Sous l'affiche d'un film pornographique

Chapitre 18 : Chapitre XVII

4796 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 29/10/2020 17:07

Chapitre XVII



Qu’y a-t-il au-delà des trois cent soixante-cinq jours de rires moqueurs ?

Celui qui tord nos cous est probablement quelqu’un d’inconscient.

On ne peut s’échapper avec notre pessimisme ;

Il y a à notre époque un cercle fermé de suspects.

Qui est le fautif ? Qui est le fautif ? *

Death Game – amazarashi

Excédée par le comportement de Thomas, Valentine était rentrée avec grand fracas dans son appartement. Roarr avait accouru – façon de parler, puisqu’elle ne marchait jamais, se contentant de voler à droite à gauche lorsqu’elle voulait se déplacer – jusqu’à elle, posant une question bateau, celle que l’on posait toujours à quelqu’un de mauvaise humeur, mais qui n’eut absolument pas l’effet auquel elle avait pensé.

« Qu’est-ce qui se passe ?

– Il se passe qu’on ne reverra plus Thomas. »

La jeune femme pressa le pas à travers les différentes pièces ; elle jeta son sac à main sur une chaise, et se hâta de mettre la main sur le bracelet de Panja, et de l’enfiler.

« Comment ça on ne le reverra plus ? Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

– On a décidé de plus se voir, c’est tout. Maintenant, j’ai des gens à aller voir. Transforme-moi. »

Le tigre n’eut pas le temps de protester, ni même de demander plus d’explications ; elle se retrouva aspirée par le bijou, lui redonnant par la même occasion sa forme originelle. Depuis le camée à la patte de tigre se forma le gantelet, suivi par le reste de la tenue que revêtait Tigresse. Valentine se mit à trembler d’excitation. Ce soir, elle passerait à l’action, et rien ni personne ne l’en empêcherait.

Elle ouvrit la fenêtre, et sauta depuis son rebord. La vitesse que lui prodigua ce simple saut élargit un peu plus son sourire. Certes, les Miraculous décuplaient la force de leurs porteurs, mais cela la surprenait toujours autant que de constater combien l’adrénaline qui montait était puissante. Au moindre saut, à la moindre course, son corps faisait des merveilles, grâce à l’essence de Roarr. La puissance de ses coups, combinée à ses compétences en krav-maga, lui permettait de rivaliser avec ces gamins qui jouaient aux héros, rendant quasi-nulle leur différence d’expérience. C’était fantastique.

Naviguant de toit en toit, s’amusant à faire quelques saltos et pirouettes aériennes de temps à autre, elle se retrouva rapidement en haut de l’immeuble où vivaient les Dupain-Cheng ; elle reconnaissait leur boulangerie au rez-de-chaussée, et devait aussi admettre que le couple se débrouillait bien en termes de fabrication artisanale. Leur fille, en revanche, n’aurait pas droit à sa magnanimité. Elle avait commis l’erreur la plus impardonnable qu’il fût. Et il fallait payer pour ce crime.

Elle rôda quelques temps sur le toit, guettant un signe ou un bruit, et face à son ignorance quant à l’étage auquel résidait la famille, elle se contraint à descendre ; d’un bond digne de ceux du félin qu’elle incarnait, elle se retrouva rapidement dans le hall de l’immeuble, la porte d’entrée ayant été mal verrouillée.

Les nombreuses boîtes aux lettres la renseignèrent, l’appartement était bien le plus élevé, et la fenêtre à travers laquelle elle avait aperçu ce qui ressemblait à une chambre d’enfant n’était que la porte à franchir pour rejoindre cette chère Ladybug. L’instant d’après, elle revenait à la case départ, à quelques centimètres de la pièce où se trouvait l’adolescente.

