il était à Faillaise. Une supposition : s’il vivait encore, il s’était enterré dans la Souricière, là où les rats, les voleurs, les mendiants et les oubliés de la ville se disputaient des trous dans la pierre. Elle lui avait aussi donné une phrase. Une date. Une clé faite de mots, à n’utiliser qu’une fois devant la bonne porte.
Encore fallait-il trouver ladite porte.
Elle s’approcha d’un homme maigre, assis sur une caisse, qui grattait avec un couteau le dessous noirci de ses ongles. Il leva vers elle des yeux jaunes de fatigue.
« Je cherche quelqu’un.
— Tout le monde cherche quelqu’un, ici. Et des fois, ceux qui trouvent regrettent. »
Lydia planta sur lui un regard froid.
« Un vieux. Barbe grise, peut-être. Très secret. Il se cache. Il a sans doute verrouillé son trou mieux que les autres.
— Un vieux qui se cache, dans la Souricière… Vous voulez que je vous compte les borgnes aussi, tant qu’on y est ? »
Elle fit un pas vers lui.
L’homme cessa de sourire, mais ne recula pas. Pas assez. D’autres visages s’étaient tournés vers eux ; Lydia les sentit plus qu’elle ne les vit. Cela aussi était une erreur. Elle attirait l’attention, et chaque question posée à voix haute donnait à la Souricière le temps de se refermer sur elle.
« Il s’appelle Esbern », dit-elle plus bas.
Le nom ne produisit aucun mouvement visible. Aucun regard de trop. Rien qu’un silence un peu plus dur.
« Jamais entendu.
— Tu mens mal.
— J’ai dit que je ne connaissais pas votre vieux. Et si j’étais vous, je poserais moins de questions avant que quelqu’un de plus susceptible que moi décide de vous répondre. »
Elle aurait pu le frapper. Elle aurait probablement obtenu quelque chose : un cri, une dent brisée, peut-être une indication jetée par peur ou par vengeance. Elle savait aussi que, dans la galerie suivante, trois hommes avaient cessé de jouer aux dés. Plus loin, une femme appuyée contre un pilier regardait ses bottes avec une attention trop tranquille. Dans la Souricière, la violence ne mettait pas fin aux problèmes. Elle les appelait.
Alors qu’elle pesait encore ce que coûterait une rixe dans un endroit pareil, une voix basse, presque sifflée, s’éleva derrière elle :
« Psst ! Il faut pas faire comme ça ! »
Lydia pivota d’un bloc, la main déjà sur la poignée de son épée.
François se tenait à quelques pas d’elle, trop petit, trop maigre, trop pâle sous la lumière sale des lanternes, avec cette bravoure insupportable des gamins qui ont déjà fait une sottise et s’apprêtent à en démontrer la nécessité.
Pendant une seconde, Lydia oublia Esbern, ne voyant plus que l’enfant, dans la Souricière, seul, à portée de tous les couteaux de Faillaise.
« Toi ! Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Je… »
Elle l’attrapa par le bras avant qu’il n’eût le temps de construire un mensonge. Il était plus léger qu’elle ne s’y attendait. Cette pensée, absurde et furieuse, lui donna envie de serrer davantage, puis de le lâcher, puis de l’envelopper dans sa cape et de le traîner en sécurité hors de ce trou sans lui demander son avis.
« Tu retournes à Honorem. Maintenant !
— Lydia…
— Maintenant, François ! Tu n’as rien à faire ici, encore moins la nuit. »
Il ouvrit la bouche, la referma, puis, au lieu de baisser les yeux comme l’aurait fait un enfant raisonnable — mais les enfants raisonnables, Lydia commençait à le croire, n’existaient que dans les chansons — il regarda très vite autour d’eux.
« Pas si fort ! »
Elle resta un instant immobile.
« Pardon ?
— Pas si fort, répéta-t-il, plus bas encore. S’il vous plaît. Vous êtes déjà… enfin… tout le monde vous regarde ! »
Lydia sentit sa colère changer de forme, sans pour autant diminuer.
« C’est toi qui viens de t’approcher de moi au milieu de la Souricière, et tu me demandes d’être discrète ? »
Elle entendit, derrière lui, un petit rire vite étouffé. L’homme à la caisse avait disparu. La femme contre le pilier ne regardait plus ses bottes. Lydia avait l’impression désagréable que la galerie entière respirait par intervalles, en attendant qu’elle fît le geste qui déciderait de la suite.
Elle relâcha le bras de François, sans toutefois s’écarter.
« Où est Hroar ? »
François cligna des yeux.
« Quoi ?
— Ne me prends pas pour une idiote. Quand l’un de vous fait une folie, l’autre est rarement loin. »
Il eut une hésitation trop brève pour être honnête.
« À l’orphelinat… »
Lydia le fixa. François soutint son regard trois secondes, puis céda d’un demi-pouce.
« … peut-être ? »
Elle inspira lentement. Elle avait soulevé des hommes en armure, affronté des draugr, des trolls, des dragons, et pourtant ce petit visage nerveux, blême et déterminé parvenait à lui donner l’impression d’un désastre plus imminent que deux armées chargeant sur un champ de bataille.
