Un lever de printemps

Chapitre 5 : Nous ne saurions mourir

8009 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 04/05/2021 11:51

Nous ne saurions mourir


Ce fut trop pour les chevaux. Si Jimen fut le seul à n’émettre qu’un faible son plaintif, sa placidité naturelle l’empêchant de hennir à tue-tête, Tinli hurla la première, un gémissement plaintif, terrifié, clairement audible à des kilomètres à la ronde, rapidement accompagnée de ses compagnons équins, Verln lui-même luttant avec violence contre les rênes de sa cavalière pour tenter une fuite éperdue à travers les collines.

Sursautant malgré elle, Saraya vit la peur, une terreur viscérale, emplir les traits d’Izan, alors que l’atrocité contre-nature se retournait prestement. La première chose qu’elle remarqua, presque instantanément, fut les trois paires d’ailes puissantes, l’os porteur partant horizontalement du corps de la créature pour se courber légèrement, aussi large que deux bras d’hommes. Une membrane s’étendait tout du long de l’os, d’une blancheur telle qu’il était difficile de la distinguer du reste de la tempête neigeuse, reliait les différentes ailes, rattachées aux épaules, au dos et aux hanches de la monstruosité, entre elles, formant une gigantesque cape qui, Saraya le devina instinctivement, dissimulait efficacement leur porteur une fois enroulées autour de son corps. De mémoire, jamais elle n’avait vu pareille étrangeté : les dragons même des Koyalsi les plus puissants, et rares étaient ceux possédant plus d’une paire d’ailes, séparaient ces dernières en deux sections différentes. Aucun ne voyaient l’entièreté de leur tronc encombré par autant de masse membraneuse !

Quoique, du peu que l’escorte avait pu voir, ce poids supplémentaire ne paraissait guère l’embarrasser particulièrement. Un lourd frisson de nervosité parcourut sa chair, alors qu’une vague réminiscence venait frapper sa mémoire. Il s’agissait bien évidemment d’une idée parfaitement ridicule, mais peut-être… Peut-être qu’un jour, un seul, elle avait eu l’occasion de voir de telles horreurs s’étaler devant son regard d’argent. Mais certainement pas véritablement créées, et Juàn avait brûlé l’ignominie jusqu’au dernier morceau de papier. Non, impossible que quiconque ait pu mettre la main sur les folies lucides de l’Infanticide ?!

Un hurlement guttural résonna, rebondissant contre les blocs arrondis désignés comme collines, le sol déjà instable tremblant sous la force sonore de la créature. Contrairement à ce qu’elle avait cru apercevoir d’abord, aucun globe oculaire ne venait orner le front parsemé de ridules verticales. Aucun, par ailleurs, n’apparaissait sur le visage triangulaire, l’endroit leur étant habituellement réservé étant occupé par un morceau de peau assez solide pour être en métal, rappelant les visières des heaumes antiques, d’un jaune plus sombre que celui de ses griffes. Une gueule à faire pâlir d’envie un requin blanc, mais aux dents si déchirés qu’elle ne put déterminer avec exactitude si elles étaient entièrement intégrées à la mâchoires, ou véritablement implantées dans une parodie de gencive. Et les yeux, par Keres ! Par paire, deux sur son torse, quatre le long de ses bras, quatre sur ses jambes, et un sur chaque épaules, roulant en tous sens, mû par une impatience carnivore, d’un pourpre mauve à la fois répugnant, et étrangement fascinant tant cette nuance n’était pas censée exister au sein de l’empire naturel. Pouvait-elle seulement le décrire, à dire vrai ? N’était-ce pas simplement une tentative de relier l’horrible insaisissable en mots rassurants qu’elle maîtrisait, a contrario de sa situation actuelle ?! Sûrement, oui, tentait-elle inconsciemment de se rassurer…

Seuls ses bras et son tronc détenaient une part d’humanoïdie presque rassurante. Néanmoins, là où Juàn, Nerea ou elle se tenaient plus ou moins fermement sur leurs jambes, celles de la créature se trouvaient remplacées par des pattes arachnéennes monstrueuses, recouvertes elles aussi de cette étrange peau cuirassée esquissant un amas, étrangement structuré, de figures circulaires de plus en plus nombreuses, délire psychotique d’un pseudo-artiste se complaisant dans l’horreur visuelle. Complètement asexuée, la créature ressemblait à une parodie grotesque et parfaitement hérétique d’un ange revenu à la vie. Ou plutôt, un ange déchu ayant perdu tout ce qui le rattachait au commun de ses semblables. Pourquoi s’était-il retrouvé en arrière de ses congénères, au moment même où Izan se détachait légèrement des autres ?! À quel point cette chose était-elle douée de réflexion ? Personne n’avait entendu le moindre bruit d’aile !

Chassant la tétanie engendrée par son incompréhension, et l’air glacé environnant lui susurrant insidieusement de ne plus remuer un orteil, l’escorte s’élança vers le soldat, un instant après Juàn. Mais comment battre à la course une telle ignominie, pourvue d’ailes ?! Désormais distraite de son repas initial, la chose braqua ses six paires d’yeux droit sur les êtres bipèdes.

Durant une poignée de secondes décisives, Saraya vit une drôle de lueur, ressemblant fortement à de l’hésitation, briller au fond des pupilles allongées. Elles passèrent des deux cavaliers s’approchant de ses proies à une vitesse soutenue en dépit de la neige, les montures usant de toutes leurs capacités pour ne pas déraper sur le sol gelé, à l’homme isolé se rapprochant dangereusement de son arme.

