Chante pour moi
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Chapitre 2 – Un petit ami
Le temps était devenu relatif au fond de cette prison étouffante. Les jours s’écoulaient, glissant comme des étoiles filantes dans l’immensité du cosmos. La prisonnière n’avait aucun moyen de savoir depuis combien de temps elle était enfermée ici. Seule, au fond de sa cage dorée... Ne recevant que de rares visites d’un garde venant lui apporter de quoi boire et se rafraîchir. À se demander si elle n’avait pas été oubliée. Un jour, puis deux, peut-être trois ou quatre même. L’humaine perdait peu à peu toute notion du temps tandis que la solitude se faisait de plus en plus pesante dans cette partie reculée du château maléfique. Les heures finissaient par toutes se ressembler, sans qu’aucun événement ne vienne rompre la monotonie de son enfermement.
La chaleur suffocante n’aidait pas davantage à conserver son esprit clair. Peu à peu, des formes commencèrent à apparaître à la périphérie de son champ de vision, jusqu’à le rendre trouble. Il lui arrivait d’entendre des voix lointaines ou des murmures indistincts qui s’évanouissaient aussitôt dans le grondement de la lave. Par moments, elle pensait apercevoir des silhouettes danser au milieu de l’air déformé par la chaleur, disparaissant dès qu’elle tentait de les observer plus attentivement. Même son propre reflet dans les barreaux lui semblait parfois étranger, au point que l’isolement paraissait altérer sa perception de la réalité.
Ces conditions extrêmes allaient finir par la rendre folle !
Affalée dans sa cellule suspendue, la jeune femme laissa paresseusement retomber ses bras à travers les montants pour dessiner d’imaginaires arabesques dans le vide au-dessus du feu. Ses doigts traçaient de lentes courbes dans l’air brûlant, comme si elle tentait d’attraper quelque chose d’invisible... Bien qu’elle trouvât la lave fascinante à observer, elle se lassait de contempler sans cesse le même paysage. Du gris, du noir, du rouge, du jaune... Par intermittence, une bulle de magma éclatait dans un bruit sourd, projetant une gerbe incandescente qui illuminait brièvement les parois sombres de sa prison. Puis tout redevenait identique.
L’herbe chatoyante lui manquait... Les petites fleurs roses et blanches du printemps aussi, tout comme la beauté de la galaxie et ses sublimes couleurs à n’importe quel moment de la journée. De l’aube au crépuscule, le ciel offrait un spectacle à couper le souffle, une harmonie de teintes qu’aucun autre endroit ne pouvait égaler. Elle ferma les yeux, tentant de raviver le souvenir de ces paysages qui lui paraissaient déjà si lointains. Une palette de couleurs qui ne connaissait aucune limite, tout comme ce sentiment de liberté brutalement interrompu par sa récente capture. Qu’avait-elle donc de si spécial pour susciter autant l’intérêt de cette créature au tempérament exécrable ? Une interrogation dont la réponse lui semblait pourtant évidente depuis qu’elle avait appris à comprendre son don.
Ses longs cheveux bouclés se faufilaient entre les épais barreaux de sa cage et encadraient son joli visage pâle alors qu’elle poursuivait ses dessins avec ennui. Certaines mèches ondulaient doucement sous l’effet de la chaleur montante, caressées par les courants d’air qui remontaient de la lave en contrebas. Inconsciemment, perdue dans ses pensées, elle se mit à fredonner un chant qu’elle avait baptisé Le Luma parmi les étoiles. Une chanson qui exprimait à la fois sa tristesse et son espoir de revoir un jour le merveilleux monde extérieur qu’elle n’avait eu que le temps d’entrevoir.
Peu à peu, les paroles firent renaître dans son esprit des souvenirs qu’elle s’efforçait de ne pas oublier. Lentement, les nuances de sa voix s’élevèrent dans la prison souterraine délaissée. Chaque note était parfaite, unique, vibrante d’une émotion sincère. Elle chantait doucement pour apaiser son esprit tourmenté... Sans se rendre compte qu’elle attirait l’attention de quelqu’un. Sa voix résonnait, pure et cristalline, faisant écho jusque dans les escaliers en colimaçon et s’élevant bien au-delà de sa cellule suspendue. Exprimant sa profonde mélancolie à travers son chant, la jeune femme aux cheveux rouges observait les bulles qui se formaient à la surface du magma, jusqu’à ce qu’une petite voix aiguë se fasse soudain entendre. Le son était si inattendu qu’elle crut d’abord l’avoir imaginé.
