Chante pour moi
Bonne lecture !
Chapitre 6 - Découverte
Les jours défilaient, et Solfège s’habituait à ce nouveau train de vie avec une facilité déconcertante. Il fallait dire que la majeure partie du temps, elle courait après Bowser Jr., qui se révélait être un enfant particulièrement capricieux... Pour ne pas dire franchement effronté. Elle avait parfois l’impression de poursuivre une tornade impossible à contenir tant son énergie semblait inépuisable. Il se moquait des gardes qu’ils croisaient dans les couloirs, grimpait partout selon son bon vouloir, faisait de vilaines farces aux cuisiniers... Et menaçait quiconque avait l’audace de lui refuser quoi que ce soit.
Un véritable petit tyran en devenir. Apparemment, cet enfant roi était surprotégé par Bowser. Il n’hésitait pas à aller se plaindre auprès de lui pour obtenir gain de cause, même lorsque la situation était clairement injuste. Comme ce pauvre Koopa qu’il avait malencontreusement bousculé lors d’une partie de cache-cache. Désormais, celui-ci errait parmi les Skelerex, condamné à sillonner les terres infertiles pour avoir simplement croisé le chemin du prince. Cette histoire lui avait rappelé que, malgré son jeune âge et ses airs attachants, Bowser Jr. restait le fils du roi des Koopas.
Solfège n’avait plutôt pas intérêt à le contrarier, au risque de subir le même sort que ces malheureux. Et elle n’avait absolument aucune envie de finir ainsi. Rien que d’y penser, cela la peinait profondément. Faisant de son mieux pour répondre au besoin constant d’attention de Junior, il lui arrivait parfois de terminer la journée complètement épuisée après des heures de jeux particulièrement physiques. Jusqu’à présent, elle parvenait néanmoins à trouver de bonnes excuses pour orienter leurs activités vers quelque chose de moins fatigant. La peinture sur toile, par exemple. À sa grande surprise, le jeune Koopa hyperactif appréciait l’art, s’y investissant avec un enthousiasme inattendu.
Ils pouvaient ainsi passer des heures à dessiner toutes sortes de choses, laissant libre cours à leur imagination. Solfège aussi avait le droit de peindre, et cette activité la détendait énormément. Elle y trouvait une véritable échappatoire. Une façon d’oublier pendant quelques heures les murs du château et sa condition de prisonnière. N’ayant cependant pas vu grand-chose de l’extérieur depuis son arrivée, elle se contentait généralement de représenter la dernière planète qu’elle avait visitée avant que l’ombre de Bowser ne l’emporte avec lui. Chaque coup de pinceau lui permettait de retrouver un fragment de ce souvenir, comme si elle pouvait encore sentir le vent sur son visage et l’herbe sous ses pieds.
Bon, ses dessins n’étaient pas aussi jolis que ceux du prince, mais elle faisait de son mieux pour leur donner une forme reconnaissable.
Concernant Junior, il préférait dessiner des personnages imaginaires. Il se représentait souvent aux côtés de son père, en pleine guerre contre les royaumes voisins. Toujours installé aux commandes de machines sophistiquées, Bowser Jr. mettait en scène des explosions spectaculaires qui décimaient presque systématiquement une partie de la population locale. Aucun de ses récits ne pouvait se dérouler sans une bataille, une invasion ou une gigantesque machine de destruction. Ce genre de dessins mettait Solfège mal à l’aise. Elle ne pouvait s’empêcher de grimacer devant leur réalisme troublant.
D’accord, ce n’était qu’un enfant débordant d’imagination, mais de là à représenter une telle violence... Elle n’avait vraiment aucune envie de se retrouver à la place de ces pauvres personnages champignons peints sur la toile. Était-ce réellement le reflet des ambitions de son père, ainsi illustrées à travers ses dessins ? Ou simplement la vision déformée d’un enfant influencé par ce qu’il voyait autour de lui ? Curieusement, Solfège penchait davantage pour la première hypothèse... Surtout après avoir été témoin de la colère dévastatrice de Bowser. Depuis ce jour passé au-dessus de la lave, il lui était difficile d’imaginer que le roi des Koopas puisse faire preuve de retenue lorsqu’il se laissait submerger par sa rage.
En plusieurs jours de servitude auprès du jeune prince, elle n’avait croisé le roi Koopa que deux fois dans son château. La première fois, elle s’était faite toute petite, rasant les murs pour éviter de l’importuner par sa simple présence, se fondant presque dans le décor. Mais Bowser ne lui avait accordé aucune attention. Il était passé à côté d’elle sans même un regard, sans la moindre menace, sans un mot. Rien. La grande tortue n’était visiblement que de passage ce jour-là. Solfège avait néanmoins remarqué qu’il avait l’air complètement absorbé par ses pensées, au point de ne prêter attention à personne autour de lui.