Elle voulut faire dans la finesse, et toqua contre la vitre. En baissant son visage et en risquant un coup d’œil, elle constata que le lit qui se trouvait de l’autre côté était inoccupé, et la pièce plongée dans le noir lui fit comprendre que sa victime ne se trouvait pas en ces lieux. Au vu de l’heure, il était plus que probable que la gamine fût dans la pièce de vie en compagnie de ses parents, mais elle les avait aperçus tous deux dans le salon, sans la moindre trace de la brunette, et il n’y avait aucune autre pièce dont les lumières étaient allumées.

Donc il était fort probable qu’elle fût à un rendez-vous avec son partenaire. Ces deux-là devaient certainement se concerter pour revenir sur les événements de la journée. Par malheur, dans son ignorance, Valentine leur avait révélé la possibilité d’ordonner des restrictions aux kwamis, et s’ils n’étaient pas stupides, ils mettraient ces connaissances à profit pour rivaliser avec elle.

Que lui fallait-il faire ? Ratisser la ville, ou bien attendre qu’elle rentrât ? Elle n’appréciait pas tellement l’idée de devoir fouiller chaque bâtiment, chaque rue et chaque toit à la recherche de deux adolescents bourrés d’hormones. Mais qui savait combien de temps elle pouvait attendre ? Elle laissa s’échapper un grognement contrarié, et s’assit au bout de l’un des transats qui décoraient la terrasse.

Quelque chose attira son attention, une petite poussière au mouvement bien trop aléatoire pour être naturelle. En tournant la tête, elle vit une plume minuscule, de la taille d’une phalange, duveteuse mais pourtant redoutable ; sa couleur violacée ne lui inspira rien de bon, et de toute manière, que faisait une plume là ?

Elle se releva, et fit quelques pas en arrière. La plume continuait à flotter tranquillement vers elle. Cela lui rappela de façon très désagréable les papillons envoyés par cet homme, et son instinct lui dicta de s’éloigner le plus possible de cette chose.

Mais la présence de cet outil de malheur signifiait aussi la présence de son expéditrice. Alors, tout en gardant un œil sur cette chose, Tigresse se dressa de toute sa hauteur, et cria haut et fort.

« Sors de ta cachette. Tu ne vaux rien, à attaquer dans le dos. Montre-toi, Paonne. »

Elle aperçut la silhouette de la femme bleutée se détacher de l’ombre d’un toit voisin. Du haut de son promontoire, elle la dévisagea de ses yeux rouges qui arrachèrent à Valentine un tremblement.

« Toi non plus, tu ne montres pas ton vrai visage, se moqua-t-elle en feignant une assurance infaillible. Aurais-tu peur que l’on te reconnaisse ?

– Contrairement à toi, je ne suis pas stupide, siffla la femme. J’ai mes raisons d’agir.

– Ça tombe bien. Moi aussi. »

Elle fit appel au rugissement. Un coup de tonnerre éclata, et la Paonne s’en retrouva pétrifiée. Ses yeux qui s’écarquillèrent, et le rictus qui se forma sur ses lèvres firent comprendre à Valentine qu’elle n’avait pas prévu cela. Tant mieux, elle avait comme ça un coup d’avance.

Elle enjamba le vide qui séparait les deux bâtiments – une simple rue à deux voies – et se rua sur son adversaire ; les hostilités débutèrent sur un coup de poing en plein estomac, qui propulsa la femme paralysée quelques mètres plus loin, avant que Tigresse n’enchaînât avec un coup de pied entre les côtes. Les cris de douleur de Mayura sonnèrent comme une douce symphonies à ses oreilles.

« Je pourrais te tuer là, tout de suite, maintenant. Y aurait-il quelqu’un pour pleurer ta perte ?

– Je pourrais en dire autant de toi, Tigresse, » cracha la femme en posant sur elle ce regard terrifiant.

Elle sentit quelque chose dans son dos, quelque chose de piquant. Semblable à une épée. Cela ne lui inspirait rien de bon.

Elle risqua un coup d’œil en arrière, et reconnut l’homme qui se tenait derrière elle. Elle avait aperçu son visage dans les journaux quelques temps auparavant, lorsqu’il avait bien failli faire de la ville un champ de guerre.

