Danse avec moi, loin de cet enfer || Le choix de Toya Todoroki
L'air est doux, le ciel bleu et dégagé en cette belle fin d'après-midi. Autour de lui, les oiseaux chantent de joyeuses mélodies en se laissant porter par la brise. Il prend le temps d'apprécier les rayons tièdes du soleil sur sa peau, agréables comme le vent qui caresse son visage et agite ses cheveux désordonnés.
C'est une magnifique journée aujourd'hui, à ne pas en douter. Une journée bonne à flâner dehors. À faire les magasins, manger une glace et rire avec des amis en discutant des derniers potins. Une journée qui respire la bonne humeur et l'imprime sur les visages. Ah... Si toutes les journées pouvaient être comme ça, belles et insouciantes, les problèmes du monde pèseraient beaucoup moins dans le cœur des gens.
Dans ces moments de légèreté, observant le monde depuis le ciel, il lui arrive de laisser son esprit vagabonder librement. De s'inventer des scénarios un peu trop optimistes, imaginer le soleil capable, à lui seul, de donner le sourire à toute la population du Japon. Tout serait tellement plus simple ! Oh oui, qu'il en a rêvé, d'un monde où les héros n'auraient rien à faire. Où chacun et chacune pourraient vivre en harmonie sans ressentir le besoin de faire du mal à autrui. Un monde sans peur, sans haine, sans inégalités. Le soleil ne possède peut-être pas de super-pouvoir, mais lui, il en possède un : et il compte bien s'en servir pour bâtir le monde plus juste dont il rêve depuis qu'il est gamin. C'est sa lutte quotidienne, la mission qu'il s'est donnée, et il ne s'arrêtera que quand il aura définitivement éradiqué le mal et la peur dans l'esprit des gens.
Mais depuis quelques temps, la réalité dont il rêve lui semble de plus en plus difficile à atteindre. Les derniers évènements commencent à fragiliser son optimisme qu'il croyait inébranlable. Il doit admettre que ce n'est pas si simple, de créer un semblant d'harmonie chez les êtres humains...
Tiré de ses pensées, ses pupilles de rapace se rétractent quand il aperçoit au loin sa destination. Hawks secoue la tête, frémissant à l'idée de devoir se reconcentrer sur sa mission. Il inspire et expire profondément plusieurs fois pour faire le vide et formater à nouveau son esprit aux idéologies du Front de Libération du Paranormal. Une fois prêt, il ralentit son vol, effectuant quelques cercles au-dessus du Manoir de la Montagne Gunga, puis met pied à terre dans le jardin aux abords de l'entrée de la résidence.
Attendant qu'un sympathisant du Front vienne l'accueillir, il effectue quelques derniers battements de ses grandes ailes rouges et les replie dans son dos, ouvrant au passage sa canette de café glacé à la crème. Il prend une grande gorgée du liquide avant de saluer de son éternel sourire rayonnant un homme arrivant à sa rencontre.
"Bonjour, Hawks. Décidément, ton métabolisme est un mystère. Je ne t'ai jamais vu avaler quoi que ce soit de sain, et tu sembles avoir toujours autant la forme."
Le jeune héros lui répond par un rire enjoué qu'il se veut le moins forcé possible, passant une main à l'arrière de sa nuque. Cela fait quelques semaines maintenant qu'il a infiltré le Front de Libération. Malgré tout, sa présence ne fait pas l'unanimité et il est toujours sous surveillance étroite, écouté en permanence par quelques uns de leurs membres, et surveillé par caméra chaque fois qu'il regagne le Manoir. Pourtant, il ne se serait pas attendu à ce que quiconque remarque son absence totale d'hygiène alimentaire.
"Et bien, je suis jeune et occupé sans arrêt ! Je suppose que je ferai un effort quand les premiers cheveux blancs pointeront le bout de leur nez."
L'homme face à lui se met à rire à son tour. Ils échangent encore quelques nouvelles, puis Hawks continue son chemin vers l'entrée de la résidence, envahi à nouveau par ses réflexions qui ne semblent pas vouloir se tenir tranquilles aujourd'hui.