Même les soldats qui s’écartaient précipitamment sur son chemin ne semblaient pas exister à ses yeux. Son regard était ailleurs, sombre et lointain. Comme s’il poursuivait une réflexion dont lui seul connaissait l’importance. Prudemment, elle avait attendu qu’il s’éloigne avant d’oser relever les yeux, observant sa carapace hérissée d’épines avec une certaine perplexité. Il l’ignorait, et elle n’allait certainement pas s’en plaindre. Au moins, elle ne risquait rien... Ou presque. C’était parfait ainsi. Cette indifférence avait toutefois quelque chose de déroutant après la violence dont il avait fait preuve quelques jours plus tôt. En dépit de ce soulagement, une question persistait dans son esprit.
Pourquoi le roi paraissait-il aussi distrait ?
La deuxième fois, c’était quelques jours plus tard, lorsque le château avait amorcé une descente pour s’amarrer dans des contrées inconnues. Bowser avait, à en juger par son état, essuyé une sévère défaite. Elle ignorait contre qui il s’était battu, mais une chose était certaine : le combat avait été d’une violence extrême, au vu des nombreuses blessures qui marquaient son corps. C’était également la première fois qu’elle le voyait dans un état aussi vulnérable. Son visage était marqué, fermé et abattu. Le grand Koopa avait traversé le couloir sans dire un mot, le regard rivé au sol et les épaules affaissées, comme écrasé sous le poids de sa propre défaite.
Même les gardes hésitaient à l’approcher, se contentant de s’écarter silencieusement sur son passage. L’image contrastait fortement avec celle du tyran invincible qu’il donnait habituellement. Malgré elle, cette vision serra le cœur de Solfège. Le voir dans un tel état éveillait en elle un pincement inattendu, une émotion qu’elle n’aurait jamais cru ressentir à son égard. Une solitude écrasante émanait de lui à cet instant, comme s’il était enfermé dans une détresse que personne n’osait partager. Même si, au fond, elle savait qu’il ne méritait ni sa pitié ni la moindre forme d’empathie après tout ce qu’il avait fait. Elle ne parvenait pourtant pas à ignorer complètement la souffrance qui transparaissait dans son regard assombri.
Bon, dire qu’elle ne risquait rien était sans doute exagéré… surtout lorsqu’on était la servante d’un enfant aussi capricieux, toujours désireux d’avoir le dernier mot. À chaque instant. Chaque journée représentait une véritable épreuve, alternant sans cesse entre amusement sincère et tensions imprévisibles. Bowser Jr. ne lui avait fait que deux véritables crises de colère jusqu’à présent. Et à chaque fois, elle était parvenue à l’apaiser en lui proposant de lui raconter des histoires. Un moyen simple et improvisé, mais qui s’avérait efficace pour le moment. Il suffisait parfois de quelques dragons imaginaires, d’un trésor perdu ou d’un héros maladroit pour détourner son attention de ce qui l’avait contrarié.
Malheureusement, ce petit stratagème ne fonctionnerait pas éternellement. Un jour ou l’autre, il finirait par s’en lasser, et cette idée la hantait de plus en plus. Elle redoutait déjà le moment où ses récits ne suffiraient plus à calmer ses colères. À force de le côtoyer, elle s’était attachée à lui. Une véritable amitié s’était installée entre eux, fragile mais sincère. Après tout, c’était lui qui lui avait sauvé la vie. Lui qui lui avait offert un toit, un lit et de quoi se nourrir chaque jour. Était-il aussi cruel que son père ? Solfège en doutait. Sous ses airs de petit prince autoritaire se cachait encore un enfant en quête d’attention et d’affection. Il était simplement trop gâté et surtout doté d’un pouvoir bien trop grand pour un enfant de son âge.
«C’est moi qui compte ! C’est moi, c’est moi !» Hurla Bowser Jr. tout en sautillant sur place avec les poings serrés face aux participants de son jeu. Ce jour-là, il portait un foulard rose que la princesse Peach lui avait confectionné lors de sa dernière «visite» plusieurs mois auparavant.
«Très bien, ça me va. Mais attention… Pas de triche cette fois-ci !» Prévint Solfège en levant un doigt devant son petit visage impatient, un sourcil arqué. À côté d’elle, les deux gardes qui s’étaient laissés entraîner dans la partie acquiescèrent vivement. Ils en avaient déjà fait les frais plus tôt de la triche du prince, battus par un tour de passe-passe aussi rusé que prévisible de la part du petit Koopa.