« Je vais vous ramener tous les deux à Honorem. Et ensuite…
— Non. Écoutez-moi d’abord.
— Il n’y a rien à écouter.
— Si ! Parce que vous cherchez un vieux qui vit caché. Et si vous continuez à demander à voix haute à tout le monde où il est, quelqu’un va finir par se demander pourquoi une guerrière qui n’est pas d’ici cherche un vieux. Et ils sauront le trouver avant vous. »
Cette fois, Lydia ne répondit pas.
François avait parlé vite, presque sans reprendre souffle, mais pas comme un enfant qui inventait. Il avait peur. Pas seulement d’elle. Pas seulement d’être puni. Il avait peur de ce qu’elle faisait.
« Tu sais où il est ? »
Il serra les lèvres.
« Peut-être. Il y en a un qui vit derrière une porte que personne n’arrive à ouvrir. Et avec des pièges devant !
— Depuis quand ?
— Je sais pas ! Il a toujours été là ! On ne va pas là-bas… Enfin, presque pas. Tout le monde sait qu’il faut pas l’embêter. Il a une porte impossible, avec des serrures bizarres. Des fils. Des plaques. Hroar dit qu’il a dû faire ça lui-même ou avec quelqu’un qui s’y connaissait vraiment. Même les gens de la Guilde l’évitent. »
Lydia aurait voulu le secouer. La Guilde. Voilà donc le genre de fréquentations que Constance ignorait sans doute encore. Elle aurait voulu lui demander depuis combien de temps il descendait dans la Souricière, qui l’y avait amené, ce que Constance savait, ce que Hroar savait. Mais la question la plus importante, la seule qui ne pouvait attendre, se tenait derrière une porte introuvable.
Elle se pencha un peu vers l’enfant.
« Tu vas me conduire à ce vieux. Ensuite tu rentres à Honorem.
— Et vous, vous ne dites rien à Constance ! »
Il avait parlé trop vite, comme s’il avait répété cette phrase dans sa tête avant de venir jusqu’à elle. Lydia le fixa.
« Tu crois vraiment que tu es en position de négocier ?
— Non. Mais Constance s’inquiète déjà assez comme ça ! »
La réponse eut sur elle un effet encore plus déplaisant qu’un mensonge. Elle était sincère. Idiote, insolente, imprudente, mais sincère tout de même. François ne cherchait pas seulement à échapper à une punition. Il protégeait une adulte qui, à ses yeux, avait déjà trop porté.
« Je ne promets rien », dit-elle.
François ouvrit la bouche. Elle leva un doigt.
« Mais je ne lui dirai rien ce soir, si tu fais exactement ce que je te dis. Tu me conduis à cette porte, tu ne parles à personne, tu ne t’arrêtes pas, tu ne joues pas au héros. Ensuite tu récupères Hroar, où qu’il soit, et vous rentrez. »
Il eut l’air soulagé pendant une fraction de seconde, puis coupable de l’être. Finalement, il hocha doucement la tête. Elle reprit :
« Et écoute-moi attentivement. Si vous croisez un elfe en robe noire, vous disparaissez. Tu m’entends ? Vous ne l’observez pas, vous ne le suivez pas, vous ne jouez pas aux ombres derrière lui. Vous fuyez. Immédiatement.
— Un Thalmor ? »
Il avait à peine soufflé le mot. La peur, cette fois, n’avait rien d’enfantin. Même ici, même sous des tonnes de pierre humide, ce mot suffisait à changer l’air autour d’eux. L’enfant hocha la tête avec un sérieux qui n’avait rien de rassurant chez quelqu’un de son âge, puis il se tourna sans un mot et lui fit signe de le suivre.
Très vite, Lydia cessa d’essayer de mémoriser le chemin. Les couloirs semblaient avoir poussé les uns sur les autres sans logique : escaliers humides descendant vers des salles trop basses de plafond, passerelles de bois grinçantes au-dessus d’eaux noires, boyaux où deux personnes en armure n’auraient pas pu se croiser de face. L’odeur changeait sans cesse : moisi, graisse froide, fumée, égout, puis soudain soupe ou bière, rappelant que des gens vivaient réellement dans ces trous.
François ralentit.
« Là. »
Lydia suivit son regard.
La porte semblait presque ordinaire au premier coup d’œil. Vieille. Renforcée de bandes de métal. Coincée au fond d’une alcôve de pierre étroite. Pourtant, en s’approchant, elle comprit immédiatement ce que l’enfant voulait dire.
Quelqu’un avait transformé l’entrée en forteresse. Des fils presque invisibles couraient entre les pierres. Une clochette minuscule pendait dans l’ombre au-dessus du chambranle, reliée à un mécanisme caché. Et la serrure elle-même… Lydia n’avait jamais vu pareille chose. Plusieurs plaques de métal s’emboîtaient autour du verrou principal comme les pièces d’un casse-tête.