« Si j’étais toi, je ne ferais rien, » sourit le Papillon en dévoilant sa dentition plus que parfaite.

Merde, se dit-elle en serrant les dents. Elle n’avait pas prévu que même lui viendrait sur scène. L’ironie la frappa, lorsqu’elle vint à penser que, sans qu’ils ne le sussent, ils se trouvaient à deux pas du lieu où vivait leur pire ennemie.

« Tu vas gentiment libérer mon acolyte de sa paralysie, sans faire de folies. Ensuite, tu vas nous écouter. D’accord ? »

Il n’en fallut pas plus pour la faire réagir ; en l’espace de quelques secondes, elle durcit sa cape pour donner un coup sec dans cette épée afin de désarmer l’homme. Elle nota par ailleurs, en voyant l’objet vriller dans la nuit, qu’il s’agissait en réalité d’une canne, mais son extrémité soigneusement taillée en pointe était bel et bien redoutable.

Avant que l’homme ne pût répliquer, elle lui expédia un coup de pied en pleine poitrine, espérant pouvoir l’éloigner d’elle, et prendre sa comparse en otage. Par malchance, elle ne fut pas assez rapide, ou bien son adversaire était doté de capacités hors normes. Quoi qu’il en fût, il lui saisit la cheville avant que son talon ne heurtât la magnifique broche en forme de papillon qui ornait la veste de son costume, et il tourna sur lui-même, avant de l’envoyer tel un vulgaire marteau sur un terrain de jeux olympiques.

Le temps que Tigresse ne se rattrapât à un mur et revînt à la charge, il avait déjà récupéré sa canne, et la tenait à la manière d’un fleuret, prêt à la battre en duel.

« Que me voulez-vous ? cracha-t-elle en se tenant à distance raisonnable, prête à prendre la fuite si nécessaire, ce qui pourrait peut-être arriver bien plus vite qu’elle ne l’aurait voulu. C’est pourtant rare que vous veniez vous battre en personne. N’avez-vous plus d’insectes pour semer la discorde ?

– À vrai-dire, nous souhaitions discuter avec toi, » répondit le Papillon en jouant avec sa canne, avant de la planter dans le sol et de prendre légèrement appui dessus.

Elle le détailla du regard, et tenta d’imprimer sa figure et silhouette dans son esprit. Il ne ressemblait à aucun homme qu’elle connaissait, ou bien ce masque qui ne laissait entrevoir que ses yeux et ses lèvres la perturbait suffisamment pour brouiller ses déductions. Question corpulence, il semblait fort robuste malgré sa carrure fine ; mais puisqu’il l’avait envoyée voler sans trop de difficultés, et même si son Miraculous améliorait sa force, il devait être suffisamment musclé sous son apparence de civil.

« Qu’est-ce que vous me voulez ? » répéta-t-elle en serrant les dents ; elle sentait sa cape s’affoler et frapper l’air, bien qu’il n’y eût aucun vent.

Derrière l’homme, Mayura reprenait peu à peu le contrôle de son corps. Voilà qu’elle bougeait les doigts. Bientôt elle serait complètement remise et maîtresse d’elle-même, et Tigresse serait en bien plus mauvaise position.

Seule contre Ladybug et Chat Noir, elle avait toutes ses chances. Ces garnements étaient immatures, et n’avaient absolument pas conscience de l’étendue des possibilités des bijoux divins. Mais ces deux-là semblaient en savoir beaucoup, et surtout, ils paraissaient sûrs de leurs stratégies fourbes.

« Nous te connaissons, Tigresse. Nous savons que tu veux te venger, détruire Ladybug et Chat Noir. Alors nous sommes venus te proposer notre aide.

– Où est l’arnaque ? Vous allez forcément me poignarder dans le dos.

