L'Eclat d'Améthyste Tome 1 - Le Sang des Cendres

Chapitre 10 : Le Seuil du Silence

4393 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 06/06/2026 18:03

Le lac s’étalait devant nous comme une nappe d'huile fétide, une étendue d'eau morte prisonnière entre les racines du Caradhras et les falaises de l'Eregion. Sous la lune pâle qui filtrait à travers les nuages effilochés, la surface ne reflétait pas les étoiles. Elle semblait les absorber, les noyer dans sa profondeur opaque. L'air était lourd, saturé d'une humidité malsaine, une vapeur de vase et de décomposition qui collait à ma peau.

« C’est un endroit mort, » murmurai-je, ma voix n'étant qu'un souffle. « Même les insectes ne chantent pas ici. Le silence est... affamé. »

Gandalf s'approcha de la muraille, sa haute silhouette se découpant contre la pierre. Il y avait quelque chose de presque tendre dans la manière dont ses longs doigts parcouraient la paroi. Il explorait chaque pore de la roche, chaque aspérité, avec une fébrilité qu'il tentait de dissimuler sous son calme de magicien. Derrière lui, la Communauté n'était plus qu'un groupe figé dans une attente insupportable. C'est alors qu'un souffle de vent balaya les nuages, libérant la lune. Sa clarté d'argent frappa le mur de plein fouet, et le prodige s'opéra. Sous mes yeux, des lignes fantomatiques, fines comme des fils d'araignée, commencèrent à s'embraser au cœur de la roche sombre. C'était l'Ithildin. Le métal elfique semblait boire la lumière lunaire pour la recracher sous forme de lueurs bleutées. Lentement, très lentement, les contours d'une porte majestueuse se dessinèrent. Deux arbres entrelacés, une étoile rayonnante et des runes d'une élégance antique qui semblaient flotter à la surface du granit. Mais l'émerveillement fut de courte durée. Le temps commença à s'étirer, devenant lourd, poisseux, presque tangible. Gandalf se tenait droit, le bâton levé, sa voix résonnant contre les falaises dans des langues que le monde semblait avoir oubliées. Il énuméra des formules de commande, des chants d'ouverture, des salutations de haute lignée. Une heure passa. Peut-être deux. Rien. Les battants restaient scellés, aussi froids et moqueurs que la montagne elle-même. La lueur de l'Ithildin paraissait même faiblir, comme si la pierre se lassait de nos supplications. Je sentais la panique monter, non pas à cause des portes closes, mais à cause du silence de mort qui nous entourait. C'est dans ce silence oppressant que le bruit survint. Boromir, le visage creusé par une impatience nerveuse, ramassa une pierre grise au bord du chemin. Avant que je ne puisse l'en empêcher, il la lança d'un geste sec vers le lac. Le ploc fut d'une netteté effrayante. Le son sembla se répercuter à l'infini sur la surface huileuse, créant des cercles concentriques qui brisèrent le miroir noir de l'eau. Ce petit bruit de rien du tout me fit bondir, mon cœur ratant un battement. Pour moi, ce n'était pas juste une pierre qui coulait. C'était un appel envoyé à l'obscurité qui stagnait sous la surface.

« Arrête ça ! » sifflai-je. « Ne réveille pas ce qui dort si tu n'as pas l'intention de l'affronter seul, fils du Gondor ! »

Je me détournai des portes de pierre pour laisser mes yeux parcourir la surface du lac, et ce que j'y vis me glaça plus sûrement que les neiges du Caradhras.

À quelques brasses de la rive, l'eau noire n'était plus immobile. Des ondulations paresseuses, presque imperceptibles, ridaient la nappe huileuse. Elles ne suivaient pas la course du vent, qui d'ailleurs s'était tu comme pour ne pas être témoin de ce qui allait suivre. C'étaient des remous lourds, des cercles concentriques qui trahissaient un déplacement massif et silencieux juste sous la surface. Une certitude viscérale me tordit les entrailles. Nous n'étions plus seuls. Quelque chose de vieux, de visqueux et d'une patience insondable était remonté des profondeurs pour nous observer. Je sentais ce regard invisible peser sur nous, une faim froide qui évaluait notre force, comptait nos pas, attendait la faille. À mes côtés, le silence de Legolas était devenu celui d'un prédateur à l'affût. Sans que je l'aie entendu bouger, il avait déjà encoché une flèche. Ses doigts longs et agiles effleuraient la corde de son arc, tandis que ses yeux bleus, aiguisés comme des lames, fouillaient l'obscurité du bassin. Il ne regardait pas la porte. Il ne regardait pas Gandalf. Il fixait, tout comme moi, ce point précis où l'eau semblait respirer.