Puis s’attarda brièvement sur le trio laissé en arrière, Nerea, moins rapide que les deux autres adultes, restée avec les deux enfants car refusant de les laisser seuls. Cependant, l’horreur ailée se détourna rapidement d’eux, verrouillant son corps sur la proie la plus aisée. Elle décidait de qui elle allait attaquer, réalisa Saraya, lâchant de sa main droite les rênes pour empoigner le X-Reader ceignant sa taille.

– Nerea ! cria Juàn, tirant l’épée au clair, sa jument lancée au galop. Escorte les enfants à l’abri !

Ayant formé sa fille à l’art de garder son calme en toutes circonstances, même pendant l’urgence, Saraya s’attendait à ce que la jeune rousse obéisse instinctivement à l’ordre de son seigneur, dusse-t-il ne pas détenir la même autorité de sa mère – n’en déplaise à Juàn. Mais certainement pas à ce qu’elle se fige sur place, la puissance d’un conflit intérieur que l’escorte ne comprit guère se reflétant sur son visage.

– Nerea ! intervint-t-elle à son tour. Tu as les enfants à ta charge, réagit !

La hideuse créature n’émit pas le moindre cri tandis qu’elle déployait ses trois larges paires d’ailes, fouettant la poussière neigeuse dans son ascension, des morceaux de chair équine voletant en tous sens comme une malle remplie de viande qui aurait soudainement explosée. Aucun avertissement, n’était le froissement de l’air contre ce qui ressemblait fortement à des plumes de fer, n’aurait pu prédire qu’elle passerait à l’attaque à ce moment précis. Elle se rua sur le soldat. L’homme tendit dans un élan éperdu la main vers son arme.

– Plonge, Izan ! hurla Juàn de toute la force de ses poumons. Plonge, par les Limbes !

Il obéit, se jetant au sol dans un élan désespéré. Bien trop lentement, Saraya le sut immédiatement. La trajectoire de la créature se trouvait bien trop calculée pour rater une prise si parfaite, et…

Une gerbe de flocons tourbillonnant frappa de plein fouet l’immondice, s’infiltrant sous ses paupières multiples qui se fermèrent verticalement, projetés d’une telle violence qu’ils s’amoncelèrent dans les membranes immaculées, ralentissant la créature là où auparavant elles lui conféraient une rapidité surréaliste. Une seconde la suivit presque immédiatement, recouvrant autant que possible en un aussi court laps de temps les globes oculaires indescriptibles, dans une pauvre tentative de l’aveugler. Trop de regards se braquaient sur Izan pour déstabiliser totalement son chasseur ; néanmoins, ce fut suffisant pour offrir au soldat un répit, lui permettant de plaquer son corps malmené contre la poudreuse.

Médusée, Saraya observa sans comprendre sa fille aînée, pied à terre. Le front plissé sous la concentration, les rênes passées autour de son bras droit, elle leva la main gauche. D’autres blocs de neige suivirent son mouvement, avant de s’écraser lourdement contre la créature, suivant les gestes de la jeune femme.

La télékinésie ?! Cette folle utilisait la télékinésie, alors que personne ne savait comment une partie de leurs ennemis parviendraient potentiellement à les repérer ?! Et si une Dangarwill traînait dans le coin, experte pour sentir les différents courants magiques ? Le pouvoir du tanabris entrait en telle concurrence avec le cipactli, équivalent du kaïru intérieur des terribles lancières, qu’elle ne manquerait guère de les repérer !

Les griffes décharnées, taillées en forme de pointes cadmium, voletèrent au-dessus de la nuque d’Izan, manquant de peu leur objectif premier, éraflant le dos offert à leur prise en de longs sillons irréguliers, les fines écailles grises recouvrant en partie le dos du soldat amortissant bien trop imparfaitement des dégâts. Roulant sur le flanc, Izan put enfin s’emparer de son bâton, la créature effectuant un retournement serré, prête à planter, cette fois-ci, ses dents comme découpés à la hache dans le cou si appétissant de l’homme. Au dernier moment, Izan releva son bâton, frappant de toutes ses forces la cage thoracique humanoïde, bien trop massive pour être durablement impactée. Reculant de quelques mètres, l’atrocité volante lâcha un bref râle guttural, ses bras démesurés se portant à son plexus. Avant de repartir à l’assaut, les ailes plaquées le long de son corps pour lui faire gagner plus de vitesse encore.

Estimant se trouver suffisamment proche pour mener sa propre charge, Saraya pointa son X-Reader en direction de la créature, plissant afin de distinguer aussi clairement que possible la maigre silhouette du soldat, disparaissant progressivement derrière la brume vaporeuse, s’alliant au voltigement des flocons. Si seulement la tempête avait daigné attendre quelques minutes, avant de se lever !

– Aveuglement ! invoqua-t-elle, prenant garde à ne pas atteindre Juàn, sur le point d’atteindre le soldat.

Sa main luit d’une aura bleutée, parsemée d’éclairs évanescents d’un bleu roi profond. L’escorte pria intérieurement avoir été assez rapide. D’autres attaques auraient été plus véloces encore, néanmoins, mieux valait privilégier l’efficacité. Enfin, s’il restait une chance de sauver la peau d’Izan. Un rai de lumière se forma entre ses doigts, avant de jaillir droit sur la cible de sa maîtresse. Son intensité augmenta exponentiellement, son cœur s’éclaircissant jusqu’à en devenir aussi immaculé que la neige alentour, frappant de plein fouet l’atrocité meurtrière.