– Au contraire. Tu les veux eux, et nous, nous voulons leurs bijoux. C’est donnant-donnant. »

La proposition aurait pu lui paraître alléchante, si seulement cet homme avait eu la moindre idée de la personne à qui il s’adressait. Elle n’oubliait pas qu’il avait lui aussi sa part de responsabilités. Mayura, quant à elle, était excusable, elle ne faisait que suivre ses ordres, semblait-il. Était-elle sa femme ? Une simple acolyte ? Sa confiance aveugle semblait sans limites.

« Je veux pouvoir y réfléchir, grogna-t-elle. Je vous donnerai ma réponse.

– Nous t’enverrons un message, sourit-il. Tu n’auras qu’à le recevoir. »

À cet instant, Tigresse remarqua que la plume virevoltait toujours, et qu’elle s’approchait dangereusement de l’homme. Elle vint se poser sur sa canne, et fusionner avec celle-ci. Les sourires mauvais qui s’affichèrent sur les visages du Papillon et de Mayura lui firent comprendre qu’ils l’avaient, d’une certaine manière, piégée.

L’instant d’après, un gigantesque papillon aux couleurs pourpres déploya ses ailes, né de la plume et des sentiments de l’homme.

« Tu ne comptais pas réellement y réfléchir, pas vrai ? se moqua-t-il. Tu comptais te servir de nous au lieu de coopérer.

– L’idée ne m’a même pas traversé l’esprit, » ahana Tigresse en esquivant les attaques en piqué de la bête titanesque.

Elle n’avait jamais fait face à un sentimonstre, et elle n’avait pas regretté cette inexpérience jusqu’alors. Difficile de purger par elle-même la plume, puisqu’elle n’avait ni les moyens de saisir la canne, de la détruire, et encore moins de purifier l’amok comme pouvaient le faire ces maudits adolescents. Où étaient-ils quand on avait besoin d’eux ?

Si la situation n’avait pas été aussi critique, l’hypocrisie de ses propos aurait pu la décevoir. Mais bien trop occupée à sauver sa peau, elle ne s’arrêta pas un instant de sauter à droite à gauche afin d’esquiver toutes les attaques venant de cette bête.

Et de leur côté, le Papillon et Mayura attendaient patiemment que le tigre se brisât les crocs ou griffes.

« Dis-moi, tu fais moins la fière, lorsque tu es face à des ennemis de ton niveau, railla l’homme.

– Je me passerais bien de vos réflexions, vieux débris ! » répliqua-t-elle entre deux halètements, en prenant une énième impulsion afin de s’éloigner des coups.

Pouvait-elle les prendre au piège grâce à la terre ? Elle n’aurait droit qu’à une chance ; dès lors qu’ils la verraient se mettre en position pour l’utiliser, ils anticiperaient toute prochaine tentative. Perdue pour perdue, il lui fallait tenter son dernier atout. Elle se situa à bonne distance, sur un toit voisin, et prit son temps pour reprendre sa respiration. Essoufflée, ses épaules se levaient et s’affaissaient à grande vitesse. Elle sentit même sa transpiration couler le long de sa nuque, puis dans son dos, imbibant peu à peu les parties en tissu de sa tenue. Oh, comme elle détestait cette situation.

« Soumets-toi, Tigresse. Et nous serons cléments avec toi.

– Autant que vous, Papillon, vous vous appeliez Clément, je peux comprendre. Mais pour elle, ajouta-t-elle en désignant la femme, je doute que ce soit le cas. »

Il esquissa un sourire, et laissa même s’échapper un petit rire. Mais il ne fallut pas attendre bien longtemps pour qu’il reprît cet air si sérieux.

« Seuls les lâches restent à distance. Viens te battre si tu es digne de ton bijou ! »

Aux côtés de l’homme, Mayura se relevait péniblement ; bientôt, elle tint sur ses jambes sans prendre appui sur son comparse. Valentine sut que c’était là sa seule et unique chance pour disparaître. Le gigantesque papillon restait près d’eux, attendant les prochains ordres. Si elle pouvait faire d’une pierre trois coups…

Elle recula de quelques pas, avant de prendre de l’élan et de courir à toute vitesse jusqu’à sauter sur le toit-terrasse. Sitôt eût-elle posé le pied dessus qu’elle plaqua sa main droite contre la pierre, et fit se former un gigantesque dôme enfermant le Papillon, Mayura, et l’horrible sentimonstre qui les accompagnait.

