L'Eclat d'Améthyste Tome 1 - Le Sang des Cendres
Le silence des Terres Sauvages était bien pire que le tumulte de Bree. C’était un vide qui nous épiait, tapi derrière chaque colline pelée et chaque bosquet de bruyère roussie. Nous marchions depuis des jours sous la direction de Grand-Pas, fuyant la Grande Route de l'Est pour nous enfoncer dans un dédale de vallées encaissées et de ravines oubliées. L'air était devenu plus vif, presque tranchant, chargé de l'odeur du lichen séculaire et de la tourbe humide qui s’accrochait à nos bottes. Ma place était toujours à l'arrière, ou loin sur les flancs, là où la frontière entre la protection et l'exil se brouille. Je courais sur les hauteurs, silhouette invisible épousant le relief pour ne pas trahir notre présence. Je gardais le flanc tandis que Grand-Pas menait la marche avec une économie de gestes et de paroles qui me rappelait étrangement les miens. Mes yeux violets s'étaient habitués à cette lumière grise et monotone, ce monde de demi-teintes où tout semble s'effacer. Je ne quittais plus mes dagues des mains, sentant le froid de l'acier contre mes paumes comme une extension de ma propre volonté, un ancrage nécessaire dans une réalité qui semblait se décomposer à chaque lieue. Les Hobbits, eux, n’étaient plus que les spectres de ce qu'ils étaient au Poney Fringant. Leurs visages, autrefois ronds et joyeux, s'étaient creusés, révélant des traits tirés par une agonie qu’ils tentaient noblement de taire. Sam ne parlait plus de ses jardins ou de la qualité de son terreau. Il ne parlait que de la prochaine halte, ses yeux cherchant constamment le sol. Pippin et Merry avaient perdu leur verve légendaire, leurs plaisanteries s’étouffant dans le vent. Seul Frodon marchait avec une régularité effrayante, le visage cireux, comme s'il était tiré par un fil invisible, ou une chaîne invisible, vers une destination qu'il était le seul à percevoir dans le tumulte de son esprit.
« Nous approchons d'Amon Sûl, » dit Grand-Pas un après-midi, désignant une colline massive qui se dressait comme une dent cassée sur la gencive de l'horizon. « Le Mont Venteux. C’était autrefois une tour de garde imposante, un phare de vigilance pour les rois d’autrefois. Gandalf s'y est peut-être arrêté. »
Je plissai les yeux, mon cœur se serrant. Le sommet était couronné de ruines cyclopéennes, des vestiges de l'Arnor qui semblaient pleurer leur gloire passée sous le ciel indifférent. Je n'aimais pas cet endroit. Il était trop exposé, trop fier dans sa déchéance, une cible parfaite pour quiconque savait regarder depuis les ombres rampantes de l'Est.
« C'est un piège de pierre, Grand-Pas, » répliquai-je en le rejoignant, ma voix n'étant qu'un murmure entre les rochers. « Si nous montons là-haut, nous serons comme des mouches sur une assiette blanche. »
« Nous n'avons pas le choix, Alya. Nous devons voir si Gandalf a laissé un signe. Et les Hobbits ne peuvent plus continuer sans repos. Ils ont besoin d'un mur derrière leur dos, même s'il est en ruines. »
L'ascension du Mont Venteux fut un calvaire de vent et de pierre, une lutte contre un relief qui ne voulait pas de nous. Les rafales hurlaient entre les rochers comme des âmes en peine, s'engouffrant sous ma capuche et fouettant mon visage de grains de sable abrasifs. Chaque pas était une victoire sur la fatigue. Arrivés au sommet, au cœur des ruines noircies de la tour d'Amon Sûl, le silence qui nous accueillit était plus lourd que le vacarme du vent. Nous ne trouvâmes qu'un foyer froid, des cendres dispersées qui ne conservaient plus la moindre trace de chaleur. Sur un rocher, à peine lisible sous la patine du temps et les traces de suie, un signe cryptique avait été gravé à la hâte. Gandalf était passé par ici. Les roches éclatées et les marques de brûlures sur le sol témoignaient d'un affrontement titanesque, une lutte où le feu et la foudre avaient déchiré la nuit. Mais le magicien était reparti, nous laissant seuls avec nos doutes face à l'immensité. Le soleil déclinait déjà, s'enfonçant derrière l'horizon dans une agonie de couleurs. Il baignait le monde dans une lumière pourpre, une teinte malade qui ressemblait étrangement à du sang séché étalé sur la plaine infinie. Grand-Pas, le visage plus sombre que les murs qui nous entouraient, descendit au pied de la colline pour surveiller les abords et chercher un chemin sûr à travers les terres dévastées. Il me laissa seule avec les Hobbits sous l'ombre projetée des vieux murs en ruine. Le vent semblait chuchoter des malheurs anciens dans les fissures de la pierre. Je m'assis, vérifiant mes dagues, sentant la fatigue peser sur mes paupières. Ce fut là, dans ce moment de vulnérabilité, que l'imprudence, cette vieille amie des semi-hommes qui refuse de les quitter même aux portes de l'enfer, frappa à nouveau. Je sentis une odeur de fumée, une odeur qui n'avait rien de magique.