« Par les Neuf… »
Elle tendit instinctivement la main vers le verrou, puis s’arrêta avant de le toucher. Les mécanismes n’étaient pas là pour empêcher un voleur d’entrer. Ils étaient là pour avertir quelqu’un qu’on essayait. Ou pour tuer.
Elle examina encore les fils métalliques. Certains disparaissaient dans des trous percés à même la pierre. D’autres rejoignaient de petits crochets fixés au plafond. Le vieil homme avait passé des jours — peut-être des années — à transformer ce coin de mur en piège vivant.
Un homme qui faisait cela n’ouvrait pas sa porte à des inconnus.
Elle se redressa lentement.
« Très bien. Tu as fait ta part. Maintenant, tu retournes à Honorem. »
François jeta un regard inquiet vers la porte, puis vers les galeries derrière eux. Lydia vit très nettement le moment où il comprit qu’elle ne céderait pas.
« D’accord », marmonna-t-il.
Elle posa une main ferme sur son épaule avant qu’il ne parte.
« Et tu prends Hroar avec toi.
— Oui.
— Si je découvre que vous avez traîné ici après mon départ… »
Il eut un pauvre sourire.
« Vous allez me tuer ?
— Non. Constance le fera probablement avant moi. »
Cette fois, malgré la tension, un souffle de rire lui échappa. Reculant déjà dans l’ombre des galeries, il ajouta plus bas :
« Faites attention quand même… »
Puis il s’éclipsa.
Lydia attendit un moment. Elle aurait voulu croire que François avait vraiment obéi, qu’il avait rejoint Hroar, puis Honorem, puis son lit, comme un enfant sensé. Elle savait que ce n’était probablement pas le cas. Dans la Souricière, les ombres avaient trop de replis pour qu’on pût être certaine de quoi que ce fût. Mais elle ne pouvait pas fouiller chaque galerie, pas maintenant.
Elle se retourna vers la porte. De près, elle paraissait encore plus folle, pas seulement verrouillée : soupçonneuse. Chaque morceau de métal semblait avoir été posé là par quelqu’un qui avait imaginé, longuement, toutes les manières dont on pouvait le tuer.
Lydia leva la main, puis la laissa retomber sans frapper : si cet Esbern était derrière cette porte, il n’ouvrirait pas à la première venue. Elle se pencha vers le bois, assez près pour parler sans que sa voix ne portât trop loin.
« Esbern ! »
Le silence répondit d’abord. Puis, derrière l’épaisseur de la porte, il y eut un raclement presque imperceptible. Peut-être un pas, ou le frottement d’un meuble déplacé d’un pouce, ou d’un œil collé à quelque fente invisible.
« Je ne connais personne de ce nom », dit une voix sèche, vieille, mais sans aucune faiblesse. Une voix qui avait passé trop d’années à chuchoter et à s’interdire de crier.
Lydia inspira lentement.
« Delphine m’envoie. »
Derrière la porte, la voix reprit, plus aiguë, presque tremblante de colère.
« Delphine ? Belle invention. Ils ont donc retrouvé ce nom-là aussi. Vous travaillez vite, maintenant.
— Je ne suis pas du Thalmor !
— Non, naturellement ! Un Thalmor s’annoncerait bien courtoisement !
Lydia posa la main contre la pierre froide du chambranle, sans toucher aux fils.
« Écoutez-moi. Ils savent que vous êtes à Faillaise. Ils vous cherchent. Si vous restez là, ils finiront par trouver cette porte.
— Et vous êtes venue me prévenir ? Comme c’est généreux ! Une étrangère armée qui rôde sous la ville, interroge les rats et les ivrognes, puis arrive directement devant mon seuil avec un nom qu’elle ne devrait pas connaître. »
Il eut un rire bref, sans joie.
« Non. Non, non. Ce n’est pas ainsi que je mourrai. Pas pour avoir ouvert ma porte à la première dague enveloppée dans un sourire amical. »
Lydia serra les dents. Il était vivant. C’était déjà une victoire. Mais vivant ne signifiait pas utile.
« Delphine a besoin de vous. Les dragons reviennent.
— Je sais.
— Alduin est revenu. »
Un souffle, presque un ricanement passa derrière la porte.
« Vous dites cela comme on répète une phrase apprise.
— Je l’ai vu ! J’ai vu un dragon mourir, et son âme arrachée à son corps.
— Non. Non, ça, c’est trop grossier. Je pensais que même eux n’auraient pas osé.
— C’est la vérité !
— La vérité est que les Thalmor ont passé trente ans à arracher les vieux noms des bouches qui les portaient. Ils ont appris nos refuges, nos codes, nos habitudes. Et maintenant ils ont appris nos espérances. C’est le plus cruel, mais ce n’est pas le moins habile. »
Lydia se pencha davantage.
« Je n’ai pas le temps de vous convaincre pendant une heure.
— Alors partez.
— Si je pars, vous mourrez peut-être avant l’aube.
— Il y a longtemps que cela n’a plus rien d’un argument. »
Cette lassitude la frappa plus sûrement que sa peur. Derrière cette porte, il n’y avait pas seulement un vieux fou barricadé. Il y avait un homme qui avait fini par trouver dans la fin du monde quelque chose de presque reposant.
