L'Eclat d'Améthyste Tome 1 - Le Sang des Cendres
Le matin du Conseil se leva dans une clarté de cristal, une aube si pure qu'elle semblait irréelle après les ténèbres des derniers jours. Pourtant, malgré la beauté de Fondcombe, l’air me paraissait lourd, saturé d’électricité que même les chants d'oiseaux les plus mélodieux ne parvenaient pas à dissiper. J’avais troqué la soie violette de la veille pour une tenue de voyage neuve, une merveille de facture elfique. Le cuir, souple comme une seconde peau et couleur d’écorce sombre, était renforcé de mailles d’argent si fines qu’elles ressemblaient à du givre matinal déposé sur une branche. Mes dagues, mes fidèles Larmes Sombres, pendaient à nouveau à ma taille, leur poids familier contre mes cuisses. Je me sentais enfin moi-même. Non plus une curiosité de salon, mais une arme prête à être dégainée. Le Conseil se tenait dans une alcôve circulaire, ouverte sur le gouffre de la vallée où la brume s'effilochait lentement. Elrond siégeait au centre, sur un trône de bois sculpté. Son visage serein ne parvenait pas tout à fait à masquer une fatigue qui semblait dater du Premier Âge. À sa droite, Gandalf fumait nerveusement, les volutes de sa pipe se perdant dans la lumière rasante. Puis, il y avait les autres, une mosaïque de peuples réunis par la peur. Glóin, le vénérable Nain de la Montagne Solitaire, dont la barbe rousse tressée de bagues d'argent frémissait d'indignation. À ses côtés se tenait son fils, Gimli. Il était plus jeune, les mains crispées sur le manche d'une hache de guerre, ses yeux sombres scrutant l'assemblée avec une méfiance non dissimulée. À l'opposé, Boromir, fils du Maître du Gondor, imposait sa stature. C'était une montagne de muscles et de fierté, drapée dans un manteau bordé de fourrure, ses yeux gris ne quittant pas le coffret de pierre où reposait l'Anneau. Et bien sûr, Legolas. Il était assis en face de moi, la lumière de l'Est jouant dans ses cheveux d'or pâle. Nos regards se croisèrent une fraction de seconde. Il n'y avait plus d'ironie dans ses yeux bleus, seulement de la vigilance. Il mesurait chaque personne présente, évaluant leurs forces et leurs failles comme il testerait la tension d'une corde d'arc. Je lui adressai un hochement de tête à peine perceptible, un salut entre guerriers du silence, que je m'empressai de camoufler derrière ma moue effrontée de paria.
« Amis de terres lointaines, » commença Elrond, et sa voix de velours et de fer porta jusqu'aux confins de la terrasse. « Vous avez été convoqués ici pour répondre à la menace qui pèse sur nous tous. Le destin de la Terre de Milieu se joue sur cette pierre. »
Le récit commença enfin, tissant une toile complexe où s’entremêlaient l'horreur la plus pure et un héroïsme désespéré. Le silence de l'assemblée était total, à peine troublé par le murmure lointain des cascades. Gandalf prit la parole en premier, et sa voix, d'ordinaire si chaleureuse, se fit caverneuse pour conter la trahison de Saroumane le Blanc. Chaque détail de la chute du Magicien, chaque mention de l'Isengard et de l'ombre qui s'y amassait, résonna parmi nous comme un glas funèbre, éteignant les derniers éclats de soleil sur les murs de pierre. Puis, ce fut au tour d'Aragorn de se lever. Sous mes yeux, le Rôdeur s'effaça pour laisser place à l'héritier. En révélant sa véritable identité et le destin de sa lignée, ses yeux gris s'animèrent d'un feu ancien, une lueur de souveraineté que ses airs de voyageur n'avaient fait que camoufler pendant des décennies. Je voyais les visages changer autour de lui, entre espoir fou et incrédulité. Enfin, Frodon se leva. Il paraissait si frêle, une silhouette d'enfant marquée par une pâleur de spectre qui trahissait la morsure de la lame de Morgul. Sa voix était petite, mais elle ne tremblait pas tandis qu'il dévidait le fil de son périple, de la Comté jusqu'aux rives de la Bruinen. C'est à cet instant, lorsque mon rôle de gardienne de l'ombre fut mentionné dans son récit, que je sentis le poids des regards basculer vers moi. Ce n'était plus de la curiosité, mais un jugement. Boromir, notamment, laissa échapper un souffle de dédain, un son bref et cinglant qui trancha le respect ambiant. Il me dévisagea, ses yeux gris acier scrutant ma tenue de cuir et mes dagues avec une moue qui en disait long sur son estime pour les sentinelles anonymes.