« On a faim, Alya, » murmura Merry, la voix tremblante de besoin. « Juste un petit feu, pour les saucisses... on ne voit rien dans ce brouillard. »
Avant que je puisse protester, avant que je puisse bondir pour les arrêter, une petite flamme lécha les brindilles sèches qu'ils avaient rassemblées en secret. La lueur orange, si chaleureuse en apparence, fut pour moi comme un signal de mort hurlé à la face de la nuit.
« Éteignez ça ! » hurlai-je, bondissant vers eux avec une férocité que je ne contrôlais plus. « Esclaves de vos ventres, vous venez de nous vendre au prix fort ! »
Mais il était trop tard. Le signal était donné, une balise d'imprudence brûlant dans la nuit. En bas, dans l'immensité de la plaine qui se noyait déjà dans une obscurité d'encre, cinq formes noires s'étaient immobilisées. Elles semblaient avoir surgi du sol même, excroissances de ténèbres au milieu des herbes hautes. Dans un mouvement d'une synchronisation parfaite et terrifiante, les cinq têtes encapuchonnées se tournèrent lentement vers nous. Puis, le silence fut pulvérisé. Un cri s'éleva du pied du Mont Venteux, une plainte aiguë et déchirante qui parut lacérer l'air sur son passage. Ce n'était plus le gémissement entendu dans les bois de la Comté, mais un hurlement de triomphe et de haine qui fit vibrer la pierre sous mes bottes. Le froid arriva bien avant eux, une vague invisible qui déferla sur le sommet. Ce n'était pas la morsure familière de l'hiver, ni celle des vents de haute montagne. C'était le froid du vide absolu, une absence totale de vie qui semblait vouloir geler le sang directement dans nos veines. C'était le souffle de l'autre côté du miroir, là où la chaleur n'est plus qu'un souvenir oublié. Je sentis mes poils se hérisser et mon souffle se figer en une buée cristalline. Mes mains trouvèrent les gardes de mes dagues. Dans un bruit d'acier froissé qui déchira l'atmosphère oppressante, je les dégainai. Mes muscles, tendus comme des cordes d'arc sur le point de rompre, vibraient.
« Frodon, près de moi ! » ordonnai-je, ma voix redevenue celle d'un chef de guerre. « Tirez vos lames, petits imbéciles ! Si vous devez mourir ce soir, mourez debout, la pointe tournée vers l'ennemi ! »
Les cinq formes ne montèrent pas la colline comme le feraient des créatures de chair. Elles semblèrent glisser sur la pente escarpée avec la fluidité d'une marée d'encre corrosive, dévorant la lumière sur leur passage. Le feu, que j'avais écrasé sous ma botte dans une fureur inutile, n'était plus qu'un filet de fumée grise s'élevant vers les étoiles froides, dégageant une odeur de bois calciné qui me paraissait désormais être celle d'un bûcher funéraire préparé pour nous. Le froid me cingla le visage, une morsure si intense qu'elle semblait vouloir fendre ma peau. Mes yeux violets s'agrandirent, leurs pupilles dilatées captant chaque vibration dans la pénombre des ruines millénaires. Les cinq silhouettes franchirent le cercle de pierres brisées avec une cruauté calculée. Elles ne cherchaient pas la surprise. Elles visaient à briser notre volonté par leur simple présence avant même de sortir l'acier. Les Hobbits étaient prostrés, leurs instruments de cuisine tremblant dans leurs mains comme des feuilles mortes sous la tempête.
« Restez derrière moi ! » hurlai-je, ma voix résonnant contre les monolithes de pierre noire comme un défi jeté au néant.
