L'Eclat d'Améthyste Tome 1 - Le Sang des Cendres

Chapitre 9 : La Morsure du Caradhras

5672 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 02/06/2026 06:15

Quitter Fondcombe ne fut pas seulement un départ, ce fut s'arracher à la douceur dorée d'Imladris, c’était s'éveiller d'un rêve de soie pour s'écraser contre une réalité de pierre, de fer et de vent cinglant. La mélodie cristalline des cascades s’étouffa derrière nous, bientôt remplacée par le sifflement aigre du vent d’Est qui s’engouffrait dans nos manteaux avec insistance. Nous marchions depuis des semaines à travers les terres désolées de l’Eregion. Ici, le paysage n’était qu'une succession de collines pelées et de crêtes de houx sombre, où les vestiges d'anciennes cités elfiques gisaient comme des ossements blanchis sous un ciel de plomb. Nous nous faufilions comme des ombres parmi les roches grises, évitant les sentiers battus, le silence n'étant rompu que par le cliquetis occasionnel d'une gourde ou le grognement étouffé de Gimli. Ma place, par habitude de rôdeuse et instinct de paria, restait à la traîne ou loin sur les flancs, là où l'on surveille ce qui rampe derrière. Pourtant, je me retrouvais souvent à marcher dans le sillage de Legolas. Nous étions les deux seuls à ne pas laisser d'empreintes dans la terre meuble, glissant sur les bruyères sans écraser une seule tige. Sa présence était silencieuse, fluide, agaçante de perfection. Alors que les autres luttaient contre la pente, il semblait flotter, son souffle régulier comme un murmure de brise.

« Tu scrutes trop le ciel, Alya, » finit-il par dire un après-midi, alors que nous faisions une halte sous un surplomb rocheux où l'ombre était glaciale.

Il se tenait contre un roc, sa silhouette svelte se découpant sur l'horizon délavé.

« Les nuages ne sont que des nuages, » ajouta-t-il d'un ton qui se voulait apaisant.

« Les nuages ne virent pas au noir brusquement en remontant le vent, Vertfeuille, » répliquai-je sans quitter des yeux une tache sombre qui se convulsait à l'horizon. « Et les nuages ne poussent pas de cris de corbeaux. »

Gandalf, qui consultait une vieille carte de parchemin avec Aragorn, leva soudain la tête. Son regard s'embrasa. En un instant, le vieil homme disparut sous le poids de sa charge. Il parut prendre dix ans d'un coup, ses rides se creusant comme des ravines.

« Cachez-vous ! » hurla-t-il, sa voix vibrant d'une autorité terrifiante. « Ce ne sont pas des oiseaux ordinaires ! Ce sont des Crébains du Pays de Dun ! »

Ce fut une panique silencieuse, une de ces transes où l'instinct de survie prend le pas sur la réflexion. Face à la mort qui fond du ciel, les mots n'ont plus de place. Pippin était resté planté là, le visage levé, la bouche bée et les yeux écarquillés par une fascination morbide. Sans réfléchir, je lui empoignai le col, sentant le tissu grossier de sa tunique sous mes doigts, et je le projetai littéralement dans l'ombre humide d'une dalle de pierre moussue. Il tomba dans un étouffement de surprise, mais il était à l'abri. Autour de nous, la réaction fut tout aussi brutale. Aragorn et Boromir, agissant avec une coordination de vieux soldats, plaquèrent les autres Hobbits contre la terre froide. D'un même geste brusque, ils les recouvrirent de leurs lourdes capes de voyage, transformant les petites silhouettes en de simples monticules de laine grise indiscernables du sol. Legolas et moi nous nous coulâmes contre la paroi rocheuse. Le contact de la pierre dans mon dos était d'une froideur rassurante. Nos capes elfiques, ces merveilles de tissage changeant sorties des ateliers de Fondcombe, se mirent à frémir. Sous mes yeux, les fibres semblèrent boire la lumière ambiante pour adopter la teinte exacte du granit et du lichen. Nous n'étions plus des guerriers, nous étions des bas-reliefs oubliés, fondus dans la structure même de l'Eregion. Puis, le ciel s'éteignit. Un immense nuage d’encre glissa au-dessus de nous, dévorant la lumière pour plonger la montagne dans une pénombre sinistre. Ce n'était pas un simple vol d'oiseaux, mais une légion de milliers de corbeaux aux yeux injectés de haine, tourbillonnant selon une discipline obscure qui semblait défier les lois de la nature. Le battement de leurs ailes était si dense, si massif, qu'il ne ressemblait plus à un froissement de plumes, mais à un roulement de tambour funèbre. Je sentais cette vibration jusque dans ma cage thoracique, un battement sourd qui tentait d'imposer son propre rythme à mon cœur. L'air, autrefois vif, devint soudain fétide, saturé d'une odeur de charogne et d'une amertume de magie rance qui vous collait à la gorge. Je retins mon souffle, les poumons brûlants. À quelques centimètres de moi, je sentais la présence de Legolas. Son corps était tendu comme une corde d'arc prête à se rompre au moindre faux mouvement. Il était si immobile, si silencieux, qu'il semblait être devenu une arête de la montagne elle-même. Pourtant, je voyais ses doigts blanchir sur le bois de son arc, une pression silencieuse qui trahissait la tempête sous le calme elfique. Le nuage finit par s'étirer, s'effilocher, puis disparaître vers le sud. Le soleil revint, mais sa lumière paraissait désormais délavée, sans chaleur. Le silence qui suivit fut plus lourd, plus oppressant que le vacarme des ailes. C'était le silence d'une proie qui sait qu'elle a été repérée.