«Attrape-moi si tu peux», c’était le jeu qu’elle avait proposé aujourd’hui pour occuper Bowser Junior. Mais pour rendre l’activité encore plus amusante, il fallait davantage de participants. Et qui de mieux que les deux gardes chargés de surveiller la porte de la chambre ? Ils devaient bien s’ennuyer à rester plantés là toute la journée... Étonnamment, les deux Koopas avaient accepté sa proposition sans la moindre hésitation lorsqu’elle leur avait présenté cette petite activité dans les couloirs du château. Après plusieurs jours passés en sa compagnie, ils avaient fini par comprendre que les idées de l’humaine étaient généralement moins éprouvantes que celles de Bowser Jr.
L’endroit était si gigantesque qu’une seule partie pouvait durer près d’une heure ! Certains secteurs restaient toutefois interdits ou inaccessibles, comme l’aile ouest par exemple. Ou encore le rez-de-chaussée, presque deux fois plus vaste que l’étage. Même Solfège n’avait encore exploré qu’une infime partie du château malgré toutes ses escapades avec Junior. Et cela ne représentait rien comparé au sous-sol, qui surpassait à lui seul les deux niveaux réunis. Il était facile de s’y perdre... Ou de ne jamais en revenir sans un minimum d’organisation. Dans un tel labyrinthe, il fallait presque augmenter le nombre de joueurs pour que la partie reste intéressante.
«C’est pas vrai ! Je ne triche pas ! Je n’ai pas besoin de tricher pour montrer que je suis le plus fort à ce jeu-là !» Renifla Junior d’un air prétentieux avec les bras croisés et le museau levé dans un geste de frustration, n’appréciant que moyennement d’être traité de tricheur.
«C’est ce qu’on va voir.» Amusée, Solfège imita sa posture puis fit un check au garde à côté d’elle qui lui souriait avec complicité. Ils avaient déjà repéré leur prochaine cachette. Et cette fois-ci, ils étaient bien décidés à remporter la troisième manche.
«On se sépare !» Chuchota le plus âgé des Koopas après s’être détourné de Bowser Jr., qui avait commencé le décompte contre une statuette représentant son père.
Pour ne pas changer.
Leurs pas précipités s’éloignant dans le grand corridor furent la dernière chose que la petite tortue entendit. Les trois joueurs censés se cacher se dispersèrent aussitôt dans des directions différentes, leurs silhouettes disparaissant rapidement au détour des couloirs. Solfège partit sur la gauche sans hésiter, longeant les murs de pierre avec prudence. Veillant à ne pas faire trop de bruit, elle retenait même sa respiration par moments, misant cette fois sur la discrétion plutôt que sur la rapidité. Pour ne pas être gênée par ses cheveux pendant sa course, elle les avait attachés en queue-de-cheval. Quelques mèches seulement encadraient son visage animé par un sourire d’excitation, ses yeux brillants d’un mélange d’amusement et de défi.
Aussi furtivement que possible, elle s’enfonça dans le couloir ouest puis bifurqua à gauche, puis à droite, jusqu’à atteindre un passage plus sombre que les précédents. C’était un vrai labyrinthe ici ! Plus elle avançait, plus elle avait l’impression de s’éloigner des parties du château qu’elle connaissait. Les torches accrochées aux murs se faisaient également plus rares dans ce secteur, laissant de larges portions du couloir plongées dans une pénombre inquiétante. Par endroits, la pierre semblait plus ancienne, usée par le temps et parcourue de fines fissures qui couraient jusqu’au plafond.
Aucun garde ne patrouillait dans les environs, ce qui était suffisamment inhabituel pour attirer son attention. Solfège avait mis assez de distance entre elle et Junior pour ne plus l’entendre compter, ce qui lui permit enfin de ralentir le rythme. À bout de souffle après avoir autant couru, elle traîna les pieds jusqu’à un petit banc situé sur la gauche du couloir, juste sous un chandelier. Ici, la pierre était plus sombre, ce qui faisait davantage ressortir les différentes œuvres d’art accrochées aux murs. La plupart étaient plutôt jolies, représentant de vastes paysages chaotiques aux couleurs intenses, des cieux embrasés ou des terres en ruine baignées de lumière. Certaines toiles étaient si grandes qu’elles occupaient presque un pan de mur entier. D’autres tableaux, en revanche, étaient bien plus inquiétants.
Leurs formes déformées paraissaient presque vivantes, arrachant un frisson le long de l’échine de la jeune femme. Plus elle les observait, plus elle avait l’impression que leurs regards la suivaient dans ses déplacements. Grimaçant à la créature qui la dévisageait à travers la toile, elle pouvait sentir son cœur battre jusque dans ses tempes tandis qu’elle s’asseyait lourdement sur ce qu’elle croyait être un siège. Mais à peine l’eut-elle touché que celui-ci se mit à grogner. Lâchant un petit cri de stupeur, Solfège bondit en arrière pour réaliser qu’il s’agissait en réalité d’un Goomba particulièrement mécontent d’avoir été confondu avec un simple banc.
