Danse avec moi, loin de cet enfer || Le choix de Toya Todoroki

Chapitre 2 : D'étranges visions

2668 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 03/05/2026 00:14

"Bordel... Qu'est-ce... qu'est-ce que tu viens de me faire ?!"


Debout dans la ruelle, la main devant sa bouche, son regard est livide, ses oreilles sifflantes. Il prononce ces mots sans vraiment attendre de réponse, ignorant la misérable silhouette recroquevillée devant lui, encaissant le choc du déclenchement de cet alter inconnu. Il respire, vite, fort. Figé de stupeur, ses yeux grand ouverts fixent un point devant lui qu'il ne regarde pas vraiment. Derrière ses paupières dansent encore des images, nettes, précises, de scènes extrêmement vivantes et réalistes mais qu'il n'a pas encore vécues. Sa respiration s'accélère, encore et encore, au plus il se repasse ces visions en boucle dans sa tête.


Qu'est-ce que...


Il respire vite, vite, toujours plus vite. Paralysé, c'est de plus en plus difficile de faire rentrer de l'air dans ses poumons. Au plus il hyperventile, au plus il est pris de vertiges. Les images tournent, tournoient et percutent l'intérieur de sa boite crânienne, dures, impitoyables. Elles lui lacèrent l'esprit sans aucune pitié et sans qu'il soit en mesure de comprendre ce à quoi il vient d'assister.


Respire, respire. Respire !


Sa main tremblante glisse le long de sa tempe, agrippe fermement ses cheveux alors qu'il fixe toujours un démon invisible en face de lui. Sur son front commencent à perler des gouttes de sueur, et il réalise qu'il bouillonne de l'intérieur. Pas de colère, pas comme le commun des mortels : sous sa peau, il sent son alter s'éveiller, le feu qui brûle dans ses entrailles crier pour s'échapper de son corps, menaçant de le consumer tout entier. Respire, respire. Il tire un peu plus fort sur les mèches de cheveux qui se sont glissées entre ses doigts, la douleur vive à leurs racines le calme, lui permet de ne pas perdre complètement les pédales. Respire. Respire...


Qu'est-ce qu'il m'arrive, putain ?!


Autour d'eux, le ciel est encre. Les rues sales et vides du bas-quartier sont sombres, éclairées ça et là de quelques lumières blafardes accrochées aux façades et reliées à d'épais câbles électriques. En hauteur, une lampe clignote, émettant un grésillement timide comme si elle avait peur de briser le silence pesant qui vient de gagner la ruelle. Le temps est comme suspendu, et autour d'eux, le quartier retient son souffle. Seules leurs deux respirations rapides et saccadées contrastent avec cette absence presque totale de mouvements et de sons.


Il ferme les paupières. Il commence enfin à retrouver un semblant de contenance et à calmer sa crise de panique. Les images dansent toujours devant ses yeux, semblent ne pas vouloir laisser son esprit en paix mais au moins, ses membres lui répondent à nouveau. Il lâche lentement ses cheveux, passant à présent sa main sur son visage. Il constate que son corps tremble. C'est idiot. Ces visions, elles ne représentent rien. Après tout, il ne connaît pas cette personne, et encore moins les effets de son alter. Si ça se trouve, elle vient juste de projeter ses plus grandes peurs dans son esprit. Oui, rien de tout ça n'est réel ou n'est destiné à se produire. Il ne s'agit absolument pas d'une putain de prévision du futur ou une autre connerie du genre.


Ses plus grandes peurs...


Certaines images étaient beaucoup plus nettes que d'autres. Les premières qu'il a vues ressemblaient même à des prédictions imminentes. Il s'est vu en train de filmer une vidéo pour détruire la réputation de son père. Il a vu des morts, il a vu du sang, et surtout des brûlures, beaucoup de brûlures...


Et il a vu sa propre mort. Misérable, cruelle, mais surtout, seul, s'éteignant dans un lit d'hôpital. Sans avoir rien accompli. Sans avoir emmené le reste de sa famille avec lui.