« Le passage du sud est surveillé, » dit Aragorn en sortant de sa cachette, secouant la poussière de son manteau. « Le visage sombre, il pointa l'horizon. Saroumane a fermé la route de la trouée de Rohan. Son regard est partout. »

« Il ne nous reste que le col de Caradhras, » répondit Gandalf.

Il se tourna vers les cimes enneigées qui déchiraient le ciel devant nous, des dents de géant acérées et blanchies. Je jetai un regard vers ces sommets glacés. Je n'avais jamais aimé le froid. Le feu et le sang, je connaissais leur langage, leur chaleur brutale. Mais la glace est une mort lente, une trahison qui vous caresse les membres pour mieux vous endormir avant de vous briser.

« La montagne a mauvaise réputation, » murmurai-je en réajustant mes gants de cuir, sentant déjà le givre imaginaire me piquer les doigts. « On dit qu'elle est cruelle, qu'elle garde les vieux griefs des nains et des elfes contre sa poitrine de pierre. »

« Le Caradhras a toujours été un voisin difficile, » concéda Legolas, son regard d'elfe se perdant vers les cimes où tourbillonnaient déjà des nuées de neige. « Mais nous n'avons plus le choix de la courtoisie. Il nous faut monter. »

Nous reprîmes la marche, mais le monde n’avait plus la même texture. Ce qui, quelques heures plus tôt, n’était qu’un paysage sauvage et majestueux s'était brusquement métamorphosé en un piège aux mâchoires béantes. Les crêtes de l’Eregion ne nous offraient plus leur beauté, mais leur indifférence glacée. Le silence de la Communauté était désormais celui des traqués. Chaque craquement de givre sous nos semelles, chaque roulement de caillou dans le lointain nous faisait tressaillir. Nous n'étions plus des voyageurs en quête d'un destin. Nous étions des proies, minuscules et vulnérables, se déplaçant à découvert sous le regard d'un prédateur qui n'avait même pas besoin d'épée pour nous terrasser. Devant nous, le Caradhras se dressait comme un défi lancé aux cieux, ses flancs drapés d'un linceul blanc dont la pureté était insultante. Ce prédateur-là ne chassait pas à l'arc ou à la dague. Sa patience était millénaire, sa cruauté, élémentaire. Il lui suffisait d'un seul flocon de neige, une plume de glace insignifiante multipliée par un million, pour nous ensevelir sous son poids et nous effacer de la surface de la terre sans laisser plus de trace qu'une haleine de givre sur une vitre. Je sentais le froid de la montagne descendre vers nous, une caresse mortelle qui semblait déjà engourdir mes pensées. Le feu des Éclipses en moi vacillait devant cette immensité blanche. À mesure que nous entamions la première rampe du col, je savais que le fer ne nous servirait à rien ici. Face à la fureur du ciel, nous n'étions plus que de la chair et du sang, espérant que la montagne soit, ce jour-là, d'humeur clémente.



