L'Eclat d'Améthyste Tome 1 - Le Sang des Cendres
Les jours qui suivirent l’attaque d’Amon Sûl s’étirèrent dans un flou de fatigue et de désespoir, un tunnel sans fin creusé dans la roche et la boue. Le temps n’était plus une succession d’heures, mais une répétition lancinante de pas lourds dans la poussière grise et de haltes trop courtes où le sommeil ne venait jamais. L'air des Terres Sauvages s'était refroidi, chargé d'une humidité qui s'insinuait sous le cuir et glaçait les os. Frodon s'éteignait sous nos yeux, comme une bougie consumée par un vent noir. Sa peau, autrefois éclatante de la santé robuste des gens de la Comté, était devenue d'une transparence effrayante, presque vitreuse. Sous ce masque de cire, des veines d'un bleu violacé et sombre rampaient le long de son cou, dessinant un réseau de racines empoisonnées qui semblaient transporter de l'encre froide plutôt que du sang. Grand-Pas marchait avec une détermination farouche, le visage creusé par les veilles, portant Frodon contre son propre poitrail quand le Hobbit ne pouvait plus tenir sur le dos de son poney. Derrière eux, Sam, Merry et Pippin n'étaient plus que des spectres de douleur. Sam, surtout, ne quittait pas son maître du regard. Son visage rond, d'ordinaire si prompt au sourire, était ravagé par les larmes séchées, la crasse et un épuisement qui le faisait vaciller à chaque pas. Et moi ? J’étais partout et nulle part. Je passais mon temps à décrire de larges cercles autour du groupe, escaladant chaque crête rocheuse pour scruter l'horizon, sondant chaque bosquet d'épineux. Mes dagues ne quittaient jamais mes mains. Je sentais le froid du métal contre mes paumes comme une extension de mes propres nerfs. Mon tempérament s'était mué en une paranoïa glaciale. Chaque cri de rapace lointain, chaque craquement de branche morte sous le poids du givre me faisait bondir, les dents serrées et le cœur battant à tout rompre, prête à transformer n'importe quelle menace en un tas de chair sanglante.
« On ne peut plus reculer, Alya, » me dit Grand-Pas un matin, alors qu'une brume givrée nous mordait le visage.
Sa voix était sourde, usée par le manque de sommeil.
« Il s'en va. Il glisse lentement dans le monde des ombres. »
« Je sais ! » répliquai-je brusquement, le ton plus tranchant que je ne l'aurais voulu pour masquer le tremblement de ma voix. « Inutile de me le rappeler à chaque lever de soleil, Rôdeur. »
Je détestais cette impuissance. En tant qu'héritière d'une lignée de guerriers de l'Éclipse, j'avais appris que chaque obstacle pouvait être brisé par une lame bien placée ou une flèche précise. Mais là, l'ennemi était logé au plus profond des veines de Frodon, une magie noire et visqueuse que je ne pouvais pas trancher, une plaie qui se moquait de mon acier. Nous traversions les Fourrés des Trolls, un dédale lugubre de racines tordues et de rochers moussus qui semblaient avoir été sculptés par une main démente pour afficher des visages grimaçants. L'atmosphère y était saturée d'une tension électrique, comme si l'air lui-même craignait de vibrer. Je sentais les Neuf derrière nous, dans le sillage de nos peurs. Ils ne galopaient plus ouvertement. Ils glissaient dans les angles morts de notre vision, nous suivant à la trace comme des charognards attendant que leur proie s'effondre enfin de lassitude. C’est alors qu’un son nouveau, étranger à cette désolation, déchira le silence oppressant. Ce n'était pas le martèlement lourd et fétide des chevaux noirs, mais un galop léger, aérien, presque musical. Un son de clochettes d'argent qui semblait purifier l'air sur son passage. Je me postai immédiatement en travers du chemin étroit, mon arc bandé à son maximum, une flèche encochée. Mes yeux violets fixaient le tournant du sentier, là où la brume s'effilochait en lambeaux gris.
