Les enfants de Bordeciel

Chapitre 49 : Les murs ont des oreilles

6346 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 23/05/2026 22:32

Chapitre 49 – Les murs ont des oreilles

L’orphelinat Honorem avait conservé la même façade, pourtant il parut à Hunfen plus étroit, plus sombre, presque plus vieux. Le bois humide semblait avaler la lumière des torches qui éclairaient la rue plutôt que de la réfléchir. Au-dessus de la porte, l’enseigne grinçait doucement sous le vent venu du lac, avec ce petit bruit sec qui ressemblait à une plainte retenue.

Hunfen s’immobilisa un instant en bas des trois marches qui menaient à la porte, serrant sa cape contre lui. Lydia se tenait à côté, sans armure, elle aussi enveloppée dans une cape sombre qui lui donnait l’air d’une voyageuse ordinaire tant qu’on ne regardait pas trop longtemps sa démarche. Lucian, de l’autre côté, tenait contre lui son sac plein de livres comme si l’équilibre du monde en dépendait.

Lydia leva la main, le battant résonna sous ses coups.

Un silence suivit, puis la porte s’ouvrit enfin.

Constance Michelle apparut dans l’embrasure. Elle ne portait pas son tablier, mais un châle de laine posé sur ses épaules, noué de travers, comme si elle l’avait jeté à la hâte avant de venir répondre. La chandelle qu’elle tenait éclairait son visage par en dessous et creusait sous ses yeux deux ombres fines. Elle regarda d’abord Lydia, puis Lucian, puis Hunfen.

Son regard s’arrêta sur lui. Elle resta seulement immobile, la main encore posée sur le bord de la porte. Elle n’avait pas froncé les sourcils, ni même soupiré, pourtant le jeune garçon eut soudain l’impression très nette qu’il occupait trop de place sur cette marche.

« Bonsoir, Constance », dit Lydia d’une voix basse, prudente, presque sans métal. Hunfen ne l’entendait guère souvent parler ainsi.

Constance inclina à peine la tête et lui rendit son salut, sans rien ajouter.

Lucian avança d’un demi-pas, puis sembla se raviser. Son sac commença à glisser contre son manteau ; il le rattrapa maladroitement.

« Lucian Lentulus, madame. Je crois qu’un message a dû vous parvenir avant nous.

— Il est arrivé, oui. »

Constance regarda le paquet de Lucian, puis la cape de Lydia, et l’épée courte qui dépassait à peine de son côté.

« Le message disait que vous viendriez pour quelque temps, reprit-elle. Il disait aussi que votre présence serait discrète.

— C’est le but, répondit Lydia après un temps.

— Le but… »

Hunfen releva les yeux malgré lui. Constance n’avait toujours pas bougé. Sa main, en revanche, s’était un peu resserrée sur le bois.

« La dernière fois que l’on m’a amené ce garçon pour quelque temps, reprit-elle, il est reparti à mon insu. Puis il est revenu à moitié mort, et il est reparti encore, avec vous, mais sans explication. Aujourd’hui, on me l’amène de nouveau, avec deux adultes qui me demandent de ne pas poser trop de questions, et une donation pour m’aider à trouver cela raisonnable. »

Hunfen sentit sa nuque se raidir. Le vent passa sous sa cape. Il la serra davantage contre lui.

« Ce n’est pas exactement… » commença Lucian.

Constance tourna vers lui un regard si calme qu’il s’interrompit de lui-même.

« Monsieur Lentulus, vous savez sans-doute dire les choses avec plus d’élégance, mais cela ne les rend pas moins vraies. »

Lucian baissa légèrement la tête. Ses joues avaient pris une couleur plus vive.

Lydia fit un pas, non vers la porte, mais vers Hunfen, comme si elle voulait le cacher sans le toucher.

« Il n’est pas responsable de cela.

— Je le sais bien », soupira Constance.

Sa voix s’était à peine adoucie, mais suffisamment pour que Hunfen l’entendît. Ce n’était pas contre lui que portait sa colère, cela aurait dû le soulager. Pourtant, c’était presque pire : il était la raison du problème, même si personne ne le disait ainsi.

Constance s’écarta enfin.

« Entrez. Il fait froid. »

La chaleur de l’orphelinat le prit au visage, et avec elle cette odeur de soupe claire, de bois humide, et du linge suspendu trop près du feu. Il l’avait oubliée, ou plutôt, il s’était efforcé de ne pas s’en souvenir. Dans le couloir, les lampes étaient allumées. Leur flamme tremblait à chaque courant d’air. Hunfen reconnut les nœuds du plancher, l’angle de la porte de la salle commune, la marque sombre au mur près du couloir.