Lydia baissa la voix.
« Delphine m’a dit de vous dire : rappelez-vous du trente Soufflegivre. »
Un silence suivit, brusquement vidé de toute méfiance sarcastique. Quand Esbern répondit, sa voix n’était plus la même. Elle avait perdu ses angles, comme si l’âge, la peur et la poussière s’étaient retirés d’un coup pour laisser paraître une douleur plus ancienne.
« Le trente Soufflegivre… »
Les mots n’étaient pas répétés pour elle. Ils revenaient de loin.
Un souffle trembla derrière le bois.
« Alors elle est vivante. »
Esbern resta muet. Puis elle entendit un petit bruit métallique, sec, suivi d’un second. Un mécanisme protesta, grinça, s’interrompit.
« Ne touchez à rien, dit-il soudain, d’une voix plus pressée. Surtout ne touchez pas au fil à gauche. Non, votre gauche à vous ? Non, non, la mienne… attendez. Reculez d’un pas. »
Lydia obéit.
Des verrous glissèrent derrière la porte, l’un après l’autre. Il y en avait beaucoup trop. Un raclement sourd indiqua qu’une barre avait été levée. Puis une autre. Quelque chose tomba, rebondit, fut ramassé avec un juron étouffé.
« Celui-ci coince toujours… voilà… Non, pas celui-là. Par les Neuf, où ai-je mis cette clef ? Ah. Oui. Bien sûr. »
La porte s’ouvrit enfin de la largeur d’une main. Un œil pâle apparut dans l’entrebâillement, grossi par la peur et par une vigilance qui n’avait rien perdu de son acuité.
Esbern était plus petit que Lydia ne l’avait imaginé. Sec, englouti dans une robe usée, avec une barbe grise qui lui mangeait le bas du visage. Mais son regard demeurait alerte, et ses gestes vifs.
Il la dévisagea, repéra son épée, vit ses bottes crottées.
« Vous n’êtes pas des leurs, murmura-t-il.
— Je vous l’ai dit.
— Oui, oui. Les gens disent beaucoup de choses. Entrez. Vite. On ne parle pas de ces noms dans un couloir. »
Il ouvrit juste assez pour la laisser passer. Lydia se glissa dans la pièce, attentive à ne frôler aucun mécanisme. La porte se referma aussitôt derrière elle, et Esbern remit deux verrous avant même de se tourner vers elle.
L’intérieur ressemblait moins à une chambre qu’à l’esprit d’un homme effrayé. Des livres s’empilaient partout. Des cartes couvraient les murs, certaines rongées aux bords, d’autres annotées d’une écriture serrée. Des dates, des noms, des lieux. Une table croulait sous les rouleaux, les fioles, les restes de repas oubliés. Il y avait un lit dans un coin, que Lydia devina plus qu’elle ne vit, enseveli sous des couvertures et des papiers.
Esbern vit son regard.
« J’ai eu peu de visiteurs, et la plupart n’étaient pas invités.
— Les Thalmor sont peut-être déjà en ville », dit Lydia.
Il eut un geste agacé, presque impatient.
« Oui, oui, vous l’avez dit. Ils ont mis du temps. Ou peut-être pas. Le temps n’a pas beaucoup de sens quand on attend pendant trente ans. »
« Alors préparez-vous. Nous partons.
— Partir ? Pour aller où ? Courir encore ? Me cacher dans un autre trou jusqu’à ce que le monde brûle au-dessus de moi ? »
Il se détourna, fouilla dans une pile de parchemins, comme si cette conversation l’avait déjà fatigué. Il poursuivit néanmoins :
« Vous ne comprenez pas. Alduin est revenu ! Ce n’est pas un simple dragon, pas une bête ancienne réveillée par quelque maléfice. C’est Alduin. Le Dévoreur de Mondes. Celui qui mange les âmes des morts et, quand il aura fini avec eux, mangera le reste.
— Delphine pense qu’on peut l’arrêter.
— Delphine a toujours pensé qu’on pouvait arrêter ce qui venait. C’était sa force. Et sa faiblesse.
Cette fois, Lydia s’approcha d’un pas.
« Nous avons l’Enfant-de-Dragon avec nous. »
Esbern s’immobilisa.
« Qu’avez-vous dit ?
— Il a tué un dragon près du Bosquet de Kyne. J’étais là. Delphine aussi. Nous avons vu l’âme quitter la bête et entrer en lui.
— Un véritable Dovahkiin ? Pas un mage, pas un imposteur, pas une rumeur de taverne ?
— Un enfant », dit Lydia.
Le mot lui échappa plus durement qu’elle ne l’aurait voulu. Esbern la fixa. Puis son expression changea encore.
« Un enfant. Bien sûr. Les dieux ont le sens de l’ironie quand ils daignent encore nous regarder. »
Il porta une main tremblante à son front.
« Mais tout espoir n’est peut-être pas perdu. Pas encore.