«Pourquoi tu chantes s’il n’y a personne pour t’écouter ?» Demanda l’inconnu sur sa gauche.
Prise au dépourvu, la prisonnière sursauta avant de se lever d’un bond en découvrant l’auteur de cette question inattendue. Il s’agissait d’un petit Koopa. Un enfant, plus exactement. Il ne possédait pas tout à fait les mêmes traits que les tortues qui peuplaient le château. Il était plus petit, plus rond... Et, malgré lui, bien moins intimidant. Deux petits yeux noirs la fixaient avec une curiosité mêlée de confusion tandis qu’un épais sourcil rouge et désordonné se haussait face à son silence. Sa tête ronde était surmontée d’une courte queue de cheval qui se dressait fièrement, accentuant son air à la fois sérieux et enfantin. À ses poignets, deux bracelets métalliques tintaient légèrement à chacun de ses mouvements, semblables à ceux de son ravisseur... mais dépourvus de pointes, probablement pour des raisons de sécurité compte tenu de son jeune âge.
Son corps écailleux jaune était surmonté de deux petites cornes, alors qu’une large carapace verte hérissée de petites pointes se dressait dans son dos. Effectivement, il ressemblait comme deux gouttes d’eau à la créature qui l’avait enlevée ! Cette ressemblance était si frappante qu’elle n’eut aucun mal à deviner leur lien de parenté. S’accrochant aux barreaux, elle observa attentivement l’enfant posté au bord du précipice avant de pencher la tête lorsqu’il se gratta le menton d’un air songeur. Loin de paraître impressionné par sa prisonnière, il donnait surtout l’impression d’essayer de comprendre quelque chose qui lui échappait.
«C’est parce que tu es triste ? C’est ça ? Pourtant elle est géniale cette prison ! On peut y mettre tout un tas de prisonniers de guerre !» S’enchanta-t-il en claquant des doigts, un sourire espiègle étirant ses lèvres. Toutefois, au regard sceptique de l’humaine enfermée, la jeune tortue ramassa un long crochet sur le sol pour ensuite attraper les barreaux afin de ramener la cage jusqu’à lui sur le rebord. Insérant aisément sa petite griffe dans la serrure, il réussit à la déverrouiller pour ouvrir la porte de la cage.
«Viens avec moi ! Je vais te montrer ma chambre.» Indiqua ce dernier ravi tout en faisant des gestes précipités à l’humaine pour qu’elle le suive jusqu’aux escaliers en colimaçon, qu’il gravit ensuite deux par deux.
D’abord hésitante, la jeune femme n’eut d’autre choix que de suivre cet enfant débordant d’énergie. De toute façon, où pouvait-elle bien aller ? Elle ne savait même pas où elle se trouvait... Ni combien de gardes se dresseraient sur sa route. D’autant plus qu’elle ne connaissait rien de ce monde. Alors elle releva les pans de sa robe défraîchie et s’empressa de le suivre. Peine perdue car le petit Koopa avait déjà pris une bonne avance dans l’escalier. Il y en avait un nombre interminable ! La chaleur de la prison s’éloignait peu à peu derrière eux, remplacée par l’air plus supportable des étages supérieurs.
Elle manqua presque de souffle lorsqu’ils débouchèrent dans un couloir, avant que l’enfant ne s’empresse de franchir une nouvelle porte sans même jeter un regard derrière lui. Décidément, il était pressé ! Toujours sur ses traces, l’humaine se retrouva soudainement dans un immense hall majestueux. Un long tapis rouge traversait la pièce, bordé de peintures, de chandeliers, de statues de pierre et d’armures de chevaliers soigneusement exposées. Le plafond était si haut qu’elle n’en distinguait pas l’extrémité. Pour la première fois depuis son arrivée au château, elle découvrait autre chose que la roche noire, le métal et la lave.
«C’est le couloir préféré de papa ! Et le mien aussi !» Déclara la petite tortue surexcitée, déjà loin devant. Émerveillée par cette architecture singulière, la jeune femme tourna doucement sur elle-même pour contempler les immenses peintures qui représentaient toutes, sans exception, la créature terrifiante qui l’avait kidnappée sur sa planète.
Représenté dans diverses postures, toujours menaçantes ou avantageuses, le souverain semblait être au centre de chaque œuvre, comme si chacune d’elles avait été conçue pour glorifier sa puissance et affirmer sa domination. Certaines fresques paraissaient presque vivantes tant leurs couleurs étaient éclatantes, immortalisant des scènes de conquête, de bataille ou de triomphe. Partout où se posait son regard, elle retrouvait le même visage, la même silhouette imposante et la même expression de confiance absolue. Quel que soit l’angle sous lequel elle observait les tableaux, elle avait l’impression que le regard du monarque la suivait, ce qui lui arracha un léger frisson. Ces peintures étaient impressionnantes, mais elles n’égalaient pas les statues de pierre grise à l’effigie de la même tortue épineuse, reconnaissable à ses épais sourcils et à son sourire intimidant.