L’ascension commença comme une épreuve de volonté, une lutte silencieuse contre l'altitude, mais elle se mua bientôt en un combat désespéré pour la survie. Plus nous nous enfoncions dans les hauteurs, plus le Caradhras semblait se cabrer sous nos pieds, telle une bête sauvage tentant de désarçonner des parasites. Le sentier se réduisait à une cicatrice étroite, une saignée dérobée sur le flanc de la montagne où un ruban de roche glissante serpentait entre des parois abruptes et des abîmes vertigineux. Le fond des gouffres s'était effacé, noyé par des bourrasques de neige dont la densité transformait le monde en un néant blanc et hurlant. Ma silhouette, qui avait toujours été mon plus grand atout dans les forêts ou les ruelles, se retournait cruellement contre moi. Sans la masse musculaire d'un Boromir ou la densité de pierre d'un Gimli, je n'offrais aucune résistance à la fureur des éléments. Le vent me bousculait avec une violence physique, s'engouffrant sous mon manteau, cherchant la moindre prise pour m'arracher à la paroi et me précipiter dans le vide. Je marchais le buste brisé en deux, le visage fouetté par des cristaux de glace qui coupaient comme des rasoirs. Mes yeux violets, réduits à de simples fentes, brûlaient d'un feu sombre tandis que je m'efforçais de deviner la silhouette de Legolas, juste devant moi. C’était un spectacle aussi fascinant qu’exaspérant. Lui, étrangement, ne semblait pas habiter la même réalité que nous. Alors que le monde sombrait dans le chaos, il se déplaçait avec une grâce insultante. Il marchait à la surface de la poudreuse, léger comme une plume portée par une brise, ne laissant derrière lui aucune trace, aucun sillage. Pendant ce temps, quelques mètres derrière mes talons, le calvaire des Hobbits atteignait un seuil insoutenable. Le Caradhras ne se contentait pas de leur barrer la route. Il semblait activement s'acharner sur les plus fragiles d'entre nous. Leurs jambes s'enfonçaient à chaque pas dans une neige traîtresse, un étau de coton blanc qui semblait vouloir les dévorer. Derrière moi, le spectacle me serra le cœur. Frodon ne marchait plus qu'avec une lenteur de somnambule, sa silhouette frêle s'affaissant sous un poids invisible dont le gel décuplait la charge. Leurs visages, d'ordinaire si prompts au rire et à la gourmandise, étaient devenus méconnaissables. Une teinte de pourpre fiévreux brûlait leurs joues, tandis que le givre s'accrochait à leurs cils et à leurs boucles brunes. Sam, les dents serrées à s'en briser la mâchoire, poussait son maître avec une dévotion désespérée, mais ses propres forces s'étiolaient. On lisait dans leurs yeux une détresse brute, animale. L'épuisement de ceux qui commencent à comprendre que la montagne n'est pas une route, mais un linceul qui attend patiemment qu'ils cessent de bouger.

« C’est une insulte à la physique, » grognai-je alors qu’une rafale me jetait un paquet de givre au visage. « Comment peut-on être aussi... aérien alors que le monde s’effondre ? »

Legolas s'arrêta et se tourna. Malgré le blizzard, pas une mèche de ses cheveux blonds ne semblait hors de place.

« La neige ne veut pas nous nuire, Alya. Elle ne fait qu’obéir à la montagne. C’est ton esprit qui lutte trop fort. Laisse tes pieds ignorer le poids de tes soucis. »

« Facile à dire pour celui qui n'a pas de dagues en acier lourd à la ceinture, » répliquai-je avec une effronterie qui sonnait creux tant mes dents claquaient.