Derrière lui, Constance referma. Le bruit du verrou sonna plus sec que dans ses souvenirs.

« Les enfants ont fini de manger, ils sont déjà au lit, dit-elle à voix basse. Il reste de quoi vous servir quelque chose.

— Nous ne voulons pas vous déranger davantage », répondit Lydia.

Constance la regarda d’un air fatigué.

« Vous dérangez déjà. Autant le faire sans laisser un garçon aller dormir le ventre vide. »

Lydia ne répondit pas. Lucian parut sur le point de remercier, puis se contenta d’un signe de tête. Hunfen, quant à lui, fixa ses bottes. Il n’avait pas vraiment faim. Ou plutôt, l’idée d’avaler quelque chose en cet instant lui semblait compliquée. Constance les conduisit dans la pièce principale et se tourna vers Lucian.

« Vous pouvez poser vos livres là pour le moment, dit-elle en désignant un banc. Pour le reste, si vous voulez être utile, les écuelles sont dans le placard du fond. »

Ce n’était pas grand-chose, mais Hunfen vit la directrice de l’orphelinat observer l’érudit une seconde de plus. Pas avec confiance, pas encore, plutôt comme on regarde un outil suspect dont on ignore s’il cassera dès la première prise.

Lucian regarda le placard, comme si l’instruction comportait une difficulté cachée. Il posa son sac avec précaution, releva ses manches, et ouvrit le placard avec une prudence excessive, comme s’il craignait d’y trouver autre chose que des écuelles. Le bois grinça. Il se figea aussitôt, jeta un regard vers le couloir du dortoir, puis vers Constance.

« Elles ne mordent pas », lui lança-t-elle.

Il eut un petit mouvement de tête, moitié acquiescement, moitié excuse, et sortit trois écuelles avec un soin excessif. Constance ne dit rien. Elle alla jusqu’à l’âtre, souleva le couvercle de la marmite et remua la soupe qui restait au fond. La lumière basse des braises donnait à son visage une couleur chaude qui ne l’adoucissait qu’à peine.

« Asseyez-vous », dit-elle.

Hunfen obéit le premier. Lucian posa les écuelles sur la table, puis resta debout une seconde de trop, incertain de savoir s’il devait servir, attendre qu’on le serve, ou proposer son aide une seconde fois. Constance lui tendit la louche.

« Puisque vous êtes là…

— Naturellement », répondit-il.

Il prit la louche avec un sérieux presque militaire, se pencha sur la marmite et versa la première portion dans une écuelle. Trop vite. Un peu de bouillon passa par-dessus le bord et tomba sur la table.

Lucian pâlit comme s’il venait de renverser une fiole rare dans l’étude de Farengar.

« Je vous prie de m’excuser. »

Constance lui tendit un chiffon sans commentaire. Il le prit et essuya la table. Hunfen remarqua Lydia tourner brièvement la tête, sans savoir si elle cachait un sourire ou si elle surveillait simplement la porte.

La deuxième écuelle fut remplie avec une lenteur cérémonieuse. La troisième le fut presque correctement. Lucian les apporta ensuite à table, une par une, au lieu de les porter ensemble. Constance le laissa faire.

Ils mangèrent en silence. La soupe était claire, mais chaude. Hunfen sentit son ventre se rappeler avant lui qu’il n’avait presque rien avalé depuis le matin. Il porta la cuillère à ses lèvres, souffla trop peu, se brûla la langue et s’efforça de ne pas grimacer. À côté de lui, Lydia mangeait vite, sans bruit, comme elle faisait toujours sur les routes. Lucian, lui, semblait vouloir prouver qu’un homme instruit pouvait aussi manger un plat simple sans embarras ; cette résolution lui donnait une raideur qui produisait l’effet contraire. À chaque tintement contre le bois, il suspendait son geste. À chaque fois, Constance levait à peine les yeux.

Hunfen regarda son écuelle. La vapeur montait en minces filets pâles. Il avait cru, pendant une seconde, qu’en entrant ici il retrouverait quelque chose d’avant. Les mêmes murs, le même banc, la même odeur de soupe et de linge humide. Mais l’orphelinat n’était pas resté figé. Ou peut-être était-ce lui qui n’y revenait plus de la même manière. Il ne savait pas où poser ses mains. Il ne savait pas s’il devait parler. Il ne savait même pas s’il avait le droit d’être soulagé d’être revenu.

Constance déposa un morceau de pain devant lui.