Apparemment, il s’agissait d’un souverain particulièrement respecté, à en juger par les ornements fastueux qui peuplaient le hall. Tout dans cet endroit avait été pensé pour rappeler aux visiteurs qui régnait sur ces lieux. Si tant est que des visiteurs s’y aventurent un jour… Tout ici paraissait fait pour inspirer la crainte plutôt que l’hospitalité. Intriguée, elle s’approcha lentement d’une grande statue située près de l’escalier que le petit Koopa venait tout juste d’emprunter. Ses grands yeux verts examinèrent avec fascination l’imposante représentation de ce roi redoutable prenant la pose pour exhiber sa musculature, avant de s’attarder sur le petit écriteau fixé au pied du socle.
Bowser, roi des Koopas
«Bowser…» Chuchota cette dernière qui voulait essayer de prononcer le prénom avec sa propre voix.
«Eh oh ! Tu viens ? On n’a pas que ça à faire ! Dépêche-toi ! Je veux jouer !» S’impatienta l’enfant identique à ce Bowser d’une pointe d’exaspération.
Sortant de sa rêverie passagère à ce cri indigné, l’humaine reprit ses jupons en main et se hâta derrière le jeune Koopa, qui avait déjà atteint le sommet des nouvelles marches. Il se montrait particulièrement impatient, mais semblait sincèrement enthousiaste à l’idée d’avoir enfin un compagnon de jeu. Dans cet environnement austère, l’énergie du jeune Koopa détonnait presque. Lorsqu’elle parvint finalement à rattraper celui qui l’avait libérée, le souffle court, elle n’eut cependant pas le temps de reprendre ses esprits. Car il s’engouffra aussitôt dans un autre couloir, plus étroit que le précédent, l’obligeant à poursuivre sa course sans le moindre répit. Toujours éclairé par de grands chandeliers en fer forgé accrochés aux murs de pierre noire, le passage semblait s’étirer à l’infini.
Puis son guide bifurqua brusquement à droite avant de s’arrêter net devant une grande porte en bois sombre. Au-dessus de celle-ci était inscrit, dans un gribouillage coloré et maladroit : «Bowser Jr.». À la vue de cette inscription enfantine, il lui fut soudain difficile d’imaginer ce lieu comme celui d’un château rempli de monstres et de soldats. L’enfant ne perdit pas une seconde. Il poussa les portes avec empressement et pénétra dans son sanctuaire, ou plutôt dans sa chambre qui faisait également office de salle de jeu. Un espace à son image : débordant d’énergie, de vie et d’un désordre étonnamment organisé.
«Tada ! Voici mon antre ! Mon repère ! Ici, tu me dois obéissance et respect. Sinon, retour à la case départ et je le dirais à papa que tu n’es pas gentille avec moi.» Menaça l’enfant à la voix criarde tout en invitant la jeune femme à entrer d’un geste ample et théâtral, le bras tendu vers l’intérieur de la pièce.
À nouveau émerveillée par cette immense salle regorgeant de jouets et de babioles en tout genre, l’humaine s’avança lentement jusqu’au centre de la chambre. Elle constata une fois de plus à quel point elle paraissait minuscule face aux meubles gigantesques qui l’entouraient, perdue dans un univers conçu pour quelqu’un d’autre qu’elle. Des cubes empilés comme des immeubles, des tubes de peinture renversés çà et là, des chevalets démesurés dressés comme des tours, ainsi qu’une multitude de jouets éparpillés sans le moindre ordre apparent... De hautes peluches, des robots aux formes improbables, des créations originales semblant tout droit sorties d’un esprit particulièrement inventif...
L’ensemble donnait à la pièce l’apparence d’un monde miniature plongé dans un chaos permanent. Chaque recoin semblait raconter une nouvelle histoire ou révéler une nouvelle obsession propre à son jeune propriétaire. Mais au milieu de ce désordre se trouvaient également un grand lit à baldaquin rouge et or aux couvertures défaites, ainsi que deux imposantes commodes en bois qui, à en juger par leurs tiroirs débordant de vêtements et de tissus, n’étaient guère utilisées pour ranger quoi que ce soit. Malgré le désordre apparent, la chambre dégageait une atmosphère étonnamment chaleureuse et vivante. Un superbe plafonnier garni de bougies surplombait la pièce, tandis que plusieurs tapis aux motifs bariolés disparaissaient sous les dizaines de jouets qui jonchaient le sol en pierre de lave.