«Mille excuses !» S’excusa-t-elle précipitamment tout en levant les mains vers lui, un sourire embarrassé aux lèvres. Oups… Cependant le Goomba, ne comprenant évidemment pas son langage, se mit à la pourchasser en grognant sans relâche. Avec ses deux dents saillantes et ses sourcils noirs touffus, la petite créature brune sans bras se lança à ses trousses.
Solfège n’eut d’autre choix que de prendre la fuite.
Elle essaya de le semer dans les vastes couloirs du château, mais le Goomba restait sur ses traces... Inarrêtable, comme bien décidé à lui faire regretter son geste. Elle prit alors la décision de se réfugier derrière la première porte venue, espérant qu’il ne puisse pas l’ouvrir. Sans bras, il ne devait pas être capable de l’atteindre, n’est-ce pas ? Après un dérapage maîtrisé au détour d’un angle, Solfège se précipita vers la porte. Mais en sautant pour attraper la poignée, elle constata avec horreur qu’elle était fermée à double tour. Zut ! Sur le point de reprendre sa fuite, elle remarqua que la créature furieuse ne la poursuivait plus.
Le couloir était désormais vide. Elle avait abandonné la chasse en cours de route, disparaissant dans les méandres du château. Un soupir de soulagement lui échappa alors qu’elle s’adossait contre la porte, une main posée sur sa poitrine encore tambourinante, tentant de calmer les battements affolés de son cœur. Heureusement qu’avec cette robe, elle pouvait courir sur de longues distances ! Sinon, le Goomba l’aurait sans doute croquée pour son impolitesse. Cette pensée arracha même un léger sourire à la jeune femme. Après tout, il aurait été particulièrement embarrassant d’expliquer à Bowser Jr. qu’elle avait été vaincue par un banc grincheux.
«Merci Junior. Sans même le faire exprès, tu me sauves encore la vie…» Soupira-t-elle, la tête posée en arrière. Ce simple mouvement lui permit de remarquer que la porte située en diagonale était entrouverte, laissant filtrer un mince rai de lumière.
La curiosité était un vilain défaut… Elle l’avait appris à ses dépens.
Pourtant, elle ne put résister à la tentation.
Ses pas l’entraînèrent vers l’embrasure d’où s’échappait cette discrète lueur. Intriguée, elle passa d’abord la tête pour jeter un premier coup d’œil, ses yeux s’habituant lentement à la pénombre. La pièce était plongée dans une obscurité presque totale, à l’exception du mur gauche où se dressait une grande armoire en bois, semblable à un ancien présentoir. Les rideaux rouges des fenêtres étaient tirés, lourds et opaques, laissant à peine passer la moindre clarté venue de l’extérieur. Une table ovale occupait le centre de la salle poussiéreuse, entourée de deux larges fauteuils verts aux accoudoirs usés.
Sur le mur opposé s’étendait une immense bibliothèque remplie d’un nombre incalculable d’ouvrages aux couvertures colorées. Certaines ternies par le temps, d’autres encore étonnamment vives. Des piles de livres étaient également entassées çà et là par manque de place sur les étagères. Absorbée par les détails de cette pièce aux proportions démesurées, Solfège finit par entrer prudemment, ses pas à peine audibles sur le sol. Une odeur de papier ancien et de cire flottait dans l’air. C’est alors qu’elle remarqua une petite Luma enfermé dans un bocal suspendu à un crochet près de l’armoire. C’était lui qui diffusait cette lumière douce et tamisée dans toute la pièce, éclairant les lieux d’une lueur irréelle.
À son approche silencieuse, l’étoile jaune enfermée dans le récipient translucide se tourna vers l’humaine. Ses petits yeux noirs s’illuminèrent aussitôt, puis elle se mit à effectuer de légères pirouettes. Visiblement dépourvu de la parole, la Luma sautillait contre la paroi de verre pour attirer son attention tandis que Solfège s’avançait vers le présentoir, guidée par la curiosité. Celui-ci était couvert de photographies de formats variés, disposées les unes à côté des autres. Certaines étaient légèrement de travers, d’autres parfaitement alignées, comme si elles avaient été ajoutées au fil du temps sans véritable ordre.