Une fraction de seconde avant l’impact, cette dernière ralentie étrangement, levant ses paires d’yeux en direction de Saraya, une fureur pure déformant ses traits tout juste existants. Le temps sembla s’étirer à l’infini, comme si rien d’autre n’existait plus en-dehors de ces iris violacés la toisant, elle, et personne d’autre. Ses muscles s’engourdirent malgré elle, sa jument renâclant dangereusement alors qu’elle sentait la main de sa cavalière se relâcher. Certes, cette chose n’était qu’un amas répugnant de violence et d’ignominie à peine nommable, mais son regard, l’un de ses regards… Tant d’humanité se dégageait de cette nuance si indescriptible, qu’elle ne parvenait à nommer à sa juste valeur avec sa pauvre langue corrompue, tâchée de sang et d’horreur, qu’elle s’en sentit profondément troublée, fascinée, comme happée par toutes les promesses muettes, et impossible à comprendre réellement pourtant, scintillant au fond de ces yeux sublimés, magnifiques. Au fond, ce n’était qu’une créature un peu différente des autres, sûrement poursuivie toute sa vie pour sa difformité qui, chez les siens, n’était qu’une norme, alors pourquoi s’acharner avec autant de cruauté, quand le monstre en face d’elle ne cherchait qu’à se nourrir, comme tous les autres, à…

Parvenu à la hauteur du duo formé par le chasseur et la proie, Juàn effectua un large mouvement circulaire du poignet, profitant de l’aveuglement temporaire de l’atrocité pour trancher l’arrière de ce qui ressemblait à son genou. Le charme se brisa, comme si Saraya venait de sortir son visage d’un baquet de poix enflammé, les muscles encore engourdis par son inactivité momentanée. Avec surprise, elle réalisa se trouver de longs mètres derrière Juàn, sa course déviée par Tinli, la jument obliquant latéralement pour s’éloigner de ce qu’elle ressentait comme un terrible prédateur, ses puissants jarrets l’entraînant bien loin du combat de sa maîtresse. Reprenant enfin ses esprits, l’escorte récupéra les rênes laissées flottantes, luttant une seconde pour forcer la bête apeurée à se diriger de nouveau vers son objectif, encore étonnée de son subit manque de réactivité.

Avait-elle réellement été sur le point de compatir au sort de la monstruosité menaçant de réduire l’espoir de son peuple à néant ?! Quel étrange sortilège était-ce donc là ? Elle chassa ces pensées d’un mouvement sec de la nuque. Plus tard ! Pour le moment, il fallait empêcher Juàn de finir la gorge tranchée !

Décrivant un large cercle autour de la créature, le brun força sa jument à déraper sur le verglas au dernier moment, évitant de peu la main osseuse venue l’occire. Il frappa de nouveau, atteignant les tendons du poignet, la lame de son épée absorbant peu à peu une partie du sang de la créature. Aussi vif qu’un éclair illuminant le ciel de plomb de l’hiver, Juàn glissa sur le côté de sa selle, les griffes de la créature raclant la crinière d’Uli, une brassée de poils rudes déchirés s’enroulant autour de ses doigts immondes. Poussant un hennissement de douleur, mêlée de vigoureuses protestations, Uli n’attendit guère la prochaine directive de son cavalier, galopant à toutes forces droit vers la créature. Maudissant son absence momentanée la laissant tant en arrière, Saraya ne put cependant s’empêcher d’admirer l’impétuosité de la bête. Tout en mordant l’intérieur de sa joue jusqu’au sang, ne quittant pas une seconde du regard l’assaut effrontément stupide de son protégé. Autant sauter immédiatement du haut d’une crevasse et annihiler tout espoir de son peuple !

Inconscient des considérations de l’escorte, Juàn abattit la lame ensanglantée de son épée sur la paume venue s’abattre sur sa monture et lui, tirant les rênes pour que sa jument esquive l’assaut au dernier moment, se baissa pour que sa gorge ne finisse guère déchiquetée par les ongles ébréchés, soudés à la chair, de la seconde poigne, jumelle de la précédente. Incapable de distinguer clairement les actions de l’homme, si proche de la monstruosité qu’elle ne distinguait que des fragments de corps lorsque celui de cette dernière se tournait pour l’écraser tel un vulgaire insecte, comme autant d’éclats morcelés, déchiquetés par l’assaut. Seul l’éclat coruscant de la lame pourpre de son épée luisait au milieu des grondements furieux, sans cesse harcelés par le bretteur attisant sur lui la fureur de son adversaire, visions si fugitives que Saraya douta de la véracité de ce qu’elle voyait. Repartant à l’assaut, Juàn frappa de nouveau, s’attaquant à la peau même de la créature. Du liquide épais coula des plaies de la créature, sa chair maltraitée se boursouflant aux endroits où les combattants l’avaient frappé, dévoilant par plaques entières un réseau complexe de muscles saillants. Des pulsations furieuses battaient la mesure de ses bonds frénétiques, promesses de souffrances infinies si jamais les impudents venus les harceler s’aventuraient à ralentir la cadence de leurs offensives.

Délaissé tel un petit enfant encore trop immature pour déceler une quelconque menace, trop proche de son assaillant véritable pour espérer s’échapper, bien trop éloigné pour parvenir à porter un grand secours à son seigneur, Izan parvint néanmoins à se relever difficilement, serrant le poing autour de son bâton de combat, animé du vain espoir de parvenir à lutter en dépit de ses blessures. Dans un cri de rage maladroit, le soldat leva son arme, lui imprimant un mouvement de massue tout en visant l’un des talons de la créature, fermement planté sur la glace. Une fraction de seconde avant que le coup ne heurte la peau cuirassée, le pied ciblé se leva machinalement. Déséquilibré, Izan parvint de justesse à dévier l’extrémité de son arme de façon à la planter au sein de la couche de neige, évitant une chute peu glorieuse, probablement définitive.