« Tu le sens aussi ? » murmura-t-il.

« Ça pue la vase et la faim, Vertfeuille. »

Aragorn s'approcha enfin de Gandalf, une lueur de compréhension dans les yeux.

« "Parlez, ami, et entrez"... Gandalf, et si c'était une instruction simple ? Quel est le mot elfique pour "ami" ? »

Le magicien s'arrêta net. Un sourire de vieux malin étira ses lèvres.

« Mellon. »

Un craquement sourd, profond, comme le gémissement d'un géant de pierre s'éveillant d'un sommeil de plusieurs siècles, fit vibrer le sol sous mes bottes. Lentement, avec une lourdeur solennelle, les deux battants de granit pivotèrent vers l'intérieur. Ils ne révélèrent ni l'or des Nains, ni les lumières de Khazad-dûm, mais un gouffre d'obscurité si dense qu'il semblait posséder sa propre substance. C'était une bouche noire, insondable, exhalant un air vicié qui nous frappa au visage. Gimli laissa échapper un cri de triomphe, un rire rauque qui monta vers les étoiles. Mais ce son fut coupé net. Un bruit de succion fétide, une sorte de gargouillement visqueux, s'éleva du lac derrière nous. L'eau n'était plus seulement ridée. Une masse bouillonnante creva la surface huileuse dans un fracas de vagues fétides. Soudain, une tentacule immense, d'un blanc cadavérique et livide, jaillit des profondeurs. Sa peau, luisante de mucus, était couverte de ventouses qui semblaient palpiter de leur propre vie. Elle fendit l'air avec le sifflement d'un fouet de cuir, une trajectoire d'une précision effrayante. Avant que quiconque ne puisse crier, le membre visqueux s'enroula avec une force brutale autour de la cheville de Frodon. Le Hobbit fut arraché au sol en un battement de cœur. Son cri de pure terreur déchira le silence de la nuit, un son aigu qui nous transperça l'âme, alors que le Guetteur de l'Eau commençait à le tirer irrémédiablement vers les profondeurs noires, là où la lumière ne pénètre jamais. Le cri de Frodon s’éleva, aigu et déchirant, avant d'être brusquement étouffé par un bouillonnement fétide qui sembla monter des tréfonds de la terre. Pendant un battement de cœur suspendu, le temps se figea. Puis, le calme huileux qui nous avait tant oppressés vola en éclats. L’eau n’explosa pas simplement. Elle vomit une horreur que le soleil n'avait jamais contemplée. Dans un fracas de vagues noires et d’écume saumâtre, la surface du lac se déchira pour libérer une armée de membres visqueux. Des dizaines de tentacules surgirent de la vase. Elles se déployèrent telles des phalanges démoniaques, livides et boursouflées, dont la peau pâle semblait luire d'une lumière malsaine. Ces appendices ne cherchaient pas aveuglément. Ils tâtonnaient l'air avec une intelligence malveillante, s'abattant sur la berge pour broyer, enserrer et étouffer tout ce qui osait encore respirer sur ce rivage maudit. L'odeur de la vase et de la mort se répandit comme un gaz, tandis que le monstre révélait enfin l'ampleur de sa faim.

« Frodon ! » hurla Sam.

