Sanctuary's songs
Le soleil commençait à descendre vers l’horizon mais ses brillants rayons brûlaient encore la terre rendue aride par un été sans pluie. La chaleur suffocante faisait naître des mirages et rendait flou un paysage digne de l’antiquité grecque.
Le Sanctuaire semblait désert. Du simple garde aux glorieux chevaliers en passant par les apprentis, tous les gardiens de ce lieu sacré avaient cherché refuge là où l’ombre apportait un semblant de fraîcheur. Autrefois ce manque de discipline aurait été durement réprimandé mais après une vingtaine d'année de paix durable, Athéna préférait voir ses chevaliers profiter de la nouvelle vie qui leur avait été accordée et fermait les yeux sur ces écarts par rapport au règlement. La déesse avait même, en accord avec le Grand Pope, autorisé ses gardiens à prendre des vacances.
C’est d’ailleurs par cet après-midi de congé que les chevaliers d’or s’étaient retrouvés tous ensemble sur la plage bordant le Sanctuaire.
Bien des règles avaient changé depuis leur retour des Enfers. C’est pour cela qu’ils profitaient de leur « pause » en famille avec femmes et enfants. Tous avaient pris de l’âge depuis la dernière Guerre Sainte et leur résurrection miraculeuse mais ils restaient les protecteurs du zodiaque, les hommes les plus puissants sur Terre et tous les habitants du domaine d’Athéna leur vouaient un incommensurable respect.
Assis en compagnie de Shura et de Saga, Aiolos observait en silence sa femme et sa belle-sœur marcher dans l’eau de mer en riant. Il fut soudain tiré de sa rêverie par sa fille qui venait vers eux en criant :
- Papa ! Papa ! Sisyphe propose qu’on aille faire un tour près des ruines de l’ancien temple de Poséidon avec Enrique. On peut y aller ? Dis oui s’il te plaît ! quémanda l’adolescente avec un air de chiot à qui on ne pouvait rien refuser.
- Eh bien ! fit le Sagittaire en se tournant vers Shura. Si ton fils les accompagne je n’ai rien à redire. Et toi ?
- À dix-sept ans, je crois qu’ils sont assez grands pour se débrouiller tout seuls.
- Merci ! dit joyeusement la jeune fille en s’éloignant.
- Attends Katina ! lui ordonna son père en lui prenant le bras. Pas de bêtises hein ?
- Jamais ! répondit la demoiselle en souriant avant de poser un baiser sur la joue paternelle.
- Ta fille fait des ravages parmi les jeunes gens du sanctuaire ! fit remarquer Saga en suivant des yeux les trois adolescents qui se dirigeaient vers le Cap Sounion.
- Qu’est-ce que tu racontes ? s’exclama Aiolos soudain suspicieux.
- Que ta fille a dix-sept ans, qu’elle est devenue une belle jeune femme et je ne vais pas te faire un dessin ! répondit en riant l’aîné des Gémeaux en donnant une tape amicale dans le dos du neuvième gardien zodiacal.
Mais le Sagittaire ne goûta pas à la plaisanterie de son ami. C’était vrai que sa fille avait grandi. C’était d’ailleurs arrivé beaucoup trop vite à son goût. Pour lui, elle restait toujours sa petite fille chérie, son bébé adoré. Il revoyait parfaitement la maternité, la chambre où son épouse se reposait après avoir donné naissance à ce petit être si fragile. Il se remémorait ses gestes patauds lorsqu’une infirmière lui avait mis dans les bras le fruit de son amour et il pouvait encore ressentir la fierté qui l’avait submergé à cet instant où pour la première fois il avait regardé dormir sa petite princesse dans son berceau, la fierté d’être père !
Et voilà qu’aujourd’hui son enfant était prêt à déployer ses ailes pour quitter le nid. Comme il aurait voulu pouvoir la retenir et comme il appréhendait ce moment où elle les laisserait seuls, Isil et lui !
Je sais qu'un jour viendra car la vie le commande
Ce jour que j'appréhende où tu nous quitteras
Je sais qu'un jour viendra où triste et solitaire
En soutenant ta mère et en traînant mes pas
Je rentrerai chez nous dans un "chez nous" désert
Je rentrerai chez nous où tu ne seras pas.
La nuit était à présent tombée sur le sanctuaire de la déesse guerrière. Aiolos se tenait sur le parvis de son temple et contemplait la voûte étoilée. Son frère et Marine venaient de partir après avoir partagé familialement le repas du soir.
À l’heure qu’il était, le couple devait sûrement avoir rejoint le temple du Lion. Le chevalier du Sagittaire s’étira pour détendre les muscles de ses épaules et soupira. Les paroles de Saga résonnaient encore dans son esprit. Il rentra d’un pas vif dans ses appartements et s’arrêta devant la chambre de sa fille.
Katina dormait profondément, la lune faisait briller la fine pellicule de sueur qui perlait à son front. La température était encore chaude et aucun vent ne faisait danser les voilages de la fenêtre. Aiolos sourit devant ce spectacle et se dit qu’ainsi endormie son trésor ressemblait à un ange.
Il ferma sans bruit la porte avant de rejoindre sa propre chambre où l’attendait Isil. Il embrassa tendrement son épouse avant de se coucher à ses côtés. Le chevalier enlaça de ses bras puissants la taille encore fine de la femme qui partageait sa vie depuis de longues et merveilleuses années.
- Quelque chose te préoccupe ?!
Sa compagne avait le don de voir quand il n’allait pas bien. Il n’avait jamais besoin de le lui dire, un simple regard échangé et elle savait.
- Katina… se contenta-t-il de murmurer.