« Halte ! » hurlai-je, ma voix résonnant contre les pierres froides. « Un pas de plus et je vous crible de plumes ! »
Une silhouette d'une blancheur aveuglante finit par s'extraire du brouillard, déchirant les lambeaux de brume. Un cheval d'un gris si pur qu'il semblait sculpté dans un bloc de quartz s'élançait vers nous, sa robe soyeuse luisant d'un éclat intérieur malgré l'absence de soleil. Sur son dos, la cavalière ne paraissait pas chevaucher. Elle semblait portée par une onde de lumière lunaire, une apparition éthérée qui défiait la pesanteur de ce sentier boueux. Elle ne ralentit sa course folle qu'au tout dernier instant. Le cheval se cabra légèrement à quelques mètres seulement de la pointe de ma flèche, ses sabots martelant le sol avec une puissance contenue. Dans le silence qui suivit brusquement, je fus frappée par un froissement de velours lourd et le sillage d'un souffle de vent frais, un air qui sentait les fleurs de montagne et l'eau vive. C'était une gifle de vie en plein visage, un contraste presque insupportable avec l'odeur de mort et de corruption qui nous collait à la peau depuis Amon Sûl.
« Aragorn ! » cria une voix claire et mélodieuse, une voix qui portait en elle la paix millénaire des vallées cachées.
Je baissai lentement mon arc, la tension de la corde se relâchant avec une sorte de réticence, tout comme mes muscles. J'étais déstabilisée par cette apparition qui ne dégageait aucune malveillance, aucune de ces ondes de choc putrides auxquelles je m'étais habituée. Devant nous, Arwen Undómiel s'immobilisa, s'inscrivant dans le paysage comme une étoile égarée dans un bourbier. Sa beauté, irréelle au milieu de cet enfer de boue et de roches grises, était presque une insulte à la crasse et au sang séché qui maculaient nos visages. Chaque détail de sa personne semblait avoir été préservé par un sortilège. Sa robe de velours bleu azur, dont le tissu ne portait aucune trace de voyage, et ses longs cheveux noirs qui tombaient en cascades parfaites sur ses épaules, sans un seul nœud, sans une seule poussière. Elle était un rêve elfique incarné, un souvenir de l'Âge d'Or, tandis que je ne me voyais plus qu'à travers ses yeux. Une vision de cauchemar, une princesse déchue couverte de la sueur des autres, les traits tirés et les yeux violets cernés par des nuits de veille rouge de colère. Elle ignora mon regard méfiant, ne m'accordant pas même la reconnaissance d'une menace. D'un mouvement si fluide qu'il paraissait suspendu, elle se laissa glisser de sa monture et courut vers Frodon. Le contraste était saisissant lorsqu'elle posa ses mains, d'une blancheur de lys et d'une délicatesse de soie, sur le front brûlant du Hobbit. Elle commença à murmurer des paroles en sindarin, une langue que j'avais entendue dans mon enfance mais qui, dans sa bouche, retrouvait une pureté originelle. Les sons coulaient comme de l'eau sur des galets polis, une mélodie si ancienne et si fluide que mon esprit, embrumé par la guerre, n'en saisissait que des fragments de lumière, des échos de paix qui semblaient, l'espace d'un instant, repousser l'ombre qui dévorait Frodon.
« Il est proche de la fin, » dit-elle en se tournant vers Grand-Pas, l'inquiétude voilant son regard d'azur. « Le poison a presque atteint le cœur. Je dois l'emmener. Seul mon père peut encore le sauver. »
« Je vais avec vous, » déclarai-je, mon menton se relevant par pur réflexe d'orgueil. « Je ne l'ai pas protégé pendant dix-sept ans pour le laisser partir avec une elfe qui n'a probablement jamais senti le poids d'une dague dans sa main. »
Arwen posa son regard sur moi. Ce n'était pas le mépris auquel je m'attendais, mais une compassion profonde, une compréhension qui semblait lire à travers mes défenses. Et c'est précisément cela qui me fit bouillir le sang.