Je ne bronchai pas. Contre l’ombre qui déferlait, je m'installais dans le chaos. Mes mains se serrèrent sur les gardes de mes dagues. Dans un geste fluide, presque instinctif, je fis tournoyer les Larmes Sombres. L'acier noir fendit l'air saturé de givre avec un sifflement sinistre, un chant de métal qui semblait répondre, note pour note, aux hurlements lugubres du vent sur la crête. Le premier spectre s'avança, une silhouette de néant qui paraissait absorber la lumière résiduelle des étoiles. Sa capuche vide pivota, s'orientant vers Frodon avec une soif qui n'avait rien d'humain, une avidité prédatrice qui faisait vibrer l'air de malveillance. Je n'attendis pas qu'il frappe. Je bondis. Ma première attaque fut un éclair de rage pure, une trajectoire de mort tracée dans l'obscurité. Je ne cherchais pas à parer ses coups, ni à me protéger. Je cherchais à trancher l'existence même de cette abomination, à séparer l'ombre de la réalité. Lorsque ma lame rencontra le tissu poisseux de sa robe noire, le choc me remonta jusque dans l'épaule. Ce n'était pas la résistance du lin ou de la laine. C'était une sensation écœurante, comme si je découpais de la fumée solidifiée ou du vieux cuir trempé dans le goudron depuis des siècles. Le spectre poussa alors un cri strident, une note d'une pureté maléfique si haute qu'elle sembla faire éclater le silence et fit saigner mes oreilles. Sous la violence brute de mon assaut, la créature recula d'un pas, ses loques noires flottant comme des ailes brisées. Pendant une fraction de seconde, le monstre avait hésité devant l'acier, et dans cette hésitation, j'aperçus la lueur d'une haine qui égalait la mienne.
« C’est tout ce que vous avez, sacs d’os ? » criai-je, mon effronterie habituelle servant de rempart à l'effroi qui me glaçait la moelle.
Mais ils étaient cinq, et leur coordination possédait la précision froide d'un mécanisme d'horlogerie funeste. Tandis que je tenais les deux premiers en respect par une danse de lames frénétique, une chorégraphie de mort apprise dans la boue et le sang des frontières oubliées, l'étau se referma. Mes dagues traçaient des arcs de cercle désespérés, mais pour chaque coup porté, les trois autres silhouettes se glissaient dans mes angles morts avec une aisance fantomatique, comme si l'air lui-même se pliait à leur volonté. Je ne pouvais pas être partout. Je n'étais qu'une lame contre l'éternité. Je vis Sam se jeter en avant. C’était un geste d'une bravoure absurde, un cri de paysan loyal jailli du plus profond de son cœur de Hobbit, mais il ne rencontra que le vide. Un simple revers de main invisible, une onde de choc de pure malveillance, le balaya comme une fétu de paille. Merry et Pippin ne connurent pas de meilleur sort. Ils furent projetés contre les monolithes noirs comme des poupées de chiffon brisées. Le fracas de leurs corps contre la pierre fut un son sourd, terrifiant, qui étouffa leurs gémissements avant même qu'ils ne touchent le sol. Soudain, le cercle se rompit. Le chaos s'effaça pour laisser place à une horreur plus calme. Frodon était seul. Je le vis à travers le voile de la poussière et du givre, et le spectacle me glaça plus sûrement que l'haleine des spectres. Il n'était plus là, vraiment. Il s'était effondré sur les genoux dans un état de transe terrifiant, le visage déformé, les traits tirés par une agonie invisible. Ses yeux, autrefois si clairs, étaient devenus deux abîmes de vide. Ses doigts ne lui obéissaient plus. Ils griffaient l'air, cherchant frénétiquement la chaîne à son cou avec une sorte de ferveur maladive. Il ne luttait plus contre l'Anneau. Il semblait hypnotisé, attiré irrésistiblement par le chant sourd et maléfique du métal qui appelait ses maîtres à travers la trame du monde.
« Frodon, non ! Ne le mets pas ! » hurlais-je, tentant désespérément de me dégager de l'étreinte d'un spectre qui venait de saisir mon poignet d'une main de glace.