Surexcité, Bowser Junior sautilla sur place avant de se jeter dans son amas de peluches pour en extirper un lapin qui semblait avoir déjà survécu à plusieurs batailles. L’un de ses yeux noirs pendait lamentablement au bout d’un fil, et la pauvre peluche fut aussitôt secouée dans tous les sens par le jeune Koopa. Apparemment peu familier avec la délicatesse et encore moins avec le soin à apporter à ses jouets. Vu son état, ce lapin devait l’accompagner dans la plupart de ses aventures imaginaires. Les nombreuses coutures maladroites visibles sur son corps laissaient penser qu’il avait déjà été réparé plus d’une fois.
Il se mit ensuite à tournoyer autour de l’humaine en faisant l’avion, les bras écartés et un rire léger aux lèvres, son lapin malmené dans les pattes. Puis il s’arrêta brusquement derrière elle dans un petit «oh !» chargé de fascination. Elle se retourna pour lui faire face et constata qu’il contemplait ses longs cheveux rouge foncé qui cascadaient dans son dos, le museau toujours figé dans cette expression émerveillée. Ses yeux brillaient d’une curiosité sincère, dépourvue de la moindre méfiance. Lui adressant un sourire timide, elle cligna des yeux de surprise lorsqu’il lança son lapin sur le côté comme s’il s’agissait d’une vieille chaussette, avant de se pencher vers elle pour l’examiner sous tous les angles. On aurait dit qu’il venait de découvrir quelque chose d’extraordinairement rare.
Son enthousiasme était si spontané qu’il en devenait presque attendrissant.
«J’aime tes cheveux ! Ils sont jolis. Je veux les toucher !» Bowser Jr. n’attendit pas l’autorisation pour passer ses quatre doigts griffus dans sa chevelure soyeuse, s’y glissant sans retenue. La texture était si douce… Il avait l’impression de toucher de l’eau ! Ravi, le petit Koopa sautilla sur place, incapable de contenir son excitation, visiblement émerveillé par cette découverte.
«J’en veux une mèche !» S’écria-t-il tout à coup avant de détaler vers son bureau en désordre. Il fouilla frénétiquement parmi ses affaires à la recherche d’un outil capable de lui permettre de s’approprier cette fameuse mèche de cheveux.
Trop accaparée par tous les incroyables objets qui l’entouraient, l’humaine ne prêta aucune attention à la petite tortue. Pendant ce temps, celle-ci fouillait dans ses tiroirs débordant d’affaires en tout genre à la recherche d’une paire de ciseaux. La jeune femme n’en revenait pas de tout ce qui se trouvait dans cette chambre ! Il y avait également des carcasses de prototypes de vaisseaux abandonnées dans un coin, à côté de peintures déchirées et gribouillées de toute part, comme si quelqu’un y avait déversé toute sa frustration. Sur l’une d’elles, elle distingua encore des traces de rose et de jaune, mais les formes étaient devenues trop indistinctes pour être identifiées avec certitude... Peut-être une silhouette féminine ?
Chaque objet semblait avoir une histoire, même si le désordre ambiant rendait impossible de les reconstituer. Mais soudain, elle se figea. Ses yeux verts s’arrêtèrent sur une grande horloge comtoise en bois sombre dressée près des portes. Massive, silencieuse, imposante, inquiétante… Elle ne l’avait pas remarquée en entrant dans la pièce, mais désormais, il lui était impossible d’en détourner le regard. Figée dans l’ombre, elle paraissait presque déplacée, tant sa présence contrastait avec le reste de la pièce. Une simple horloge, d’apparence banale... Et pourtant, quelque chose dans sa présence la glaça sur place. Un sentiment de malaise diffus s’insinua dans sa poitrine.
«Bah, qu’est-ce qu’il y a ? Tu as la trouille de l’horloge ? Pwah, c’est ridicule d’avoir peur de ça ! Moi, je n’ai peur de rien ni de personne !» Assura Junior dans son dos après avoir enfin retrouvé ses ciseaux au terme de deux longues minutes de recherches frénétiques. Il les lança aussitôt au sol sans la moindre précaution. Puis il attendit que l’humaine se retourne, avant de grogner et de prendre une pose identique à celle de son père en statue… Sauf qu’il était bien trop mignon pour produire le même effet intimidant, ce qui déclencha un léger rire chez l’humaine.
