Quatorze Juillet

Chapitre 20 : - Partie II ~ Retourner vers le passé - - Chapitre XIX -

4277 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 07/06/2019 01:27

- Chapitre XIX -

« Mais putain ! »

Hélène baissa la tête. Elle attendit patiemment la fin de l'orage.

« Qu'est-ce que c'était que ça !? »

Elle serra ses mains l'une dans l'autre, et croisa ses jambes. Elle resta stoïque.

« Tu peux me dire ce que tu avais derrière la tête pour me montrer ça !?

– C'est toi qui me l'as réclamé, rappela-t-elle d'un ton neutre sans détourner ses yeux du sol.

– Je voulais pas que tu me montres sa mort ! »

Il se laissa tomber dans un siège. Il tentait tant bien que mal de ne pas céder à ses émotions. Il essuya d'un geste rapide le coin de ses yeux.

« C'était ma mère !

– Ça l'est toujours.

– Elle est morte ! »

Elle leva un sourcil.

« Je n'irais pas jusqu'à dire ça » murmura-t-elle.

Il tourna la tête vers elle, le regard empli d'espoir.

« Suis-moi » ordonna-t-elle.

Elle se leva, et ouvrit la porte. Elle la traversa sans se retourner ; il la suivit.

Il ne l'avait pas vue toucher à la console, et pourtant elle l'avait transporté ailleurs. D'immenses couloirs blancs, à perte de vue, tous plongés dans l'obscurité. Il apercevait vaguement plusieurs séries de portes, toutes numérotées. Un hôpital.

Hélène avançait à travers l'assemblée de chambres d'un pas rapide. Elle savait parfaitement où se rendre. Chambre 19-B, dans l'aile la plus reculée, celle où très peu de médecins et visiteurs pénétraient.

Elle s'arrêta un instant face à la porte. Elle regarda Raphaël d'un air grave, presque désolé. Elle voulut lui dire quelque chose, mais se ravisa, pour finalement appuyer sur la poignée et pousser la porte.

Il entra le premier. Il découvrit une pièce à moitié éclairée par un faible halogène dans un coin. Dans un autre, il vit un lit d'hôpital –le principal meuble d'une telle pièce– entouré par un fauteuil d'un côté, et du matériel hospitalier de l'autre.

Et sur le lit reposait sa mère.

Il accourut à son chevet, constata avec effroi les dizaines et dizaines de fils, cathéters et autres qui la reliaient aux machines. Il s'en saisit d'un ou deux, tenta de les arracher. Mais une voix, celle de sa conscience, le rappela à l'ordre, et le calma rapidement.

Il prit place sur le fauteuil, aux côtés de sa mère.

Elle respirait artificiellement, grâce à une pompe et un masque. Il remarqua un bandeau qui entourait sa tête et cachait ses yeux. Cela lui paraissait si irréel...

« Ma–Maman, c'est moi, murmura-t-il en retenant les sanglots qui montaient dans sa gorge. C'est Raphaël... »

Pas de réponse. Évidemment.

« Je suis là, dit-il doucement en lui prenant la main. Je suis là, pour toi. »

Seuls les pulsations du cardiographe résonnaient en écho à ses paroles.

« Qu'est-ce qu'elle a ? demanda-t-il à Hélène, qui était juste là restée les bras croisés et la tête baissée, adossée à la porte.

– Les médecins ne le savent pas, répondit-elle en s'approchant doucement. Elle est juste dans un état végétatif important, alors ils l'ont plongée dans le coma pour que ça soit plus supportable pour elle. Ça fait dix-neuf ans que ça dure. »

Il regarda douloureusement sa mère. Tout ce temps passé à dormir –si on pouvait appeler ça "dormir"...

« Ils ignorent ce qui l'a provoqué, ajouta-t-elle, en se tenant debout à côté du lit. Par chance, je le sais. »

Son ton n'était pas empli d'une fierté quelconque comme à son habitude, au contraire. Elle évoquait cela avec ironie et dégoût.

« Son esprit a complètement été détruit, suite à une amnésie forcée. Son corps est indemne, aussi fonctionnel que le tien ou le mien. C'est juste qu'elle n'a plus de conscience, si je puis dire. »

Il la regarda avec incompréhension. Comment cela pouvait-il être possible ? Une telle technologie n'existait pas –même si à bien y réfléchir, une machine à voyager dans le temps n'était pas non plus supposée exister.