— Vous devez venir avec moi. Delphine vous attendra à Rivebois. Mais nous devons sortir d’ici avant que les Thalmor ne trouvent cette porte. »
Cette fois, Esbern ne protesta pas. Il regarda ses livres, ses cartes, ses piles de notes comme on regarde les restes d’une vie trop longue.
« Oui. Oui, évidemment. Il faut partir. Je dois prendre certaines choses. Pas tout. Non, surtout pas tout. Ce serait impossible. Et imprudent. Les secrets inutiles pèsent plus lourd que les utiles. »
Il commença à rassembler des parchemins avec une hâte désordonnée, puis en reposa la moitié, en reprit deux, ouvrit un coffre, le referma, jura, retourna vers une étagère.
« Où est… non. Celui-là, ils peuvent l’avoir. Celui-ci, non. L’Anuade annotée… par Akatosh, pas celle-là, l’autre. »
Lydia se tenait près de la porte, l’oreille tendue vers la galerie, mais s’autorisa à se détendre un peu.
« Pourquoi le 30 Soufflegivre ? » demanda-t-elle.
Esbern, qui venait d’ouvrir un petit coffre, s’immobilisa. Pendant un instant, elle crut qu’il n’avait pas entendu. Puis il écarta lentement quelques parchemins et en tira un mince carnet au cuir noirci.
« Oh, bien sûr, vous n’étiez pas née… La fin de Soufflegivre, c’est pratiquement le cœur de l’hiver dans les Montagnes de Jerall, souffla-t-il. Je me souviens surtout du froid… C’est étrange, ce que la mémoire retient. Le froid, d’abord. Puis le cheval du messager, couvert d’écume, dans la cour du Temple du Maître des Nuages. »
Il passa le pouce sur la couverture du carnet, sans l’ouvrir.
« Le Trentième jour de Soufflegivre, en l’an cent soixante et onze de la Quatrième Ère. Ce jour-là, l’ambassadeur thalmor remit son ultimatum à l’empereur Titus Mede. Avec une charrette. Dedans, il y avait les têtes de toutes les Lames qu’ils avaient trouvées dans le Domaine aldmeri. »
Lydia ne dit rien.
« Pas des espions sans visage, poursuivit Esbern plus bas. Des femmes avec qui j’avais bu. Des hommes qui m’avaient sauvé la vie. Des novices qui récitaient encore leurs rapports comme des enfants récitent leurs prières. Des vétérans qui auraient dû mourir vieux, près d’un feu, en mentant sur leurs blessures. Ils les avaient tous gardés pour ce jour-là. »
Il referma le coffre d’un geste sec.
« Nous pensions encore avoir du temps avant la guerre. Ce jour-là, nous avons compris qu’elle avait commencé bien avant qu’on nous l’annonce. »
Il revint enfin vers elle, un sac bossu sur l’épaule et plusieurs rouleaux serrés contre sa poitrine.
« Alors nous ne leur laisserons pas votre tête à vous, » dit-elle en se redressant.
Esbern acquiesça. Son visage avait repris quelque chose de sa peur première. Mais elle y distinguait désormais un éclat, mince et douloureux.
La possibilité d’un lendemain.
oOo
Hunfen observait, immobile.
François, lui, ne cessait de se tordre les mains, accroupi derrière un angle de pierre, les yeux fixés tour à tour sur la galerie par laquelle Lydia avait disparu et sur le chemin du retour. Hroar, plus silencieux, gardait une oreille tendue vers les couloirs voisins. Il avait l’air calme ; mais Hunfen voyait bien que ce n’était là qu’une manière de dissimuler sa peur.
« Il faut partir », souffla François pour la troisième fois. Hunfen ne répondit pas.
Devant eux, la galerie s’ouvrait en biais sur une intersection plus large. Au-delà, dans le couloir perpendiculaire, il devinait seulement le renfoncement où se trouvait la porte étrange. Il ne voyait ni Lydia, ni le vieux qu’elle était venue chercher. Par moments, quelques sons passaient jusqu’à eux : un verrou qu’on tirait, une voix d’homme trop basse pour qu’on en distinguât les mots.
« Hunfen, reprit François, plus pressant. Il faut vraiment partir !
— Attends, pas encore.
— Si. Maintenant. Tu as entendu Lydia ! Des Thalmors peuvent venir ici. Des Thalmors, Hunfen. Pas des gardes. Pas des bandits. Des Thalmors ! »
Il avait prononcé le mot plus bas que les autres, comme si le simple fait de le prononcer pouvait les attirer.
Hroar hocha la tête sans quitter la galerie des yeux.
« François a raison.
— Lydia est encore là !
— Lydia sait se battre, dit Hroar. Nous, non.
— Si on reste, on va surtout la gêner, ajouta François. Et si elle nous trouve encore ici, elle nous arrachera la tête. »
Hunfen serra sa cape contre lui. Le froid humide de la Souricière avait fini par s’insinuer jusque sous ses manches, mais ce n’était pas lui qui le faisait trembler. Il regardait l’angle du mur. Là où Lydia avait disparu.