«Arrête de rire ! J’aime pas ça !» S’agaça le jeune Koopa, les sourcils froncés et les poings serrés. Lorsqu’il parlait ou faisait la grimace, une petite canine dépassait du côté gauche de sa bouche, ce qui le rendait encore plus adorable malgré tous ses efforts pour paraître menaçant.
Adorable, cependant bien mal élevé…
«D’ailleurs, moi aussi je peux chanter ! Et je chante beaucoup mieux que toi. Regarde.» À défaut d’avoir dit “regarde” au lieu de “écoute”, l’humaine se mit à grimacer d’inconfort à toutes ces fausses notes qui sortirent de sa bouche.
«Do ré mi fa sol la si do !» Le poing sur son petit torse bombé, Bowser Junior récita cette partition plusieurs fois d’affilée, jusqu’à ce qu’il s’en lasse d’un soupir d’ennui. Au plus grand soulagement de sa spectatrice et de ses oreilles douloureuses. Dorénavant assis au milieu de ses jouets, la tortue présenta certains d’entre eux à la fille qui prit place juste en face de lui afin de faire plus ample connaissance. À l’écoute de ses histoires pour la plupart complètement farfelues, à l’image d’un enfant de son âge, elle remarqua vite qu’il était distrait par son apparence.
«Comment tu t’appelles ?» Lui demanda-t-il soudainement.
«Je n’ai pas de nom.» Répondit timidement son interlocutrice après quelques secondes d’hésitation, les mains nouées sur sa robe crasseuse.
«D’où tu viens ?» Vint la prochaine question. Cette fois-ci, elle lui répondit d’un petit haussement d’épaules indécis, ce simple geste faisant tomber ses longs cheveux sur sa poitrine. Honteuse, elle baissa les yeux sur les jouets au regard perplexe de l’enfant faisant preuve de beaucoup de curiosité.
«Tu as la mémoire courte, on dirait… Mhmm, laisse-moi réfléchir...» Bowser Jr. tapota son doigt contre son museau puis leva les yeux vers le plafond trop haut tandis qu’il réfléchissait à un prénom qui lui irait bien. Depuis tout à l’heure, la jolie chanson de l’humaine résonnait dans sa tête, ce qui l’amena à prendre sa décision.
«Je vais t’appeler… Solfège !» Dévoila-t-il victorieusement d’un claquement de doigts après lui avoir fait un immense sourire, fier de son choix.
«C’est joli.» Accorda l’humaine portant désormais le prénom Solfège, quelque chose qui collait bien à sa personnalité. Elle devait le reconnaître.
«C’est normal, c’est moi qui l’ai trouvé d’abord. Papa serait fier !» Se réjouit-il alors qu’il bondissait à ses petits pieds pour rejoindre deux carcasses de jouets pour les présenter à Solfège qui restait sagement assise sur le tapis.
Bowser Jr. entama une discussion à sens unique alors que l’humaine l’écoutait avec intérêt, captivée par le récit de ses deux premiers prototypes de robots. C’était visiblement un sujet qui lui tenait particulièrement à cœur, au même titre que ses peintures enfantines. Certes naïves, mais étonnamment soignées et colorées, elles faisaient parfois preuve d’un réalisme surprenant. Derrière leur apparente simplicité, chacune d’elles reflétaient un fragment de son univers et de son imagination sans limite. Il était doué ! Il lui parla également de son père, Bowser, et de l’immense importance que représentait son approbation à ses yeux. Avec une admiration à peine dissimulée, il lui confia combien il rêvait de rejoindre son armée afin de conquérir le monde à ses côtés.
Mais, bien sûr, il était encore trop jeune pour participer à ce genre d’expédition... Une réalité qui semblait l’affecter bien davantage qu’il ne souhaitait l’admettre. Chaque fois qu’il évoquait ce sujet, sa voix perdait un peu de son assurance habituelle. Son museau légèrement tombant, son regard fuyant... Ces infimes détails trahissaient ce qu’il s’efforçait de cacher. Solfège comprit alors que cet enfant était profondément solitaire et que la confiance qu’il affichait n’était qu’une fragile protection contre ce sentiment. N’avait-il donc aucun ami avec qui s’amuser ? N’y avait-il pas d’autres enfants ici ? L’idée de grandir dans un château aussi isolé lui parut soudain bien triste.
Enfin, heureusement que non ! Car cet endroit regorgeait de dangers.