Sam s’élança. En cet instant, il n'était plus le jardinier de la Comté, mais un être transfiguré par une dévotion si absolue qu'elle semblait consumer sa propre terreur. Il se jeta vers son maître, franchissant la distance qui les séparait avec une hargne que personne ne lui aurait soupçonnée. Dans sa main tremblante, son petit couteau de cuisine, cet outil domestique dérisoire, jetait des éclairs de métal pauvre sous la lune. C'était une image poignante. Une lame de cuisine défiant une masse de chair primordiale qui s'élevait des eaux comme un cauchemar oublié. Mais la créature possédait une rapidité surnaturelle, une fluidité qui se moquait des lois de la pesanteur. Avant même que Sam ne puisse porter le moindre coup, le Guetteur frappa à nouveau. En un battement de paupière, Frodon fut arraché au sol et projeté dans les airs. Il fut projeté au-dessus du miroir noir, ses jambes battant frénétiquement le vide. Une seconde tentacule jaillit des flots pour lui broyer la taille. Le craquement du cuir de son manteau résonna dans le silence, signe d'une étreinte brutale qui cherchait déjà à le briser avant de l'emporter dans l'abîme. C’est alors que quelque chose en moi se rompit. Je ne réfléchis pas. Chaque muscle de mes jambes se tendit comme un ressort. Je bondis sur une saillie rocheuse glissante, ignorant le risque de chute. Dans un même mouvement fluide, mes mains trouvèrent les pommeaux de Larmes Sombres. Le chant de l'acier quittant les fourreaux déchira le vacarme du lac, une note claire et meurtrière. Sous la lumière livide de la lune, mes dagues ne brillaient plus de leur éclat habituel. Elles semblaient s'être chargées d'une lueur d'ébène, absorbant la haine du Guetteur pour la retourner contre lui. Je n'étais plus qu'une lame volant au secours de l'innocence.

« Lâche-le, charogne ! » rugis-je, ma voix se mêlant au vacarme de l'eau.

Je retombai sur le membre visqueux. L'acier s'enfonça profondément dans la chair spongieuse et froide, une texture répugnante qui rappela à mes sens la mort et le limon. Un liquide noirâtre, épais et nauséabond, m'éclaboussa le visage, me brûlant les yeux. Je ne cillai pas. De toutes mes forces, je pivotai mes lames dans un mouvement de cisaille. Le membre fut sectionné net, retombant dans le bouillonnement avec un sifflement de douleur qui fit vibrer l'air. À ma gauche, un sifflement familier frôla mon oreille. Legolas. Il enchaînait les tirs avec une précision qui tenait du prodige, visant les yeux jaunâtres et globuleux qui commençaient à émerger de la vase. Chaque trait ralentissait l'avance du monstre, mais l'horreur semblait sans fin. Pour chaque tentacule tranchée, deux autres surgissaient des profondeurs, plus avides, plus furieuses.

« Alya, dégage-toi ! » cria Legolas, sa voix perçant le chaos alors qu'il encochait trois flèches d'un seul geste.

« Pas sans lui ! » répliquai-je.

Aragorn et Boromir rejoignirent la mêlée, leurs épées fendant l'air et le cartilage dans un ballet de sang et d'acier. Dans un ultime effort, l'héritier d'Isildur parvint à trancher le dernier bras qui serrait encore le porteur de l'Anneau. Frodon s'effondra sur le sol humide, haletant, ses vêtements déchirés et maculés de mucus, tandis que Sam le tirait violemment vers l'étroite ouverture des mines. Le monstre, fou de rage d'avoir perdu sa proie, projeta une immense masse de chair contre la paroi de la montagne. Le sol trembla sous nos pieds, un séisme provoqué par une haine pure.

« Dans la mine ! » hurla Gandalf.

Son bâton s'illumina d'une clarté aveuglante, un éclair blanc qui força les tentacules à se rétracter un bref instant.

« Vite ! »

Nous nous précipitâmes vers l'obscurité béante des portes de Durin, nos bottes martelant le granit dans une course désespérée contre l'indicible. Je fus la dernière à franchir le seuil de pierre, les muscles brûlants, couvrant notre retraite aux côtés de Legolas. Alors que nous basculions dans l'ombre du tunnel, je jetai un ultime regard en arrière. Le Guetteur ne cherchait plus seulement à nous capturer. Il voulait nous enterrer. Dans une rage destructrice qui fit trembler les fondations mêmes de la terre, la créature projeta ses membres colossaux contre les parois. Elle saisit les montants sculptés de la porte et les houx qui montaient la garde depuis des âges. Sous la force de ce titan des profondeurs, les arbres antiques furent déracinés comme de simples brindilles, leurs racines arrachant des pans entiers de la falaise. Puis vint le fracas. Un grondement ébranla la montagne, un son de fin du monde qui sembla déchirer le ciel lui-même. Le plafond de l'entrée céda dans un hurlement de pierre broyée. Des tonnes de roches, de terre noire et de racines entremêlées s'effondrèrent dans un chaos absolu, scellant l'entrée derrière nous. Un nuage de poussière âcre, chargé d'une odeur de terre, déferla dans le couloir. L'onde de choc nous projeta tous au sol. Je sentis le granit froid heurter mon épaule au moment même où l'éboulement dévorait la dernière lueur lunaire. Nous basculions dans une obscurité si dense qu’elle pesait sur nos poitrines. Puis vint le silence. Nous étions désormais au cœur du monde, là où le temps s'arrête, captifs d'une ombre qui avait oublié le chemin du jour.