Se redressant sur ses étriers, Saraya ne put qu’observer le soldat relever le nez, de fines mèches venant se mêler aux flocons tapissant ses paupières, fixant avec horreur l’informité déformée par le brouillard se précipiter sur sa rétine. Par les Limbes, elle était trop loin, trop loin à cause de sa propre faiblesse, pour venir précisément en aide au soldat ! Refusant d’admettre une défaite aussi cuisante, Juàn restant en une situation des plus précaires, elle enchaîna sans grand espoir avec un « cri de banshee ». Une attaque plus lente que son « aveuglement », mais largement plus offensive si d’aventure il n’était pas trop tard pour agir. Par miracle, l’attaque vint heurter la créature en plein milieu de son dos. Sans pour autant la ralentir, les ailes monstrueuses battirent furieusement l’air, s’enroulant autour de leur propriétaire de manière à former un cercle protecteur, ses griffes continuant à labourer la neige à la recherche de victimes.

Au dernier moment, la lueur sombre, presque noire, caractéristique du tanabris s’interposa entre Izan et son assaillant, formant un bouclier précaire, mais suffisamment puissant pour que l’homme, remit de sa surprise, saute sur le côté avant que la protection ne cède brutalement, écrasée par l’impact.

Saraya jura, son imprécation emportée par les bourrasques furieuses, toisant d’un regard étincelant Nerea, la jeune femme n’ayant pas seulement fait mine de quitter le lieu du combat pour mettre les enfants à l’abri. Bien que la distance ne permettait pas à sa fille aînée de percevoir le reproche contenu dans ses iris d’argent, cette dernière frissonna violemment, soudainement mal à l’aise. Lâchant les rênes tout en comptant sur ses genoux pour encadrer sa jument et la diriger, l’escorte lança deux attaques offensives coup sur coup, ces dernières allant heurter les ailes membraneuses de la créature afin de l’empêcher de prendre son envol sur-le-champ, compromettant grandement des chances de survie déjà des plus minces. Que Juàn cesse cette folie, au lieu de s’absorber dans le désir de sauver tout et n’importe qui, et rejoigne tant bien que mal les siens ! Ne comprenait-il pas que ses priorités devaient absolument se porter ailleurs ?!

Elle laissa sa jument s’écarter sur le côté, lui évitant ainsi d’avoir la gorge tranchée – ce qui, en soit, était plutôt gênant pour se battre –, filant vers Izan. Une fois cet imbécile hors de portée de la créature, Juàn n’aurait plus de raison de se mettre ainsi en danger, et Nerea cesserait d’obéir à son refus stupide d’abandonner l’un de ses camarades pour se charger enfin des enfants ! Si encore, il n’était pas naïf de croire échapper à une monstruosité pourvue d’ailes.

Se remettant péniblement debout, son plastron ne le protégeant guère plus qu’une plume ballotté dans la tempête, Izan jeta un regard de profonde gratitude Nerea, sa cape s’enroulant autour de ses chevilles. Sursautant violemment en apercevant la monture de Saraya à peine quelques mètres devant lui, il recula instinctivement. Perdait-il lui aussi l’esprit, pour se montrer aussi imprudent en pleine bataille ?!

– Monte ! ordonna l’escorte, tendant une main impérieuse. Si nous t’évacuons du lieu du combat, Juàn n’aura plus aucune raison de mettre sa vie en danger !

Les traits du soldat se tordirent en une grimace douloureuse, si profondément coupable que Saraya se voulut vaguement de s’être montrée si brutale. Être la cause exacte de la mise en danger de l’existence de celui qu’il devait protéger, figurait très probablement parmi les pires humiliations pour un garde du corps. Néanmoins, ce genre de considération n’intéressa guère la combattante plus d’une fraction de seconde.

Résigné, l’homme empoigna sa main, serrant les lèvres pour empêcher un cri de douleur de franchir leur barrière, laissant sur la neige immaculée une large trace brunâtre, souillant ses vêtements froissés. Enfourchant Tinli derrière sa maîtresse, il glissa ses bras autour de sa taille, serrant la tunique de l’escorte quand elle fit détaler sa monture d’une pression des talons. Déjà des plus affolées par la créature grognant et hurlant plus fortement que les Limbes près de son oreille, la jument farouche ne se fit guère prier, détalant de toute la vitesse lui étant permise par ses jambes, et le poids supplémentaire sur son dos.

– Juàn ! hurla Saraya à pleins poumons, priant pour que sa voix grave couvre les mugissements de la tempête. Je l’ai récupéré ! Reviens vers nous !

Les sens aux aguets, Juàn tourna brièvement ses prunelles sombres vers sa mentor, certain qu’elle comprendrait son acquiescement muet. Profitant des distractions offertes par les deux autres combattants et de la gêne momentanée de la créature pour s’envoler, l’homme s’était glissé près de son corps musculeux jusqu’à se trouver à quelques pas seulement de la jambe encore intacte, bouillonnant d’une substance sombre que Saraya refusa d’analyser. D’un large mouvement du poignet, Juàn trancha le talon le plus proche de lui, pendant que la créature peinait encore à l’atteindre.

– Papa ! S’il-te-plaît ! hurla Blàs, seule la poigne ferme d’Ainhoa sur les rênes de Pendragon l’empêchant de se précipiter imprudemment aux côtés de son père.