« Pauvre Sarah, soupira Hélène. Elle aurait pu avoir une belle vie...

– Tu connaissais ma mère ?

– Mon tuteur, oui. Elle l'aimait beaucoup, mais ça n'était pas réciproque ; il la voyait juste comme une simple connaissance, rien de plus. »

Elle baissa les yeux.

« Je suis sûre qu'elle aurait été une mère formidable. »

Il hocha lentement la tête. Il n'en doutait pas.

« Si ça peut te rassurer, elle "vit" un rêve heureux dans son sommeil. Elle ne souffre pas, ils s'en sont beaucoup soucié. »

Elle tourna les talons, retourna à la porte, et attendit sagement qu'il en eût fini.

Il resta un long moment assis aux côtés du corps immobile de la femme, sans dire le moindre mot. Il la regardait avec tristesse et regret. Il était certain qu'il aurait pu empêcher ça, et changer son destin. Peu lui importaient les conséquences qu'aurait eu sa décision ; il était prêt à tirer un trait sur la vie qu'il connaissait pour sauver celle de sa mère.

Il voyait sa poitrine monter et descendre au fil des inspirations et expirations provoquées par la pompe. Il entendait les bips incessants des machines autour de lui qui suivaient les battements de son cœur. Lorsque tout cela fut de trop, il se leva, murmura quelques paroles qu'Hélène n'entendit pas, et sortit de la chambre. Ils regagnèrent sans un mot l'appartement de la jeune femme au bout du couloir.

« Tu ferais mieux de te reposer, lança-t-elle. Beaucoup de choses vont se passer demain. »

Il ne chercha pas de sens caché à ses mots ; il était au bout de ses forces. Difficile de croire que toutes ces émotions l'avaient autant fatigué.

Sitôt s'était-il affalé sur le lit que le sommeil le prit. Ce fut un sommeil agité, parsemé de cauchemars et de souvenirs flous, concernant sa mère et son père. Il se réveilla à plusieurs reprises dans le silence de la chambre, et se rendormit à chaque fois après quelques instants dans l'obscurité ambiante.

Un bruit continu le sortit pour de bon de cette nuit difficile. Il reconnut l'écoulement caractéristique de l'eau d'une douche. Il comprit qu'il faisait désormais jour, et qu'il pouvait se lever, ce qu'il fit. Il alla machinalement dans la cuisine, et sortit une tasse. La cafetière vide le surprit quelque peu, puisqu'il était certain d'en avoir fait suffisamment la veille, puisque Hélène ne semblait pas en boire. Il fouilla dans les placards, à la recherche de filtres et de café moulu, et en trouva finalement après plusieurs placards de retournés, cachés derrière des tonnes et des tonnes de boîtes de thé. À croire qu'elle ne voulait pas qu'il les trouvât.

Alors qu'il attendait sagement aux côtés de la machine vrombissante, un autre appareil rugissait au loin, dans une autre pièce.

Il ne s'en préoccupa pas, et se servit tranquillement une tasse, sans retenir un grand bâillement de fatigue.

Le tintement de la cuillère qui heurtait les bords en porcelaine en mélangeant le sucre et le lait berçait ses pensées. Il repensait à ce à quoi il avait assisté. Quelque chose le tracassait. Comment Hélène avait-elle pu savoir tout cela ?

Certes, elle voyageait dans le temps. Mais elle avait son âge, au mieux cela faisait cinq ou six ans qu'elle se promenait à travers le temps ! Elle ne pouvait pas savoir autant de choses sur sa famille, c'était impossible.

Il engloutit la boisson d'une traite.

Lorsqu'il se leva pour aller laver la tasse, il vit une silhouette aux cheveux flamboyants arriver en trombe, lui barrer la route, empoigner la cafetière, et la vider intégralement dans l'évier. Sans un mot.

Puis elle se précipita vers l'armoire-console de commandes. Tout ce qui parvenait aux oreilles de Raphaël était ce pianotement effréné sur les nombreuses touches.

Il haussa les épaules. Elle devait avoir ses raisons, supposa-t-il. Après tout, elle était très impulsive.

Lui qui avait voulu se détendre en prenant une longue douche, il fut déçu de voir qu'il n'avait droit qu'à un jet d'eau froide. Hélène était passée avant et avait complètement vidé le ballon d'eau chaude, pour son plus grand plaisir. Cela l'agaçait, évidemment. Mais il prit sur lui ; elle avait forcément une raison pour agir ainsi.