« Eh bien, » lançai-je en crachant de la poussière et en essuyant le sang noir du monstre sur ma joue. « Au moins, les Wargs ne risquent pas de nous suivre par la porte d'entrée. »

Ma voix résonna d'une manière étrange sous les voûtes, plus sèche. Legolas se releva lentement, ses yeux d'Elfe quêtant un espoir qui n'existait plus ici.

« Nous sommes enfermés, » dit-il.

Pour la première fois, je perçus une faille dans son calme olympien, une note d'inquiétude qui me fit froid dans le dos.

« La seule issue est désormais de l'autre côté de la montagne. »

Je restai immobile, le souffle court, avant de rengainer mes dagues. Le déclic métallique résonna contre les parois invisibles comme un verdict. J'avais la sensation que la montagne elle-même se resserrait sur nous, résolue à nous étouffer sous ses millions de tonnes de roche. Peu à peu, l'odeur fétide du Guetteur s'effaça, balayée par l'éboulement. Elle fut remplacée par un parfum bien plus sinistre. Celui de la pierre froide qui n'a pas vu le jour depuis des éons. Mais sous cette couche de terreur, mes narines décelèrent autre chose... une effluve sèche, métallique, qui faisait dresser les poils de mes bras. C'était l'odeur du temps figé, de la mort pétrifiée. Je tendis la main dans le vide, mes doigts ne rencontrant que le néant absolu de la galerie. Nous étions là, une poignée d'âmes perdues dans les racines du monde, séparés du reste de la création par un mur de débris infranchissable. L’évidence finit par s'imposer à moi. Ce n'était pas seulement l'odeur d'une grotte oubliée. C'était l'odeur d'un tombeau qui venait d'être refermé sur ses occupants. Et alors que le silence se faisait plus lourd, je compris que nous ne marchions pas vers une issue, mais que nous nous enfoncions plus profondément dans les entrailles d'une bête de pierre qui ne comptait pas nous laisser repartir.



Le noir était total. À chaque inspiration, j’avais l’impression d’avaler cette ombre, de la laisser s’engouffrer dans mes poumons comme si elle voulait nous noyer de l’intérieur, nous pétrifier avant même que nous ayons fait un pas. Le silence de la montagne n'était troublé que par nos souffles courts, amplifiés par l'oppression de la roche. Puis, une lueur jaillit. Elle ne s'éleva pas comme une flamme, mais naquit d'un point unique, perçant le néant avec une violence froide. Le cristal niché au sommet du bâton de Gandalf s’illumina d’une clarté spectrale, une lumière azurée et vacillante qui semblait d'abord lutter contre l'obscurité avant de s'étirer sur des dizaines de mètres. Alors que la lumière gagnait du terrain, l'horreur de l'enfermement laissa place à une stupeur monumentale. Ce que la clarté révélait n'avait rien d'une caverne naturelle. Sous nos yeux se dévoilèrent des parois de pierre taillées, des surfaces si lisses qu'elles semblaient polies par la main de géants. Des angles droits parfaits, des corniches sculptées avec finesse et des piliers dont la base se perdait dans les ombres du sol, s’élevaient vers des voûtes invisibles. Le vertige me prit, non pas parce que je tombais, mais parce que l'espace autour de nous était devenu immense. Nous n'étions plus dans une simple grotte creusée par l'érosion, mais dans les entrailles d’une civilisation déchue. C'était un empire minéral, figé dans un sommeil éternel, où chaque centimètre de roche racontait la démesure des Nains et leur défi lancé à la racine des montagnes.