«Où est ta maman ?» Questionna Solfège, curieuse, lorsque le Bowser miniature partait dans une explication qui n’avait ni queue ni tête concernant un siège éjectable défectueux. Toutefois à cette question, il cligna des yeux de confusion puis il haussa les épaules avec nonchalance.
«Mama Peach ? Elle vient ici de temps en temps, mais ça fait longtemps que je ne l’ai plus vue.» Lui dit-il d’une pointe de tristesse dans sa petite voix fluette. Elle ressentit le besoin instinctif de le réconforter, mais le jeune Koopa à épines changea vite de sujet pour parler de sa robe sale qu’il pointa grossièrement du doigt d’un froncement de sourcils.
«Tu es toute cracra ! Tu aimes te rouler dans la boue ou quoi ? Attends-moi là, j’ai une idée ! Je reviens !» Aussitôt dit, Junior sautilla jusqu’à la sortie de la chambre en laissant la porte entre-ouverte le temps qu’il revienne.
Solfège resta assise là, attendant patiemment le retour du Koopa. L’idée même de profiter de cette occasion pour tenter de s’échapper ne lui traversa pas l’esprit. Où irait-elle, de toute façon ? Elle se posa une nouvelle fois la question tandis qu’elle demeurait assise sur le sol, les mains nouées sur ses genoux. Son regard vagabondait d’une peinture à l’autre sans réellement les voir, perdu dans le flot incessant de ses pensées. Les minutes s’écoulèrent lentement, bercées par le grondement lointain de la lave et quelques craquements sourds provenant des profondeurs du château. Le silence semblait s’étirer à l’infini.
Finalement, son jeune ami, ou plutôt son mini-ravisseur, repointa le bout de son museau avec quelque chose de rose entre les mains. Il s’agissait d’une robe. Une jolie robe rose accompagnée de gants blancs en soie, que Bowser Jr. s’empressa de lui tendre avec fierté. Le vêtement paraissait presque neuf, preuve qu’il avait été soigneusement préservé jusqu’à aujourd’hui. Affichant un large sourire à pleines dents, la petite tortue croisa les mains dans son dos avant de se balancer d’un pied sur l’autre. Junior attendait avec impatience la réaction de sa nouvelle amie, manifestement surprise par ce cadeau inattendu. Son expression rayonnante ne laissait aucun doute, il espérait recevoir une pluie de compliments.
«Ça appartient à mama Peach ! Mais je suis sûr qu’elle ne sera pas contrariée si tu la portes. Comme ça, tu ne seras plus toute cracra ! Alors, tu aimes ? Dis, tu aimes ?» S’impatienta l’enfant quand il n’eut pas tout de suite de réaction, jouant nerveusement avec deux de ses griffes pendant que Solfège examinait la robe qu’il avait placée sur ses genoux.
«C’est très joli, oui. Mais je ne peux pas mettre cette robe… Elle ne m’appartient pas.» Refusa poliment cette dernière d’une secousse de sa tête, ses cheveux rouges rebondissants sur ses joues. Elle lui tendit la robe et les gants, mais ce refus exaspéra Bowser Junior.
«Met-là !» Il piqua une crise de colère, enfonçant son talon dans le sol d’un grognement.
«Bon, je vais la mettre pour te faire plaisir. Mais ensuite je te la rends, d’accord ?» Proposa ensuite Solfège qui leva les bras pour admirer la magnifique robe soyeuse au toucher. Une véritable robe de princesse… Elle ne se sentait pas digne de la porter ! Mais aux sautillements du jeune Bowser Jr. qui ne tenait bientôt plus en place tant il était impatient, elle se leva pour aller se changer derrière le lit après lui avoir demandé de couvrir ses yeux, ce qu’il fit sans poser de questions.
«Maintenant tu peux les rouvrir.» Indiqua Solfège une fois la robe enfilée à la place de l’autre. Elle fit glisser ses mains sur le tissu doux sous les yeux ébahis du petit Koopa, qui l’observait avec admiration en poussant de petits bruits d’étonnement, le front légèrement plissé. Finalement, il haussa les épaules avant de se détourner pour revenir à ses jouets.
«Mouais, elle te va bien, mais elle va mieux à mama Peach. Il faudra trouver une autre couleur pour toi. Pourquoi pas du bleu ? Oh, j’ai une autre idée ! Hé hé hé !» Junior bondit sur place dans un rire contagieux avant d’attraper la main de Solfège. Ses yeux brillaient d’excitation, signe qu’une nouvelle lubie venait de germer dans son esprit. Avant même qu’elle ne puisse dire ou faire quoi que ce soit, il l’entraîna vers la porte.