« Ta loyauté honorerait les plus grands rois, Alya de la Lignée des Cendres, » dit-elle doucement. « Mais ma monture, Asfaloth, est la seule capable de distancer l'Ombre. Et la poursuite sera impitoyable. Tu dois rester ici avec Aragorn, pour couvrir ma fuite. Toi seule as l'œil pour surveiller les arrières. »
« Elle a raison, » intervint Grand-Pas en posant une main lourde et apaisante sur mon épaule. « Ta place est ici, à l'arrière-garde. Les Neuf arrivent, Alya. Ils arrivent tous. »
Je serrai les dents à m'en briser les mâchoires, sentant la rage d'être laissée derrière lutter contre l'évidence de ses paroles. Mon orgueil de princesse hurlait au sacrifice, mais ma raison de rôdeuse savait qu'il disait vrai. Je regardai une dernière fois Frodon, dont la tête dodelinait, inconsciente, sur l'encolure du grand cheval blanc.
« Ramène-le vivant, Arwen, » dis-je d'un ton qui n'admettait aucune réplique, mes yeux violets ancrés dans les siens. « Ou je jure sur les cendres de mon peuple que Fondcombe sera le dernier endroit où tu trouveras le repos. »
Elle ne sourit pas, la situation ne s’y prêtait guère, et l’heure n’était plus aux politesses de cour. Mais sous ses paupières d'ivoire, je vis une étincelle s’allumer, un éclat de respect mutuel qui traversa la distance séparant nos deux mondes. Dans cet instant de silence suspendu, elle reconnut la gardienne en moi, la sentinelle qui avait veillé sur le porteur pendant que les Elfes chantaient encore sous les étoiles. Elle hocha la tête une seule fois, un mouvement empreint d’une solennité qui valait tous les serments du monde. Puis, d'une pression imperceptible des genoux, elle libéra la puissance d'Asfaloth. Le départ fut fulgurant. Le grand cheval bondit, ses sabots ne semblant plus toucher la terre battue. Ils s'enfoncèrent dans le brouillard. Je restai là, le bras encore à moitié levé, regardant le blanc se fondre dans le gris, jusqu'à ce que le tintement des clochettes ne soit plus qu'un lointain souvenir mélodique perdu dans le vent. L'obscurité, soudain, parut deux fois plus épaisse.
Le nuage de poussière soulevé par les sabots d’Asfaloth ne retombait pas. Il restait suspendu dans l'air, comme si le temps lui-même s'était figé. Puis, lentement, le monde sembla se refermer sur nous, tel un piège de fer dont on entendrait les rouages se mettre en place. Le départ d'Arwen avait emporté la dernière lueur de grâce de ce sentier maudit, emportant avec elle le parfum des pins et de l'eau vive, pour nous abandonner à une grisaille étouffante qui s'épaississait à chaque seconde. La lumière du jour, déjà déclinante, parut s'éteindre prématurément. L'air changea de texture, perdant sa fraîcheur pour devenir une vapeur rance qui puait la terre retournée des cimetières et la charogne oubliée sous le soleil. C'était une odeur qui ne flattait pas seulement les narines, mais qui s'incrustait dans la gorge, réveillant un dégoût viscéral. Soudain, l'atmosphère se chargea d'une tension invisible qui faisait dresser les poils sur mes bras et crépiter mes nerfs. Le silence était une présence lourde, une main invisible qui pressait nos poitrines. Ce n'était plus une route, mais l'antichambre de l'ombre où nous attendions que le rideau se lève sur l'acte final.
« Ils sont là, » soufflai-je, mes sens vibrant comme une corde d'arc tendue à rompre.