Au-dessus du sifflement des cimes, une résonance hostile s'éleva soudain, si étrangère à la nature qu'elle figea mon sang. Loin du grondement de l'orage ou de la chute des neiges, ce son vibrait d'une haine ancienne qui semblait répondre à l'appel de l'ombre. C’était une voix. D'abord, ce ne fut qu'une vibration basse, un bourdonnement qui fit trembler la garde de mes dagues contre mes hanches. Puis, les mots prirent forme, une incantation grave et profonde qui semblait remonter depuis les fondations mêmes de la terre, s'élevant à travers la roche pour éclater dans l'air glacé. Saroumane. Même à des centaines de lieues de l'Isengard, l'ombre du Magicien nous avait rattrapés. Sa voix s'enroulait autour des sommets comme un serpent de fer, réveillant la malveillance endormie du Caradhras. Les flocons de neige, qui tombaient jusqu'alors avec une lenteur indifférente, se transformèrent brusquement en une tempête de lames hurlantes, répondant à l'appel de celui qui, depuis sa tour noire, avait décidé que nous ne franchirions jamais ce col.

« Cuiva nwalca Carnirassë ! Nai yarra xaxarë !(1) »

Le cri final du Magicien Blanc agit comme le percuteur d'une arme colossale. Pendant une seconde suspendue, le temps sembla se figer, le silence devenant si dense qu'il en était douloureux. Puis, l'enfer se déchaîna. Ce ne fut pas un effondrement, mais une explosion. Le sommet parut voler en éclats au-dessus de nos têtes, comme si la montagne elle-même ne pouvait plus contenir la rage que Saroumane y avait injectée. Un grondement sourd, profond, né dans les entrailles du pic, monta en une fraction de seconde jusqu'à devenir un fracas assourdissant, un hurlement de fin du monde qui dévora tout autre son. Des blocs de glace de la taille de chariots de guerre et des milliers de tonnes de neige se détachèrent de la cime. La masse blanche dévalait la pente avec une vélocité prédatrice, une vague de destruction aveugle qui transformait le paysage en un chaos de poussière givrée. Je vis le ciel disparaître, occulté par ce mur d'écume solide qui fonçait sur nous. La vibration était telle que je ne sentais plus le sol sous mes bottes. Toute la montagne tremblait d'une fièvre de mort.

« À couvert ! » rugit Aragorn.

Il n'y avait nulle part où s'abriter. Je me jetai sur Frodon, le plaquant contre le rocher froid de mon corps, essayant de faire rempart de mon manteau. La vague blanche nous submergea. Pendant quelques secondes, le monde ne fut plus que silence, étouffement et froid absolu. Quand je parvins à m'extraire de la couche de neige, haletante, je vis Legolas déjà debout. Il scrutait les cimes, son visage d'ordinaire serein désormais tordu par une colère froide. Gandalf, en haut du groupe, tentait de contrer le sortilège par ses propres incantations, mais ses paroles étaient balayées par la tempête.

« La montagne est réveillée, Alya, » dit Legolas en m'aidant à relever Frodon. « Elle ne nous laissera pas passer. »

Je baissai les yeux vers les Hobbits, et l’horreur de leur situation me frappa plus violemment que n'importe quelle bourrasque. Leurs membres étaient secoués par des spasmes incontrôlables, des tremblements si profonds qu’on aurait dit que leurs os tentaient de se briser pour trouver de la chaleur. Sam, dont la dévotion semblait être la seule chose qui le maintenait encore éveillé, tentait désespérément de frictionner les mains de Frodon. Mais ses gestes étaient lents, erratiques, ses propres doigts étant devenus aussi gourds et inutiles que des morceaux de bois mort. Il ne sentait plus rien, pas même le contact de la peau de son maître. Frodon, lui, avait le regard perdu, ses pupilles dilatées fixant un horizon que lui seul pouvait voir. Je sentis une boule se nouer dans ma gorge. Je ne pouvais pas rester là, simple témoin de leur fin. Je ne pouvais pas les regarder s'éteindre un à un, le cœur ralenti par le gel, comme de fragiles oiseaux tombés du nid au milieu d'une tempête de fer. Si la montagne voulait du sang, elle n'aurait pas celui de ces innocents. Pas tant qu'une étincelle de vie brûlerait encore en moi.

« On ne peut pas rester ici ! » hurlai-je pour couvrir le hurlement du vent. « Si on ne descend pas, le Caradhras sera notre tombeau à tous ! »

Boromir, portant deux Hobbits sous ses bras puissants, acquiesça avec force.