Il la retrouva au même endroit, devant son armoire. Lorsqu'elle vit qu'il était revenu, elle se jeta sur lui, et le saisit au col. Elle ne prononça pas le moindre mot, mais sa rage était palpable rien qu'en croisant son regard assassin.

Elle le força à s'asseoir, prit place face à lui. Elle gardait dans sa main droite son revolver. Quelque chose n'allait pas.

« Qu'est-ce qui se passe ?

– On a assez joué. Maintenant, parlons sérieux. »

Elle se pencha vers lui. Sourcils froncés, regard grave, tout y était.

« Si je t'ai amené ici, c'est pour une simple chose. Modifier le cours du temps.

– Arrête de blaguer un peu, soupira Raphaël. J'ai lu suffisamment de livres et vu assez de films pour savoir qu'on ne peut pas faire ça.

– Parce que c'est de la fiction. »

Elle se leva, et alla chercher une feuille enroulée qu'elle étala sur la table basse. Un réel cliché.

« Ça, c'est la ligne du temps, fit-elle en traçant une ligne droite continue. Notre présent est là. »

Elle fit une croix et écrivit "présent" à côté de la marque.

« Là, c'est l'été dernier. Toute la semaine. »

Sept petits traits vinrent s'ajouter sur le schéma. Elle épaissit le trait des six derniers jours, et ignora le tout premier.

« Là, le premier, c'est quand tu as volé le bracelet, et rencontré ta blondasse. Là, le dernier, c'est quand toute la ville a acclamé la défaite de Napoléon. »

Elle griffonnait quelques mots-clés à chaque jour. Puis elle entoura le tout premier.

« On va voyager jusqu'à ce jour. Et t'empêcher de stopper Napoléon dans son coup d'état. »

Raphaël la regarda avec incompréhension. Était-elle seulement sérieuse ?

Le véritable plan de cette fille, depuis tout ce temps, était de laisser Bonar détruire la ville ?

« Je ne te laisserai pas faire, répliqua-t-il sèchement en croisant les bras. Peu m'importe que tu sois de ma famille ou non, je ne t'aiderai pas dans ton délire. »

Elle se stoppa, le regarda avec de grands yeux bleus écarquillés. Elle resta interdite quelques secondes, puis se ressaisit en secouant la tête.

« Parce que tu croyais sérieusement que j'étais ta sœur ? »

Elle retint un rire nerveux.

« Tu croyais vraiment que quelqu'un comme moi accepterait de partager un lien familial avec toi ? se moqua-t-elle avec dédain. Autant se tirer une balle dans la tête au plus vite ! »

Elle souffla brièvement par le nez, mi-amusée, mi-outrée.

« Et tu l'as très bien vu. Sarah est morte trop tôt pour avoir donné naissance à une potentielle petite sœur. J'ose croire que tu es suffisamment stupide pour ne pas comprendre ça. »

Elle haussa les épaules, et le dévisagea avec mépris.

« Je me demande toujours comment tu as bien pu faire ça. Pauvre Sarah, elle aurait tellement honte de l'abruti que tu es. »

Il se renfrogna. Il n'appréciait pas qu'elle parlât ainsi de lui, et encore moins de sa mère. Elle se permettait réellement tout, et cela l'agaçait.

« Enfin bref, reprit-elle en regardant à nouveau le schéma et en y ajoutant des annotations. Nous allons au mardi dix juillet. Le but est d'empêcher ton toi du passé de stopper Napoléon. »

Elle avait repris cet air sérieux, et mis de côté son arrogance.

« On a donc cinq jours ; il faut que le dimanche 15, au matin tout soit modifié. »

Elle leva les yeux vers lui, avec l'ai typique du "Est-ce que vous avez des questions ?" qu'on vous demandait nécessairement après un long debriefing quelconque. Quoi qu'il en fût, il n'avait rien à redire. Ce plan était stupide, il ne comptait en rien y participer.

« De toute façon tu n'as pas le choix » grogna-t-elle en pointant le canon de son revolver dans sa direction.

Il déglutit. Il ne pouvait décidément pas contrôler son instinct primaire de recul à chaque fois qu'elle le menaçait avec une arme à feu. Elle sourit avec cruauté en voyant la peur se dessiner sur ses traits. Son cœur battait à en rompre ; elle devait certainement l'entendre de là où elle se trouvait...

