Noriko
Cela faisait plusieurs jours que Noriko avait rejoint l’équipage des Chapeaux de Paille. Le Vogue Merry – le nom du navire – la faisait se sentir en sécurité et lui donnait cette impression que plus rien ne pouvait l’atteindre ; elle mangeait à sa faim et dormait des nuits complètes sans se réveiller au moindre bruit.
Un matin après sa douche, elle constata en apercevant son reflet qu’elle avait meilleure mine : ses cernes avaient disparu ; ses grands yeux marron brillaient ; ses joues étaient moins creusées et ses cheveux avaient retrouvé leur blanc éclatant.
Ayant dû jeter les siens par-dessus bord tellement ils étaient sales et abîmés, elle s’habilla avec des vêtements prêtés par Nami. Après avoir enfilé un short, elle passa une chemise sans manche et attacha les boutons de devant juste assez haut pour pouvoir y cacher son collier.
Ne faisant pas la même pointure que la navigatrice, elle chaussa ses bottines qu’elle n’avait pas jetées – volées il y a bien longtemps à un jeune soldat de la Marine qu’elle avait réussi à battre. Trop pauvre en ce temps-là, elle n’avait pas eu les moyens de s’en racheter et avait désormais hâte de s’en débarrasser.
Pour terminer sa préparation, elle entreprit de mettre un nouveau bandage sur son avant-bras pour masquer son tatouage. N’ayant aucun souvenir de quand il datait, ni de qui lui avait fait, elle savait cependant que ce signe distinctif se devait d’être discret.
Elle attrapa une bande puis, tenant une extrémité entre les dents, fit le tour de son bras plusieurs fois avec l’autre ; passa sur son poignet ; entre son pouce et sonc index et tira ensuite très fort pour serrer le tout avant de terminer sa tâche en faisant un nœud.
En vérifiant si ça tenait bien, ses yeux se posèrent sur le bracelet qu’elle portait à son poignet droit. Tout comme son collier, elle ne s’en séparait jamais. Elle avait pris pour habitude de caresser les perles rouges qui le constituaient pour se rassurer et ce matin ne dérogea pas à la règle. Elle passa ses doigts sur chaque perle, plongée dans ses souvenirs jusqu’à ce qu’un sourire triste ne décore rapidement son visage. Sentant la nostalgie monter en elle, elle secoua la tête pour revenir à la réalité et décida de rejoindre ses nouveaux amis.
L’équipage débattait de l’importance d’avoir en priorité un cuisinier ou un musicien parmi eux lorsqu’ils avaient été interrompus par Johnny et Yosaku – ces derniers s’étant invités à bord après que leur navire eut été endommagé.
Anciens camarades de Zoro lorsque ce dernier chassait les pirates, Luffy avait rapidement sympathisé avec eux ; Usopp les avait aidés à réparer leur mât avant d’attacher les deux navires ensemble et tous avaient décidé de voguer ensemble vers la prochaine île.
Fidèle à sa méfiance, Noriko n’avait d’abord pas vu d’un bon œil leur présence jusqu’à ce qu’elle comprenne qu’eux non plus ne la connaissaient pas.
Sceptique, elle avait cependant choisi de se tenir loin d’eux et était allée s’accouder à la rambarde près de la poupe du Merry.
Elle avait tenté de comprendre l’ignorance de ceux qui vivaient sur East Blue quant à son identité. Si cette mer était la moins dangereuse du monde, cela signifiait-il que ceux qui y vivaient avaient, en moyenne, un niveau plus faible que le reste du monde ?
Sa prime serait donc beaucoup trop élevée pour eux et la Marine n’aurait ainsi pas pris la peine de faire circuler ses avis de recherche dans ce secteur.
Noriko poussa un long soupir en secouant la tête face à ses propres inepties.
Il ne fallait pas tirer de conclusions hâtives, ni se torturer l’esprit pour des futilités. D’ici peu, elle serait de retour sur Grand Line et serait de nouveau reconnue. Elle devait profiter de ce moment de répit où elle n’avait pas constamment besoin de regarder derrière elle.
Elle s’affaissa sous son propre poids en soupirant et posa son menton sur ses mains, le regard perdu vers l’horizon.
East Blue. Si elle avait su qu’elle pouvait vivre sur cette mer en toute tranquillité, elle serait venue se réfugier ici dès que possible.