« C'est la mort pour les semi-hommes ! Nous devons faire demi-tour ! »

Gandalf s'appuya sur son bâton, son chapeau ployant sous le poids de la glace. Il savait ce que cela signifiait. Si le col était fermé, il ne restait qu'une seule issue. Une issue qu'il redoutait plus que la tempête.

« Le passage par-dessous les montagnes, » murmura-t-il, ses yeux fixés sur moi. « Le passage par la Moria. »

Un frisson lent, d'une morsure plus glaciale que la neige qui nous ensevelissait, commença à ramper le long de mon échine. Ce n'était pas le froid de la montagne qui me faisait frémir, mais le poids d'un nom interdit. Khazad-dûm. Ce mot résonna en moi avec la lourdeur d'un battant de fer heurtant une cloche d'airain, un écho funeste perdu dans les tréfonds d'un gouffre. J'avais entendu, au détour des veillées silencieuses à Fondcombe, les légendes que les Elfes murmuraient sur la cité des Nains. Ils ne parlaient pas de l'or ou des gemmes, mais des mines devenues sombres, des couloirs sans fin où la lumière du soleil n'était plus qu'un souvenir oublié. Mon imagination, nourrie par des siècles de récits d'exil, commença à peupler ce vide. Je voyais des choses sans nom, des horreurs qui rôdaient dans les racines mêmes des montagnes, là où le temps ne s'écoule plus. Des créatures qui avaient appris à chasser dans un silence absolu, attendant qu'un écho malavisé ne vienne troubler leur sommeil millénaire. L'idée de descendre dans ces entrailles, de troquer le ciel, même furieux, contre un plafond de roche oppressant, me serra le cœur d'une angoisse que même le fer de mes dagues ne pouvait apaiser.

« Entre la glace qui nous broie en haut et les ombres qui nous dévorent en bas, le choix est charmant, magicien, » lançai-je avec une pointe d'amertume. « Mais pour le moment, descendons de cet enfer avant que je ne perde un orteil ! »



La redescente ne fut rien d'autre qu'une dégringolade désespérée, une lutte de chaque seconde à travers un monde de coton glacé qui semblait posséder sa propre volonté malveillante. À chaque glissade, la poudreuse cherchait à nous engloutir, à nous aspirer dans ses replis de mort blanche. Nous ne marchions plus. Nous n'étions que des corps meurtris qui glissaient, tombaient, et se relevaient dans un automatisme de survie. Chaque mouvement était une bataille contre un engourdissement traître, un gel insidieux qui ne se contentait plus de mordre nos extrémités, mais qui menaçait de transformer nos cœurs en blocs de givre immobiles. Puis, soudain, la sensation sous nos bottes changea. Le crissement de la neige céda la place au choc brutal du cuir contre la roche nue. Nous avions atteint le pied de la montagne, là où les pentes enneigées mouraient dans une lande désolée, un tapis de bruyères calcinées et de pierres rocailleuses battues par des vents acides. À cet instant, le hurlement de la tempête s'éteignit, et le silence revint. Mais ce n’était pas le silence protecteur et mélodieux des jardins de Fondcombe. C'était un silence de mort. L'air y était lourd, vicié, une atmosphère qui semblait retenir son souffle, attendant avec une patience cruelle que nous retrouvions un semblant de respiration pour mieux nous briser les os. Sous un ciel de soufre, le paysage de l’Eregion n'offrait plus aucune noblesse. Il n'était plus qu'un cimetière de pierres grises, un désert de poussière où l'espoir semblait s'être évaporé avec la chaleur. À l'avant du groupe, Gandalf se figea. Il restait immobile, s'appuyant de tout son poids sur son bâton de pèlerin dont le bois noueux paraissait aussi fatigué et usé que le Magicien lui-même. Son regard, embrumé par une tristesse vieille comme le monde, restait posé sur les sommets du Caradhras, ces cimes qu'il n'avait pu dompter. Le choix, désormais, était une impasse gravée dans la structure même de la terre, inéluctable et terrifiante. Je voyais ses épaules s'affaisser imperceptiblement. Le poids de la décision qui reposait sur lui semblait plus écrasant, plus massif encore que la montagne que nous venions de fuir.

« Le Porteur de l'Anneau doit décider, » finit-il par dire.