« Soyez prudents, » murmura Gandalf, sa voix ricochant sur les murs avec une résonance métallique. « Le chemin est long et parsemé de pièges. »

Nous nous mîmes en marche, nous enfonçant plus avant dans ce royaume de silence absolu. Mes bottes de cuir, souples et silencieuses, ne produisaient aucun son sur le sol de basalte poli, mais le reste de la Communauté semblait avancer avec la délicatesse d'une avalanche. Le martèlement des souliers ferrés de Gimli et le pas lourd, martial, de Boromir résonnaient contre les voûtes comme des coups de tonnerre lointains. Chaque choc du métal contre la pierre s'envolait vers les plafonds invisibles, y ricochait, et redescendait vers nous sous forme d'échos déformés qui semblaient nous moquer. Je me glissais comme une ombre entre les colonnes massives dont la circonférence aurait pu abriter des familles entières. Mes yeux violets, dilatés par l'obscurité, scrutaient les recoins où la clarté azurée du cristal ne parvenait pas. Là, dans les angles morts, les ténèbres ne se contentaient pas de stagner. Elles semblaient refluer, vivantes, se massant dans les fissures de la roche pour mieux nous observer passer. L’air que nous respirions était d'une sécheresse cruelle, dépourvu de la moindre trace d'humidité ou de vie. Il était chargé d'une poussière si fine et si vieille qu'elle semblait dater de la création du monde, un sédiment d'histoire qui s'infiltrait dans chaque pore de ma peau. Elle s'accrochait au palais, asséchant les lèvres jusqu'au sang et piquant les yeux d'une brûlure constante. Les heures s'écoulèrent, marquées uniquement par le rythme obsédant de nos respirations. Soudain, le faisceau de lumière de Gandalf oscilla, balayant le pied d'une arche brisée qui s'effondrait dans le couloir. Le faisceau s'attarda sur une forme blanche et anguleuse qui émergeait de la poussière grise. Je me figeai, le cœur bondissant contre mes côtes, tandis que ma main se posait sur le pommeau de ma dague. C’était un squelette, ou ce qu'il en restait après des siècles d'oubli. Un Nain, dont la dépouille avait été figée par l'air sec des profondeurs. Ses doigts décharnés, semblables à des griffes de pierre, étaient encore crispés avec une force post-mortem désespérée sur le manche d'une hache fendue, témoignant d'une résistance ultime qui n'avait servi à rien. Je m'approchai, retenant mon souffle. Sous la lumière spectrale, le spectacle devint plus atroce. Des flèches aux plumes noires, d'un travail grossier et cruel, étaient encore fichées entre ses côtes saillantes. Elles ressemblaient à des piquets plantés dans une terre aride, des signes de ponctuation noirs sur le parchemin blanc de ses os. C'était la première réponse de la montagne à nos questions. Ici, la mort n'était pas un accident, c'était une exécution.

« Ils sont tous morts... » souffla Pippin, sa voix tremblante se perdant dans les hauteurs invisibles.

« Ce n’est pas une mine, » dit Legolas.

Ses sens d'Elfe vibraient d'une répulsion instinctive pour ce lieu sans ciel, sans vent, sans vie.

« C'est un tombeau. »

Gimli, d'ordinaire si bruyant et prompt à vanter les mérites de son peuple, restait prostré dans un silence de plomb, son regard fuyant les restes desséchés de ses cousins. Je m'approchai du cadavre. Les marques sur les os étaient nettes, sans bavure.

« Ne restons pas ici, » dis-je d'un ton sec qui coupa court aux lamentations des Hobbits. « Si ces Orques étaient là il y a des années, leurs descendants ne sont peut-être pas loin. Et je n'ai pas envie de finir comme ce Nain, à servir de décor pour les siècles à venir. »

« Alya a raison, » approuva Aragorn en plaçant sa main sur le pommeau d'Andúril. « Il nous faut avancer. »