- Tu es inquiet pour notre fille ?
- Non, en fait je me demandais si elle avait un petit copain ?
Isil se tourna vers son mari, surprise par la question.
- C’est de son âge après tout ! poursuivit le Sagittaire. Et comme ce n’est pas le genre de choses qu’une fille raconte à son père, je me disais que, peut-être, tu avais reçu quelques confidences de sa part…
Isil sourit devant l’air abattu de son époux.
- Tu me promets de ne pas l’ennuyer sur ce sujet ?
- Oui bien sûr ! Pourquoi ferais-je une chose pareille ?
- Il y a effectivement un garçon…
Aiolos n’entendit pas la suite des paroles de sa compagne. Sa fille avait un petit ami. Peut-être même étaient-ils amants. Il préféra ne pas penser à cette éventualité et chassa cette idée au plus vite de ses réflexions.
Après tout, comme il l’avait dit lui-même quelques minutes auparavant, c’était de son âge. Alors pourquoi réagissait-il ainsi ? Il devait bien se douter que ça arriverait. Une image vint s’imposer à lui, celle de son beau-père. Le vieil Aris l’avait accueilli à bras ouverts et avait, dès le début de sa relation avec Isil, été d’une amabilité sans borne envers lui, allant jusqu’à l’appeler « Mon fils ».
Et le jour de son mariage, quand le vieux pêcheur avait conduit sa fille jusqu’à l’autel, il lui avait semblé si fier et ému.
Tout cela n’avait-il été que mirage ? Un masque qu’Aris aurait porté en sa présence pour ne pas qu’il sache la douleur qui broyait son cœur ? Une façade pour cacher ses réelles émotions ?
Toi tu ne verras rien des choses de mon cœur
Tes yeux seront crevés de joie et de bonheur
Et j'aurai un rictus que tu ne connais pas
Qui semble être un sourire ému mais ne l'est pas
En taisant ma douleur à ton bras fièrement
Je guiderai tes pas quoique j'en pense ou dise
Dans le recueillement d'une paisible église
Pour aller te donner à l'homme de ton choix
Qui te dévêtira du nom qui est le nôtre
Pour t'en donner un autre que je ne connais pas.
La nuit n’avait pas chassé toutes les craintes du chevalier du Sagittaire mais celui-ci avait fini par accepter la situation. À vrai dire, il n’avait guère le choix, si Katina aimait ce garçon il ne pouvait pas l’en empêcher. Mais penser qu’il avait quand même une influence, si infime soit-elle, sur la situation apaisait ses angoisses. Le bruit des chevaliers à l’entraînement le ramena à l’instant présent. Il rejoignit ses frères d’armes dans l’arène principale et s’installa dans les gradins en saluant ses confrères qui eux aussi attendaient leur tour.
Évidemment rester assis à ne rien faire ne l’aida pas à se changer les idées et son esprit se remit à vagabonder vers sa fille. Les autres gardiens du zodiaque n’osèrent pas déranger sa « méditation » mais pour le coup tous s’accordèrent à dire que même Camus dans ses mauvais jours était plus loquace.
Aiolos ne suivit pas grand-chose des combats qui se déroulèrent sur le sable blanc du colisée. Que faisait Katina en ce moment ? Lors de son babillage matinal avec sa mère, elle avait parlé de retrouver des amies à Rodorio. Plus il repensait aux détails, qui jusqu’alors avaient paru insignifiants, et plus il voyait sa fille prendre sa liberté. Savoir ce jour si proche le fit frissonner et cela malgré la canicule qui pesait sur la Grèce.
Je sais qu'un jour viendra tu atteindras cet âge
Où l'on force les cages ayant trouvé sa voie
Je sais qu'un jour viendra, l'âge t'aura fleurie
Et l'aube de ta vie ailleurs se lèvera
Et seul avec ta mère le jour comme la nuit
L'été comme l'hiver nous aurons un peu froid.
Le gardien du neuvième temple s’apprêtait à emprunter l’escalier de marbre qui menait à sa demeure quand il sentit une présence dans son dos. Il se retourna et vit sa fille qui le rejoignait.
- Papa ! dit-elle d’une voix hésitante. Avant de rentrer à la maison, je souhaiterais te présenter quelqu’un.
En entendant la requête de Katina, Aiolos sentit tous ses préjugés remonter à la surface de sa conscience, mais il n’en montra rien. Après tout, sa fille venait de faire le premier pas, il n’allait pas prendre le risque de tout gâcher par une remarque désobligeante. Il afficha alors un sourire sur son visage et s’efforça de paraître le plus naturel possible.
- Très bien, je te suis ! répondit-il d’un ton qui se voulait léger.
Et lui qui ne sait rien du mal qu'on s'est donné
Lui qui n'aura rien fait pour mûrir tes années
Lui qui viendra voler ce dont j'ai le plus peur
Notre part de passé, notre part de bonheur
Cet étranger sans nom, sans visage
Oh combien je le hais !
Et pourtant s'il doit te rendre heureuse
Je n'aurai envers lui nulle pensée haineuse
Mais je lui offrirai mon cœur avec ta main
Je ferai tout cela en sachant que tu l'aimes
Simplement car JE T'AIME
Le jour, où il viendra.
Le chevalier du sagittaire observa du coin de l’œil Katina qui marchait à ses côtés. Elle semblait si joyeuse. En tant que père rien n’était plus précieux que le bonheur de sa fille, alors si ce garçon devait la rendre heureuse, il l’accueillerait dans sa famille sans aucune rancœur à son égard. Après tout, être père c’est aussi vouloir la joie de ses enfants !