Je ne percevais pas leur approche par l'ouïe. Le monde était devenu trop silencieux, trop mort pour porter le moindre son. C’était une perception d'un autre ordre, un vide glacé qui s'insinuait par les fissures de mes pensées, une pression psychique qui cherchait à éteindre la flamme de ma volonté. Ce froid ne venait pas de l'air, mais de l'intérieur, comme si mon propre esprit tentait de se rétracter pour échapper à ce qui arrivait. Grand-Pas ne répondit pas, mais je sentis son changement d'état. Son visage, sculpté par les ombres de la gorge et une fatigue qui semblait désormais faire partie de sa peau, s'était durci. Dans le silence oppressant, le froissement de son manteau de cuir usé résonna comme un coup de tonnerre. Il dégaina son épée lentement. Ce n'était qu'une lame de soldat, sans fioritures ni dorures, marquée par les cicatrices de mille hivers et les encoches de combats oubliés, mais sous le ciel gris, elle se mit à luire d'une lueur résolue, comme si l'acier lui-même se préparait à mordre le néant. Nous nous postâmes au milieu du chemin, là où les parois rocheuses se resserraient pour former une gorge étroite. C’était un goulot d'étranglement naturel, un lieu où les ruines de vieux murs croulants, vestiges d'un royaume disparu, offraient un semblant d'abri contre l'immensité nue de la plaine. Derrière nous, les trois Hobbits s'étaient blottis contre la pierre froide, leurs silhouettes minuscules presque absorbées par l'immensité grise des rochers. Ils n'étaient plus que des enfants égarés dans un cauchemar de géants. Sam, le visage trempé de sueur glacée et de larmes qu'il n'essayait plus de cacher, broyait sa poêle à frire entre ses doigts. Ses phalanges étaient devenues aussi blanches que de l'ivoire tant sa prise était forte. Dans la détresse de son regard, il y avait une noblesse absurde. Il tenait cet ustensile de cuisine avec la ferveur et le désespoir d'un chevalier brandissant le bouclier légendaire du plus grand des rois, prêt à s'interposer entre l'ombre et ce qu'il lui restait de famille.
« Alya, si nous tombons ici, Fondcombe ne sera qu'un mirage au-delà du brouillard, » murmura le Rôdeur, sa voix basse mais stable.
« Je ne suis pas venue ici pour engraisser les corbeaux, Grand-Pas. Je suis venue pour découper de la robe noire, » répliquai-je.
Mon effronterie sonnait juste, une dernière bravade lancée à la face du néant. Mais derrière ce rempart de mots, la réalité était tout autre. Mon cœur tambourinait contre mes côtes avec une telle violence que j'avais l'impression que ma poitrine allait éclater. Le premier Cavalier Noir ne sortit pas des fourrés. Il les lacéra. Son cheval était une insulte à la nature, une bête monstrueuse aux flancs agités de spasmes, dont les yeux injectés de sang luisaient d'une intelligence maléfique. De ses naseaux s'échappait une bave noirâtre et visqueuse qui grésillait en touchant le sol, brûlant l'herbe comme de l'acide. Il ne perdit pas un instant en sommations ou en défis. Il chargea. La peur aurait dû me paralyser, mais elle devint mon carburant. Je m’effaçai comme une ombre au moment où le poitrail de la bête allait m'écraser. D'un mouvement instinctif, je plongeai au ras du sol, glissant sous l'encolure fétide dont l'odeur de soufre me souleva le cœur. Dans le même élan, mes dagues jaillirent de leurs fourreaux. Elles tracèrent deux arcs de cercle parfaits, un acier de jais fendant l'air avant de mordre profondément dans les