Le froid se propagea instantanément dans mon bras, engourdissant mes muscles, transformant mon sang en plomb liquide et menaçant de me faire lâcher ma dague. Je rugis de rage, une plainte animale, et frappai le visage invisible du spectre de mon front. Le coup ne rencontra que le vide de la capuche, mais le choc me libéra de son emprise. Je me retournai juste à temps pour voir la scène de cauchemar. Frodon avait disparu. Il avait glissé l'Anneau à son doigt. Pour lui, le monde venait de basculer dans une clarté livide, peuplée de spectres blancs, mais pour moi, il n'était plus qu'une absence vulnérable dans la boue. Le chef des Neuf, une silhouette plus grande, couronnée d'un éclat pâle et spectral, s'avança vers l'endroit où Frodon s'était écroulé. Il tira une lame longue, fine et dentelée, qui brillait d'une lueur maléfique. Une lame de Morgul.
« Touche-le et je t'arrache l'âme, même si tu n'en as plus ! »
Je lançai ma dague gauche. Elle fila dans l'air froid, un trait noir visant le cœur du Roi-Sorcier. Mais avec une rapidité surnaturelle, il écarta le projectile d'un simple mouvement de son épée de mort. Dans le même élan, sans ralentir, il abaissa sa pointe vers l'épaule de Frodon. Son cri déchira la nuit. Ce n'était plus un son humain, c'était un appel de détresse venu des tréfonds de l'existence, un cri qui s'éteignit dans un gémissement étouffé alors qu'il réapparaissait soudain, arrachant l'Anneau dans une agonie convulsive, sa main pressée contre la blessure. La fureur qui m'envahit alors balaya toute prudence, toute peur de la mort. Ma lignée, celle des princes guerriers dont le nom avait été effacé des chroniques, se réveilla dans un brasier de haine pure. Je ne me battais plus pour un serment prêté à un magicien errant. Je me battais pour le seul être qui avait vu en moi, l'elfe noire cynique, autre chose qu'une ombre de passage. Je chargeai le Roi-Sorcier, ma dague restante levée pour un coup désespéré, ma silhouette tendue comme un ressort, prête à s'empaler sur son acier pourvu que je lui fasse goûter au mien. Mais une torche enflammée fendit l'obscurité, tourbillonnant dans les airs comme un météore d'espoir, suivie d'une silhouette bondissante, hurlante de colère. Grand-Pas était revenu. Et il apportait avec lui le feu que les spectres craignaient plus que la lame.
Le chaos qui suivit fut un tourbillon de feu et de cris, une déchirure de lumière incandescente dans le linceul de la nuit. Grand-Pas maniait ses torches avec une grâce barbare, comme s'il s'agissait d'épées de lumière forgées dans le cœur même d'un brasier primordial. À chaque moulinet, des gerbes d'étincelles lacéraient l'obscurité. Il frappait les visages invisibles des spectres qui, pour la première fois, reculaient. Leurs loques noires s'enflammaient au contact de la seule chose qu'ils craignaient encore. La pureté dévorante des flammes, ce vestige du monde vivant qu'ils ne pouvaient ni corrompre ni ignorer. Récupérant ma dague au sol dans un mouvement si fluide qu'il semblait dicté par mon sang, je me jetai dans la mêlée, silhouette d'ébène fondant sur l'obscurité. Mes lames cherchaient la substance derrière l'ombre, mordant dans les manteaux de bure noire pour empêcher les Neuf de reformer leur cercle de mort. Je me glissais entre les assauts de Grand-Pas, nos mouvements s'accordant dans une étrange et parfaite symbiose. À ses larges balayages de feu qui repoussaient les ténèbres, je répondais par des frappes. Je ne voyais pas leurs corps, mais je devinais les failles de leurs armures spectrales. J'y plongeais mon acier avec une rigueur de bourreau, frappant là où l'existence semblait encore palpiter sous le néant. Acculés par cette alliance de feu et d'acier, les spectres finirent par rompre. Avant de disparaître, ils poussèrent un dernier hurlement de haine, un son d'une telle acuité qu'il sembla faire vibrer la pierre des monolithes, avant de s'éteindre dans le gémissement lugubre du vent. Le silence qui retomba fut pire que le fracas des lames. La victoire avait le goût amer du fiel et de la cendre. Je me précipitai vers Frodon, mes genoux heurtant brutalement le sol rocailleux. Il était étendu là, petit corps brisé parmi les débris de la tour abandonnée. Son visage avait pris la pâleur de la craie, une blancheur de tombeau qui m'arracha un frisson. Ses yeux, à demi révulsés, ne fixaient plus que le vide d'un ciel qu'il ne voyait déjà plus. Sam était déjà à ses côtés. Ses mains calleuses de jardinier, habituées à soigner la vie, tremblaient d'une terreur incontrôlable. Il tenait la main de son maître avec une précaution infinie, comme si elle était faite de verre soufflé et risquait de s'effriter sous le moindre souffle de ce vent maudit.