Pour l’ouvrir et dévoiler la silhouette menaçante de son père.
«Oups…» Gémit Bowser Jr. qui se recroquevilla sur lui-même à côté de l’humaine, figée par l’apparence colérique de Bowser dont l’ombre les recouvrait tous les deux.
La grande tortue intimidante les observa tour à tour sans prononcer un mot. Il s’apprêtait à ouvrir la porte de la chambre de son fils pour lui demander quelque chose quand il les croisa tous les deux au même moment. Un silence pesant s’installa. Haussant un sourcil en direction de Bowser Jr., qui semblait avoir perdu toute capacité à parler, il reporta ensuite son attention sur la jeune femme qu’il avait pourtant fait emprisonner trois jours plus tôt. Alors pourquoi était-elle ici ? Mais son cœur manqua un douloureux battement lorsqu’il remarqua sa tenue. Elle portait l’une des robes de rechange de Peach. Comment avait-elle mis la main dessus ?! Pendant une fraction de seconde, les souvenirs de son séjour forcé au Royaume Champignon refirent brutalement surface.
Il revit son humiliation après avoir été réduit à une taille ridicule, sa défaite face à Mario, ainsi que le refus catégorique de Peach de devenir son épouse. La voir vêtue ainsi lui arracha une vive douleur. Son expression perplexe céda rapidement la place à l’irritation tandis qu’il la détaillait de la tête aux pieds, les yeux plus rouges encore qu’à l’ordinaire. Son regard se durcit instantanément. Elle se tenait timidement aux côtés de son fils désobéissant, les mains jointes devant elle, sa robe rose contrastant avec l’atmosphère sombre du château. Ses longs cheveux ondulés retombaient le long de ses bras dans un flot rougeoyant. Face à l’imposante silhouette du souverain, elle paraissait plus petite et vulnérable que jamais.
Elle n’osait pas soutenir son regard chargé d’amertume. Pourtant, après quelques secondes d’hésitation, elle finit par relever les yeux et croisa ceux du roi des Koopas.
«Qu’est-ce qu’elle fiche ici, elle ? Et pourquoi elle est dans cette tenue ! Ce sont les affaires de Peach, pas des accessoires pour jouer à la poupée ! Combien de fois je vais encore devoir te le répéter !» Grogna Bowser à son fils en tendant une griffe en direction de l’humaine après l’avoir longuement dévisagée. Il fallait laisser les affaires de Peach intactes pour son prochain kidnapping ! Personne n’avait le droit de les utiliser, surtout pas une prisonnière ! Elle allait encore la salir.
«Elle, c’est Solfège ! C’est moi qui lui ai trouvé ce prénom. Et je voulais juste m’amuser un peu…» Admit le plus jeune tout en nouant ses mains entre elles sous le regard réprobateur de son paternel. L’expression de Bowser s’assombrit, la colère rayonnait hors de lui.
«Tu trouves que tu n’as pas déjà assez de jouets pour t’amuser ? Je t’avais pourtant défendu d’aller te servir dans mes prisonniers !» Gronda ce dernier entre ses dents, ce qui fit réagir Junior.
«Elle a chanté et-» Bégaya-t-il, mais son père intervint.
«Elle a chanté ?» Répéta lentement Bowser qui reporta son attention sur la fille muette aux côtés de son fils. Les sourcils froncés, il la fusilla du regard en laissant échapper un grondement mécontent, ses poings craquant à tel point il les serrait de rage. Alors comme ça, elle avait chanté pour son fils, mais pour lui elle refusait ? Se payait-elle de sa tête ? Comment osait-elle ! Il était sur le point de la faire rôtir pour son manque évident de respect, mais il n’allait certainement pas faire ça devant Junior. Voyons, il ne voulait pas brûler la jolie robe de Peach !
«Mais je l’ai pas cassée ! Enfin… Pas encore…» Bowser Jr. grimaça, de toute évidence pris d’un doute. Allait-il avoir des ennuis pour avoir désobéi une énième fois ? Inquiet et déjà sous le poids du regard furieux de son père, il leva les yeux vers lui avant de marmonner ; «Je pensais pas que ça te mettrait en colère. Pardon papa.»
«Toi, file dans ta chambre !» Somma fermement Bowser à son fils d’une griffe pointée à l’intérieur de la pièce.
«Mais, je suis déjà dedans…» Rappela Bowser Junior d’une petite moue qui, effectivement, se trouvait toujours dans sa chambre depuis qu’il avait croisé son père à l’embrasure. Bowser gonfla ses joues au ridicule de la situation avant de prendre les poignées de porte puis de rapidement les fermer au nez Junior.