Cependant, l’année écoulée aurait été toute autre et elle ne pouvait se résoudre à l’accepter. Plus maintenant.
Beaucoup plus tard, les compagnons avaient croisé la route d’un bateau-restaurant nommé le Baratie. Ce dernier était entouré d’innombrables passerelles faisant office de quais pour amarrer facilement et toutes rejoignaient ensuite un pont principal menant à l’entrée principale.
Après une maladresse de Luffy, ce dernier avait été contraint d’y travailler pour rembourser les dégâts qu’il avait causés : impatient de manger, il s’était propulsé du Merry et avait fracassé le toit du restaurant en passant au travers.
Le chef cuistot – qui était également le propriétaire – connu sous le nom de Zeff maîtrisait une technique de combat consistant à ne se servir que de ses jambes. Il avait ainsi fait comprendre par la force que Luffy n’avait pas le choix : tant qu’il aurait une dette envers lui, il ne partirait pas.
Suite à une dérouillée malgré l’élasticité de son corps et avec une grosse bosse sur la tête, le jeune homme avait finalement accepté le marché.
Le reste de l’équipage en avait donc profité pour se restaurer, sous le regard courroucé de leur capitaine qui s’était retrouvé affublé d’un grand tablier à dresser les tables tandis que la clientèle affluait.
Un serveur aux cheveux blonds nommé Sanji avait pris leur commande, puis, tout en restant professionnel, s’était attardé auprès de Noriko et Nami en leur parlant d’une voix suave.
— Mesdames, vous êtes aussi belles que la rosée du matin. Laissez-moi apercevoir votre sourire qui illuminerait vos jolis visages et je vous donne ma parole que je vous offre votre repas en guise de remerciement.
Noriko avait levé un sourcil ; Zoro l’avait regardé avec mépris ; Usopp avait cligné plusieurs fois des yeux d’incompréhension et Nami, quant à elle, avait sauté sur l’occasion pour ne rien payer.
Le calme de leur pause déjeuner avait cependant été de courte durée. Au fond de la salle, un client s’était plaint de son repas et l’avait jeté au sol. Sanji s’était alors approché de lui et, sous le regard médusé de toutes les personnes présentes, l’avait assommé d’un coup de talon pour avoir gâché de la nourriture.
Luffy avait salué son aptitude au combat, comparant sa technique de jambes à celle de Zeff.
Avec un sourire ravageur destiné à la gente féminine présente dans la salle, Sanji avait confirmé que le chef lui avait tout appris, de ses talents de cuisinier jusqu’à ceux de combattant.
Le grabuge avait malheureusement attiré les cuisiniers et surtout le chef en question, hors de leurs poste de travail. Comprenant ce qu’il s’était passé, Zeff avait projeté Sanji à l’autre bout de la salle d’un coup de pied magistral pour s’en être pris à un client.
Ce dernier, qui se relevait péniblement, avait remercié son sauveur et suggéré de renvoyer l’incompétent qui ne supportait pas les critiques.
En guise de réponse, Zeff l’avait alors frappé avant d’ordonner à ses cuisiniers de le mettre dehors tout en donnant raison à Sanji.
— J’interdis à mon personnel de s’en prendre aux clients, mais quiconque manquera de respect à la nourriture aura affaire à moi, avait-il grogné avant de rejoindre sa cuisine.
Noriko avait retenu son souffle durant toute l’altercation. Un coup d’œil aux cuisiniers qui s’occupaient de mettre l’homme dehors lui avait fait comprendre qu’il était préférable de ne pas les embêter.
Les gens d’East Blue étaient-ils donc tous fous ?
Lorsque Sanji s’était relevé comme si de rien n’était avant de reprendre son service, elle avait fait semblant d’être concentrée par ce que contenait son assiette.
Impressionnée par sa ténacité, elle avait pris sur elle pour ne pas le dévisager.
— C’est toujours comme ça, ici ? avait demandé Usopp à l’intention du serveur.
— Bien sûr que non. Aujourd’hui, il est de bonne humeur, avait rétorqué celui-ci avec un sourire en coin, malgré son arcade sourcilière éclatée qui saignait abondamment.
Les jours suivants furent cependant beaucoup plus calmes.
À bord du Vogue Merry en attendant que Luffy rembourse sa dette, les Chapeaux de Paille passaient le temps en discutant, cherchant des solutions toutes aussi farfelues les unes que les autres pour se sortir de cette interminable situation.