Vivement que je puisse dévoiler le grand jeu. Je commence à fatiguer de devoir jouer les faux-culs... Étrangement, sourire, plaisanter, faire semblant de s'intéresser à toutes ces personnes révoltées et déçues par la société lui fait plus de mal qu'il ne l'aurait cru. Pourtant, "Hawks" n'a jamais appris à être une personne honnête. Élevé par des parents marginaux dont un père criminel, puis recueilli et entraîné par la Commission de Sécurité Publique Héroïque dans le but d'en faire un héros (et, secrètement, un assassin spécialisé dans l'espionnage), l'empathie et la compréhension d'autrui n'ont jamais fait partie de son éducation. Il a plutôt été formé, encore et encore, à feindre ces dernières. Si bien qu'il ne sait plus lui-même si son sourire éternellement rayonnant possède au moins une once de sincérité.
Mais il mentirait s'il affirmait que côtoyer ces personnes, entendre leurs opinions, prendre conscience de leurs problèmes ne cause aucun impact à son esprit et son moral. Parmi les membres du Front, il est intimement persuadé que certains possèdent un bon fond, voire même un grand cœur. Certes, la plupart d'entre eux restent des criminels : il n'y a qu'à voir le profil des membres de l'ancienne Alliance des Super-Vilains pour comprendre qu'il existe un véritable problème dans les rangs de cette organisation. Et pourtant... Hawks ne peut s'empêcher de ressentir une pointe de culpabilité en mentant et en manipulant ces personnes qu'il côtoie depuis maintenant presque un mois.
Buvant son café à son aise, il croise encore quelques personnes, les saluant de son air toujours aussi enjoué. Oui, parmi eux, certains mériteraient qu'on leur laisse une seconde chance. Ah, si seulement il n'était pas un agent double... Si seulement il n'était pas forcé de garder cette fichue couverture, peut-être qu'il aurait pu leur venir en aide... Il salue deux hommes postés devant la porte d'entrée, et à peine se lance-t-il dans une discussion animée avec eux que la voix d'un individu très content de l'apercevoir s'élève derrière lui.
"HAWKS ! HAAAWKSSS !!"
En parlant de mériter une seconde chance...
Hawks étire sa bouche en un sourire radieux, regardant accourir vers lui un homme en costume moulant lui faisant de grands signes enthousiastes.
"Oui, Twice ?
— J'ai besoin de toi !"
Twice se met aussitôt à communiquer avec lui à l'aide d'un langage des signes un peu loufoque, qu'il essaie de rendre discret sans grand succès. Comprenant qu'il veut lui parler seul à seul, Hawks lève un sourcil, curieux. Il adresse un sourire gêné à ses interlocuteurs, abandonne sa canette auprès d'eux et rejoint l'homme encagoulé. Ils échangent quelques banalités dans les couloirs de la résidence avant que le criminel n'en vienne enfin aux faits.
"Comment tu expliquerais notre plan d'action ?"
Le jeune héros, étonné par la question, l'invite à s'expliquer davantage.
"Spinner et Compress enchaînent les réunions avec Re-Destro, Giran et Dabi s'en tapent et Toga est trop craquante. Bref, je suis seul ! File-moi un coup de main !"
Il accompagne sa demande d'une voix mielleuse, ses deux mains jointes devant son visage. Hawks lui retourne un petit sourire doux.
Depuis qu'il a rejoint le Front, le héros a tout fait pour tisser des liens avec les anciens membres de l'Alliance. En parallèle de sa mission d'infiltration, toute information personnelle aurait pu s'avérer très précieuse pour déjouer leurs plans futurs. Malheureusement, il n'a jamais vraiment réussi à se rapprocher d'eux, ni même simplement à échanger avec certains d'entre eux. Les seules interactions régulières qu'il a pu créer ont été avec Dabi, qui s'est chargé de son recrutement, et avec Twice, son seul succès, qui semble chercher de plus en plus souvent le contact avec lui.