Les jambes encore chancelantes, il s'adosse au mur le plus proche. Malgré cette panique toujours envahissante dans sa poitrine, et les flammes menaçant de s'échapper de sous sa peau à tout moment, il esquisse un sourire. Ces putains de vision pourraient bien le rendre fou. Il vient d'assister à tout ce qu'il redoute le plus aujourd'hui : échouer de se venger d'Endeavor. Mourir sans véritable impact. Seul, sans emporter ni son connard de père, ni son chef-d'œuvre de petit frère avec lui. Mais surtout, il les a ressentis, cruels et mortels, là, directement dans son cœur. Les regrets. Une infinité de regrets et l'horrible sentiment d'avoir, encore une fois, pris les mauvaises décision et d'avoir échoué.


D'avoir été une erreur. Un échec.

Encore.

Et de mourir avec ce goût amer en bouche.


Il ne remarque même pas qu'il est en train de rire nerveusement. Et s'il le pouvait, il aurait pleuré en même temps. Né en raté, mort en raté... c'était pourtant d'une évidence. Condamné à vivre dans une putain de comédie tragique. Quelle ironie pour premier fils du Numéro 1 des héros ! Qu'est-ce qu'il espérait, franchement ?! C'est tellement, putain, d'évident !


C'est maintenant une colère noire qui s'empare de lui. Grondante, subite, elle enflamme son regard et lui donne l'impulsion d'exploser. Il se redresse, il ne rit plus. Dans ses iris dansent des flammes démoniaques et son esprit lui dicte de faire du mal. Faire le mal pour oublier ses propres douleurs. Ne pas se laisser faire, renvoyer la pareille à la personne qui vient de planter un poignard dans son cœur et d'en remuer cruellement la lame à l'intérieur. Il pose enfin un regard sur la jeune fille toujours agenouillée à terre. Glacial. Et brûlant à la fois.


Ses yeux croisent les siens. Elle comprend, parce qu'elle ouvre ses paupières plus grand encore. La terreur se lit dans sur son visage, et elle tremble de la tête aux pieds. Dabi s'approche de quelques pas, plusieurs endroits de son corps recommencent à émettre une fine fumée noire.


"Eh ! Je t'ai posé une question ! C'était quoi, ces visions ?"


Il détache lentement ses mots, le regard noir et la colère grouillant toujours au fond de sa gorge, prêt à exploser à tout moment. S'il n'avait pas aussi désespérément besoin d'entendre sa réponse, il l'aurait déjà engouffrée toute entière dans un torrent de flammes dévastatrices.


Elle ouvre la bouche, consciente qu'elle a intérêt à s'exprimer si elle veut éviter qu'il ne devienne violent avec elle. Malheureusement pour elle, aucun mot ne sort de sa gorge. Paralysée de peur, encore sous le choc et prise de sanglots, elle ne parvient pas à articuler ne serait-ce qu'un semblant de réponse. Il s'approche d'un pas rapide, à présent énervé, et la force à se remettre sur ses jambes, la tirant par le col de son pull. Il s'apprête à lui crier dessus, mais il se ravise au dernier moment. Dans un éclair de lucidité, il vient de se rappeler qu'ils sont toujours en présence de trois cadavres, et que la patrouille nocturne pourrait leur tomber dessus à tout moment. Il serre les dents : il va devoir prendre son mal en patience, et hors de question de partir d'ici sans avoir obtenu des explications satisfaisantes.


Il prend un instant pour calmer les tremblements de colère de sa voix. Finalement, il parvient à parler un peu plus posément.


"Tu peux marcher ?"


Toujours sous le choc, la jeune femme hoche tout de même la tête en signe d'affirmation. Il tend l'oreille, soucieux, scrute les environs. Il n'y a pas l'air d'y avoir de héros aux alentours. Pas encore.


"Tu viens avec moi. Il y a des choses que tu as intérêt à m'expliquer... mais pas ici."