« Mange. »

Ce n’était pas tendre, pas vraiment. Pourtant Hunfen sentit sa gorge se serrer et baissa la tête aussitôt, de peur que cela ne se voie.

« Merci », murmura-t-il.

Lucian, croyant peut-être devoir suivre l’exemple, tendit la main vers la miche pour en couper d’autres parts. Le couteau glissa sur la croûte dure, produisit un grincement malheureux, puis détacha une tranche si épaisse qu’elle aurait suffi à deux enfants. Il la regarda avec une perplexité discrète.

Constance la prit, la coupa en deux d’un geste net, en posa une moitié devant Lydia et l’autre devant lui.

« Ici, on coupe plus petit. Sinon les derniers regardent les premiers manger. »

Lucian reçut la leçon comme il aurait souffert une correction grammaticale. Il inclina la tête, sans chercher à répondre, l’air assez embarrassé, comme s’il comprenait qu’il était arrivé dans un endroit où ses mots serviraient moins que ses mains.

Constance posa les doigts sur le bord de la table. Ses ongles étaient courts, un peu rougis par l’eau froide et les lessives.

« On m’a écrit que monsieur Lentulus désirait aider à l’orphelinat, et faire de l’instruction. C’est bien cela ? »

Lucian avala trop vite.

« Oui. Enfin, si cela peut être utile. Je n’ai nulle intention de bouleverser vos habitudes. Je pensais seulement proposer mon concours, selon vos besoins, et naturellement sous votre autorité.

— Dans ce cas, demain matin, vous aiderez à porter l’eau. Ensuite, nous verrons si les enfants ont assez dormi pour supporter des leçons. »

Lucian cligna des yeux, interdit. Il s’attendait visiblement à autre chose qu’à des seaux.

« Très bien, dit-il après une courte hésitation. Je porterai l’eau.

— Les deux grands seaux, pas les petits. Les petits sont pour Runa et Samuel.

— Les deux grands », répéta-t-il avec gravité.

Hunfen sentit malgré lui le coin de sa bouche bouger. Il le cacha derrière son pain. Lucian le vit tout de même et parut partagé entre la dignité blessée et le soulagement d’avoir fait naître quelque chose qui ressemblait à un sourire.

Constance, elle, ne sourit pas, mais ses épaules semblèrent se relâcher d’un rien.

La soupe fut terminée sans autre conversation. Quand Hunfen posa sa cuillère, il eut soudain conscience de sa fatigue. Elle lui tomba dessus d’un bloc, comme si la chaleur, le repas et la maison fermée avaient attendu ensemble le bon moment pour lui retirer ce qui lui restait de force.

Constance le remarqua avant qu’il ait pu se redresser.

« Au lit ! »

Hunfen se leva aussitôt. Ses jambes lui parurent plus lourdes qu’il ne l’aurait cru, et le banc racla faiblement le plancher lorsqu’il le repoussa.

Constance ouvrit la marche dans le couloir. La lumière de sa chandelle avançait devant eux en tremblant sur les murs. À cette heure, l’orphelinat semblait plus étroit encore. Les portes étaient closes, les planches refroidies gémissaient sous les pas, et chaque bruit paraissait trop fort. Elle poussa enfin la porte du dortoir. Dans la pièce, les formes des lits se distinguaient à peine sous la pénombre. Quelques respirations lentes montaient entre les murs. D’autres étaient trop régulières pour être honnêtes.

Constance leva un peu la chandelle et murmura :

« Ton lit est là. C’est le même qu’avant. »

Hunfen regarda dans la direction qu’elle indiquait. Il le reconnut aussitôt : le lit près du mur, à coté de la fenêtre, avec son matelas mince et sa couverture rapiécée. Rien n’avait changé. Cette pensée aurait dû le rassurer. Elle lui donna au contraire l’étrange impression qu’on avait gardé une place pour un garçon qui n’existait plus tout à fait.

Un lit craqua dans l’ombre.

« Madame ? » murmura une voix au fond. Constance tourna seulement la tête.

« Dors. »

Le silence revint aussitôt, si vite qu’il trahit plus de discipline que de sommeil.

Hunfen retira ses bottes avec précaution et les rangea au pied du lit. Puis, il se déshabilla rapidement avant de se glisser sous la couverture froide. Constance resta une seconde près de la porte, la chandelle à la main. Son visage était presque entièrement dans l’ombre. Elle parut vouloir ajouter quelque chose, puis se ravisa. La porte se referma doucement derrière elle. Ses pas s’éloignèrent dans le couloir, accompagnés par la petite lueur de la chandelle qui disparut sous le seuil.