Elle lui avait dit de rester à l’orphelinat. Elle lui avait dit tant de choses, depuis Helgen, depuis Vendeaume, depuis les marches du Haut-Hrothgar, depuis les routes glacées où elle marchait devant lui comme un rempart de chair et d’acier. Et tant de fois, il avait fini par désobéir.
Mais partir maintenant lui paraissait plus grave encore.
« Je ne pars pas sans elle », dit-il.
François ouvrit la bouche, comme pour protester encore, puis la referma.
Soudain, un bruit très léger les interrompit, derrière eux.
Hroar se raidit le premier. Sa main agrippa aussitôt le poignet de Hunfen et le tira vers l’ombre d’une pile de caisses fendues. François suivit aussitôt.
Des pas approchaient. Légers, lents, réguliers. Trop réguliers pour appartenir à un ivrogne, trop mesurés pour un voleur du coin. Quelqu’un descendait la galerie comme s’il possédait chaque dalle sur laquelle il posait le pied.
François plaqua une main sur sa propre bouche.
C’était un Altmer. Même dans la pénombre, Hunfen le comprit aussitôt. Il y avait dans sa haute taille, dans la raideur de son port, dans la blancheur tirant sur l’or de son visage étroit, quelque chose qui ne ressemblait à rien de nordique. Il portait une robe sombre, serrée à la taille, dont les plis ne semblaient pas avoir effleuré la moindre saleté de la Souricière. Une capuche rejetée en arrière découvrait des cheveux pâles, tirés avec soin.
Il passa si près de leur cachette que Hunfen vit la ligne dure de sa mâchoire.
Le Thalmor ne tourna pas la tête. Il ne les avait pas vus, ou bien ne les avait pas jugés digne du moindre geste.
Hunfen sentit François trembler contre lui. Hroar, lui, ne respirait presque plus.
L’Altmer atteignit l’intersection. Il s’arrêta.
Pendant une seconde, tout demeura suspendu, puis sa voix s’éleva, claire, froide, presque lasse.
« Esbern. Vous êtes bien difficile à trouver. »
Le silence qui suivit fut bref, mais il sembla s’étirer dans toute la galerie.
Hunfen ne voyait toujours pas Lydia. Il ne voyait pas la porte. Il ne voyait que le profil du Thalmor, immobile au milieu de l’intersection, comme une lame plantée dans la pierre.
La voix de Lydia répondit, plus loin, hors de vue.
« Reculez.
— Comme c’est touchant, dit l’Altmer. Une seconde proie ? Je m’y attendais moins. »
Il leva une main, et quelque chose changea dans l’air.
Hunfen l’avait senti parfois auprès de Farengar : cette tension subtile qui précédait la magie, ce frémissement du monde avant qu’on le contraignît à devenir autre chose. Mais ici, la sensation était plus sèche, plus coupante. Une lumière dorée naquit autour des doigts de l’Altmer, puis se déploya devant lui en un voile arrondi, presque transparent.
Un bouclier.
Plus loin, dans la galerie perpendiculaire, Lydia jura. Puis le combat commença.
Hunfen ne voyait que des fragments : un éclair de métal, brièvement reflété sur le bord du bouclier ; un souffle de chaleur qui irradia jusqu’à lui sans qu’il comprît d’où il venait. Lydia frappa encore ; le Thalmor recula à peine. Sa main gauche maintenait le bouclier, tandis que la droite dessinait dans l’air des signes rapides, précis, avec une aisance qui glaça Hunfen davantage que n’importe quel cri.
Une gerbe de lumière jaillit vers le couloir où se trouvait Lydia.
Hunfen entendit un choc, puis un grognement de douleur.
Il fit un mouvement pour sortir.
Hroar le retint par la manche.
« Non ! »
Hunfen tira sans se retourner. Hroar s’accrocha plus fort.
« Tu es fou ? »
François, livide, secouait la tête sans produire un son.
L’Altmer avançait maintenant d’un pas. Puis d’un autre. Il ne semblait pas pressé. C’était pire. Il poussait devant lui son bouclier comme une porte de lumière, et chaque mouvement de sa main droite arrachait à l’air une nouvelle menace.
Un fracas éclata aussitôt. Quelque chose heurta la pierre près de l’intersection et y laissa une tache noire, fumante. L’Altmer tourna légèrement la tête, presque amusé.
« Esbern. Enfin. »
Le nom avait dans sa bouche la satisfaction d’un chasseur qui voit sortir le gibier.
Hunfen sentit d’abord la peur enserrer sa gorge. Une peur ancienne, apprise. Une peur qui avait le goût des consignes murmurées par son père quand un Justiciar traversait un village, quand une cape noire apparaissait près d’un sanctuaire de Talos, quand les adultes baissaient les yeux trop vite.
Ne les regarde pas. Ne parle pas. Ne les intéresse pas.
Les Thalmors n’avaient pas besoin de frapper pour qu’on sache qu’ils pouvaient le faire. Ils emmenaient les gens. Ils posaient des questions jusqu’à ce que les maisons elles-mêmes parussent coupables. Ils souriaient quand les Nordiques se taisaient, parce que leur silence aussi leur appartenait.