Quelques bougies blanches brûlaient encore, laissant couler leur cire à leur base et diffusant une lumière vacillante dans la pièce. Tout en haut de l’armoire gigantesque, entre deux chandelles, se trouvaient trois photographies. Elles représentaient une jeune femme aux cheveux d’or vêtue d’une robe immédiatement reconnaissable à sa teinte rose atypique. Princesse Peach. À côté du cadre situé le plus à gauche reposait une bague de fiançailles ornée d’un diamant. Plus loin, une représentation de son diadème avait été placée avec une précision presque obsessionnelle. C’était une copie parfaite. Solfège s’immobilisa devant l’ensemble, incapable de détourner les yeux de cette étrange mise en scène.
Elle commençait à comprendre où voulait en venir Junior lorsqu’il parlait de l’obsession de son père pour cette princesse au joli minois. Elle avait un adorable sourire et de beaux yeux bleus... Son charme était à la hauteur de sa réputation. Mais parmi ces photographies se trouvaient également plusieurs clichés du Royaume Champignon, témoignant de l’ampleur de ses ambitions de conquête. Tout indiquait que son désir de gouverner le monde était immense, peut-être même insatiable. Cartes, paysages et monuments côtoyaient les portraits de la princesse, comme si ces deux objectifs étaient intimement liés dans son esprit.
Cette constatation amena Solfège à se demander si Bowser ne cherchait pas à épouser Peach uniquement pour accéder au pouvoir. Cela ferait de lui, par alliance, le roi le plus puissant du monde. D’après ce que lui avait raconté son fils à la langue bien pendue, le Royaume Champignon était le plus vaste de tous. Et donc, par extension, le plus influent et le plus stratégique. Cette théorie paraissait logique. Peut-être que tout cela n’était qu’un calcul politique soigneusement dissimulé derrière des déclarations grandiloquentes. Cela pouvait expliquer cet intérêt si marqué pour la princesse. Pourtant, une question persistait. S’il ne s’agissait que de pouvoir...
Pourquoi tant d’efforts pour obtenir sa main ? Pourquoi conserver autant de souvenirs d’elle dans une pièce isolée du reste du château ? N’y avait-il pas, au fond, autre chose qu’une simple stratégie de conquête ?
Cette dernière pensée serra le cœur de Solfège. Les mains croisées dans le dos pour résister à la tentation de toucher aux bibelots, elle continua de parcourir les différentes photographies. Ses yeux glissèrent d’un cliché à l’autre jusqu’à tomber sur des images datant d’une époque bien plus lointaine. Intriguée, elle rapprocha son visage de l’une d’elles. Elle y reconnut presque immédiatement Bowser enfant, installé dans un panier rose devant le Magikoopa du nom de Kamek, au seuil d’une porte. Comment pouvait-elle en être certaine ? Tout simplement parce que son fils et lui se ressemblaient comme deux gouttes d’eau à cet âge-là. Elle ne pouvait pas se tromper.
Sur la photographie, une version bien plus jeune de Kamek affichait un large sourire, visiblement fier, brandissant sa baguette avec enthousiasme. À l’inverse, la petite tortue installée dans le panier, vraisemblablement Bowser, pleurait à chaudes larmes. Son visage était crispé par le chagrin et un hochet reposait fermement serré dans sa main. Solfège ne put s’empêcher de trouver la scène étonnamment attendrissante. Il était difficile d’imaginer que ce bébé en pleurs deviendrait un jour le redoutable roi des Koopas qu’elle connaissait aujourd’hui. Et plus elle regardait les photographies de cette époque, plus un détail lui sautait aux yeux : Kamek apparaissait sur chacune d’elles.
Toujours lui. Jamais personne d’autre.
«Un orphelin…» En déduisit Solfège avec tristesse. Évidemment, pourquoi n’y avait-elle pas pensé plus tôt ?
Le Magikoopa était celui qui l’avait élevé pour en faire le roi des Koopas, le puissant et redouté souverain qu’il était devenu aujourd’hui. Elle pouvait suivre, à travers les différents clichés, l’évolution de Bowser aux côtés de son mentor. Capturé à divers moments de sa vie, chaque portrait racontait un fragment de son histoire, comme les pages éparses d’un passé qu’elle découvrait peu à peu. Sur l’une des photographies, Kamek tenait le jeune Bowser dans ses bras après une chute, avec une tendresse que Solfège n’aurait jamais soupçonnée chez lui. De l’enfance à l’âge adulte, le grand monarque, façonné par des choix difficiles, avait connu une existence loin d’être simple.
Destiné très tôt à gouverner le royaume des Koopas, une photo le montrait déjà coiffé d’une petite couronne. Il n’était alors guère plus âgé que Bowser Jr. aujourd’hui. Il n’avait sans doute jamais connu les joies ordinaires de l’enfance. L’insouciance, l’innocence... Deux éléments essentiels à la construction d’un enfant découvrant le monde, qui lui avaient été arrachés bien trop tôt. Remplacés par des attentes et des exigences écrasantes. Sur un autre cliché, il brandissait fièrement une baguette magique après avoir invoqué un sort à l’apparence sombre et inquiétante, évoquant une magie dangereuse. Sous le regard admiratif de Kamek, extatique devant les prouesses de son jeune protégé, le Magikoopa semblait déjà voir la puissance qu’il développerait un jour.