Un souffle passa dans l’ombre, puis une voix, au fond, murmura :

« Hunfen ? C’est bien toi ? »

L’interpellé tourna la tête. Il distinguait à peine les lits, les couvertures tirées jusqu’aux mentons, quelques formes immobiles qui ne l’étaient plus tout à fait. Le silence qui avait suivi le départ de Constance n’avait rien du sommeil. Il était plein d’yeux ouverts.

« Oui », répondit-il tout bas.

Un lit craqua. Une tête blonde se souleva.

« Hunfen ? Pour de vrai ? »

La voix de François semblait avoir presque franchi les murs. Aussitôt, d’un autre lit, Hroar souffla :

« Moins fort, idiot. Tu veux qu’elle revienne ? »

Un petit bruit de couverture se fit entendre plus près de la porte. Hunfen aperçut alors une silhouette menue qu’il ne connaissait pas, assise dans le lit voisin de François. Deux grands yeux le regardaient avec une attention fixe, presque inquiète.

« C’est qui ? » demanda le petit d’une voix claire.

« Chut ! Moins fort, Elrik !» souffla François. Puis, plus doucement, avec une importance visible : « C’est Hunfen. Il était ici avant toi. »

Le petit continua de regarder Hunfen, sans paraître beaucoup plus avancé.

« Et il s’est fait attaquer par le dragon, la dernière fois », précisa Hroar.

Elrik ouvrit un peu plus les yeux.

Hunfen baissa le regard vers sa couverture. Il n’aimait pas beaucoup cette manière d’exister d’abord par ce qui avait failli le tuer. Pourtant, dans la voix de Hroar, il n’y avait ni moquerie ni curiosité cruelle. Seulement une sorte de respect prudent, comme s’il parlait d’une brûlure qu’il valait mieux ne pas toucher.

François, lui, n’avait pas cette prudence-là.

« Pourquoi t’es revenu ? »

Hunfen haussa un peu les épaules sous la couverture.

« Je dois rester ici quelque temps.

— Combien ?

— Je sais pas. »

François se redressa davantage, les cheveux en bataille, les coudes posés sur ses genoux.

« Mais pourquoi ? »

Hunfen regarda vers la porte. Aucun pas ne venait dans le couloir. Il baissa encore la voix.

« Parce qu’il vaut mieux que je me cache. »

Cette fois, le dortoir devint vraiment silencieux. Même François ne répondit pas aussitôt. Hroar, lui, s’était tourné tout à fait vers lui.

« De qui ? »

Hunfen sentit la réponse se coincer quelque part entre sa gorge et ses dents. Il ne pouvait pas parler du Thalmor. Il ne pouvait pas parler des dragons. Il ne pouvait pas non plus parler des Grises-Barbes, ni des Lames, ni de tout ce qui s’était accumulé autour de lui jusqu’à l’enfermer plus sûrement que les murs.

« Des gens qui me veulent des ennuis. »

François eut une petite inspiration, qui ressemblait plus à de l’intérêt qu’à de la peur.

« Quel genre d’ennuis ?

— Des gros. »

Cela sembla suffire. Dans l’ombre, François et Hroar échangèrent un regard que Hunfen ne comprit pas. Ils n’avaient pas l’air de prendre cela pour une chose incroyable, mais plutôt de placer aussitôt cette nouvelle information dans un tiroir déjà bien garni ; comme s’ils avaient, eux aussi, l’habitude de classer les ennuis selon des catégories, des degrés de gravité, et des moyens d’évasion.

« Lydia est là ? demanda Hroar.

— Oui.

— On a entendu une voix d’homme, dit François. C’est qui ?

— Lucian. Il va aider Constance. Faire des leçons, peut-être. »

Un murmure parcourut deux ou trois lits. Quelqu’un souffla quelque chose que Hunfen n’entendit pas. François eut un petit rire étouffé.

« Des leçons. Super !

— Il est gentil », dit Hunfen, un peu plus vite qu’il ne l’aurait voulu.

« Alors, ça va. Mais s’il nous fait écrire des lignes, je dirai que c’est ta faute ! »

Hunfen sentit une chaleur discrète lui monter dans la poitrine. Ce n’était pas grand-chose ; une plaisanterie chuchotée, dans un dortoir froid, sous une couverture qui grattait. Pourtant cela lui fit encore plus de bien que la soupe. Ici, personne ne parlait de destin, personne ne le regardait comme une arme qu’il fallait cacher. François lui reprochait seulement, par avance, les ennuis ordinaires d’une mauvaise leçon.