« Une elfe solitaire pour garder les frontières de la Comté ? » dit-il, un demi-sourire méprisant étirant ses lèvres, tandis qu'il jouait avec le pommeau de sa large épée. « On m'avait dit que les Elfes étaient des créatures de bois et de chansons, pas des mercenaires de l'ombre agissant dans le dos des Hommes. »
Je sentis le sang des Éclipses bouillir dans mes veines. Ma main se crispa sur le rebord de mon siège, les phalanges blanchies.
« Les chansons ne protègent pas des lames de Morgul, Seigneur Boromir, » répliquai-je, ma voix tranchante comme un rasoir. « Si vous aviez passé ne serait-ce qu'une nuit dans les fourrés de la Comté avec les Neuf à vos trousses, vous sauriez que l'ombre est parfois le seul rempart contre le néant. Le Gondor est un bouclier, mais nous sommes le venin qui tue la bête avant qu'elle ne vous atteigne. »
Legolas intervint alors, sa voix calme mais d'une fermeté qui surprit l'assemblée.
« Alya a affronté les Spectres sur le Mont Venteux et au Gué, Boromir. Peu d'hommes à Minas Tirith peuvent se vanter d'avoir survécu à une telle rencontre avec une simple dague en main. Respectez le courage de ceux qui combattent sans l'éclat des trompettes. »
Je jetai un coup d'œil rapide au Prince de la Forêt Noire. Était-ce une défense ? Ou simplement la précision glacée d'un tacticien ? Il ne me regardait pas, mais je sentis une étrange chaleur m'envahir. Être reconnue par lui, malgré nos piques de la veille, avait un poids que je ne voulais pas admettre.
« C'est un don ! Un cadeau du destin ! » s'écria soudain Boromir en se levant brusquement, sa chaise raclant le marbre.
Il pointait l'Anneau du doigt, son visage s'animant d'une passion fiévreuse.
« Pourquoi ne pas l'utiliser ? Mon peuple meurt, le sang du Gondor coule chaque jour pour vous protéger tous ! Donnez-moi l'Anneau, et nous briserons l'Ennemi avec ses propres armes ! »
« On ne peut pas le contrôler, Boromir ! » rugit Aragorn en se levant à son tour, sa voix tonnant comme un orage. « Personne ne le peut ! Il n'a qu'un seul maître, et il ne partage pas son pouvoir ! »
Le Conseil bascula dans le chaos en un battement de cœur. Ce n'était plus une assemblée de sages, mais une arène de griefs millénaires. Glóin, le visage pourpre, martelait le rebord de son siège de son poing, ses insultes contre la traîtrise supposée des Elfes tonnant comme des éboulements de mine. Boromir, debout, les veines du cou saillantes, s’époumonait contre ce qu’il nommait une folie, un gâchis impardonnable de puissance. Même la retenue légendaire de Legolas se brisa. Le prince s'était levé, sa voix mélodieuse montant dans les aigus, une lame de cristal fendant la discorde pour défendre l'honneur des siens. Le bruit devint assourdissant, une cacophonie où se mêlaient l'orgueil des rois, les rancunes ancestrales et une peur panique qui ne disait pas son nom. C'était une énergie sombre qui semblait nourrir l'objet posé sur le socle. L’Anneau, dans cet orage de haine, paraissait s’éveiller. Sur sa pierre froide, l'or ne se contentait plus de briller. Il vibrait d'une joie maléfique, capturant chaque rayon de pur soleil pour le déformer en un éclat visqueux et sombre, comme si l'objet buvait la colère des Hommes pour reprendre vie. Le tumulte atteignit son paroxysme, transformant la terrasse sacrée de Fondcombe en une vulgaire arène de foire où s'entrechoquaient les égos. Boromir