La relation de confiance qu'il est parvenu à établir avec ce dernier lui a d'ailleurs permis d'obtenir de précieuses informations sur son alter, sur ses traumatismes passés, et surtout sur la localisation de Tomura Shigaraki. Informations qu'il espère avoir réussi à faire parvenir sans encombre à ses supérieurs de la Commission, qui devraient lui revenir prochainement pour le tenir au courant de la suite des opérations.
Le jeune héros incline légèrement la tête sur le côté, feignant une curiosité naïve dans le but d'en apprendre davantage :
"Qu'est-ce que tu entends par s'en tapent ? Que font Giran, Dabi et Toga quand les autres sont en réunion ?
— Je ne sais pas, ils ont 'des choses à faire' à l'extérieur." Il accompagne ces mots de signes des mains représentant des guillemets. "De toute façon, je me porte très bien sans eux ! Ils me manquent !"
Surpris, Hawks est pris de court par les deux voix distinctes du vilain qui viennent encore de se contredire. Il n'arrivera décidément jamais à s'y habituer. Il préfère ne pas insister, le laissant continuer à exprimer ses craintes jusqu'à ce que leurs pas les portent à la cour arrière du Manoir.
"Mmh, notre plan d'action..." réfléchit le héros. "Favoriser les libertés individuelles et renverser l'ordre établi, tu peux leur dire ça ! Et tu peux aussi leur exprimer ta loyauté envers Re-Destro."
Twice lui pose encore quelques questions, mais il semble véritablement ravi du piston. À la fin de leur conversation, il le remercie chaleureusement, prêt à repartir à son poste.
"Merci pour le coup de main, Hawks ! T'es vraiment un chic type !
— Tout le plaisir est pour moi."
Hawks maintient son sourire jusqu'à ce que l'homme cagoulé disparaisse de son champ de vision. Aussitôt dépassé l'angle du bâtiment, les traits du héros se durcissent, ses sourcils légèrement froncés. Ça ne me plait vraiment pas, mais alors pas du tout... Au plus le temps passe, au plus il se rend compte que la sincérité et l'esprit de camaraderie de cet homme le touchent particulièrement, et qu'il apprécie de moins en moins piétiner sa confiance dans son dos. Il soupire discrètement, fermant brièvement les yeux. Plus qu'un mois. D'expérience, c'est le délais qu'il donne à la Commission pour élaborer et organiser un plan d'arrestation massif sur le Manoir, ce qui marquera la fin de sa mission d'infiltration.
D'ici là, il doit continuer à garder la face. Ne pas faire un seul pas de travers. Ne pas flancher, et ne jamais oublier que la plupart de ses plumes sont équipées en permanence de capteurs qui enregistrent chacun de ses déplacements et chacune de ses paroles. Au vu de la fatigue qui le gagne de plus en plus depuis le début de son infiltration, il peut se féliciter de n'avoir encore jamais fait un seul faux pas. Ce qui n'a pas été le cas de Twice.
À nouveau assailli de remords, Hawks tente de chasser le membre de l'Alliance de son esprit. Il se dit que c'est le moment parfait pour se rendre au réfectoire de la résidence. Discuter de banalités avec des membres du Front et remplir son estomac seront certainement les meilleures façons de calmer sa tête un peu trop pleine d'idées et de tourments.
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Après le repas, de nouveau seul, il se dirige d'un pas distrait vers la chambre qu'on lui a attribuée. Il ne l'occupe pratiquement jamais, préférant rentrer le soir à l'appartement de Musutafu que la Commission lui avait confié le temps de sa mission. Depuis son infiltration, il avait publiquement prétendu vouloir étendre le réseau de son agence de héros à la préfecture de Shizuoka, dans le but de ne pas éveiller les soupçons sur ses déplacements. Il travaillait donc maintenant là-bas, à plusieurs centaines de kilomètres du Manoir. Mais il ne serait pas contre, pour une fois, d'éviter de repartir pour heure de vol afin d'aller se coucher un peu plus tôt.