Non mais oh, et puis quoi encore ?
«Quant à toi, le petit oiseau chanteur…» Bowser baissa la voix d’une octave pour paraître plus menaçant alors qu’il soulevait le menton de l’humaine d’une griffe, l’obligeant à soutenir son regard. Il fut soudain frappé par ses grands yeux verts emplis de terreur, par cette expression effrayée qui traversa son visage lorsqu’elle croisa ses yeux irrités. Aucune défiance. Aucun mépris. Rien que de la peur. Il marqua une brève pause, puis fronça légèrement les sourcils avant de reprendre, comme pour chasser une pensée importune.
«Sache que j’arrive toujours à mes fins… Et que tu n’en feras pas exception.» Il la fixa un instant, savourant son silence tendu.
«Tu comprends ce que ça veut dire ? Quand je veux quelque chose… Je l’obtiens. Toujours.» Sa voix s’était faite plus grave, plus sombre encore. Son regard perçant ne quittait pas la silhouette figée devant lui, prisonnière de ses yeux rougeoyants. Chaque mot était soigneusement choisi pour lui rappeler qu’elle n’avait aucun contrôle sur son destin. Un sourire en coin étira lentement son large museau.
«Tu finiras par t’habituer à l’idée que ce royaume est le mien et que tout ce qu’il contient m’appartient. Tu devrais te sentir honorée et te prosterner devant l’unique et véritable souverain ! Mais si tu continues à me résister, eh bien... tu ne seras plus là pour en voir les conséquences.» Déclara-t-il avec un léger haussement d’épaules détaché, comme s’il évoquait une évidence. Il prit un instant pour observer sa réaction, guettant la moindre marque de peur sur son visage. Puis son sourire satisfait s’étira davantage. La terreur qu’il lisait dans ses yeux nourrissait son orgueil blessé. Sans attendre, il redressa la tête et adressa un signe sec de la griffe à ses sbires.
«Gardes ! Ramenez la prisonnière dans sa cage et faites en sorte qu’elle y reste pour de bon cette fois-ci.» Ordonna-t-il sèchement aux deux Koopas ailés qui volèrent jusqu’à la fille pour la prendre par les bras et ainsi l’emmener de force avec eux.
Les larmes menaçaient d’envahir les yeux de Solfège alors qu’elle se faisait entraîner par les deux Koopas en armure à travers les couloirs, puis dans l’escalier en colimaçon menant tout droit à la prison. Elle ne voulait pas y retourner... Elle ne faisait rien de mal ! Elle voulait simplement un peu de compagnie, rien de plus. Le bref moment de liberté qu’elle venait de vivre lui semblait déjà terriblement lointain. Une fois suffisamment éloignés de Bowser et des éventuelles représailles de leur souverain, les gardes relâchèrent leur prise pour lui permettre de marcher à son rythme. Les deux tortues ailées escortèrent la jeune femme jusqu’à la grille de sa cage dorée.
Pourtant, arrivée devant l’entrée, Solfège s’arrêta. Elle prit quelques instants pour lisser délicatement la robe qu’elle portait encore, n’ayant pas eu le temps de remettre l’ancienne. Ses doigts s’attardèrent sur l’étoffe, devenue l’un de ses rares réconforts depuis son arrivée au château. Elle ne voulait surtout pas la froisser. Elle était bien trop jolie. C’était sans doute le plus beau cadeau qu’elle avait reçu depuis son arrivée dans ce château étrange. Se tournant vers les deux Koopas qui patientaient en silence, elle leur adressa une petite révérence polie.
«Merci.» Leur dit-elle d’un sourire avant de rentrer à l’intérieur de sa cage sans faire d’histoire.
«Euh, bah de rien ?» Hébétés, les tortues s’échangèrent un regard incrédule puis refermèrent le verrou de la cage d’un claquement brusque qui résonna dans la prison, avant de repartir par l’escalier d’un pas pressé.
Solfège se retrouva bien trop vite seule… De retour dans cette prison ennuyeuse sans personne avec qui parler. Cependant, contrairement à la première fois, un petit sourire ornait son visage tandis qu’une larme roula sur sa joue.
Car elle avait maintenant un ami.
À suivre…
Petit Junior… C’est fou comme je l’adore ! Il est beaucoup trop mignon, même s’il fait beaucoup de caprices... et qu’il est un poil mal élevé... Mais chut, ne le dites surtout pas à Bowser !
À bientôt,
VP