« T’as fait quoi, depuis ? » demanda Hroar.

Hunfen hésita.

« J’ai voyagé un peu, mais j’ai surtout passé du temps à Blancherive.

— T’as revu des dragons ? »

La question venait d’un autre lit. Samuel, peut-être. Hunfen n’en était pas sûr. Il resta un moment sans répondre.

« Oui… », dit-il enfin.

François se pencha en avant.

« Et t’es pas allé les affronter, cette fois ?

— Pas d’aussi près.

— C’est déjà mieux ! »

Cette fois, Hunfen sourit pour de bon.

Le petit nouveau — Elrik — n’avait pas cessé de le regarder. Il ne posait plus de questions, se contentant d’écouter, les mains serrées dans sa couverture, comme s’il rangeait chaque phrase dans un endroit secret.

François demanda, avec un air faussement innocent :

« Et ton feu ? Tu sais, le petit sort que tu nous avais montré…

— Celui qui a failli mettre le feu au dortoir, précisa Hroar.

— Ça n’a pas failli !

— La couverture de Samuel a roussi !

— Juste un petit peu ! »

Dans un lit voisin, une voix ensommeillée protesta :

« Elle a senti mauvais pendant deux semaines ! »

François étouffa un rire dans son oreiller.

Hunfen se rappela malgré lui la gerbe de flammes trop vive, le recul paniqué des garçons, l’odeur de laine brûlée, puis leurs mines émerveillées dès qu’ils avaient compris que personne n’était blessé. À ce souvenir, quelque chose se détendit en lui. C’était idiot, dangereux, interdit. C’était aussi l’un des rares moments où son pouvoir n’avait pas été une catastrophe ou un secret terrible.

« Et toi, tu t’es entraîné ? » demanda-t-il à François.

François se redressa un peu plus. Même dans l’ombre, Hunfen devina son air fier.

« Oui !

— Et alors ? Tu y arrives ?

— Bien sûr ! Je te montrerai, tu verras. Une de ces nuits, on sortira, comme avant. On a plein de choses à te faire voir ! »

Hunfen sentit son cœur battre un peu plus vite.

« Constance et Lydia vont me trucider si je sors !

— Constance ne nous attrape jamais, répondit François. Et Lydia ne dort pas dans le dortoir. »

Hroar ajouta, plus prudent :

« Pas tout de suite. Il faut voir comment ça se passe. Mais quand ce sera possible… on te montrera.

— Montrer quoi ? »

François sourit dans l’obscurité ; Hunfen ne le vit pas nettement, mais il l’entendit.

« Si on te le dit, ça sert à rien de te le montrer… »

oOo

Les jours qui suivirent prirent, à Honorem, une forme assez étrange pour que Hunfen ne sût bientôt plus s’il devait s’en plaindre ou s’en réjouir.

Rien ne ressemblait tout à fait à une prison. Personne ne lui avait interdit de parler, ni de rire, ni de s’asseoir près du feu avec les autres. Il mangeait à la même table que François, Hroar, Samuel, Runa et le petit Elrik. Il aidait à ranger les couvertures, à porter le bois, à laver les écuelles quand venait son tour. Le soir, dans le dortoir, François lui chuchotait des sottises jusqu’à ce que Hroar lui donnât un coup de coude pour le faire taire, et Runa finissait toujours par menacer de tout répéter à Constance si les garçons l’empêchaient de dormir.

Pourtant, l’endroit lui semblait plus étroit qu’autrefois.

Il ne pouvait pas sortir, pas vraiment. La porte n’était pas barrée pour lui seul, et Constance n’avait jamais énoncé d’interdiction formelle. Mais Lydia, elle, n’avait même pas eu besoin d’un mot pour le dire, avec ses regards, avec sa manière de se trouver toujours dans la pièce voisine, dans le couloir, près de la fenêtre donnant sur la rue. Même sans son armure, et avec une simple épée courte, Hunfen voyait sa vigilance accrue derrière les gestes ordinaires, ses yeux qui revenaient trop souvent vers la porte, sa façon d’écouter le dehors même lorsqu’elle semblait écouter quelqu’un lui parler.

À Blancherive, cela l’amusait presque. À Faillaise, cela l’épuisait. Il y avait toujours quelqu’un à craindre. Quelqu’un qui pourrait chercher, quelqu’un qui pourrait observer, quelqu’un qui pourrait comprendre quelque chose.