ne marchait plus, il arpentait l'espace avec la férocité d'un lion en cage. Le métal de ses bottes claquait contre le marbre blanc avec une régularité brutale, comme le décompte d'un temps qui nous échappait. Ses harangues sur la gloire du Gondor, sur la vaillance du fer et du sang, se heurtaient de plein fouet aux avertissements funèbres de Gandalf. La voix du magicien ne semblait plus humaine. Elle grondait depuis les profondeurs de sa poitrine comme un tonnerre lointain annonçant la fin d'un âge. À quelques pas, la discorde prenait un visage plus tranchant. Glóin, les jointures blanchies sur le manche de sa hache double, crachait des insultes venimeuses, réveillant des querelles de mines et de joyaux vieilles de plusieurs siècles. En face, l'escorte de Legolas restait de marbre, mais leurs mains frôlaient les gardes de leurs couteaux longs, leurs yeux d'elfes brûlant d'une morgue glacée. Au centre de ce tourbillon de rancœurs, posé sur son piédestal comme le pivot d'un engrenage infernal, l'Anneau semblait se nourrir de notre haine. Il ne se contentait plus de luire. Il irradiait. Sa pulsation dorée n'était plus une simple réflexion de la lumière. Elle était devenue une vibration sourde qui résonnait jusque dans la base de mon crâne. C'était un tambour de guerre invisible, un rythme de mort qui s'accordait, avec une horreur millimétrée, aux battements de mon propre sang. Je me sentais étouffer. La maille d'argent sur ma poitrine me paraissait soudain peser des tonnes, m'écrasant les poumons. Toute cette noblesse réunie, toute cette puissance guerrière capable de raser des montagnes, et pourtant… ils étaient là, aussi aveugles que des nouveau-nés égarés dans une tempête de neige. Ils étaient trop occupés à hurler leurs propres légendes pour voir l'abîme qui venait de s'ouvrir sous leurs pieds de marbre. Dans ce chaos sonore, mes yeux violets finirent par se poser sur Frodon. Il paraissait si dérisoire, si tragiquement petit sur son siège de pierre sculptée. Ses mains, nouées l'une à l'autre sur ses genoux, tremblaient à peine, mais ses jointures étaient blanches comme l'os. Son visage restait marqué par les stigmates grisâtres de la morsure du Spectre, une pâleur de tombe qui contrastait avec l'animation fiévreuse des autres. Je vis alors ses lèvres remuer. C’était un murmure désespéré, une plainte ou une prière, totalement engloutie par le fracas des égos qui s'affrontaient au-dessus de sa tête. Il regardait l'Anneau, et l'Anneau semblait le regarder en retour, l'isolant du reste du monde. Puis, sans un mot, il se leva. À mesure qu'il se redressait, une force étrange, presque tangible, émana de son corps frêle. L'effet fut instantané. Le silence tomba, non pas comme une fin de conversation, mais comme une lame de guillotine. Ce fut un silence brutal, tranchant, d'une lourdeur absolue. On aurait dit que le vent lui-même s'était figé sur les cimes d'Imladris, refusant de porter la moindre note supplémentaire. Même les cascades de la vallée, dont le grondement était le cœur battant de ce lieu, semblèrent s'assourdir, s'effaçant devant la volonté d'un Hobbit.
« J’irai ! » s’écria-t-il.
Sa voix, claire et cristalline, perça la lourdeur de l'air comme une flèche d'argent. Il regarda l'assemblée, ses yeux bleus fixés tour à tour sur Elrond, Gandalf et les guerriers stupéfaits qui s'étaient figés dans leurs postures de colère.