Il n'attend pas une réaction pour se mettre en route d'un pas pressé, tirant sa victime par le poignet, abandonnant le couteau ensanglanté qu'elle avait laissé tomber au sol derrière eux. Il connaît une planque un peu plus loin où ils pourront se terrer pour le reste de la nuit. Le choix de ce quartier n'était pas anodin : malfamé et pratiquement abandonné des héros, il y a peu de chance pour eux de tomber par hasard sur l'un d'entre eux. Mais il ne peut pas se permettre d'être repéré, surtout pas maintenant. Lui n'a aucun doute de pouvoir filer entre les doigts de la justice si une patrouille devaient leur tomber dessus, parce qu'il est suffisamment capable de se défendre.


Mais il est hors de question de perdre son otage. Pas avant qu'elle ne lui ait expliqué dans quel bordel elle vient tout juste de l'embarquer.


Ils marchent d'un pas soutenu pendant une dizaine de minutes avant que cette dernière ne semble chanceler sur ses deux jambes. Dabi s'arrête, et se retourne pour la regarder enfin véritablement, pour la première fois depuis qu'il est tombé sur elle dans la ruelle tout à l'heure.


Les deux yeux dorés de la jeune femme sont tristes, éteints. Grande (presque aussi grande que lui, putain) et mince, trop mince, elle doit avoir environ son âge. Ses jambes tremblent, sa peau est couverte d'égratignures et d'hématomes, y compris sur son visage. Ses longs cheveux rouges lisses mais ébouriffés allongent encore plus sa silhouette, et il remarque un étrange choix esthétique : la frange qui lui recouvre le front est coupée de travers, comme si elle venait être coiffée à la va-vite. Mélangées à ses cheveux couleur flamme se trouvent également trois mèches blondes, dont l'une coupée maladroitement à l'avant avec le reste. Enfin, elle semble être partie précipitamment de quelque part : habillée d'un simple pull noir et d'un jeans, sans veste, sans sac et, encore plus troublant, sans chaussures.


Il tente de capter son regard mais ce dernier est vide, désespéré. Elle fixe le sol sans vraiment le voir, comme si elle semblait au bord de l'évanouissement d'un instant à l'autre. Cette réalisation fait grincer des dents le criminel. Dans cet état, cela va s'avérer très compliqué de mener un interrogatoire avec elle, et même d'arriver jusqu'à sa planque.


Il remarque un pont un peu isolé sous une voie ferrée, et décide se faire une halte dessous, à l'abri des regards. Il installe son otage contre la paroi, qui de toute façon n'aurait pas été en mesure de marcher beaucoup plus loin ce soir. Il s'accroupit à sa hauteur, joignant les bouts de ses doigts, et la dévisage, plongé dans une profonde réflexion.


Elle semble avoir fui quelque chose. Vu les contusions sur son corps, elle s'est battue, ou a été assaillie par une autre personne. Elle tenait un couteau entre ses mains... un couteau rempli de sang. Est-elle responsable d'un meurtre ? Est-elle une victime, ou une coupable ? Quoi qu'il en soit, il n'a pas jugé important d'emmener l'arme du crime avec eux : lui-même n'a jamais tué dans la finesse et ce n'est certainement pas un réflexe dont il a l'habitude. Cela signifie qu'elle va très prochainement être associée à son propre nom. Après tout, son ADN figure maintenant sur une arme ensanglantée, à deux pas de cadavres qui seront identifiés comme des meurtres de sa main à lui.


Demain, la police et les médias allaient la considérer soit comme une alliée du criminel "Dabi", soit comme une victime d'enlèvement. Une victime elle-même coupable de meurtre, peut-être.