Si leur capitaine venait les voir quand il avait une pause, il ne restait jamais longtemps, car Zeff avait aussitôt besoin de lui et le menaçait de le jeter par-dessus bord s’il traînait trop.
L’équipage avait encore le sourire aux lèvres à cause de la dernière remarque rageuse de leur ami lorsqu’une silhouette massive apparut à l’horizon, promettant de troubler leur tranquillité.
Un énorme navire, ravagé par les tempêtes et les combats, se positionna non loin d’eux. Gyn, un homme que Sanji avait accepté de nourrir quelques jours auparavant alors qu’il n’avait pas de quoi payer, était de retour avec son capitaine. Ce dernier était affamé et dans un piteux état.
— Don Krieg, annonça Zoro.
— Tu le connais ? demanda Usopp.
— Seulement de par son avis de recherche, c’est le pirate le plus sanguinaire de tout East Blue.
— Tu penses qu’il y aura du grabuge ? se méfia Nami.
— Je sais pas, mais vaut mieux rester sur ses gardes, Luffy risque d’avoir besoin de nous.
En effet, quelques minutes plus tard, Zoro, Usopp et Noriko se trouvèrent à l’intérieur du restaurant, prêts à prêter main forte à leur capitaine, tandis que les autres étaient restés à bord des navires, prêts à lever l’ancre au cas où.
Don Krieg, rapidement requinqué grâce à un repas, menaçait de s’en prendre à tout le monde si son équipage n’était pas nourri dans l’heure qui suivait.
Ne voulant pas risquer la vie de ses clients et surtout pas celle de son personnel, Zeff fit cadeau de provisions au pirate pour s’assurer d’être en paix.
Gêné par la situation parce qu’il avait promis qu’ils se tiendraient tranquilles, Gyn parla de Grand Line en compensation afin de mettre en garde Luffy pour son futur voyage. Il mentionna que lui et son équipage avaient vécu l’enfer face à de terribles mers déchaînées et qu’y naviguer était presque impossible pour des amateurs. Il évoqua ensuite que l’intégralité de la flotte de Don Krieg – composée de près de cinquante navires et cinq mille hommes – avait été coulée par un seul homme. Un homme avec un regard semblable à celui d’un faucon et se battant avec un sabre noir.
Le cœur de Noriko rata un battement et sa gorge s’assécha en entendant ces mots.
Zeff – qui s’avérait être Zeff aux Pieds Rouges, ancien pirate tenant son nom du sang de ses ennemis imbibant toujours ses chaussures – leur dit qu’il devait s’agir de Mihawk Œil de Faucon, l’un des Sept Capitaines Corsaires.
Les Grands Corsaires étaient généralement des anciens pirates entrés au service du Gouvernement Mondial. En échange de l’effacement de la dette promise pour leur tête, ils entraient au service de la Marine et avaient pour mission d’éliminer tous les pirates qu’ils croisaient sur Grand Line et de leur verser une partie de leur butin. Bien qu’aucun d’entre eux ne s’affairait réellement à sa tâche imposée, ils étaient tout de même réputés pour leur redoutable puissance ainsi que leur dangerosité.
S’ils avaient carte blanche quant à leur méthode d’éradication de pirates, ils ne devaient cependant et en aucun cas s’en prendre à des civils.
Noriko secoua subtilement la tête pour conserver son calme. À l’intérieur de ce restaurant perdu en pleine mer d’East Blue, elle ne risquait rien.
Elle voulut demander à Gyn ce qu’il était advenu de leur assaillant, mais se ravisa lorsqu’elle remarqua que Zoro tremblait de tous ses membres.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? lui demanda Usopp.
— Cet homme…
— Tu le connais ? s’enquit Luffy.
— C’est lui que je veux rencontrer, déglutit le jeune bretteur, c’est lui que je dois battre pour devenir le meilleur sabreur du monde.
— Tu le croiseras peut-être sur Grand Line ! s’enjoua le capitaine.
— Oui, il me tarde d’y être pour cette raison, rétorqua Zoro avec un sourire en coin.
Noriko resta silencieuse, car contrairement aux autres, elle ne partageait pas son enthousiasme.
Elle chassait encore les pensées qui avaient pris possession de son esprit lorsqu’un énorme vacarme retentit à l’extérieur, provoquant un remous de la mer qui fit violemment tanguer le restaurant à cause du fracas des vagues.