La voix de Gandalf s’éteignit, ne laissant derrière elle qu'un murmure enroué, une plainte sourde à peine plus distincte que le sifflement du vent s’engouffrant dans les crevasses de la roche. Le silence qui suivit fut total, pesant comme une chape de plomb. C’est alors que Frodon leva les yeux. Le mouvement fut lent, douloureux. Son petit visage, dont je connaissais chaque trait pour les avoir couvés du regard pendant dix-sept ans de paix dans la Comté, était méconnaissable. La douceur habituelle de ses traits avait été balayée, remplacée par les stigmates cruels de la tempête. Des traînées de gel s'accrochaient à ses pommettes comme des larmes de cristal pétrifié, et une pâleur de craie, presque spectrale, envahissait sa peau. Mais sous ce masque de souffrance, son regard brillait d'une détermination farouche, une flamme sombre qui refusait de s'éteindre sous la glace. Je me tins au plus près de lui, mon épaule frôlant la sienne. Mon corps vibrait encore de la lutte acharnée contre le Caradhras, chaque muscle tendu par les restes de l'adrénaline et du froid. Ma main droite, retrouvant enfin sa souplesse après des heures d'engourdissement, glissa avec une lenteur rituelle vers le pommeau d'ébène de mon fourreau. Ma silhouette svelte, qui m'avait tant desservie dans l'épaisseur de la poudreuse, me redonnait enfin ma véritable nature. Celle d'une prédatrice agile, prête à bondir. Je ne regardais plus la montagne. Mes yeux violets, habitués à percer les voiles les plus denses de la nuit, se fixèrent sur l'horizon. Là-bas, vers l'Est, l'obscurité n'était pas une simple chute de jour. C'était une marée de goudron, épaisse et visqueuse, qui grimpait vers nous pour nous isoler du reste du monde.

« Allons par les mines, » dit Frodon d’une voix claire qui trancha le silence. « Passons par la Moria. »

Dès que les mots quittèrent les lèvres de Frodon, un grognement de plaisir monta de la poitrine de Gimli, faisant tinter l'argent de sa barbe tressée. Là où nous voyions un tombeau, le Nain ne voyait qu'un pèlerinage. Ses yeux, d'ordinaire si sombres, s'embrasèrent d'une lueur fiévreuse. Celle d'un fils qui rentre enfin chez lui. On y lisait déjà le reflet des cités de mithril et des festins sous les voûtes de pierre, l'espoir immense de retrouver les fastes disparus de son peuple. Mais pour nous autres, le monde sembla soudain perdre sa lumière. Ce fut comme si une chape de plomb, invisible et glacée, s'abattait sur nos épaules, nous courbant vers cette terre que nous redoutions de pénétrer. Legolas s'était reculé de quelques pas, s'isolant sur la crête rocheuse. Sa silhouette svelte était si tendue, si rigide face à la plaine sombre, qu'il ressemblait à une corde de lyre sur le point de rompre sous une pression trop forte. Ses sens d'Elfe, nourris par la clarté des étoiles et le chant des vents, se révoltaient avec une violence que je percevais jusque dans mon propre sang. Je partageais ce haut-le-cœur. Pour nous qui lisions le destin dans l'infini de l'horizon, troquer l'azur pour la pierre et le souffle du vent pour l'air rance des cryptes tenait de l'agonie. Une claustrophobie immédiate me prit à la gorge, un nœud visqueux qui se tordait avec une lenteur cruelle au creux de mon estomac. Entrer dans la Moria, ce n'était pas seulement voyager. C'était accepter d'être enterrés vivants.

« Nous n'irons pas par la Moria sans un dernier avertissement du destin, » commença Legolas, sa main glissant avec une fluidité mortelle vers son carquois.