« Si ça peut te motiver, fit-elle, toujours avec cet air hautain, en échange de ta gentille participation, je peux m'arranger pour sauver ta mère, et pour que vous viviez tous, toi et tes proches, une vie de joie et de bonheur.

– C'est vraiment possible ça ? » demanda Raphaël en levant un sourcil.

Elle ne répondit pas, et se leva. Encore un mensonge, comprit-il. Elle tentait vraiment toutes les méthodes possibles pour l'appâter et l'enrôler dans son histoire, et cela lui déplaisait. Il savait que tôt ou tard, il céderait, et elle profiterait de cet instant de faiblesse par tous les moyens possibles et imaginables.

Hélène s'approcha du panneau de commande de l'armoire à vaisselle, et appuya sur quelques boutons.

« On devrait arriver à midi, le dix juillet. Le soir même, sur les coups de dix-onze heures, tu iras voler le bracelet. On guidera les policiers jusqu'à toi.

– Et s'ils venaient à arrêter mon passé, qu'est-ce qui m'arriverait ?

– Tu disparaîtrais. Comme un tas de poussière balayé par le vent. »

Il n'osa pas demander par quel moyen elle avait connaissance de ces conséquences. Au fond, peut-être que lui-même le savait. Ça coulait de source.

« Si ce plan-là foire, on va essayer plutôt d'empêcher ta blondasse–

Marie, trancha-t-il, peu ravi par ce surnom qu'elle donnait à son amie.

– L'empêcher de venir te chercher » termina-t-elle sans broncher.

Elle jeta un bref regard par-dessus son épaule, observa le rouquin qui la dévisageait tout autant en retour. Elle retint un soupir, et se contenta de rapidement mettre fin à la discussion.

« Si ces deux plans ne marchent pas, on foncera dans le tas et on verra au jour le jour. »

*

Les cloches de la cathédrale de Notre-Dame sonnaient au loin leurs douze coups, qui résonnaient à travers la ville. Enfin, c'était ce qui avait été censé se passer.

« Oui, bon, je me suis trompée. Ça arrive. »

Hélène s'était emportée, et haussait le ton tout en faisant les cent pas en rond, tandis que Raphaël avait croisé les bras et l'avait longuement fixée, en lui jetant des regards noirs.

Aussi noirs que la nuit autour d'eux.

« Oui j'ai mis douze heures, s'écria la jeune femme en donnant violemment un coup de pied dans un caillou qui s'envola au loin. C'est pas de ma faute si le cadran indique pas du matin ou du soir ! »

Elle se saisit d'une barre de fer jetée là et frappa à répétition une poubelle en acier qui –étonnamment– se bossela sous les coups.

« Du coup on passe au plan C en fonçant dans le tas ? » railla Raphaël en s'installant sur un banc.

Elle lâcha subitement son arme de métal, et se dirigea vers lui ; une fois qu'elle lui fit face, elle dégaina son revolver et le pointa dans sa direction, le canon frôlant son torse, au niveau de la clavicule.

« Je t'interdis de te foutre de moi, gronda-t-elle.

– Comme tu veux. »

Il croisa les bras, attendit. Qu'avait-il de mieux à faire ? Il ne voulait pas agir, il n'avait rien d'autre à faire que patienter.

« On a encore le temps. Si on se dépêche, on peut encore la récupérer et la diriger vers Napoléon. »

Elle rangea son arme, et saisit son poignet. Étonnamment, elle avait réellement de la force, puisqu'elle le releva sans peine, et le traîna derrière elle alors qu'il luttait pour qu'elle le laissât partir.

Raphaël ignorait précisément où ils se trouvaient. Mais une chose était sûre, ils se dirigeaient vers le pont Alexandre III, là où il avait retrouvé Marie, et pour la première fois rencontré Napoléon.

« Mais tu es au courant que Napoléon–

– N'a pas pu ressusciter ? Réfléchis un peu. On a une machine à voyager dans le temps. On peut tout faire ! »

Il ne répondit rien. Lorsqu'elle se serait décidée à l'écouter, elle l'écouterait. Elle semblait pour l'heure complètement prise dans ses délires de mégalomanie.