La voix de son fils résonnant à ses oreilles, Juàn tourna instinctivement sa jument en sa direction, Uli profitant de ce moment d’inattention pour détaler promptement, mobilisant toute les compétences conjuguées de son entraînement et de son cavalier pour esquiver tant bien que mal les obstacles se dressant sur sa route.

– Nerea ! Emmène les enfants ! Prenez de l’avance, nous devons… commença Saraya, sans quitter des yeux son protégé.

Sa voix se bloqua dans sa gorge, l’affolement voilant son regard d’argent.

Plus vives encore qu’elles ne s’étaient montrées jusque-là, quatre griffes craquelées se refermèrent sur la lame impossible à briser de Juàn, coupant net sa fuite. Sa jument continuant, sans lui, son galop effréné, le brun se retrouva désarçonné, la main toujours crispée sur son arme par un réflexe improbable. Agacée d’avoir dû jouer au chat et à la souris tant de temps, la créature souleva l’homme à hauteur de son visage démesuré, ôtant la possibilité de lâcher l’arme, sous peine de finir écrasé tel un vulgaire oisillon incapable de prendre son envol.

Comprenant dans l’instant les intentions passant dans la multitude de globes oculaires, Saraya invoqua l’ensemble de son kaïru intérieur, plissant les paupières sous la concentration.

Imitant le geste même de Juàn un instant plus tôt ayant condamné son pied à la claudication, la monstruosité projeta le brun en direction de ses compagnons de voyage, véritable projectile vivant destiné autant à périr qu’à anéantir involontairement en charpie ses propres alliés. Retenant son souffle, ignorant du mieux qu’elle le put le cri d’horreur de Blàs, Saraya projeta son énergie en direction du brun, tentant d’anticiper au maximum sa trajectoire, au moment même où Nerea dressait en catastrophe un mur de neige destiné à amortir la chute.

Si la vitesse de Juàn ne lui autorisait guère à faire léviter son corps et le reposer en douceur, comme le kaïru intérieur était censé lui permettre en temps normal, que ses minces pouvoirs lui permettent au moins de la ralentir suffisamment pour éviter le pire !

Le son mat du corps de Juàn heurtant la muraille de sa fille aînée résonna à ses oreilles comme autant de craquements d’agonie. Un court moment, qui lui parut une éternité, personne ne bougea, excepté la créature, battant ses ailes démesurées afin de vérifier les dégâts infligés à ses précieux appendices.

Étincelant de fureur, l’immondice se redressa sentencieusement, un grognement sourd montant de sa gorge, observant intensément ses proies. Elle courba l’échine, sur le point de décoller. Étrangement, Saraya ne douta pas une seconde de son objectif, une fois repartie dans les airs, crispant le poing sur son X-Reader. Peu importait, Nerea et elle étaient encore en état de lui donner un peu de fil à retordre, et Izan leur devait bien de brandir une fois de plus son arme, à défaut d’avoir pu empêcher une telle dégradation de leur chevauchée ! Les enfants pourraient prendre la fuite, maintenant que Nerea cesserait de piquer sa crise d’adolescence tardive et malvenue, et elle faisait assez confiance à sa plus jeune fille pour mener son seigneur à l’abri ! Elle n’avait guère le choix, à dire vrai.

Présenter un front uni, conclut-elle intérieurement tandis que la monstruosité s’apprêtait à bondir sur ses proies, voilà leur seule chance. Descendre Izan de cheval pour gagner en mobilité alors que la chose se ruait…

– Arrête ! tonna une voix puissante, féminine, stoppant l’assaillant en plein élan.

Saraya se figea malgré elle, remarquant à peine le ralentissement de Tinli, la jument désorienté filant se réfugier sous la protection de ses congénères. Parvenue à la fin de sa course, Uli, revenue auprès des siens, renifla l’amas de neige sous lequel était en partie dissimulé son maître, grattant la glace du bout de son sabot.

Enfin, brisant l’immobilité des adultes, Blàs sauta de son cheval, Pendragon tentant une ruade désapprobatrice de ce manque de considération pour son dos. Trottinant de toute la force de ses petites jambes, il se retrouva rapidement suivi de Saraya, mettant pied à terre en laissant Nerea décharger Izan, une main glissée sous son torse afin d’épargner son dos blessé. Pourvu que leurs pouvoirs aient été nécessaires, qu’aucun malheur n’ait brutalement frappé la famille Mac Aznar, la réduisant presque à néant !

Premier arrivé près de l’endroit où son père avait heurté le sol, Blàs glissa ses bras recouverts de neige sous le cou de son père, retenant péniblement les sanglots d’angoisse montant dans sa gorge. S’agenouillant sur la droite du petit garçon, l’escorte l’aida à dégager le corps de l’homme, surveillant du coin de l’œil la créature toujours immobile.

Glissant sur le flanc d’une colline épargnée par les attaques, deux silhouettes sombres quittèrent leur perchoir dissimulé partiellement dans la tempête. Avaient-ils suivi l’affrontement dès le début ? Difficile à dire. Néanmoins, l’escorte ne doutait guère de leur complicité avec leur assaillant. S’agissait-il d’une sorte… d’animal de compagnie ? Dans ce cas, qu’en était-il de la horde ayant envahi le ciel, quelques minutes plus tôt ? À moins que cela ne fasse déjà des heures qu’ils se battaient dans la neige. Consciente de la perturbation temporelle que pouvait induire une bataille, Saraya se raccrocha à son expérience. Quelques minutes, forcément. Même elle ne possédait pas l’endurance nécessaire pour lutter davantage, enfin, pas de cette manière. Pourvu qu’il s’agisse de la dernière fois qu’elle mettait les pieds dans le monde des Humains !