Les derniers mots de l'Elfe restèrent suspendus dans l'air froid, soudain balayés par un son qui fit basculer nos cœurs dans l'abîme. Un hurlement lugubre, long et déchirant, monta des profondeurs de la plaine plongée dans le noir. Ce n'était pas la plainte naturelle d'un loup solitaire, mais un cri saturé d'une faim ancienne, une réclame de sang qui semblait faire vibrer la pierre sous nos pieds. Alors que l'écho s'éteignait, un second cri lui répondit. Puis un troisième. Ils étaient plus proches désormais, plus aigus,. Dans ces voix, il n'y avait pas seulement le besoin de se nourrir. Il y avait une note de cruauté consciente, une intelligence maléfique qui nous glaça le sang bien plus sûrement que le givre du Caradhras. C'était le cri de ceux qui prennent plaisir à la traque, de ceux qui savent que leur proie n'a plus nulle part où fuir. Le mot flotta sur les lèvres d'Aragorn avant même que l'ombre ne se matérialise. Les Wargs. Ces bêtes n'étaient pas là par hasard. Les chiens de guerre de l'ombre nous avaient rabattus, nous poussant vers les contreforts de la montagne comme du simple gibier vers l'enclos. Je sentis l'air changer, se charger de l'odeur de la bête et de la haine. Ils ne se contentaient pas de nous chasser. Ils nous encerclaient, transformant la nuit en un piège dont les mâchoires étaient faites de crocs et de malice.

« En cercle ! » rugit Aragorn, le reflet de la lune d'acier courant sur sa lame dégainée.

Le silence de la lande fut dévoré par un chaos d'une sauvagerie inouïe. Le combat nous tomba dessus comme une avalanche de muscles et de crocs sous la lune livide. Ce fut un tourbillon frénétique où le blanc des crocs des Wargs se mêlait à l'éclair d'acier de nos armes. Je sentis une décharge d'adrénaline pure balayer les derniers souvenirs de froid dans mes veines. Dans un même mouvement, je dégainai Larmes Sombres. Le chant de l'acier quittant le fourreau fut le seul signal dont j'eus besoin. Ma nature impitoyable, trop longtemps contenue et humiliée par la supériorité des éléments, se déchaîna enfin. Ma silhouette tournoyait, chaque pivotement de mes hanches entraînant une frappe. Mes dagues traçaient des sillons de sang noir et fétide dans le cuir épais des bêtes. L'odeur de la charogne chaude m'assaillit les narines alors qu'un premier Warg s'effondrait à mes pieds, la gorge ouverte par un revers de main que je n'eus même pas conscience de porter. À mes côtés, Legolas n'était plus l'Elfe contemplatif des jardins. Il était devenu une entité de guerre dont la grâce était devenue létale. Ses flèches semblaient jaillir de lui avec régularité. Je n'entendais que le sifflement sec des cordes et l'impact sourd des pointes de fer trouvant leur chemin dans les yeux ou les gorges des bêtes, stoppant net leurs bonds en plein ciel. Nous combattions dans un silence de prédateurs, un accord tacite né dans le fracas des mâchoires qui claquaient. Nos mouvements s'emboîtaient avec une synchronisation étrange, presque effrayante. Quand je plongeais pour trancher les jarrets d'une bête, sa flèche passait au-dessus de mon épaule pour en foudroyer une autre. Nous couvrions les angles morts l'un de l'autre comme si nos ombres étaient liées, comme si mes lames et ses flèches avaient appris à danser cette valse macabre au cours de siècles de batailles oubliées dans les replis du temps.

« Belle flèche, Vertfeuille ! » lançai-je entre deux fentes, mon tempérament effronté refaisant surface dans l'adrénaline du carnage. « Je t'en laisse quelques-uns ! Tu risquerais de t'endormir sinon ! »

« Concentre-toi sur tes lames, Sentinelle, » répliqua-t-il sans même détourner le regard, décochant un trait qui abattit une bête à deux pouces de mon épaule. « Ils sont trop nombreux pour tes fanfaronnades ! »