« Je porterai l’Anneau jusqu’au Mordor. Mais... je ne connais pas le chemin. »
Un frisson lent me parcourut l’échine, une onde glacée qui se propagea jusque dans la moelle de mes os. Ce n’était pas le froid surnaturel de Morgul, cette morsure de tombe qui vous vide de votre sang, mais une émotion brute, sauvage, qui monta de ma poitrine pour venir me serrer la gorge comme un étau. Pendant un battement de cœur, le décor de Fondcombe s’effaça derrière mes paupières. À la place du marbre et des visages graves des seigneurs, je revis les herbes hautes de la Comté, ondulant sous une brise d’été. Je revis ce petit être, Frodon, courant après ses cousins ou riant aux éclats sous le vieux chêne de Hobbiton. Pendant dix-sept années, j’avais été son ombre invisible, surveillant ses éclats de rire depuis l'obscurité des haies, protégeant son innocence sans qu'il n'en sache jamais rien. Et là, dans ce silence de mort, je le voyais briser lui-même ce bouclier. Il venait de condamner sa vie, d'offrir sa lumière en pâture aux ténèbres, pour sauver un monde qui n'avait jamais daigné baisser les yeux vers les collines de son pays. Le silence s’étira, insupportable. Gandalf ferma lentement les yeux, ses paupières tremblant sous le poids d'un secret qu'il avait porté trop longtemps seul. Une expression de douleur immense, presque paternelle, luttait avec un respect sacré sur son visage parcheminé. Il savait, mieux que quiconque, le prix de ce « oui ». En face, Elrond restait immobile, majestueux, mais ses yeux trahissaient la tragédie du moment. Il hocha la tête avec une lenteur rituelle, un mouvement qui semblait sceller un arrêt de mort autant qu’un espoir. Son regard embrassait toute la pièce, chaque guerrier, chaque délégué, comme pour leur signifier que la leçon de courage venait de leur être donnée par le plus humble d'entre eux.
« C’est un fardeau que personne ne t’impose, Frodon Sacquet, » dit le Seigneur de Fondcombe, sa voix vibrant d'une tristesse ancienne. « Mais puisque tu l’acceptes de ton plein gré, je déclare que tu es celui qui doit le porter. »
Puis, un mouvement à ma gauche rompit le tableau. Aragorn s'avança, son regard gris brûlant d'une loyauté indéfectible qui semblait soudain effacer les années de poussière du Rôdeur.
« Si par ma vie ou ma mort je peux vous protéger, je le ferai, » dit-il en posant un genou à terre devant le Hobbit, un geste qu'aucun roi n'avait fait pour un semi-homme depuis des âges. « Vous avez mon épée. »
Legolas ne resta pas en reste. Il s'avança avec cette grâce princière, cette légèreté de plume qui m'agaçait tant, mais son expression était d'une gravité absolue, dépouillée de toute arrogance.
« Et vous avez mon arc, » ajouta-t-il.
Ses yeux bleus se posèrent un bref instant sur moi, une pesée silencieuse, un défi muet, avant de se fixer sur Frodon. Gimli, le fils de Glóin, bondit de son siège dans un fracas de mailles, sa hache de combat brandie comme un serment.
« Et ma hache ! »
C’était l’instant de vérité, celui où le temps semble se figer pour laisser passer le destin. Je sentis soudain le poids de mon héritage s'abattre sur mes épaules, une charge plus dense que le fer de ma cotte de mailles, plus brûlante que le givre d'un matin de deuil. La « Princesse des Cendres », ce titre que j'avais porté comme une insulte ou un secret honteux, exigeait son dû. Je ne pouvais plus me draper dans mon sarcasme habituel, ni chercher le réconfort de l’anonymat des fourrés ou l’ombre protectrice des haies. Si ces seigneurs de haute lignée, imbus de leur propre gloire, s’apprêtaient à marcher vers la mort, je ne pouvais les laisser partir seuls. Pas avec Frodon. Pas avec celui que j’avais juré de défendre au prix de mon âme, bien avant que le Conseil ne connaisse son nom. Je me levai avec une lenteur calculée, chaque mouvement décomposé comme dans un rêve. Sous l'effort, chaque articulation de ma tenue de cuir craqua imperceptiblement dans le silence retrouvé de la terrasse, un son sec qui résonna à mes oreilles comme un appel aux armes. Je restai droite, la tête haute. Je ne m'agenouillai pas, le sang des Éclipses ne s'était jamais courbé devant personne, et ce n'était pas aujourd'hui que j'allais rompre cette tradition de superbe et de défi. Mais, dans un geste qui valait tous les serments, je posai ma main droite sur le pommeau d'ébène poli de Larmes Sombres. Le contact du métal et du bois sculpté agit comme un courant électrique, ancrant ma résolution dans la réalité de l'acier.