Réagissant aux appels répétés de son fils, Juàn toussa brutalement, le corps secoué d’un lourd frisson, se redressant brutalement dans la neige. Grimaçant de douleur, il chercha instinctivement du regard son épée, déçu de constater qu’elle gisait bien loin de là, solidement dressé dans le tourbillon des rafales comme s’il l’eut lui-même planté en terre. Encore un détail qu’il allait falloir régler par la suite.

– En un seul morceau, Juàn ? demanda l’escorte, tentant de masquer son soulagement derrière une assurance feinte.

– Je crois bien, croassa l’intéressé, caressant la tignasse ébouriffée de son fils en lui adressant un sourire se voulant rassurant. Savais-tu que c’est très humiliant de se faire balancer comme un hochet pour un bébé ?

Personne ne répondit à son trait d’humour. Cessant de cheminer hors de leur champ de vision, un homme et une femme venaient d’émerger près de la créature ailée, cette dernière lâchant un grognement guttural, ressemblant terriblement à de la déception. S’appuyant sur l’épaule de l’escorte et de son fils, Juàn se hissa sur ses pieds, mordant le creux de sa joue quand sa colonne vertébrale craqua sinistrement.

– Tu peux marcher ? souffla Saraya en lui tendant les rênes de sa jument, soulagée de constater que Nerea se plaçait en avant d’eux, lance fermement tenue à deux mains.

– Moins bien que dans une heure ou deux, mais oui, assura Juàn, forçant un Blàs protestant vigoureusement à se placer derrière lui.

– Te battre ?

– S’il le faut, je le ferai.

– Voilà qui ne réponds guère à ma question. Il est fort probable que cette chose nous charge d’une seconde à l’autre. Et si jamais ses compagnons s’avisent de se joindre à elle, nous aurons besoin de tous nos combattants.

Captant les dernières bribes de conversation, la femme nouvellement arrivée s’autorisa un mince sourire moqueur, tapotant la cuisse de ce qui paraissait effectivement être son animal de compagnie. De taille moyenne, une couronne d’or ondulé descendant jusqu’au milieu de son dos en guise de cheveux, la peau d’un bleu lacté rappelant la couleur d’un ciel d’été n’était une cicatrice barrant sa gorge d’un bout à l’autre, des yeux d’ébène pour un contraste dérangeant profondément l’escorte… Guère une Humaine, mais ne correspondant pas non plus à ses vastes connaissances sur les peuples de l’Univers. À tous les coups une métisse. Ce détail seul aurait suffit à lui faire comprendre à qui elle et ses compagnons de chevauchée avaient affaire. Pourtant, elle ne paraissait guère des plus démunies, en témoignait la robe épaisse, tombant sur ses genoux, d’excellente facture, maintenue par une large ceinture de bronze recouvrant l’intégralité de son ventre. Et ne cherchait pas à se montrer discrète, sinon, pourquoi se vêtir d’une tenue à la couleur écarlate, des broderies sombres entourant le col montant et le bord de ses manches larges ? Impossible de la manquer si la tempête n’avait pas décidé d’envahir leur champ de vision, son pantalon brun et ses bottes de cuir détachant encore leur propriétaire de la blancheur immaculée de la neige.

Comme s’il s’agissait là d’un signal, la créature baissa avec agacement la nuque.

Presque immédiatement, une aura nitescente s’enroula autour de ses membres démesurés, d’un zinzolin parcouru de minuscules éclairs léchant presque la chevelure de la femme. L’éclat ne tarda guère à atteindre son point culminant, avant de diminuer significativement, comme un morceau de papier dévoré par les flammes. Enfin, atteignant les proportions d’un Humain de grande taille, plus grand encore de quelques centimètres que Juàn, la silhouette désormais bien plus humanoïde cessa de luire, laissant dans son sillage un adulte tanné par le soleil. Fronçant les sourcils, Saraya s’échangea un regard résigné avec Juàn. Impossible de ne pas reconnaître un homme originaire des terres des Handroktasiaykins. Si l’épée courte portée à son flanc fait d’acier de son peuple de naissance, sa taille des plus honorable, les creux marquant son visage à vie, symbole d’une existence dans une terre aussi aimée que haïe à cause de sa dureté et sa chevelure bleutée fort peu entretenue de toute façon plus proche de la corde que du crin n’avait suffit à le leur faire deviner, la peau d’un vert sombre, le rouge entourant son regard dépourvu de sourcils et les tatouages courant sur les mains de l’inconnu confirmeraient sans peine le moindre soupçons.

Étrange pourtant de voir un Koyal quitter son désert pour ces terres enneigées, dépourvu des vêtements traditionnels pour revêtir une tunique plus chaude encore que sa compagne.

– Hildenerven, marmonna Nerea, resserrant sa prise sur son arme. Mais revêtant l’apparence d’un monstre, dévorant la chair comme une vulgaire bête sauvage alors que les monstres signatures ne consomme pas de nourriture terrestre… C’est impossible…

– Rien n’est impossible pour qui décide de franchir les barrières imposées par des diktats inutiles, rétorqua sèchement la femme, agacée de sa brève intervention.

Elle adressa un vague regard désapprobateur à son compagnon, ce dernier passant un bras sur ses lèvres, comme pour les débarrasser d’un sang ayant disparu lorsqu’il reprit son apparence humanoïde.

– Par moments, ta nature belliqueuse te rend stupide, soupira-t-elle simplement, s’attirant la colère tout juste contenue du Koyal.