Alors que le cercle se resserrait et que l'odeur de la meute devenait étouffante, Gandalf finit par s'avancer au centre de notre mêlée sanglante. Il se contenta de lever son bâton de bois noueux vers le ciel d'encre. L'instant d'après, une déflagration de lumière blanche jaillit de la rune de cristal. Ce n'était pas une simple lueur, mais une clarté si pure, si absolue, qu'elle parut consumer l'obscurité elle-même, transformant la nuit de l'Eregion en un jour aveuglant et spectral. Les Wargs, surpris en plein bond, poussèrent des hurlements d'agonie, leurs pelages roussis par cette onde de choc sacrée. La meute se brisa, refluant en désordre vers les ténèbres profondes de la plaine, emportant avec elle ses morts et sa haine. Le silence revint d'un coup, mais il était chargé d'un goût de cendres. Tandis que l'éclat du bâton s'estompait pour redevenir une pâle lueur, je vis Gandalf s'appuyer lourdement sur son bâton, le visage creusé par l'effort. Ce n'était qu'un répit, un sursis arraché au prix fort. En observant la façon dont les derniers loups nous observaient depuis les ombres, je compris avec une clarté glaciale qu'ils n'avaient jamais eu l'intention de nous achever ici. Ils étaient les rabatteurs, les chiens de berger d'une force bien plus vaste. La véritable horreur, celle qui ne craint pas la lumière, nous attendait plus bas, au bord de l'eau.

« Vers les Portes de Durin ! » ordonna le magicien. « Nous n'avons plus le temps de parlementer avec la nuit ! »

Nous courûmes à travers la lande rocailleuse, nos poumons brûlant dans l'air froid tandis que nos pieds heurtaient les pierres tranchantes avec une régularité désespérée. Le cœur battant à tout rompre contre mes côtes, j'entendais le souffle court des Hobbits derrière moi, une plainte rythmée par la peur. Nous ne nous arrêtâmes que lorsque la terre se déroba pour laisser place aux rives d'un lac dont l'existence même semblait être une insulte à la vie. Devant nous, les murailles cyclopéennes de la Moria se dressaient vers le ciel, murailles de pierre nue et verticale qui gardaient jalousement leurs secrets. À leurs pieds s'étalait une étendue d'eau d'une noirceur absolue. Elle était lisse, huileuse, comme un miroir de basalte sombre que la lumière de la lune n'osait pas effleurer. Aucune étoile ne s'y reflétait. Une odeur nous assaillit alors, s'infiltrant sous nos capes. Un parfum de putréfaction ancienne, de vase et de choses oubliées qui auraient dû rester enfouies. Les roseaux qui bordaient la rive n'étaient plus verts. Ils semblaient pétrifiés, figés dans une agonie minérale. Je m'arrêtai sur le rebord glissant, mes yeux violets scrutant la surface d'ébène avec méfiance. Alors que le reste du groupe cherchait désespérément les Portes de Durin, je restai fixée sur de légères ondulations, des rides concentriques et suspectes qui troublaient l'immobilité de l'eau. Ce n'était pas le vent. Quelque chose de vaste, de visqueux et d'indicible semblait respirer sous cette eau morte, tapi dans la boue profonde, attendant que le premier d'entre nous commette l'erreur de s'approcher trop près de son domaine.

« Ce n'est pas seulement de la pierre qui nous attend ici, » murmurai-je en réajustant ma mèche rebelle, le doigt sur la garde de ma dague. « Les profondeurs ont des gardiens que même le Caradhras craindrait d'affronter. »

Alors que nous nous tenions face à la paroi de granit noir, le vent de la plaine semblait mourir sur le seuil, n'osant pas s'aventurer plus loin. Derrière nous, le Caradhras n'était plus qu'une ombre fantomatique perdue dans les nuages. Devant nous, l'horizon s'était réduit à une fente étroite entre deux murs de pierre millénaires. Celui de l'ombre et de la pierre s'ouvrait désormais sous nos pieds, noir et insondable comme la gueule d'un tombeau qui aurait attendu ses convives depuis des âges oubliés. L'air qui s'échappait des fissures de la montagne était différent. Il était froid, certes, mais d'un froid stagnant, dénué de la vie du vent, chargé d'une odeur de poussière et de secrets pétrifiés. En posant mon regard sur les Portes de Durin qui commençaient à luire faiblement sous les doigts de Gandalf, je sentis que nous franchissions une frontière invisible. Ce n'était plus une marche à travers la Terre du Milieu. C'était une descente dans les racines du monde, là où les noms et les titres s'effacent devant le silence des profondeurs. Je réajustai ma capuche, sentant le poids de la montagne s'abattre déjà sur mes épaules, et j'entrai dans la pénombre, laissant derrière moi la lumière des étoiles pour le royaume de l'éternelle nuit.



1 « Réveille-toi, cruel Caradhras ! Que le sang et l'effroi jaillissent ! »


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