Il semblait que son existence ait été difficile dès le départ, peut-être même chaotique. Du moins, suffisamment pour le conduire sur la voie qu’il avait empruntée. Néanmoins, Solfège ne savait pas vraiment comment se positionner face à cette découverte des plus intimes. Un mélange de tristesse et de compassion l’envahissait malgré tout ce qu’il lui avait déjà fait subir. Rien n’excusait ses actes de cruauté, bien sûr. Et pourtant... Elle avait l’étrange impression qu’il n’était pas uniquement ce tyran colérique que tout le monde voyait. Que derrière cette brutalité se cachait autre chose.
Quelque chose de profondément enfoui, inaccessible au reste du monde. Peut-être avait-il grandi sans jamais apprendre à être heureux. Peut-être poursuivait-il depuis toujours quelque chose qu’il ne parvenait jamais à atteindre. Un bonheur qu’il semblait rechercher avec une obstination presque désespérée, perceptible à travers chacun de ses actes. Il en était si obsédé qu’il n’hésitait pas à écraser tout ce qui se dressait sur son chemin, sans le moindre scrupule. Quitte à s’emparer de ce qu’il désirait par la force et à entraîner des innocents dans sa chute. Le Royaume Champignon et la princesse Peach en faisaient malheureusement partie. Comme une liste de souhaits à cocher, sans considération pour les conséquences.
«Arrêtez ! Ou je vais le dire à papa !»
«Junior…» S’épouvanta Solfège après avoir entendu le cri de détresse du jeune Koopa résonner dans le couloir. Sans attendre, elle sortit en trombe de la pièce et déboula dans le couloir à sa recherche. L’inquiétude accélérait chacun de ses pas. Des éclats de rire moqueurs lui parvinrent alors depuis le corridor. Lorsqu’elle tourna à l’angle, elle aperçut les trois Koopalings rassemblés autour de Bowser Jr.
«C’est quoi cette bavette pour bébé ?» Ricana Ludwig avec un léger zozotement après avoir attrapé le bandana autour du cou du plus petit Koopa.
«Touche pas à ça ! C’est Mama Peach qui me l’a offert !» Rouspéta ce dernier en tirant sur le tissu rose pour tenter de le récupérer des griffes du Koopa aux cheveux bleus ébouriffés. Son visage se déforma sous l’effet de la colère. Malgré sa taille, il soutenait le regard du Koopaling avec une étonnante défiance.
«Haha, cette andouille croit toujours que Peach est sa vraie mère…» Se moqua Morton en le pointant grossièrement du doigt, hilare, bientôt imité par Lemmy. Bowser Jr. devint écarlate sous leurs rires, gonflant les joues et serrant les poings de frustration. Impuissant face aux Koopalings, des larmes se formèrent dans ses petits yeux noirs. Cependant, les deux cessèrent immédiatement de rire lorsqu’ils virent l’humaine en colère s’approcher d’eux pour crier la chose suivante, les sourcils froncés.
«Hé ! Laissez-le tranquille ! Ne le touchez pas !» Leur somma-t-elle d’un ton ferme. Mais Ludwig continua de tirer sur le bandana, ignorant complètement son intervention. À force de s’acharner chacun de leur côté, l’inévitable se produisit. Le tissu se déchira lentement avant de céder en deux. Propulsé en arrière, Bowser Junior poussa un petit cri de surprise et retomba maladroitement sur sa carapace.
«Oh oh…» Grimaça Ludwig qui tenait désormais un morceau du tissu dans les mains, l’autre restant encore accroché au cou de Junior. Il venait clairement de faire une énorme bêtise… Si Bowser venait à l’apprendre, il n’osait même pas imaginer l’engueulade monumentale qu’il allait recevoir. Ou pire encore ! La correction d’un père particulièrement protecteur.
«Restons pas là !» S’écria Morton en attrapant Ludwig par le bras puis Lemmy à son tour avant de s’élancer dans le couloir en sens inverse. Ils disparurent tous les trois rapidement en laissant derrière eux Solfège pour gérer leur grosse boulette.
«Junior…» Chuchota Solfège avec appréhension, alors qu’elle se précipitait à ses côtés pour le redresser en position assise. Elle posa une main sur son épaule puis le regarda avec une profonde inquiétude.