« Je vous ai guidé à travers les ombres de la Comté quand vous n'étiez qu'un voyageur égaré, Frodon, » dis-je, ma voix ferme malgré l'orage qui grondait sous mes côtes. « Je ne vais pas vous abandonner maintenant que le chemin devient réellement sombre. »
Je tournai mon regard vers l'assemblée, défiant Boromir, Elrond et Legolas d'un même élan effronté, mes yeux violets jetant des éclats d'améthyste sous le soleil.
« La lignée des Éclipses ne s'éteint pas dans les jardins de plaisance, Messieurs. Si ce Hobbit va en enfer, j'y vais avec lui. Vous avez mes dagues. »
Mes paroles s'éteignirent, mais leur écho sembla vibrer encore un long moment contre les colonnes de marbre. Boromir fut le premier à réagir. Il cessa ses cent pas pour me jauger, un sourcil levé sur son visage de guerrier buriné. Je vis dans ses yeux gris un conflit rapide. La surprise de voir une telle audace chez une « sentinelle des bois » luttait contre une forme de respect bourru, celui qu'un soldat accorde à celui qui accepte de marcher vers une mort certaine. Pour lui, je n'étais plus une énigme insolente, mais une lame de plus sur laquelle compter. À l'opposé, Legolas ne bougea pas d'un pouce. Pourtant, l'intensité de son regard avait changé. Il esquissa un mouvement de tête presque imperceptible, un signe de tête si infime qu'un œil humain l'aurait manqué. Un demi-sourire erra sur ses lèvres, une expression indéchiffrable où se mêlaient peut-être un reste de moquerie pour mon éclat de tempérament et une admiration sincère pour ma loyauté. Nos piques de la veille n'étaient pas oubliées, mais elles venaient de trouver leur place dans le creuset de la guerre. Le silence qui suivit fut solennel, presque sacré. Sur cette terrasse baignée d'une lumière de cristal, l'alliance improbable était enfin scellée, forgée dans le feu de nos volontés contraires. Je les détaillai un à un, réalisant l'absurdité et la grandeur de notre groupe. Un futur Roi sorti de la poussière, un Prince des forêts éternelles, un Nain issu des racines de la terre, un fier fils du Gondor, et moi, une exilée aux yeux d'orage, dernière étincelle d'une lignée qu'on croyait perdue. Nous n'étions plus des étrangers réunis par le hasard, mais les fils d'une même trame. Le destin nous avait jetés ensemble, et sous l'ombre grandissante de l'Est, nos différences devenaient soudain notre plus grande force. Gandalf se leva lentement, s'appuyant sur son bâton de bois noueux. Il ne regarda ni Elrond, ni les princes, mais fixa ses yeux d'un gris d'orage sur Frodon, puis sur moi. Un demi-sourire, empreint d'une tristesse infinie et d'une fierté paternelle, étira ses lèvres sous sa barbe argentée.
« J’aiderai Frodon à porter ce fardeau aussi longtemps qu’il me sera donné de le faire, » dit-il d'une voix qui semblait vibrer depuis les racines mêmes de la montagne. « Le chemin sera semé d'ombres que même l'améthyste aura du mal à percer, Alya. Mais mon bâton et ma lumière seront vôtres. »
Il posa sa main calleuse sur l'épaule du Hobbit, un geste de protection qui sembla redonner un peu de couleur aux joues du petit être. Il ne manquait plus qu'une voix. Boromir se tenait toujours immobile, le regard fixé sur l'Anneau, comme s'il luttait contre un vent violent que lui seul percevait. On voyait le conflit faire rage sur son visage. L'orgueil du Gondor, le désir de rapporter cette arme à son père, et cette noblesse brutale qui refusait de laisser de tels compagnons partir seuls vers le gouffre. Finalement, il exhala un long soupir et s'avança, faisant tressaillir les gardes par sa carrure imposante.