Et maintenant celui-là était ici. Devant Lydia.
Hunfen sentit la peur se tordre.
Lydia poussa un cri bref. Pas de colère, cette fois. De douleur.
Quelque chose en lui céda. Une chaleur sombre, brutale, qui lui monta dans la poitrine et lui serra les côtes. Il revit Lydia sur la route de Vendeaume, Lydia blessée sur les marches du Haut-Hrothgar, Lydia lui ordonnant de fuir, Lydia se plaçant toujours entre lui et le reste du monde comme si sa propre vie n’était qu’un outil parmi d’autres.
Sa Lydia. La pensée passa si vite qu’il n’eut pas le temps d’en avoir honte. Elle était dure, possessive, presque étrangère. On ne touchait pas à Lydia. Et encore moins cet Altmer en robe noire qui levait les mains comme s’il avait reçu des Divins le droit d’ordonner au monde de plier.
Pour qui se prenaient-ils ? La question gronda en lui avec une profondeur qui ne ressemblait pas tout à fait à sa voix.
Pour qui se prenaient-ils, ces elfes qui entraient dans les villes, dans les temples, dans les maisons, dans les vies, et décidaient qui pouvait prier, parler, vivre, mourir ? Pour qui se prenait-il, celui-là, à menacer Lydia dans un trou humide sous Faillaise ?
L’image de Maître Arngeir passa, fugace. Cette colère, était-ce la sienne ? Elle ne semblait pas totalement humaine. Une arrogance immense, venue d’ailleurs, qui regardait l’Altmer comme une créature bruyante et fragile.
Mais Hunfen s’en moquait. À cet instant, cela ne faisait aucune différence.
Il avait peur. Il était furieux. Il les haïssait tous. Et celui-là allait blesser Lydia.
Celui-là allait payer !
Il arracha sa manche aux doigts de Hroar.
« Hunfen ! » souffla celui-ci.
Mais Hunfen était déjà sorti.
Il fit deux pas dans la galerie, juste assez pour avoir l’Altmer en ligne droite. Le Thalmor le vit enfin. Pas entièrement. Pas vraiment. Seulement du coin de l’œil, comme on remarque un détail insignifiant.
Cette négligence acheva de remplir Hunfen de rage. Il ouvrit la bouche et y déversa toute sa volonté. Noire, simple, entière : souffre, disparais.
« FUS RO DAH ! »
La galerie explosa. Une force invisible déchira l’air et frappa l’intersection, soufflant les lanternes, faisant claquer les planches, vibrer les pierres jusque sous les pieds de Hunfen. Sa gorge brûla aussitôt, comme si on y avait raclé du métal chauffé à blanc. Une douleur sèche qui lui monta jusqu’aux oreilles.
Le Thalmor avait réagi par instinct, renforcé son bouclier d’un coup, passant de l’or pâle à une lumière presque blanche. Le Thu’um s’y écrasa. Pendant un instant, l’Altmer tint bon. Ses pieds glissèrent sur la pierre, sa robe fouetta l’air, puis il fut projeté contre le mur opposé.
Le choc résonna dans les galeries. Le bouclier se fissura en éclats de lumière, mais ne disparut pas tout à fait.
Et le Thalmor ne tomba pas. Il plia un genou, une main contre la pierre, le visage convulsé de douleur et de surprise. Puis il releva la tête. Ses yeux trouvèrent Hunfen. Pour la première fois, il le regarda vraiment, avec une avidité qui figea le garçon comme rongeur face à un serpent.
Le Thalmor respirait fort. Du sang coulait de sa lèvre. Mais sa main était encore levée. Son bouclier tremblait autour de lui, affaibli mais toujours là, se reconstituant. Dans son autre paume, une lumière violente recommençait déjà à se reformer.
Hunfen voulut reculer, mais ses jambes ne répondirent pas immédiatement. Derrière lui, François étouffa un son de terreur. Hroar le tira en arrière, sans réussir à le faire bouger.
« Lydia ! cria le vieux, hors de vue. Reculez ! Reculez maintenant ! »
Puis le monde devint blanc.
La lumière jaillit hors du couloir où se trouvait Lydia. Un éclat dur, coupant, intenable, qui transforma pendant une seconde chaque fissure du mur, chaque clou rouillé, chaque goutte d’eau suspendue au plafond en reflet argenté.
Le Thalmor releva son bouclier, trop tard.
La foudre s’abattit sur lui avec un fracas qui n’avait rien du tonnerre des orages. C’était plus proche d’un tissu immense qu’on eût déchiré tout contre l’oreille, accompagné d’une plainte de métal frotté contre la pierre. Le bouclier doré s’évanouit aussitôt, comme consumé de l’intérieur. Le sort offensif autour de la main de l’Altmer disparut en même temps, noyé dans le sort électrique.
Puis il hurla.