« Frodon ! Frodon, regarde-moi ! » m'exclamai-je, ma voix perdant toute son arrogance royale pour ne plus être qu'une supplique.
Je déchirai la laine de sa veste d'une main fébrile, mes doigts tremblant d'une impatience mêlée de terreur. À la base de son épaule, le spectacle me coupa le souffle. Ce n'était pas une blessure de guerre ordinaire. Ce n'était qu'une petite entaille, nette, presque exsangue, mais elle dégageait une aura de malveillance absolue. Le trou était d'un noir si profond, si total, qu'il semblait aspirer la faible lueur des étoiles environnantes comme un puits sans fond. Aucun sang ne coulait, car le froid avait déjà tout figé. Je restai pétrifiée en voyant la corruption se propager. Sous la trame de ses vêtements, la peau s'altérait selon un rythme effrayant. Elle virait au gris livide, une nécrose surnaturelle qui rampait vers son cou, marquant sa chair de veines sombres et glacées. C’était une mort qui ne venait pas de l'extérieur, mais qui dévorait le Hobbit de l'intérieur, seconde après seconde. Grand-Pas s'agenouilla lourdement près de nous. La lumière du foyer mourant accentuait les rides au coin de ses yeux, marquant son visage d'une gravité si solennelle qu'il semblait avoir vieilli de dix ans en un seul instant. Ses yeux gris se posèrent sur le sol, là où le choc des aciers avait eu lieu. D'un geste lent, il ramassa un minuscule éclat de métal sombre qui gisait sur la pierre. À peine le fragment reposait-il sur sa paume que la lame commença à se désintégrer. Sous nos yeux, l'acier maléfique s'effrita, se transformant en une poussière grise et impalpable, pareille à de la cendre de cadavre. Le vent du mont l'emporta aussitôt, ne laissant derrière lui qu'un sillage de froid pur, comme si l'objet n'avait jamais appartenu au monde matériel.
« Une lame de Morgul, » murmura-t-il, la voix sourde. « C’est au-delà de mes compétences, Alya. Le poison a déjà entamé son voyage vers le cœur. S'il n'est pas soigné par les maîtres de Fondcombe, il deviendra comme eux. Un spectre d'ombre, prisonnier entre les mondes. »
« Alors on l'emmène ! Tout de suite ! » criai-je. « On ne va pas rester ici, au sommet de ce tertre maudit, à regarder sa vie s'envoler comme une fumée ! »
« Il nous faut de l'Athelas, » dit-il en se relevant brusquement. « La feuille des rois. C'est la seule chose capable de ralentir ce mal. »
Pendant qu'il s'enfonçait dans les recoins obscurs des ruines pour chercher la plante, je restai seule avec Frodon. Je pris doucement sa tête sur mes genoux, lissant ses boucles brunes d'un geste d'une tendresse infinie, une tendresse que je n'avais accordée à aucune âme depuis la chute de mon propre foyer. Mes yeux violets étaient embués, une faiblesse que je détestais, mais que je ne pouvais plus réprimer.
« Ne me laisse pas, petit Hobbit, » murmurai-je si bas que seuls les vieux monolithes purent capter mon aveu. « J'ai passé dix-sept ans à te surveiller depuis l'ombre des buissons, à te regarder grandir... je n'ai pas traversé les désolations pour te voir devenir un fantôme sans nom. »
En pressant mes doigts contre lui, je ne sentais pas seulement la peau d'un Hobbit blessé, je sentais le vide béant de la blessure. Ce n'était pas la chair qui criait sous ma paume, c'était son âme même qui se faisait dévorer par l'ombre, morceau après morceau. Je baissai les yeux vers mes mains, vers l’acier noir de mes dagues jetées sur le sol. Elles me parurent soudain dérisoires, de simples jouets de fer impuissants face à cette magie putride qui ne connaissait ni le sang, ni la douleur physique. Ma force, ma sveltesse, mon arc... tout cela n'était qu'une parodie de défense face à une blessure qui s'attaquait à la trame de l'existence. Je me sentais misérable, petite, une princesse de rien du tout face à l'éternité du mal. Grand-Pas revint enfin de l'obscurité, les mains chargées de quelques feuilles froissées qu'il commença à broyer entre ses dents avec une urgence sauvage. Lorsqu'il appliqua la pâte sur la plaie, le contact sembla déclencher une réaction violente. Frodon se cambra, poussant un cri déchirant qui me transperça de part en part, un son si pur dans sa souffrance qu'il fit vibrer l'air froid de la ruine. Soudain, une odeur s'éleva, luttant désespérément contre la puanteur de tombeau et de fer corrodé qui flottait autour de la lame de Morgul. C’était le parfum de l'Athelas. Une fragrance fraîche, boisée, évoquant l'humus profond et le souvenir d'un matin de printemps oublié par le monde. Pendant quelques battements de cœur, ce parfum de vie sembla tenir l'ombre en respect. Mais je voyais bien la noirceur refluer pour mieux revenir. Ce n'était qu'un répit dérisoire, une digue de sable dérisoire dressée contre la marée d'un océan de ténèbres.