jarrets de la monture. L'animal s'effondra dans un cri strident, une plainte horriblement humaine qui me glaça le sang, tandis que le cavalier était projeté contre les rochers dans un fracas métallique d'armure brisée et d'os broyés. Mais le répit fut de courte durée. Le sentier principal sembla vomir deux autres spectres, des silhouettes de fumée lourde qui s'avancèrent avec une rapidité surnaturelle. Grand-Pas s'élança à leur rencontre, sa silhouette se découpant contre la lumière grise de la gorge comme un défi vivant jeté à l'éternité. Sa lame rencontra l'acier de Morgul dans un concert d'étincelles livides, des éclairs d'un bleu malade, électrique, qui semblaient consumer l'oxygène autour de nous. Le choc fut si brutal, si massif, que je sentis la vibration remonter de la plante de mes pieds, traverser mes os et faire claquer ma mâchoire. Je ne le laissai pas porter ce fardeau seul. Prenant appui sur un rocher saillant, je m'élançai tel un rapace nocturne sur l'un des spectres. En enfonçant ma dague dans l'épaule de son armure, là où l'acier aurait dû rencontrer de la chair, je ne sentis qu'une résistance visqueuse. Un froid atroce, une brûlure de glace absolue, se propagea instantanément dans mon bras, s'insinuant vers ma poitrine pour paralyser mon cœur. Je serrai les dents à m'en briser les mâchoires, refusant de lâcher prise, mon cri de rage étouffé par le froid qui commençait à envahir mes poumons.
« Pour la Comté ! Pour Frodon ! » hurlai-je, ma rage de princesse déchue explosant enfin dans un cri de guerre qui surprit jusqu'aux pierres.
Le spectre poussa un sifflement de haine et me projeta violemment au sol. Je roulai dans la poussière acre, me relevant avec l'agilité féline de ceux qui ont toujours vécu sur le fil du rasoir. Mon visage était maculé de terre et d'une traînée de sang sombre, mais mon regard violet brûlait d'un feu que même les Neuf ne pouvaient éteindre. Ils n'étaient pas des hommes. Ils étaient des fragments de volonté brisée, esclaves d'un œil de feu qui les observait depuis l'abîme.
« Recule ! » rugit Grand-Pas.
Il sortit une torche qu'il avait gardée dissimulée, l'enflammant d'un geste sec. La lumière orangée, sauvage et indomptée, fit hésiter les créatures de l'ombre. Cette hésitation nous offrit un répit d'une poignée de secondes.
« Cours, Alya ! Prends les Hobbits et fonce vers le fleuve ! Je les retiens ! »
« Hors de question que je te laisse tout le plaisir, Rôdeur ! » répliquai-je, bien que la logique froide de ma survie hurlât qu'il avait raison.
D'un geste brusque, je saisis Sam et Pippin par le col de leurs vestes de laine, les forçant à s'arracher à leur torpeur.
« Courez comme si le diable vous léchait les talons, parce que c'est exactement ce qu'il fait ! »
Nous entamâmes une course folle vers le Gué de Bruinen. Le feu dévorait mes poumons, le sable râpait ma gorge, mais je maintenais la cadence, projetant les semi-hommes en avant parmi les racines et les pierres traîtresses. Derrière nous, le fracas de l'acier et les cris d'outre-tombe déchiraient l'air. Grand-Pas se battait comme un lion acculé, sa torche traçant des cercles de feu dans le crépuscule. Mais ils étaient trop nombreux. Neuf. Ils étaient désormais au complet, convergeant vers la berge comme des vautours vers une charogne encore chaude. Je vis enfin l'éclat de l'eau au loin, un ruban d'argent vif scintillant entre les arbres. Le Gué. La frontière sacrée de la sécurité d'Elrond.