Le pont était illuminé de tous les côtés. La lumière intense de la lune argentée, les lampadaires disposés à un intervalle de deux mètres sur chaque bord, les voitures qui y passaient de temps à autre en pleins phares, et les bateaux où se tenaient des soirées estivales, tous l'éclairaient de diverses couleurs, formant ainsi un patchwork chatoyant. Alors qu’ils le traversaient, en direction de l’avenue Roosevelt, Raphaël se prit à observer les bateaux-mouches qui sillonnaient la Seine.

Ils arrivèrent au bout du pont ; derrière eux se trouvait le musée des Invalides, brillant lui aussi dans la nuit.

Raphaël vit une silhouette –qu’il ne reconnut que trop bien– se diriger vers eux, et emprunter paisiblement le pont, le pas léger, les mains dans les poches, et un grand sourire aux lèvres.

Puis son regard se tourna vers sa gauche, vers la rue. Il vit une jeune fille courir dans sa direction, serrant quelque chose contre elle. Cheveux blonds, yeux bleus, il n'y avait aucun doute. C'était bien Marie.

« À l'aide !! »

Il voulut venir à sa rencontre, mais Hélène le stoppa en saisissant son bras et en refermant ses doigts, enfonçant presque ses ongles dans sa peau.

« Elle ne te connaît pas, grogna-t-elle en resserrant son étreinte. Pas en tant que Raphaël. »

Marie passa devant eux, presque sans les voir. À deux mètres derrière elle courraient Bonar et sa horde de Chevaliers Diaboliques, prêts à la rattraper.

Raphaël pouvait concevoir qu'ils ne s'étaient pas arrêtés, pour la simple raison qu'ils voulaient à tout prix rattraper l'adolescente. Mais malgré cela, pourquoi est-ce que Marie ne s'était pas arrêtée pour leur demander leur aide ? Elle l'avait pourtant bien crié !

Tous se précipitèrent sur le pont. Il entendit à nouveau Marie crier, interpellant son passé. Donc la scène se répétait, comme elle s'était déroulée pour lui l'an précédent.

Hélène le lâcha soudainement, et prit la direction des Champs-Élysées, en enfouissant ses mains dans ses poches, sans prononcer le moindre mot. Cela alerta Raphaël, qui se retourna et la rattrapa.

« Je croyais qu'on devait empêcher notre rencontre !

– Tu l'avais déjà rencontrée. C'était déjà trop tard.

– Mais c'est toi qui a dit qu'on pouvait encore–

– C'était trop tard. »

Avait-il rêvé ou bien sa voix avait-elle tremblé quelque peu ?

Il l'ignora. S'ils pouvaient ne rien changer, cela l'arrangeait. Cependant quelque chose le dérangeait avec Hélène. Son soudain changement d'avis lui déplaisait fortement ; ça n'était pas normal.

« Rentrons » murmura-t-elle en prenant la direction de la rue où ils étaient sortis.

Il ne put que la suivre ; où irait-il sinon ?

Mais il reconnut rapidement le chemin qu'elle empruntait. En passant par la Place de la Concorde et la station du Musée d’Orsay, elle ne faisait que faire un détour qui le menait vers son appartement.

« On peut pas aller chez moi, soupira Raphaël. J'y suis rentré direct, avec Marie.

– Tu croyais que je ne savais pas ça ? maugréa la jeune femme en retour. On a juste quelque chose à y faire avant. »

Une fois devant la porte principale de l'immeuble, elle lui ordonna de saisir le code qui verrouillait l'entrée, ce qu'il fit sans protester. Elle se faufila sans rien dire jusqu'à la cage d'escaliers ; elle fit le tour et s'approcha de la porte de la cave commune aux résidents de l'immeuble, qu'elle ouvrit sans effort. De là, contre toute attente, elle sortit un étui à violon.

« Je m'en étais occupée par le passé » souffla-t-elle avant que Raphaël ne put soulever la moindre interrogation.

Elle le lui tendit.

« Il faut trouver un moyen de le lui rendre.

– C'est celui de Marie ?

– Non, le mien » répondit-elle avec sarcasme.

Elle fronça les sourcils et croisa les bras.

« Quand tu l'as laissée seule cinq minutes, pour te changer, il y a eu quelque chose ?

– Pas que je me souvienne... »

Elle lâcha un soupir bruyant.