Heureusement, il n’avait pas été blessé lors de l’incident, mais le mal était déjà fait. Il attrapa le reste de son bandana rose et l’observa un instant en silence. Son visage se crispa aussitôt, puis de grosses larmes envahirent ses yeux noirs, habituellement si vifs et pétillants. Cette image transperça le cœur de Solfège. Elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose, cependant aucun mot ne parvint à franchir ses lèvres. Avant qu’elle n’ait le temps de réagir, le petit Koopa se releva brusquement. Il s’enfuit ensuite vers sa chambre sans même lui adresser un regard, laissant la jeune femme totalement démunie. Elle resta assise au milieu du couloir, les yeux rivés sur sa silhouette qui s’éloignait à toute vitesse. Jamais elle ne l’avait vu aussi bouleversé.
Même lors de ses colères les plus spectaculaires, il finissait toujours par retrouver le sourire quelques minutes plus tard. Cette fois, c’était différent. Les enfants pouvaient parfois se montrer d’une cruauté sans nom entre eux... C’était un véritable crève-cœur. Les Koopalings étaient-ils jaloux de la relation qu’entretenait Bowser Junior avec son père ? Elle ne pouvait s’empêcher de se poser la question. Se relevant précipitamment, Solfège décida de le rejoindre, avec l’espoir qu’il ne la repousserait pas une fois devant sa chambre. Elle ressentit un immense soulagement lorsque les deux gardes, interrompant leur distraction pour reprendre leur poste, lui laissèrent le passage d’un simple signe de tête.
Elle put ainsi entrer dans la pièce et découvrir Bowser Jr. recroquevillé sur son lit. Le pauvre pleurait à chaudes larmes en serrant contre lui sa peluche lapin, complètement meurtri et humilié. Apparemment, ce bandana comptait énormément pour lui. Il devait lui rappeler de précieux souvenirs passés aux côtés de la princesse lorsqu’elle avait été contrainte de rester près de lui. Solfège enjamba rapidement les jouets éparpillés sur son passage pour atteindre le lit. Elle y grimpa ensuite afin de se tenir aux côtés du petit Koopa, toujours enfoui dans ses coussins.
Délicatement, elle posa une main sur son dos vert en prenant soin d’éviter ses épines. Puis elle resta là, à écouter ses pleurs déchirants, le cœur lourd. Que pouvait-elle faire ? Que pouvait-elle dire ? Bien sûr, elle se doutait que la princesse Peach n’était pas sa véritable mère. C’était une évidence. Mais de là à se moquer d’un enfant pour ses croyances... L’idée la révoltait profondément. Affligée, elle chercha une solution, passant en revue tout ce qui pourrait apaiser ses sanglots et lui offrir un peu de réconfort. Le bandana étant malheureusement irréparable depuis que Ludwig était parti avec l’autre morceau, ils pourraient tout aussi bien en fabriquer un nouveau. Oui, voilà une excellente idée !
Prête à descendre du lit pour mettre son idée à exécution, Solfège suspendit soudain son geste. Derrière elle, Bowser Jr. venait de renifler.
«Est-ce que toi aussi tu vas partir un jour ? Comme Mama Peach le fait à chaque fois ?» Demanda-t-il d’une toute petite voix brisée par les larmes, se redressant légèrement pour la regarder dans les yeux. Solfège sentit son cœur se serrer à son regard malheureux. Que pouvait-elle répondre ? Elle prit un instant pour réfléchir, avant de décider qu’il valait mieux ne pas lui mentir car il était bien trop malin pour le sentir de toute façon.
«Un jour, il le faudra bien. Mais je serai toujours là, juste ici…» Expliqua-t-elle doucement en posant la paume de sa main sur le torse de la petite tortue, juste au-dessus de son cœur encore affolé. Quand il la regarda avec étonnement, elle lui offrit un sourire tendre avant de chuchoter ; «Et tu veux savoir un secret ?»
«Oui… C’est quoi le secret ?» Répondit Bowser Jr. émerveillé en se redressant rapidement, suspendu à ses lèvres.
«J’ai le pouvoir de me rendre invisible ! Je suis comme une étoile en plein jour… Tu ne me vois pas, mais je suis là. Je reste ici, avec toi, quoi qu’il arrive. Je ne vais nulle part, promis.» Elle se pencha un peu plus vers lui pour tendrement lui prendre les bras, cherchant désespérément à le rassurer d’une manière ou d’une autre. Mais elle ne s’attendait ni à son froncement de sourcils incrédule… Ni à sa réponse.
«Mais c’est nul comme pouvoir ! Je préfère cracher du feu ou faire des explosions ! Comme ça, je pulvériserai tous ceux qui sont méchants avec moi !» Rétorqua-t-il avec férocité, les poings serrés de détermination. Tel père, tel fils… Il voulait tout faire comme son paternel afin de le rendre fier.