Réfléchissant à ce qui l'attend ces prochains jours, les mots de Twice lui reviennent subitement à l'esprit.
"Giran, Dabi et Toga ont des choses à faire à l'extérieur."
Il ne saurait pas trop dire pourquoi, mais cette révélation le rend soucieux. Giran est un courtier, son absence de la résidence fait plutôt sens, surtout après ce que lui a fait Re-Destro. Par contre, Hawks se méfie particulièrement de Dabi et de Toga. Parmi les anciens membres de l'Alliance, ce sont les deux personnes qu'il considère comme les plus imprévisibles. Et il craint l'imprévisibilité... peut-être plus encore que la force brute.
La Commission lui a demandé de surveiller Twice en priorité, indéniablement leur membre le plus dangereux. Mais la sympathie du criminel facilite sa tâche, et lui permet de ne pas se sentir en alerte chaque fois qu'il se trouve à son contact. À l'inverse, il redoute beaucoup plus les actions des deux électrons libres. Il ne peut s'empêcher de tressaillir en imaginant ce qu'ils peuvent bien faire dans leur temps libre en dehors du Manoir. Même si, malheureusement, il peut s'en faire une idée... Du moins pour Dabi.
Cela fait quelques mois maintenant qu'il est entré en contact avec le manieur de flammes. À ce moment, ce dernier cherchait à recruter de nouveaux membres pour l'Alliance, encore indépendante du Front de Libération du Paranormal. Lors de leurs échanges, Hawks avait appris que le vilain tuait régulièrement les potentielles nouvelles recrues quand il les jugeait indignes d'intérêt. Était-il toujours à la recherche de nouvelles têtes à rallier à leur cause ? Continuait-il de tuer arbitrairement des innocents, en toute impunité ? Savoir une personne aussi dangereuse en totale liberté d'agir, aussi proche de lui, et ne pas pouvoir être en mesure de l'arrêter, ne cesse de faire grossir la boule de stress et de remords logée depuis un moment déjà dans sa poitrine.
Quand il revient à lui, il se rend compte qu'il se tient debout, immobile, devant la porte de ses quartiers. Depuis combien de temps est-il posté là, droit comme un piquet, la tête ailleurs ? Décidément, ses pensées l'accaparent beaucoup pour le moment... Probablement une conséquence de son manque cruel de détente depuis plus d'un mois. Le héros ailé secoue légèrement la tête, pénétrant à l'intérieur de sa chambre.
La pièce est très petite et très vide. Seuls s'y trouvent un grand lit avec une table de chevet et une vieille lampe, une petite étagère garnie de quelques livres et une minuscule salle de douche séparée par une porte. Les murs sont défraîchis et vides, le parquet nu au sol craque sous ses pas. Il n'y a même pas de bureau ni de chaise : Skeptic les a fait enlever, puisqu'il a formellement interdit à Hawks d'écrire et de communiquer avec l'extérieur de cette manière. Le jeune héros est uniquement autorisé à lire, et c'est d'ailleurs comme ça qu'il parvient à communiquer avec la Commission, surlignant des passages du livre de Destro, priant pour que ses destinataires comprennent correctement son langage codé.
Il se débarrasse de son uniforme de héros, retirant ses chaussures, accrochant sa veste à un clou dans le mur et posant sa visière, son casque et son téléphone sur la table de chevet. Après un rapide passage à la douche, il troque ses vêtements pour un t-shirt noir large et un jogging gris et s'installe sur son lit avec un livre, tournant distraitement les pages sans vraiment les lire. Au bout d'un moment, il commence à somnoler, pour finalement piquer du nez et tomber dans les bras de Morphée.
Il est réveillé quelques heures plus tard par les vibrations insistantes de son smartphone. Étonné, encore à moitié endormi, ses yeux s'élargissent et son esprit s'éveille rapidement quand il lit le nom qui s'affiche sur son écran.
Dabi... ?! Qu'est-ce qu'il me veut en pleine nuit... ?