« Ça va encore être à moi de m'en charger... »

Elle lui ordonna de se cacher dans l'ombre alors que la porte principale s'ouvrait, de laquelle apparurent Marie et Fantôme R. Elle se glissa elle aussi dans l'obscurité, loin de leurs yeux. Elle attendit qu'ils rentrassent dans l'appartement, puis vint frapper à la porte.

Ce fut Marie qui lui ouvrit, timidement.

Hélène lui tendit simplement son étui, et tourna les talons. Dans son passage, elle fit signe à Raphaël de la suivre. Tous deux sortirent sans un mot, laissant derrière eux la Marie du passé, qui ne comprenait visiblement pas de quoi il était question. Elle referma la porte de l'appartement, intriguée. Cette fille avait dû comprendre qu'il s'agissait de son étui, et avait voulu le lui rendre –et donc elle les avait suivis.

Oui, ça devait sûrement être cela, songea-t-elle en rangeant son instrument de musique à l'intérieur.

« Dépêche-toi putain. J'en ai ma claque d'être dehors. »

Raphaël accéléra le pas pour se mettre à hauteur de la jeune femme. Il ne pouvait s'empêcher de se retourner, de regarder en arrière. Personne ne les suivait. Ils paraissaient presque invisibles aux yeux des gens.

Hélène se stoppa brusquement. Elle ne prononça pas un mot, ne fit pas le moindre geste. Il l'observa un instant, intrigué par ce soudain arrêt, avant de voir que, là où était porté son regard, il n'y avait rien.

« Eh, c'était pas là qu'était ta porte d'entrée... ? » demanda-t-il en hésitant.

Il balaya à plusieurs reprises les environs du regard. Pas de doute, c'était bien l'endroit par où ils étaient arrivés. Et leur porte de sortie n'était nulle part.

Hélène gardait cependant son calme relativement bien. Elle ne céda pas à une quelconque colère, elle ne grogna pas de quelconques menaces à l'attention du rouquin.

Elle serra le poing, et retourna sur ses pas, en direction de l'appartement. Il ne fallut qu'un instant ou deux pour que Raphaël ne la rattrapât, et ne la bombardât de questions, toutes en rapport avec la disparition de la porte. Lorsqu'elle ne put en supporter plus, elle s'arrêta, et l'observa droit dans les yeux.

Ça n'était plus cette rage sans fond qui était revenue brusquement ce matin-là, éradiquant toute sympathie et gentillesse à son égard. C'était de la fatigue qui pesait sur ses paupières, et violaçait le creux de ses yeux, ternissant ce qui, d'habitude, brillait dans ses iris d'un bleu de saphir.

« Il n'y a que deux manières pour nous mettre dans cette situation. Manque d'énergie, ou retrait manuel de la porte. Et entre nous, tu ne veux pas savoir laquelle est la nôtre. »

Sans ajouter d'autres paroles, elle le mena jusqu'à un parc, situé à quelques pas de l'appartement où vivait Raphaël, et où son passé et Marie dormaient tranquillement.

Elle lui ordonna de lui faire la courte échelle, dos aux immenses barreaux de la grille du parc. À contrecœur, il l'aida à s'infiltrer ; de l'intérieur, elle l'aida à faire de même, en lui offrant de derrière les barreaux une prise pour qu'il s'élançât. Il retomba lourdement au sol, soulevant des nuages de poussière.

« On a de la chance qu'il fasse bon et qu'il pleuve pas, souffla-t-elle.

– Tu veux qu'on fasse quoi au juste ? »

Elle le regarda avec insistance. Mais elle avait beau appuyer son regard, il ne voyait pas où elle voulait en venir.

« On ne peut plus retourner chez moi, fit-elle avec agacement. Ça veut dire pas de voyage, pas d'endroit où dormir, et vivre au jour le jour. »

Elle soupira. Il hocha lentement la tête.

« Maintenant trouve-toi une place. On va dormir à tour de rôle et monter la garde.

– T'as peur de quoi ?

– On est jamais trop prudents. »

Il haussa les épaules, et s'assit sur un banc, face à un autre sur lequel Hélène se coucha. Elle plia son bras gauche, et vint glisser sa main sous sa tête, lui amenant ainsi un maigre coussin sur lequel se reposer. La tête tournée vers le ciel, et le regard perdu dans les étoiles, elle céda peu à peu à la fatigue.

Et bien que c'eût été au tour de Raphaël de guetter les environs, il s'endormit peu de temps après, de l'autre côté du chemin.


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