« Le Gondor ne fuit pas ses responsabilités, » dit-il, sa voix de bronze résonnant sur la terrasse. « Et je ne laisserai pas un Prince des bois, un Rôdeur et une... sentinelle des ombres avoir tout le mérite. Puisque vous avez choisi la voie de la folie, alors je marcherai avec vous. »
Il posa sa main sur le pommeau de sa large épée et inclina la tête vers Frodon, un geste de reconnaissance forcé mais sincère.
« Vous avez mon bouclier, petit maître. Et vous avez la force de Minas Tirith. »
Elrond embrassa alors l’assemblée d’un regard qui semblait traverser les chairs pour sonder les âmes. Il ne se pressait pas. Il laissait le silence se refermer sur les serments, comme une résine figeant des insectes dans l'ambre. Sous la lumière crue et impitoyable de Fondcombe, qui ne faisait aucun cadeau aux cernes de fatigue ou aux cicatrices de guerre, les silhouettes se détachèrent enfin avec clarté. Ils étaient là, debout sur le marbre blanc, formant un demi-cercle dont Frodon était le cœur battant. Il y avait le Hobbit, porteur d'un fardeau trop lourd, et Sam, son ombre indéfectible. Gandalf se dressait comme un pilier de pierre grise, son bâton ancré au sol. Aragorn, dont la stature semblait avoir grandi d'un siècle en une heure. Legolas, fluide et vigilant comme un vent de forêt. Gimli, solide et inébranlable comme la roche des racines du monde. Et Boromir, dont la fierté guerrière apportait le poids de l'acier des Hommes. Enfin, mon regard croisa celui du Seigneur de la Vallée. J’étais la dernière pièce de cet échiquier improbable. Ma silhouette svelte, sanglée dans le cuir et la maille d'argent, détonnait parmi ces carrures massives, mais la ferveur de mes yeux violets s'accordait sans faillir à la gravité de l'heure. Nous étions huit volontés, huit vies jetées dans la balance contre l'ombre envahissante.
« Ainsi soit-il, » murmura le Seigneur de la Vallée. « Huit compagnons. Vous serez la Communauté de l'Anneau. »
Le vent se leva soudain, surgissant des profondeurs de la vallée comme un cri longtemps contenu. Il s'engouffra sous les arcades, faisant claquer les bannières de Fondcombe dans un fracas de soie qui ressemblait à des coups de fouet. L'air, jusqu'ici immobile et protecteur, se fit cinglant, chargé de l'odeur de la neige lointaine et de la poussière des plaines. Je sentis ce souffle froid mordre ma peau et s'insinuer entre les mailles de mon armure, comme pour tester ma résolution. À cet instant précis, sous le ciel qui semblait s'être brusquement tendu, je sus au plus profond de moi que le temps des soies, des chants mélancoliques et des secrets murmurés dans l'ombre des bibliothèques était définitivement révolu. La douceur d'Imladris n'était plus qu'un souvenir qui s'étiolait déjà. Devant nous, il n'y avait plus que la route, l'acier, et cette obscurité à l'Est qui nous attendait, affamée.
Le Conseil s'était dissous, mais pas le silence qui l'accompagnait. Les voix graves des délégués s'éteignaient lentement, s'élevant vers les voûtes de feuilles avant de flotter comme des cendres froides au-dessus de la terrasse. On sentait que le destin n'était plus une menace lointaine, mais une présence invisible assise parmi nous. Alors que les seigneurs et les émissaires se dispersaient en grappes silencieuses vers les galeries de pierre, l'immobilité de la terrasse fut brusquement rompue. Merry et Pippin surgirent de l'ombre portée d'une balustrade ouvragée avec l'énergie chaotique de deux diables s'échappant de leur boîte. C’était un spectacle presque surréaliste. Ces deux silhouettes familières, que j’avais si souvent surveillées alors qu’elles volaient des légumes ou grimpaient aux arbres de la Comté, apparaissaient maintenant dans ce sanctuaire de haute sagesse. Ils avaient passé toute la durée du débat tapis entre les socles de pierre des statues d'ancêtres, dissimulés par les entrelacs de marbre et leurs propres capes brunes. Leurs visages, habituellement prompts au rire, étaient marqués par des yeux écarquillés, dilatés par une peur qu'ils ne cherchaient même pas à cacher, mais leurs mâchoires étaient contractées par une obstination que je ne leur avais jamais connue.