Elle vit leurs visages se décomposer tandis qu’ils comprenaient l’échec vers lequel elle les menait. Ils se doutaient bien que la seconde partie de son plan était la fuite, rapide et efficace. Et comme s’il eût été doté de réflexes surhumains, le Papillon lui envoya de toutes ses forces sa canne au bout si tranchant, visiblement en espérant faire mouche et en la clouant sur place. Son cri de rage résonna entre les murs de pierre, et Valentine le ressentit vibrer jusqu’en elle, autant que la douleur fulgurante qui la saisit lorsque la lame vint lui trancher le flan.

Le hurlement de douleur qui lui échappa sembla faire le tour du quartier, et elle ne put que constater avec panique le filet de sang qui coulait de son corps, et qui imbibait déjà aussi bien le gantelet que le tissu qui recouvrait ses mains.

Derrière elle, la canne était retombée au sol avec fracas.

Si Valentine en avait eu la force, elle aurait bien donné un coup dedans pour évacuer toute la rage qui l’animait. Mais elle se retrouva bien trop occupée à créer un garrot de fortune en arrachant des pans de sa cape et en les nouant autour de sa taille. En se relevant, elle chancela quelque peu, mais fit appel au peu de courage qui lui restait pour prendre la fuite. Errant dans les rues peu animées, elle se retournait de temps à autre, uniquement pour constater que le dôme de pierre était toujours présent, et retenait ses poursuivants le temps qu’elle disparût.

*

Depuis combien de temps Thomas naviguait-il entre les différentes chaînes à la recherche d’un programme digne d’intérêt ? Il avait perdu le fil. Et voilà qu’il pressait de nouveau le bouton pour passer à la suivante. Encore un énième programme de télé-réalité, ou de pitoyables individus se livraient à un concours de débilités. Quel était le problème cette fois-ci ? Une brune se plaignait d’avoir surpris son mec du moment en compagnie de la rousse adorée du public. Il n’y en avait que pour les histoires et les embrouilles dans cette émission. Y avait-il vraiment des gens pour les regarder ?

Il changea de chaîne, et tomba sur un film déjà au beau milieu de son intrigue. À en lire le synopsis, il s’agissait d’un énième film romantique à l’eau de rose, à l’exception que celui-ci y mêlait une part de surnaturel, avec une histoire de protagoniste disposant de pouvoirs afin de remonter dans son propre passé. Le voilà qui filait le parfait amour avec sa promise, tandis qu’il racontait en voix-off combien le bonheur était fugace et qu’il ne fallait rien de plus qu’un petit accident pour chambouler une vie. Il se prit d’affection pour le héros, incarné par un acteur aussi roux qu’un renard, et trouva l’actrice incarnant sa femme plutôt belle, si on faisait abstraction du grain de beauté sur sa joue gauche. Thomas était certain de l’avoir déjà vue quelque part, mais où ? Probablement dans un autre film romantique, à en croire sa filmographie, elle ne tournait que dans ceux-là.

Il se resservit un verre de soda, et plongea sa main dans le bol de biscuits secs qu’il avait sortis pour l’occasion. Quelle occasion ? Celle de se morfondre pour une femme qu’il ne méritait pas ? Bon sang, que ce film mielleux était agaçant. Il ne pouvait s’empêcher de penser à…

Il y eut un bruit sourd en provenance du couloir, un qui ressemblait beaucoup au bruitage utilisé dans les films pour accompagner l’image d’un corps qu’on laissait choir au sol. Était-ce encore le voisin qui était rentré bien trop saoul pour tenir debout ? Dans ce cas c’était étonnant qu’il se souvînt même du digicode qu’il fallait taper pour pénétrer n’était-ce que le hall de l’immeuble. Secouant les épaules avec nonchalance, Thomas mit le son de la télévision un peu plus fort, finalement happé par cette histoire d’amour.