«Dans ce cas, tu m’apprendras.» Solfège haussa les épaules avec un sourire détendu, ses boucles rouges rebondissant légèrement sur ses bras.
«Mais… c’est-à-dire que… Je ne sais pas comment faire.» Admit Bowser Junior, non sans une touche de honte. Il grinça des dents, jouant nerveusement avec ses griffes tout en évitant le contact visuel avec l’humaine assise face à lui, par peur d’y déceler de la moquerie. Une fois encore, il fut surpris par sa douceur.
«Avec un peu d’entrainement, je suis persuadée que tu y arriveras. Tu es suffisamment fort et courageux pour créer des boules de feu gigantesques !» Exagéra volontairement Solfège, traçant un grand mouvement circulaire avec ses bras pour imiter une boule de feu. Son sourire bienveillant apporta du réconfort et de la détermination au jeune prince, captivé par chacune de ses paroles. Sautillant sur son arrière-train d’enthousiasme, il sourit à son tour.
«Tu crois ?» Demanda-t-il, euphorique à l’idée de pouvoir faire comme son père.
Il leva les yeux vers la jeune femme, qui lui répondit par un hochement de tête rassurant avant de descendre du lit pour récupérer son ancienne robe blanche. Solfège attrapa le tissu puis chercha une partie qui n’avait pas été souillée par la suie. Ses doigts glissèrent sur l’étoffe afin d’en évaluer l’état, notamment au niveau du dos. Sans hésiter, elle déchira la robe dans un bruit sec avant de s’emparer de la paire de ciseaux posée sur le bureau. Bientôt, le cliquetis régulier des lames résonna dans la chambre. Concentrée, elle découpait le tissu avec soin, donnant progressivement forme à son idée. Cette activité intrigua rapidement Junior.
Curieux, il sauta du lit pour la rejoindre d’un petit bond. Ses larmes désormais séchées, il s’installa à côté d’elle et observa chacun de ses gestes avec attention. Il ignorait ce qu’elle fabriquait exactement, mais il ne parvenait plus à détacher son regard de son travail. Tous deux plongés dans un silence inhabituel, ils laissèrent le temps s’écouler au rythme des coups de ciseaux. Solfège poussa finalement un petit cri de victoire lorsqu’elle acheva son ouvrage. Le nouveau bandana destiné au jeune Koopa n’était certes pas de la même couleur que l’original, mais sa forme était soignée, ses bords parfaitement découpés et, surtout, il était suffisamment grand pour couvrir son torse.
«Et voilà ! Maintenant, que dirais-tu de lui donner un aspect effrayant ?» Proposa ensuite Solfège en levant sa main pour imiter une mâchoire, ce qui fit rire aux éclats le petit Koopa heureux d’avoir un tout nouveau bandana.
«Je sais ! Je sais ! Je vais lui faire les mêmes dents que papa ! Je serai aussi menaçant que lui et tout le monde aura peur de moi, niark niark niark !» Ricana vilement Bowser Jr. après avoir bondit à ses pieds pour se frotter les mains avec anticipation, les sourcils se fronçant au dessin qui prenait vie dans sa tête. Dès que Solfège lui tendit le bandana blanc, il s’en empara avec empressement. Il rejoignit aussitôt son bureau pour récupérer ses crayons de couleur et mettre en pratique son idée, qu’il trouvait brillante.
Toujours assise sur le sol, la jeune femme le regarda en silence. Junior gribouillait avec énergie sur le tissu de son ancienne robe. Celui-ci était désormais bien loin de son blanc d’origine. Un léger sourire se dessina sur ses lèvres lorsqu’elle observa le Koopa installé à son bureau, dos tourné vers elle. Elle était heureuse d’avoir pu lui rendre service. Elle ne pouvait peut-être pas réparer les erreurs du passé, mais au moins avait-elle réussi à lui redonner le sourire. Lui offrir la possibilité d’exprimer sa créativité à travers ce tissu chargé de souvenirs relevait presque d’une forme de réconciliation pour tous les deux.
Pour Bowser Jr., il s’agissait de transformer une peine en quelque chose de nouveau. Pour Solfège, c’était une manière de donner une seconde vie à une robe qu’elle associait à de mauvais souvenirs. Finalement, ce simple morceau de tissu avait peut-être plus de valeur qu’elle ne l’aurait cru. Et le sourire qui illuminait le visage du jeune Koopa valait largement tous les efforts qu’elle y avait consacrés.
À suivre…
Personne ne touche à Junior !
J’espère que cette petite exploration du château et du passé de Bowser vous a plu. Je me suis notamment inspirée de certains éléments issus des histoires officielles.
Mais Solfège n’est pas au bout de ses peines... Loin de là.
À bientôt,
VP