« Vous ne pouvez pas nous laisser ici à manger des salades elfiques pendant que Frodon court vers le danger ! » s'était écrié Pippin, le visage rouge de défi face à Elrond.
Le Seigneur de Fondcombe laissa échapper un long soupir, l’une de ces exhalaisons profondes qui trahissent la lassitude des millénaires face à l’imprévisibilité du « petit peuple ». Pourtant, une lueur d’amusement, teintée d'une tendresse inattendue, vint adoucir la rigueur de ses traits austères. Il les avait inclus d'un simple geste de la main, scellant ainsi l'improbable destin de la troupe.
« Dix compagnons, » répétai-je à voix basse pour moi-même, le regard perdu sur la vallée où les brumes commençaient à ramper.
Je vérifiai machinalement la tension de mes fourreaux de cuir, sentant la résistance familière du métal.
« Une belle brochette de cibles pour les espions de Saroumane. Autant allumer un feu de joie sur le Caradhras, ce serait plus discret. »
Je m'apprêtais à quitter la terrasse d'un pas rapide, cherchant déjà la solitude salvatrice des jardins inférieurs pour calmer le tumulte de mes pensées. Le marbre sous mes bottes me paraissait soudain trop blanc, trop parfait. Mais alors que je bifurquais vers l'escalier dérobé, une silhouette se détacha des colonnes et intercepta ma course, m'obligeant à un arrêt brusque. Legolas. Il était déjà dépouillé sa tenue de cérémonie, jetant aux oubliettes les velours et les soies inutiles. Il se tenait là, immobile, baigné dans une lumière déclinante qui semblait s'accrocher à ses cheveux d'or pâle. Le soleil couchant soulignait chaque détail de sa nouvelle allure. Il portait une armure légère de cuir vert sombre, si ajustée qu'elle semblait épouser ses muscles, finement brodée d'entrelacs d'argent qui luisaient comme des veines de lune dans le crépuscule. Sur son épaule, le grand arc de la Forêt Noire s'imposait à mon regard. C'était une courbe de bois blanc d'une élégance mortelle, polie par des siècles d'usage jusqu'à briller comme de l'ivoire. Rien que dans la façon dont il se tenait, l'arc en travers du dos, il n'était plus le prince diplomate du Conseil. Il était redevenu le chasseur, le guerrier des ombres sylvaines. Son regard bleu, d'une clarté presque dérangeante, m'accrochais sur place, m'interdisant toute fuite.
« Tes dagues, Alya, » commença-t-il sans préambule.
« Elles ne sont pas de facture elfique commune. J'ai vu bien des lames à la cour de mon père, mais celles-ci... elles chantent un air différent. »
« Elles viennent de l'ancien temps, » répliquai-je avec une pointe d'effronterie, bien que l'acidité habituelle de ma voix se soit un peu émoussée. « Forgées dans le sang et l'ombre à une époque où ma lignée avait encore une terre et un ciel à appeler siens. Pourquoi cette question, Prince ? Tu as peur qu'elles manquent d'éclat pour ton esthétique princière ? »
Il esquissa ce léger sourire, celui qui ne touchait que le coin de ses lèvres mais qui, je devais l'admettre, ne m'agaçait plus autant.
« Je crains surtout que leur propriétaire ne soit trop prompte à les sortir sans réfléchir, » rétorqua-t-il calmement. « Le chemin vers le sud est une plaie ouverte, Alya. La discrétion sera notre seule alliée face à l'Œil. »
« La discrétion, c’est pour ceux qui n’ont pas de talent pour la survie, Legolas. Mais ne t'en fais pas pour ton joli profil. Je saurai rester dans ton ombre si cela peut te rassurer sur tes compétences de pisteur. »
Il hocha la tête, une étincelle de respect mutuel, brillant enfin dans son regard.