– Éliminer quiconque a posé les yeux sur la Horde, voilà qui me paraît assez clair comme exigence, rétorqua sèchement l’intéressé, posant une main sur le pommeau de son épée comme s’il ne désirait qu’une chose : la tirer de son fourreau.

– Pas quand tu te trouves face à un spécimen aussi intéressant. Seigneur Juàn, continua-t-elle, se tournant vers l’interpellé, votre réputation vous précède. Personne, en vous voyant trancher les tendons du monstre de notre ami, ne peut douter que votre arme n’est autre que Tranche-Course, l’épée censée tout déchirer. Dommage qu’elle soit à présent si loin de vous. Est-il vrai que vous refusez, en dépit de votre titre, une appellation plus élevée que celle-ci ?

Retenant un petit sursaut intrigué, Saraya ne put qu’approuver silencieusement l’exclamation surprise d’Ainhoa. Cette espèce de chose ailée, d’après les dires de leurs deux interlocuteurs, serait un monstre, mais il ne pouvait s’agir d’un monstre kaïru, n’est-ce pas ? Pas de cette taille, ni aussi difforme ?!

Cédant à une impulsion, Ainhoa tordit le cou, observant le ciel avec des yeux ronds, seule à vouloir montrer la foule de questions se pressant sous le crâne de chacun. Remarquant son geste, la femme inconnue haussa un sourcil, amusée de sa curiosité.

– Toute la Horde n’est pas composée de combattants kaïru, si telle est ton interrogation, petite. Selmir se contente de les convoyer, en s’assurant que nul ne vienne les déranger dans leur cheminement.

– La moindre des choses, quand on essaie d’assassiner quelqu’un, est de se présenter, rétorqua sèchement Juàn, se jugeant assez remis pour s’emparer des rênes de sa jument. Une exécution programmée de longue date, ou l’occasion a fait le larron ?

Gardant un instant le silence, plaquant une main sur le torse du dénommé Selmir pour l’empêcher de dégainer et attaquer sur-le-champ le groupe, la femme inclina légèrement la tête sur le côté, scrutant un à un les membres du petit groupe. Soutenant furieusement son regard, Saraya ne parvint guère à déchiffrer ce qui se jouait derrière un examen aussi minutieux, luttant contre le désir de lancer une offensive brutale et inattendue afin de permettre la fuite de Juàn et des enfants. Si le Koyal s’était détransformé, contre son gré ou non, il ne lui restait probablement plus d’énergie pour revêtir une nouvelle fois l’apparence de son montre.

Mais… Réellement, un combattant usant du kaïru ?!

– Il faut croire qu’en dépit de la perte de vos pouvoirs, vous avez conservé certaines capacités de votre ancienne condition d’immortel, commenta simplement la femme. Un Humain des plus classiques n’aurait très probablement pas survécu à pareille chute. Ni même la moitié de vos escortes. Que pourrait bien vous apporter mon identité, à part satisfaire une curiosité propre aux êtres humains ?

– J’avoue être plutôt intrigué. En règle générale, il est bien difficile de débaucher un Koyal, tant il est attaché à ses terres jusqu’au boutisme. Le mentor ayant réussi à le convaincre d’abandonner tout ceux en quoi ses congénères croient doit forcément posséder des qualités joliment dissimulées !

S’avançant d’un pas furieux, le dénommé Selmir fut arrêté de justesse par la poigne de sa compagne, serrée sur son biceps, un avertissement muet brûlant au fond des iris sombres. L’envie d’engager l’affrontement le disputa violemment à la prudence, tendant le corps du Koyal sous le poids de son dilemme intérieur. Finalement, l’homme abandonna dans un grognement, sans pour autant reculer. Oui, Saraya rejoignait l’avis de Juàn : quelque chose d’étrange se dégageait de cette femme, quelque chose l’incitant à la prudence.

– Pas un Koyal, cracha Selmir, la main sur son X-Reader. Un Hildenerven ! Les Koyalsi ne sont plus qu’une terre vouée à la dévastation depuis que le Seigneur Héritier Aétès a été rejeté des siens, de sa propre famille !

Un fait vaguement parvenu aux oreilles de Saraya, il y avait de cela plusieurs années déjà. Elle ignorait pourquoi, et ce ne seraient pas les Koyals qui le lui dirait, mais il était désormais interdit de prononcer son nom à ce qu’il paraissait, à présent qu’il était devenu un… Un truc, là, qui n’appartient plus à son pays de naissance. Tiens, un jour, il faudrait qu’elle se décide à se renseigner sur le nom donné aux idiomes ayant cours dans ces pays de fous. Plus ou moins particuliers – oui, c’était bien le mot. Nombre de mots issus de la langue koyal ne détenaient aucun équivalent dans le langage de son peuple. Elle était même prête à parier que la traduction du mot en question n’était pas assez forte pour rendre compte de l’importance d’un tel rejet.

– Artay-limren, siffla l’homme. « Sans-Terre », tout cela pour avoir prôné l’alliance avec des peuples étrangers aux Koyalsi ! Ces pays ne valent guère plus que du fer-blanc !

– Alors si vous n’êtes pas venus nous attaquer au nom des Handroktasiaykins, que nous voulez-vous ?! intervint Nerea, de plus en plus hésitante à engager le combat.

– Excellente question que je me pose également, ricana Selmir, croisant les bras sur sa poitrine couverte de cuir noir. À quelques minutes près, c’est un problème que nous n’aurions plus eu à régler, sans vouloir me vanter.

– Si tu crois pouvoir vaincre un groupe de Mac Aznar à toi seul, c’est que tes précédents assauts t’ont laissé dépourvu de bon sens. Tu ferais mieux de cesser de jouer avec nos ennemis, tu as passé l’âge que je sache…

– Eh bien quoi ? Il voulait rejoindre ses petits compagnons, je lui ai juste donné un petit coup de main.