Quelqu’un vint tambouriner à la porte. Faiblement. Ce devait sûrement être cet abruti qui cherchait ses clés et venait se maintenir grâce à elle. À bien y repenser, ce type faisait probablement partie de l’auditorat de l’émission stupide de tout à l’heure.

Thomas se dit que viendrait le moment où il trouverait son chemin et cesserait de l’embêter. Mais l’imbécile n’en démordait pas, et même si les cognements se faisaient de plus en plus espacés, de plus en plus faibles, cela irritait le jeune homme comme jamais.

N’y tenant plus, il se leva, et alla ouvrir, prêt à grogner sur ce type qui faisait tout pour rendre la vie de ses voisins impossible.

Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il constata un corps étendu, presque inerte, sur son paillasson. Il ne lui fallut pas beaucoup d’efforts pour reconnaître la Tigresse dont parlaient les médias depuis quelques temps, et dont parlait Valentine pas plus tard que ce soir-là. Il eut à peine le temps de s’interroger quant à sa présence devant sa porte, il la vit lever ses yeux vers lui, et son teint blafard le choqua tant il exprimait une douleur et une frayeur sans pareilles.

Elle n’articula aucun son, se contentant de lui révéler la plaie qu’elle dissimulait sous un bout de tissu maladroitement noué. Sans réfléchir, il l’aida à se relever, et la mena jusqu’à son canapé, la soutenant du côté gauche ; le frottement entre le bandage de fortune et ses vêtements les tachèrent de sang. Il allait avoir du mal à rattraper son t-shirt et son jogging favoris qu’il mettait chaque dimanche lors de ses grasses matinées, et autres soirées de déprime telles que celle qu’il vivait jusqu’alors.

Elle s’effondra dans un grognement de douleur, accompagné d’une vilaine grimace. Ses forces la quittaient, et elle sentait peu à peu son esprit délirer et l’abandonner. Bon sang, de toutes les situations dans laquelle elle s’était retrouvée, celle-ci était la pire. Il ne fallait surtout pas que Roarr l’abandonnât maintenant.

« Je peux ? demanda timidement Thomas en montrant du doigt sa plaie.

– Tu comptes pas profiter de ma faiblesse j’espère, » siffla-t-elle en retour.

Il eut l’air à la fois offensé et surpris ; il ne s’attendait probablement pas à ce qu’elle fît de l’humour dans une telle situation. Ah, et il ne fallait pas oublier qu’elle était une parfaite inconnue pour lui.

« Désolée, soupira-t-elle. Si tu veux bien, un peu d’aide ne serait pas de refus. »

Elle puisa dans le peu de forces qu’il lui restait, et arracha d’un coup sec le tissu autour de la plaie, dévoilant sa peau assombrie. Thomas s’empressa de protéger le canapé avec des serviettes de toilettes qu’il n’avait toujours pas rangées malgré la lessive sèche et pliée depuis plusieurs jours.

« Qu’est-ce que je peux faire ? demanda-t-il en hésitant.

– Tu sais coudre ?

– Attends, tu me demandes de recoudre une plaie comme ça ? Mais je sais pas faire ! Va plutôt aux urgences, non ? »

Cette réflexion était parfaitement sensée. Et pourtant, d’une certaine manière, il la trouva étrange.

« C’est pas faux, sourit Tigresse. Mais regarde-moi, un pas de plus et je rends l’âme. C’est étonnant que je sois toujours consciente d’ailleurs. Si je suis venue là, c’est sûrement parce que j’avais une bonne raison. Je devais savoir que je ne tomberais pas sur n’importe quel inconnu. »

Y avait-il un sous-entendu quelconque ? Il l’ignorait.