Nous entamâmes alors une ascension qui sembla ne jamais devoir finir. Les escaliers n'étaient plus des marches, mais des défis lancés à la gravité, taillés avec une rudesse cruelle à même le flanc de gouffres béants. Chaque pas demandait une attention de chaque instant. La pierre était parfois glissante de la poussière des siècles, et le vide à notre gauche n'était séparé de nous par aucun garde-corps. Nous franchîmes des ponts étroits, fragiles rubans de pierre jetés sur des abîmes sans fond. Seul le sifflement d’un air glacial, ce souffle ascendant issu des racines du monde, nous rappelait le vide en nous glaçant les chevilles. La masse colossale de la montagne pesait sur mes épaules, comprimant ma poitrine comme si Khazad-dûm elle-même exigeait notre étouffement pour prix de notre intrusion. C’est dans cet état de fatigue nerveuse que les bruits commencèrent. Au début, ce n'était qu'un doute, une illusion née du martèlement de mon propre sang dans mes tempes. Puis, la certitude s'imposa. Parfois, alors que nous marquions une pause pour reprendre notre souffle, je croyais entendre des bruits de pas qui ne correspondaient pas au rythme des nôtres. C’était un frottement léger, presque timide, contre la paroi de basalte située quelques étages plus bas. Un cliquetis de griffes, sec et métallique, qui s'interrompait dès que nous nous arrêtions. Ce n'était pas le pas lourd d'un Orque, mais quelque chose de plus fluide, de plus furtif, qui se glissait dans les angles morts de la lumière de Gandalf. Le malaise me fit accélérer le pas jusqu'à ce que je sente la présence familière de Legolas à mes côtés. Dans ce monde de minéraux hostiles et de géométrie sans vie, la silhouette de l'Elfe était mon unique point de repère. Son aura, même dans ce tombeau, conservait un éclat de forêt et de ciel étoilé qui me permettait de ne pas sombrer dans la folie. Je me rapprochai de lui, cherchant la chaleur de son épaule ou simplement l’assurance de son calme surnaturel, tandis que nos ombres, déformées par le bâton du magicien, s'étiraient sur les murs comme des spectres nous montrant la voie.

« Tu l'entends ? » murmurai-je, si bas que seul son ouïe fine pouvait capter mes mots.

« Quelque chose nous suit depuis les Portes, » répondit-il sans détourner le regard, ses yeux fixés sur l'obscurité devant nous. « Ce n'est pas un Orque. C'est plus petit... plus furtif... et plus désespéré. »

« Super, » soupirai-je avec une pointe d'effronterie pour masquer le malaise qui me rongeait l'estomac. « Entre le monstre du lac et le fantôme des mines, on va finir par regretter la neige du Caradhras. »

Gandalf nous fit soudain signe de nous arrêter. Devant nous, trois tunnels sombres s'ouvraient comme les bouches béantes d'un monstre de pierre. Le magicien paraissait hésitant, sa main ridée caressant son front avec lassitude.

« Je n'ai aucun souvenir de cet endroit, » admit-il, sa voix trahissant une fatigue que je ne lui connaissais pas.

Nous nous installâmes pour un repos précaire sur une corniche de basalte, cherchant à nous blottir les uns contre les autres. Dans cette glacière de pierre, la chaleur corporelle était notre seule monnaie d'échange contre l'engourdissement. Je sentais le tremblement des Hobbits contre mon flanc, leurs respirations rapides qui trahissaient un sommeil peuplé de cauchemars. Je m'adossai contre une colonne, dont la surface sculptée était si froide qu'elle semblait vouloir pomper la vie de ma colonne vertébrale. Je refusai de fermer les yeux. Mes dagues étaient posées à plat sur mes genoux, leurs pommeaux familiers sous mes paumes. Le cristal de Gandalf s'était obscurci, réduit à une faible lueur de veille qui jetait des ombres démesurées et mouvantes sur les piliers lointains. Le silence de la Moria, que je croyais absolu, commença alors à se fissurer. Ce ne fut d'abord qu'une vibration, une onde de choc si ténue qu'elle semblait n'exister que dans la plante de mes pieds. Puis, le son monta. C'était un battement sourd, rythmique, qui semblait sourdre des profondeurs insondables, bien au-delà des racines de la montagne. Boum. Un intervalle de silence oppressant, puis : Boum. Ce n'était pas l'écho d'une chute de pierre, ni le craquement d'un glacier. C'était une pulsation délibérée. Je restai figée, le souffle court, me demandant si j'écoutais le cœur agonisant de la montagne ou si quelque chose de bien plus sinistre, une horreur sans nom, s'éveillait à notre passage. Nos pas avaient éveillé une entité promise à un sommeil éternel. Désormais, elle scandait notre marche avec la régularité d'un tambour de guerre. Le voyage dans les ténèbres ne faisait que commencer, pourtant l'ombre, dense et affamée, s'était déjà refermée sur nous comme un piège sans retour. Elle ne se contentait plus de nous suivre. Elle nous attendait.


Laisser un commentaire ?