Il passe une main sur son visage, souriant malgré lui devant l'absurdité de cette situation. S'il doit être entièrement honnête avec lui-même, et avec elle, il n'est pas certain que cela lui rendrait service de la laisser repartir. Elle semble de toute façon avoir tenté de tout abandonner. Elle le lui a même avoué tout à l'heure. Ce qui l'arrange bien d'ailleurs : après tout, il souhaite juste pouvoir discuter quand elle sera disposée à lui parler, et ce sera plus facile de l'inciter à le faire si elle ne cherche pas à tout prix à rentrer chez elle. Cependant, rester ici n'est pas une option, et cela risque d'être très difficile de regagner le Manoir à deux en toute discrétion. Les médias feront inévitablement une association rapide entre elle et lui, et c'est déjà bien assez compliqué pour lui de voyager sans attirer l'attention avec sa gueule ravagée.


Il soupire, désemparé par cette situation chaotique et imprévue. Au moins, réfléchir lui permet d'oublier un instant les horribles visions qui triturent toujours son esprit depuis tout à l'heure. Mais la boule de stress logée dans son ventre n'est pas prête à dégrossir de sitôt. Lui aussi se sent épuisé, et énervé, et il rêverait de pouvoir compter sur Black Mist pour pouvoir regagner facilement son repaire. Malheureusement, son ancien compagnon était toujours retenu par la police, et il devait à nouveau voyager à l'ancienne : en transports en commun. Et, bien sûr, il était suffisamment loin de la Montagne Gunga pour que cela pose un véritable problème. Ça aurait été trop facile, sinon.


Il a beau retourner la question dans tous les sens, il ne voit pas comment rentrer avec cette personne, sans se faire repérer, et vu l'état d'épuisement dans lequel elle se trouve. Demain, les nouvelles de sa disparition se répandront comme une traînée de poudre et rendront leur situation encore plus impossible. Il leur faut un moyen de déplacement rapide, silencieux et fiable.


Après avoir analysé toutes les possibilités à sa portée, il soupire. Il déteste la conclusion à laquelle il est arrivée, mais il ne voit malheureusement aucune autre solution viable.


Sérieusement... Je vais devoir me rabaisser à lui demander de me rendre service...


Il se redresse, ses jambes ankylosées par sa position accroupie prolongée, et attrape le smartphone au fond de sa poche. Son horloge affiche 2h48 du matin. Il n'a pourtant aucun scrupule à composer le numéro de téléphone du héros ailé, se souciant le moins du monde de le réveiller à une heure pareille. Il sonne une fois, deux fois. Au bout de la troisième fois, une voix endormie lui répond enfin.


"Da... Dabi... Qu'est-ce que tu me veux ?

— J'ai besoin de toi à Gifu. C'est urgent et non-négociable.

Qu... Quoi ?! Tu as vu l'heure qu'il est ?!

— Je t'ai dit que c'était urgent et non-négociable. Je te rappelle que tu es sous mes ordres, Hawks.

Faux ! Nous ne sommes pas dans la même Division, il n'y a qu'à Toga que..."


Le jeune criminel bouillonne, à deux doigts de perdre patience.


"Je peux toujours t'expulser du Front, imbécile de poulet trop bavard. Je ne te fais toujours pas confiance, et tu sais que mes décisions ont du poids dans l'organisation."


Il n'entend pas de réponse. Il se permet de rajouter, un sourire malicieux étirant ses lèvres, qu'il est sûr que Hawks peut imaginer à l'autre bout du fil :


"Et puis, pour une fois, je te demande de sauver quelqu'un. C'est un peu ce que tu ne peux pas t'empêcher de faire, non ?"


Encore quelques secondes de silence. Finalement, l'oiseau lui répond d'une voix sèche.


"Envoie-moi tes coordonnées."


Très satisfait de lui-même, Dabi clôture la communication et envoie aussitôt sa position géographique au héros. Son taxi appelé, il ne lui reste plus qu'à guetter silencieusement son arrivée. À quelques mètres de lui, la jeune femme, qui semble enfin s'être un peu détendue, s'est mise à somnoler contre le mur humide derrière elle.


Plus qu'à attendre. Lui, seul, et les putains de visions dans sa tête prêtes à revenir aussitôt le hanter.



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