Il se maudit une énième fois d’être autant altruiste, et d’être si irresponsable qu’il ne trouvait pas la force d’appeler les urgences. Se hâtant dans la salle de bain afin d’en sortir, une trousse à pharmacie entre les mains. Lorsqu’il l’ouvrit pour en fouiller le contenu, il y trouva compresses et autres bandes adhésives de suture. Mais depuis quand avait-il ça là ?

« C’est quoi ton nom ? demanda la jeune femme, les yeux à demi-clos.

– Thomas. Et toi ?

– Je m’en remets à toi, alors, Thomas, » souffla-t-elle.

Puis elle sembla s’endormir. Oh bon sang, il priait pour qu’elle dormît seulement ! Qu’irait-il faire avec un cadavre dans son salon ?

Il commença par nettoyer la plaie ; armé d’un gant de toilette humide, il lava afin de nettoyer tout le sang qu’il trouvait. Puis ce fut au tour du désinfectant d’être utilisé ; les compresses se teintèrent d’un mélange de rouge et de rose, l’un provenant de la plaie, l’autre de la bouteille qu’il versait dessus.

Ce ne fut qu’après avoir séché le tout – et constaté son travail plutôt bon pour un débutant dans ce domaine – qu’il posa les unes après les autres les petites bandelettes dont le seul but était de rapprocher les bords de la plaie pour qu’elle cicatrisât plus vite.

Finalement, à bien y regarder, la plaie n’était que superficielle. L’entaille était longue, et par malchance c’était un endroit qui saignait abondamment lorsqu’il était touché. La jeune femme n’était absolument pas en danger. Malgré tout, une inquiétude le saisissait. Qu’avait-il bien pu se passer pour qu’elle se retrouvât ainsi ? Et surtout, pourquoi de tous les appartements de cet immeuble – et de tous les immeubles de ce quartier – avait-elle choisi le sien ?

La télévision continuait de cracher le générique de fin du film, et il l’éteignit dès lors qu’il le remarqua. Il souleva doucement le corps de Tigresse, et la fit s’étendre sur le canapé. Il détacha, en passant, l’élément de métal qui retenait sa cape déchirée – il fut d’ailleurs surpris par son poids anormalement excessif – et le posa au sol du mieux qu’il put. Son regard se posa sur le gantelet, qui paraissait bien trop inconfortable, mais il eut beau y mettre toute sa force, il fut impossible à ôter.

Sa soirée se termina brusquement lorsque, épuisé par ces soudaines émotions, il s’endormit dans une position bien singulière alors qu’il observait longuement cette femme endormie. Ses bras croisés reposant sur le bord du canapé firent office d’oreiller pour sa tête devenue trop lourde, et le reste du corps reposait sur le tapis. Il en oublia même de se changer, ses propres vêtements devenus aussi rouges que les lèvres de cette mystérieuse Tigresse.

Son sommeil fut si profond qu’il ne remarqua pas l’immense éclair lumineux qui jaillit quelques minutes plus tard lorsque Roarr s’extirpa du corps de Valentine. Elle retint un hoquet surpris, et se fit une joie de dévorer tout ce qu’elle pût trouver dans le réfrigérateur afin d’elle aussi reprendre des forces.

Au même instant, sur le toit de l’immeuble où vivait Marinette, le dôme de pierre disparut enfin. Et il n’en fallut pas plus au Papillon et à Mayura pour prendre la poudre d’escampette sans laisser la moindre trace de leur affrontement derrière eux.

S’ils avaient traîné le pied pour quitter les lieux, ils auraient pu croiser Ladybug qui rentrait de son rendez-vous privé avec Chat Noir. Parfois, il fallait très peu de choses pour tout chambouler.



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*『冷笑の365日の向こうに何がある?

僕らの首を絞めてるのは おそらく無自覚な奴だ

悲観主義では逃げ出せない 時代のクローズドサークル

悪い奴は誰だ 悪い奴は誰だ』


「デスゲーム」 - amazarashi

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