« Nous devons marcher, » ordonna Grand-Pas en chargeant Frodon sur son dos avec une détermination de roc. « Six jours de route. Peut-être plus. Et les Neuf ne sont pas vaincus, ils attendent dans les plis du monde. »
Je me levai d'un bond. Du revers de ma main gantée, j’essuyai rageusement mes yeux, chassant la buée de larmes et de fatigue qui menaçait d'obscurcir ma vision. Je ne m'autorisais plus la moindre faiblesse. Chaque seconde de flottement était une insulte à l'agonie de Frodon. Je récupérai mes armes éparpillées sur le sol de pierre. Mes doigts retrouvèrent le contact familier du cuir et de l'acier des Larmes Sombres. Avec une précision maniaque, presque obsessionnelle, je vérifiai chaque lanière, chaque boucle de mon équipement. Je tirai sur les sangles de mon carquois jusqu'à ce que le cuir gémisse, m'assurant que rien ne viendrait entraver ma course ou ralentir mon bras. Le cliquetis des dagues retournant dans leurs fourreaux fut le seul glas de mon chagrin. Mes sens, aiguisés par la haine et l'urgence, semblaient capter le moindre murmure du vent sur la plaine, le moindre battement de cœur des Hobbits tremblants.
« Je vais couvrir nos arrières, » dis-je, ma voix redevenant le rasoir qu'elle avait toujours été, froide et tranchante. « S'ils reviennent, ils devront d'abord briser mon acier. Marche, Rôdeur. Et par tous les dieux, ne te retourne pas. »
Nous quittâmes enfin les ruines d’Amon Sûl, nous glissant hors de l'enceinte brisée comme des spectres fuyant leur propre tombeau. Au-dessus de nous, une lune blafarde perçait le voile des nuages, projetant une lumière d'os sur les pierres calcinées. Elle semblait nous juger, témoin impassible de notre échec et de la fragilité de nos vies. Chaque pas dans la pente rocailleuse faisait grincer les articulations et craquer les gravats, un bruit qui me paraissait hurler notre position à la nuit entière. Dans mon cœur, un basculement irréversible s'était opéré. La princesse des cendres, celle qui se lamentait sur la gloire perdue de sa lignée et se drapait dans son amertume, était morte cette nuit-là, quelque part entre le cri de Frodon et le froid de la lame de Morgul. À sa place marchait désormais une guerrière dépouillée de toute illusion. Ma haine pour l'Ennemi, autrefois une braise couvant sous la rancœur, avait enfin trouvé son point d'incandescence. Elle brûlait maintenant d'un feu blanc, froid et pur, qui ne s'éteindrait qu'avec mon dernier souffle. Le voyage vers Fondcombe n'était plus une simple mission d'escorte, un fardeau imposé par un vieux magicien. C'était devenu une course contre la montre, une lutte acharnée contre une ombre qui rampait déjà dans les veines de mon ami. Je sentais le poids de chaque seconde qui s'enfuyait dans le brouillard. Alors que nous nous enfoncions dans les terres sauvages, je jetai un dernier regard vers le sommet noir de la colline. Mes lèvres s'entrouvrirent pour un serment silencieux, une promesse jetée au vent cinglant qui balayait la plaine. La mort pouvait bien nous talonner, elle pouvait bien hurler nos noms dans le noir, mais j'avais juré que cette nuit, elle n'aurait pas le dernier mot.