– Nous en discuterons plus tard, trancha sèchement la femme, tapotant pensivement ses lèvres fines, dépourvues de la moindre trace de gerçure. Seriez-vous envoyé par votre sœur, seigneur Juàn ? En guise de reconnaissance pour une potentielle alliance des Mac Aznar face à la menace ?

Immédiatement, le chef du petit groupe se crispa, ignorant ses muscles encore douloureux de sa chute pour se planter fermement devant les intrus, bras croisés sur la poitrine, tel une véritable incarnation de l’indignation. Un sujet des plus sensibles, avec lequel Juàn ne plaisantait jamais. Avec un peu de chances, savoir son fils toujours en danger l’empêcherait de se montrer trop véhément, évitant une bêtise stratégique à ne surtout pas commettre dans leur situation… précaire.

– Hors de question de réclamer la moindre alliance avec elle, dussé-je partager le même sang ! C’est la plus fourbe de tous les Mac Aznar réunis ! Personne ne peut savoir ce qui se cache derrière sa tignasse brune, et encore moins si, face à elle, elle décidera de t’écraser sous sa botte, ou t’épargnera inexplicablement. Et le seul à accepter la réalité de notre dégénérescence, fut mon cher père, qui a tenté d’y remédier de la plus abjecte des manières !

Les poings de Juàn se serrèrent sur les rênes, sa main se durcissant au point qu’Uli freine des quatre fers, le forçant à relâcher sa prise. Bien qu’il se soit tu avant de formuler l’intégralité de sa pensée, Saraya les devine sans problème, son impassibilité de façade tout juste suffisante pour l’inciter à se retenir d’empoigner l’épaule de son protégé. Au lieu d’assassiner un de ses fils détenteur de tanabris, tellement certain de parvenir à ses fins, l’Infanticide aurait mieux fait de le traiter avec plus de respect encore.

Serrant les mâchoires, le brun se tut brusquement, les membres tremblants. Pourtant, Saraya n’aurait pas parié que le froid était à leur origine. Si elle en avait jamais douté, elle détenait à présent la preuve que Juàn ne tournait guère la page de son passé, le ressassant chaque fois que son esprit n’était plus occupé par les innombrables démarches entreprises, ou l’éducation de son fils. Elle parvenait sans peine à lire à l’intérieur de l’homme qu’elle côtoyait depuis des années, auprès duquel elle avait mené nombre de batailles. Sa rage, viscérale, de ne pouvoir réparer les erreurs d’antan, sa haine pour sa propre famille, son sang, le désespoir de s’être montré si impuissant, incapable de décrypter les signes annonçant l’ignominie infanticide. Et peu lui importait que personne, autour de lui, pas même Sylvia, n’ait compris.

– Personne ne l’a vu, marmonna Juàn, détournant le regard pour que le trio, toujours immobile dans la tempête, ne puisse y lire sa honte.

– Juàn, tu n’es pas comme ton père, murmura doucement Saraya, essayant de lui transmettre un peu de sa sérénité. Vous n’avez rien de commun. Tout comme tu ne ressemble guère à ta sœur.

– Pourtant, vous lui avez aveuglément obéi, déclara la femme, sous le sourire narquois de Selmir, Vous avez assassiné sans vous poser des questions, sans remettre en doute les paroles de l’Infanticide. Et même si vous avez fini par prendre les armes, ce n’est pas vous qui lui avez asséné le coup de grâce.

Saraya garda le silence, se gardant bien de rétorquer que cela lui allait parfaitement, peu désireuse de s’engager dans une discussion qui paraissait terriblement piégeuse. D’abord, parce que cela ôtait à Juàn une partie du poids pesant sur ses épaules, lui assénant le statut de traître auprès d’une bonne partie des Mac Aznar. Ensuite, parce que ce jour-là, rien n’indiquait qu’il aurait été le plus rapide, jeté au sol par une des attaques favorite, et des plus destructrices, de l’Infanticide, si une autre n’avait pas brisé les côtes de celui-ci tandis que son arme transperçait son organe vital, impitoyablement.

– Si vous voulez vous battre, cessez donc de bavasser tel des jouvencelles effarouchées à la vue d’un mâle, les coupa sèchement Nerea, rapidement rejointe par sa mère, une fois certaine que Juàn tiendrait debout sans leur aide.

Luttant pour ne pas tituber et se laisser choir, avachi sur la glace, Izan s’avança à son tour, se plaçant d’autre part de la jeune femme, bien que dépourvu d’armes.

Valait-il mieux abandonner le X-Reader, pour s’emparer de sa masse et engager d’elle-même le corps-à-corps ? Non, attendre encore un peu, rester en retrait pour voir comment la situation évoluait serait plus prudent. Et attendre la première ouverture pour faire sortir Juàn et son fils de là, en priorité. Par les Limbes, si seulement son entêtée de fille avait eu la présence d’esprit de fuir en emmenant les enfants, elle n’aurait pas craint de les blesser par mégarde !

Sans paraître éprouver la moindre sensation suite à la déclaration de l’escorte, la femme se contenta de se tourner vers le petit groupe, le dernier homme du trio, dont Saraya ne parvenait guère à distinguer clairement les traits, se chargeant de canaliser le désir de combat du Koyal.

– Non, ne craignez rien. Si nous nous battons, plusieurs d’entre nous vont très certainement mourir. Vous y compris. Vous nous êtes bien plus utiles en tant qu’otages.


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