Parfois, Hunfen se surprenait à penser à Helgen sans même l’avoir voulu. Il revoyait des pierres noires de suie, des cris, des flammes, et la foule se disloquant sous l’ombre immense du dragon. Puis son père, possiblement parmi ceux qui fuyaient. À Rivebois, il s’était dit qu’il le retrouverait. Puis à Blancherive, il avait cru qu’un messager du jarl saurait. Puis que quelqu’un, quelque part, finirait par dire son nom. Personne ne l’avait fait. Et plus le temps passait, plus cette absence prenait la forme d’une réponse.

Il ne le disait pas. Pas à Lydia, qui aurait serré la mâchoire en cherchant des mots droits et inutiles. Pas à Constance, qui avait déjà trop à faire avec les autres. Pas à François ni à Hroar, qui auraient voulu résoudre cela en trouvant le bon passage, la bonne personne à interroger, le bon moyen de ne pas se faire prendre. Il le gardait donc pour lui, comme beaucoup d’autres choses.

Lucian, de son côté, semblait s’être donné pour tâche de se rendre utile ; il y réussissait assez pour qu’on lui pardonnât le reste. Le premier matin, il avait porté les deux grands seaux d’eau, comme Constance le lui avait ordonné. Il les avait saisis avec une dignité silencieuse, avait fait cinq pas, puis découvert que l’eau, lorsqu’on voulait la déplacer, ne demeurait pas immobile par respect pour son porteur. Un flot clair avait bondi par-dessus le bord du seau de gauche et s’était répandu sur ses jambes. Il s’était figé, le visage grave, comme si l’un des Divins avait jugé bon de le châtier. François avait éclaté de rire avant de se souvenir qu’il était censé respecter les adultes. Hroar avait détourné la tête trop tard. Runa avait pris un air compatissant qui ne trompait personne. Constance, elle, l’avait considéré une seconde.

« Les seaux se portent moins pleins. En attendant, prenez le balai. »

Il avait pris le balai. Cela, Hunfen l’avait remarqué. Constance aussi.

Le jour suivant, l’érudit avait appris à remplir les seaux aux trois quarts, à ne pas empiler les écuelles trop haut, à couper le pain de manière que les derniers n’aient pas l’impression d’arriver après la bataille, et à ne pas proposer trop vite son aide quand Constance avait l’air de savoir exactement ce qu’elle faisait. Il n’y gagnait pas encore un statut officiel, mais on commençait à lui laisser de la place, ce qui, à Honorem, comptait.

Il n’enseignait pas vraiment, pas comme Hunfen l’aurait imaginé, assis devant eux avec un livre ouvert et une voix de maître. Toutefois, il profitait toujours d’une tâche ordinaire, d’une question posée par hasard, pour poser des « devinettes » auxquelles la réponse demandait, tantôt calcul, tantôt lecture, et parfois de l’imagination.

Un après-midi, alors que la pluie battait contre les vitres et que le bois manquait assez pour qu’on laissât le feu mourir avant l’heure, Lucian avait posé innocemment sur la table le livre qu’il avait autrefois montré à Hunfen. Peuples et provinces de Tamriel. Sa couverture avait souffert du voyage, et l’un des coins était écrasé, mais les gravures demeuraient assez nettes pour attirer aussitôt plusieurs paires d’yeux.

Elrik, qui ne savait pas lire, se pencha d’abord sur les images sans oser toucher les pages. Il avait cette manière de regarder les choses comme si elles pouvaient disparaître s’il les réclamait trop ouvertement.

« C’est qui, lui ? » demanda-t-il en désignant une silhouette élancée, enveloppée d’une robe étrange, devant une architecture de pierre noire.

Lucian se rapprocha.

« Un Dunmer. Un Elfe noir, venu de Morrowind. Enfin, plutôt l’idée que l’auteur se fait d’un Dunmer. Ce n’est pas toujours la même chose. »

Elrik resta silencieux, un moment, puis dit :

« Il y en avait plein avant. Et aussi des lézards. »

« Des Argoniens », dit Hroar, qui s’était approché malgré son air de ne pas s’y intéresser.

« Madesi en est un, ajouta François. Il vend des bijoux sur le marché. Il est poli, mais il parle bizarrement.

— Il parle toujours mieux que toi ! » lança Runa.

François lui tira la langue. Constance, depuis le fond de la pièce, leva les yeux sans avoir besoin de parler.

Hunfen, assis un peu en retrait, observa la scène également. Il connaissait déjà ces gravures. Il se souvenait du Nordique absurde, torse-nu dans la neige, avec sa grande hache. Autrefois, cela l’avait fait rire, mais cette fois, les gens qui parlaient de l’Enfant-de-Dragon sans l’avoir jamais vu lui revinrent à l’esprit. Quelle image ces gens avaient-ils de lui ? Comment serait-il représenté dans un livre ? Sans doute pas un garçon dans une salle commune trop froide, avec une tunique reprise aux coudes et une peur sourde dans le ventre.