« Nous partons dans deux jours. Profite du luxe de Fondcombe, de ses vins et de ses draps, tant qu'ils existent encore. »
Je restai là, immobile, à le regarder s'éloigner d'un pas si aérien qu'il ne semblait même pas effleurer le marbre de la terrasse. Il y avait dans sa démarche une fluidité qui n'appartenait qu'aux êtres ayant vu défiler les siècles sans s'y briser. Cinquante ans de plus que moi ou non, Legolas dégageait une force tranquille, une harmonie avec chaque souffle de vent et chaque ombre du jardin qui, malgré mes remparts, m'intriguait plus que je n'osais l'admettre.
La dernière nuit à Imladris s'installa ensuite avec une paix que je trouvai cruelle. C’était le calme avant l’abîme. Le parfum des jasmins de nuit, d’ordinaire si délicat, me parut soudain trop sucré, lourd, presque étouffant, comme si l’air lui-même tentait de me retenir prisonnière de ce paradis de soie. Je ne pus fermer l’œil. L’idée même de m’abandonner au sommeil me semblait être une trahison envers la vigilance qui m’avait maintenue en vie jusqu’ici. Je passai de longues heures assise en tailleur sur le rebord de ma fenêtre, face au gouffre étoilé de la vallée. Dans l’obscurité, je sortis mes lames. Le bruit rythmique, ce shhh-shhh hypnotique de l'acier glissant contre la pierre à huile, devint ma seule prière. C'était une musique métallique, froide et honnête, la seule capable de couvrir le tambour désordonné qui cognait contre mes côtes. Sous mes doigts, le fil de la dague devenait aussi tranchant qu'un souffle de glace, une extension de ma propre volonté. C’est alors qu’une présence se matérialisa dans le jardin, juste au-dessous de mon balcon. Sans un bruit, telle une ombre grise surgie du cœur même de la terre, Gandalf apparut. Il ne dit rien, ses yeux brillants sous le rebord de son chapeau pointu, mais il leva la main vers moi. Entre ses doigts calleux, il tenait une broche d'argent finement ciselée en forme de feuille de hêtre. Elle ne se contentait pas de refléter les étoiles. Elle brûlait d'une lueur intérieure, douce et persistante, comme si le Magicien avait emprisonné un fragment de clair de lune dans le métal précieux.
« Pour que les ombres ne t'égarent pas totalement, Alya, » dit-il, sa voix vibrant d'une gravité bienveillante. « Ton chemin sera plus sombre que celui des autres. »
Le matin du départ, le ciel était bas et menaçant. Nous nous tenions tous devant les grandes portes de Fondcombe, un groupe disparate de silhouettes enveloppées dans des manteaux de voyage. Sous sa tunique, je devinais la rigidité de la cotte de mailles de mithril que Frodon portait désormais, un secret de roi sur des épaules de Hobbit. Je jetai un dernier regard vers les cascades argentées et les jardins suspendus. J'y laissais tout. La robe d'améthyste, les protocoles et la petite fille qui attendait qu'on lui rende son trône. Devant moi, il y avait la boue, les orques et le silence des terres oubliées. Alors que je prenais ma place à l'arrière du groupe, juste derrière Legolas qui fermait la marche, je sentis une certitude glacée mais revigorante. La « Princesse des Cendres » ne fuyait plus son nom. Elle marchait vers lui.
« Prête, Sentinelle ? » murmura Legolas sans même se retourner, son ouïe fine ayant capté le craquement de mes bottes sur le gravier.
« Prête, Prince, » répliquai-je en réajustant ma capuche sur ma mèche rebelle. « Tâche juste de ne pas me ralentir avec tes poèmes sur les arbres. On a un monde à sauver, et j'aimerais qu'on en finisse avant la prochaine lune. »
Nous franchîmes le pont de pierre en silence. Nos dix ombres s'étirèrent une dernière fois sur les terres d'Elrond avant de se perdre dans les brumes matinales qui montaient de la rivière. La Communauté de l'Anneau s'enfonçait dans l'inconnu, et derrière nous, le murmure des eaux de Fondcombe semblait déjà appartenir à une autre vie.