Hunfen avait déjà entendu des hommes crier. À Helgen, à la tour de guet, dans le cairn. Il avait entendu la peur, la douleur, la rage. Mais ce son-là n’y ressemblait pas. Il monta trop haut, se brisa, recommença sans former de voix. Le corps du Thalmor se cambra contre le mur comme si des mains invisibles le tiraient par tous les os à la fois. Ses bras frappèrent la pierre. Ses doigts s’arquèrent, se pliant dans le mauvais sens. Ses jambes tremblèrent avec une violence si absurde que, l’espace d’un instant, Hunfen ne comprit pas qu’il regardait encore un homme.
L’air se remplit d’une odeur indescriptible. Cela piquait le fond des narines, sec et métallique, avec cette âcreté étrange que Hunfen avait parfois sentie lorsqu’il approchait la main d’un objet chargé de magie chez Farengar, mais rendue plus forte, plus sale. Il y avait là une odeur de poil grillé, de tissu roussi, et autre chose encore, qui semblait engluer l’arrière du nez.
La foudre dura moins longtemps que Hunfen ne l’aurait cru. Peut-être une seconde. Peut-être trois. Quand elle disparut soudainement, la galerie parut plus sombre qu’avant, comme si la lumière avait tout absorbé en passant.
Le Thalmor resta debout un instant.
C’était le plus terrible.
Son corps fumait par endroits. Sa robe, déchirée sur l’épaule et le flanc, laissait voir des marques noires et rouges qui couraient sur sa peau claire en lignes irrégulières, semblables à des branches brûlées. Ses cheveux pâles s’étaient collés à son front. Son visage n’avait plus rien de froid ni de hautain. Ses yeux étaient grands ouverts, trop grands, remplis d’une douleur qui, loin d’en avoir chassé l’orgueil y avait adjoint une folie furieuse.
Un souffle rauque, cassé, racla dans sa gorge. Sa main droite se leva de nouveau, mais aucun sort ne vint. Ses doigts ne firent que battre l’air, désordonnés comme les pattes d’un insecte écrasé.
Hunfen ne pouvait plus bouger. Sa propre gorge le brûlait à chaque respiration. Il sentait encore le passage du Thu’um dans sa poitrine, large et violent, comme si quelque chose d’immense avait voulu sortir de lui en emportant tout le reste. Pourtant, cette douleur paraissait lointaine. Tout était lointain, sauf l’Altmer.
Un cri surgit de la galerie perpendiculaire. Un mugissement rauque, épais, arraché aux entrailles. Lydia apparut dans l’intersection comme si la foudre l’avait arrachée à l’ombre. Hunfen ne vit d’elle qu’un élan : sa cape rejetée en arrière, son épée levée à deux mains, son visage tordu par quelque chose qui n’était plus seulement de la colère.
Le Thalmor tenta d’esquiver trop tard. La lame frappa de biais, avec un bruit que Hunfen n’aurait jamais voulu connaître. Un bruit lourd, humide, mêlé à un choc contre l’os. L’Altmer fut rejeté contre le mur, en deux morceaux qui glissèrent le long de la pierre, laissant deux traces sombres.
Le silence revint d’un seul coup.
Il n’était pas complet. De l’eau gouttait quelque part. Une poutre grinçait. François respirait trop vite. Mais tout cela semblait venir d’un autre endroit, d’une autre nuit, d’une ville qui n’avait rien à voir avec celle où Hunfen se tenait encore un instant plus tôt.
Lydia resta une seconde immobile, l’épée basse, puis elle tourna la tête.
Son regard trouva Hunfen.
Quelque chose passa sur son visage — la stupeur, la peur, puis une colère si brève qu’elle n’eut même pas le temps de prendre forme. Elle franchit l’intersection en trois enjambées, glissa presque sur la pierre humide, et saisit Hunfen par l’épaule.
« Toi… »
Le mot s’arrêta là.
Elle le regarda vraiment. Sa bouche entrouverte. Ses yeux fixes. Ses mains qui ne savaient plus où se poser. Alors Lydia ravala le reste, le tira contre elle d’un geste brusque et se tourna vers l’ombre où François et Hroar étaient encore tassés.
« Sortez de là. Maintenant. »
François obéit aussitôt, blanc comme un linge. Hroar le suivit, les yeux rivés au sol pour ne pas regarder ce qui restait près du mur.
Derrière Lydia, Esbern apparut à son tour. Il avait l’air d’un vieillard infirme. Ses mains tremblaient, et le poids de son sac suffisait à le voûter. Son visage était gris de fatigue, son souffle court, ses yeux hagards. Pourtant, son regard ne quittait pas Hunfen.
« Par Akatosh… » souffla-t-il d’un filet de voix qui n’avait rien à voir avec ce que l’enfant avait entendu de lui une minute auparavant.
Lydia se retourna vers lui.
« Plus tard. »
Esbern cligna des yeux, comme un homme tiré d’un rêve.
« Oui. Oui, bien sûr. Ils ne seront pas seuls. Ils ne sont jamais seuls. »
Au loin, dans les galeries, des voix commencèrent à monter. Des pas. Trop nombreux. Trop proches.
Lydia resserra sa prise sur Hunfen.
« On s’en va. »