Lucian tourna encore quelques pages, jusqu’à une carte générale de Tamriel. Les frontières y étaient tracées d’un trait ferme, comme si les royaumes avaient toujours su où ils commençaient et où ils finissaient. Hroar se pencha aussitôt.

« Ça, c’est Bordeciel ?

— Oui.

— Et ça, c’est Cyrodiil ?

— Oui. »

François s’était également rapproché, sans oser toucher le parchemin.

« Et nous, les Brétons ? D’où on vient ? »

Lucian lui lança un regard de côté, comme s’il avait attendu la question, et pointa son doigt vers une région plus à l’ouest.

« Hauteroche, là. Beaucoup de montagnes, beaucoup de petits royaumes, beaucoup de familles persuadées d’être plus ancienne et plus importante que celle du voisin. »

François eut l’air vaguement satisfait.

« On est vraiment plus fort en magie ?

— Certains le sont. D’autres sont surtout forts pour prétendre être meilleurs qu’ils ne le sont. Mais cela aussi, c’est une compétence répandue. »

Hunfen sourit malgré lui. François, lui, considéra la carte avec plus de gravité.

« Et si on vient de là-bas, mais qu’on a toujours vécu ici, on est quoi ? »

Lucian ne répondit pas tout de suite.

« Vous êtes quelqu’un d’ici avec une histoire qui vient aussi d’ailleurs. Ce n’est pas toujours confortable, mais ce n’est pas une faiblesse. »

François baissa les yeux vers Hauteroche, puis vers Bordeciel. Il ne dit rien, mais il eut l’air de ranger cette phrase quelque part, comme un objet dont il ne savait pas encore s’il était précieux ou encombrant.

Ces moments-là brisaient un peu la morosité qui s’était emparée de Hunfen dès le soir où il avait remis les pieds à l’orphelinat. Encore une fois, il ne pouvait qu’attendre, sans savoir quoi. Une décision de Lydia, une nouvelle de Blancherive, un dragon, un Justiciar, un nom — le sien, peut-être — prononcé trop fort dans une rue.

François et Hroar, eux, n’attendaient pas : ils préparaient quelque chose. Hunfen le comprit d’abord à leurs silences. Ils parlaient moins de leurs escapades quand d’autres pouvaient entendre. Ils se penchaient l’un vers l’autre au moment de ranger le bois, échangeaient trois mots derrière la porte de la salle d’eau, se taisaient dès qu’il approchait, puis faisaient mine de l’inclure avec trop d’innocence.

Un soir, après que Constance les eut envoyés se coucher, François s’approcha avec l’air du sage venu transmettre un savoir ancien.

« Si tu dois sortir avec nous, chuchota-t-il, il faut que tu apprennes. »

Hunfen cligna des yeux.

« Apprendre quoi ? »

Hroar, assis sur son propre lit, nouait lentement un morceau de ficelle autour d’un petit crochet tordu.

« À ne pas faire du bruit comme un troll dans une cuisine.

— Je ne fais pas du bruit comme un troll ! »

François lui adressa un regard charitable qui n’avait pas besoin de plus de mots.

« Et vous alors, répliqua Hunfen d’un air vexé, vous marchez comment ?

— Comme des gens qu’on ne remarque pas, dit Hroar.

— Ou comme des gens qu’on remarque pour une autre raison, renchérit François Ça dépend. »

Il se leva et traversa le dortoir à pas exagérément prudents. La troisième planche grinça. Runa, déjà couchée, ouvrit un œil.

« Celle-là, il ne faut pas marcher dessus », dit-elle.

François se figea.

« Je le savais. Je montrais !

— Tu montrais mal. »

Hroar soupira, puis se leva à son tour. Il fit le même trajet, mais en posant le pied plus près du mur, là où les planches pliaient moins. Aucun bruit ne vint, sinon le souffle des couvertures.

« Tu vois ? Murmura-t-il. Les bords. Presque toujours les bords. Et quand il y a une marche, tu mets le poids doucement avant de t’appuyer pour de vrai. Comme ça, si ça grince, tu peux encore t’arrêter. »

Hunfen essaya. Il posa le pied trop vite, sentit le bois protester sous lui, et se figea aussitôt. François étouffa un rire.

« Voilà. Comme un troll !

— Tais-toi. »

Ils recommencèrent. Une fois. Deux fois. Dix fois peut-être. Hroar lui montra comment écouter avant d’ouvrir une porte, comment éviter de pousser le battant jusqu’au bout si les gonds grinçaient à la fin, comment regarder sous une porte quand une lampe brûlait de l’autre côté. François, lui, expliqua avec beaucoup d’aplomb qu’il ne fallait jamais courir sauf quand on était déjà vu, et que, dans ce cas, il fallait avancer comme si l’on savait exactement où l’on allait, même si c’était faux.

« Les gens poursuivent moins quelqu’un qui a l’air sûr de lui », dit-il.

« C’est complètement idiot », murmura Hunfen.

Hroar haussa les épaules.

« Ça marche parfois.

— Et quand ça ne marche pas ?

— Là, on court vraiment. »

Hunfen aurait dû refuser, il le savait. Lydia lui avait formellement ordonné de rester à l’intérieur. Constance aussi, sans le dire. Lucian aurait probablement trouvé une phrase raisonnable sur la prudence, le contexte et les responsabilités, puis il aurait regardé Hunfen d’un air triste en comprenant que la phrase arrivait trop tard.

Mais l’idée de sortir, simplement sortir, lui faisait l’effet d’une fenêtre ouverte dans une pièce où l’air avait cessé de bouger. Alors il apprit, un peu, et mal. Mais assez pour que François parût satisfait, et Hroar pas entièrement désespéré. Ils finirent par se coucher sur ce résultat.

Dans le silence de la nuit, il perçut Lydia. Elle aussi, se mouvait sans bruit ; une ombre dans le couloir, un pas retenu, le léger frottement d’une cape contre le mur. Hunfen avait ouvert les yeux juste à temps pour voir une ligne plus sombre glisser derrière la porte entrouverte du dortoir. Il resta immobile, son cœur soudain plus éveillé que lui.

Au matin, la guerrière était là, comme si elle n’avait pas quitté l’orphelinat. Elle mangea son pain, parla peu, surveilla la rue, et ne répondit pas vraiment quand Constance lui demanda si elle avait mal dormi.

La nuit suivante, Hunfen fit semblant de dormir. Cette fois, il entendit mieux. Lydia passa dans le couloir après que toute la maison se fut tue. Elle ne portait pas ses bottes de voyage ; ses pas en étaient plus souples, moins lourds. La porte extérieure s’ouvrit avec une lenteur extrême, puis se referma.

Dans l’obscurité, François murmura :

« Encore ! »

Hunfen tourna la tête. Deux lits plus loin, une forme s’était redressée.

« Tu l’as vue aussi ? » demanda-t-il.

« Bien sûr, ça fait trois soirs qu’elle sort , murmura François. Et elle a toujours l’air contrariée quand elle revient ! »

Hunfen sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.

« Pourquoi ?

— Eh ben justement, ce soir, on saura ! »

Hroar se redressa à son tour, ses cheveux bruns en désordre, les taches de rousseur presque invisibles dans la pénombre.

« Non ! »

François tourna vers lui une indignation muette.

« On ne sait même pas ce qu’elle fait !

— Elle est armée, elle est grande, et elle nous soufflerait dans les bronches si elle nous trouvait derrière elle. Ce sont trois bonnes raisons de ne pas savoir. »

Hunfen fixa la porte. Lydia lui cachait quelque chose. Ce n’était pas nouveau, après-tout, tout le monde lui cachait quelque chose. Mais cette fois, elle sortait seule dans Faillaise, sans armure, la nuit. Si elle avait voulu simplement marcher, elle l’aurait dit. Si elle avait voulu acheter quelque chose, elle l’aurait fait le jour. Si elle avait voulu voir quelqu’un de sûr, elle n’aurait pas pris tant de précautions.

« On y va ! », dit-il.

Hroar soupira.

— Évidemment !

— Tu ne peux pas rester ici si elle cherche des ennuis à ta place ! », dit François, comme si l’argument était parfaitement raisonnable.

Hunfen eut une brève pensée pour son père. Non pas un souvenir précis, seulement une impression : la grande main qui se refermait autour de la sienne quand ils traversaient un endroit plein de monde, la certitude enfantine qu’un adulte savait toujours où aller. Cette certitude n’existait plus. Les adultes partaient dans la nuit, mentaient aux portes, revenaient avec des visages fermés, et demandaient ensuite aux enfants de dormir.

Il repoussa sa couverture.

« Comment on sort ? »

François sourit dans l’ombre.

« Par la porte, bien sûr ! »

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