« Plus vite ! » hurlai-je aux Hobbits. « Ne vous avisez pas de mourir ici, ou je vous ramène moi-même du monde des ombres pour vous botter les fesses ! »
Sur l'autre rive, à travers le rideau de brume qui léchait la surface du fleuve, je distinguai enfin la silhouette blanche d'Arwen. Elle se tenait immobile, tenant le corps inerte de Frodon contre elle. Elle avait franchi le Gué. Sa silhouette se détachait contre le vert sombre et impénétrable des pins de Fondcombe. Mais entre ce sanctuaire et nous, le gué s'étirait comme un piège mouvant. Une étendue d'eau traître, parsemée de rochers glissants dont les crêtes affleuraient comme des dents, et balayée par des courants profonds qui semblaient vouloir nous rejeter vers l'arrière. Derrière nous, le silence fut pulvérisé. L'enfer galopait, et son fracas de fer et de haine saturait l'air. Les Neuf déboulèrent sur la berge, un impact si brutal qu'il sembla faire frémir les racines des vieux arbres qui gardaient le passage. Ils ne marquèrent aucun temps d'arrêt, aucune hésitation de chair ou de sang. Leurs chevaux noirs, ces bêtes d'ombre aux naseaux fumants d'une vapeur fétide, plongèrent de concert dans l'eau vive. Le contact de l'onde glacée ne fit que redoubler leur rage. Je voyais leurs yeux injectés de sang fixer la rive d'Arwen avec une fixité démoniaque, leurs membres musculeux défiant la pression du fleuve pour arracher leur proie au dernier refuge. Chaque éclaboussure de boue et d'eau noire semblait souiller la pureté du Bruinen à mesure qu'ils s'avançaient, inéluctables.
« Donnez-moi le semi-homme ! » hurla une voix qui n'avait plus rien de terrestre, un son strident qui semblait gratter le fond d'un tombeau millénaire et glacer le sang dans nos veines.
Arwen tira son épée, une fine lame qui s'illumina d'une lueur d'argent stellaire. Elle ne tremblait pas. Son visage, d'une noblesse absolue, reflétait la puissance antique de sa lignée.
« Si vous le voulez, venez le chercher ! » répliqua-t-elle, sa voix dominant le tumulte des eaux avec une clarté cristalline.
Je n'attendis pas que le fleuve se décide à nous défendre. Poumons en feu, muscles à vif. Je me poussai au-delà de la rupture, là où seule la volonté fait encore bouger le corps. Dans un dernier élan de sauvagerie, je me postai sur un promontoire rocheux, un éperon de pierre grise qui surplombait le gué comme un perchoir de rapace. Là, le monde sembla s'arrêter de respirer. Mon arc, compagnon de tant de solitudes, fut bandé à son point de rupture, le bois gémissant sous la tension. Mes yeux violets, d'ordinaire voilés par un cynisme qui me servait de masque, n'étaient plus que deux brasiers de haine pure, fixés sur l'obscurité qui venait. Le temps s'étira. Je sentis le battement de mon propre cœur dans la pulpe de mes doigts tandis que je visais le premier cavalier. Il n'était plus qu'à quelques brasses de la rive d'Arwen. Je lâchai ma dernière flèche. Le trait fendit la brume avec un sifflement de prédateur. Il ne perça pas l'armure d'ombre mais l'impact fut si précis et si violent qu'il fit violemment pivoter le torse du spectre. Le choc suffit à briser son élan, le forçant à dévier de sa trajectoire. Je vis ses sabots noirs déraper sur un rocher invisible, son équilibre se rompre brusquement dans les remous violents et écumeux du fleuve. Un instant, un seul, il fut vulnérable, luttant contre la Bruinen qui commençait déjà à gronder sous ses pieds.
« Nîn o Chithaeglir lasto beth daer ! (1) » incanta Arwen, ses bras levés vers les cimes enneigées des Montagnes Brumeuses.
Le grondement ne vint pas du ciel, mais du lit même du fleuve, une vibration sourde qui remonta de la roche jusque dans ma poitrine. C'était un rugissement viscéral, profond, comme si la terre elle-même s'ébrouait après un sommeil de plusieurs âges. Sous mes pieds, le promontoire tressaillit. Je vis alors l'incroyable se matérialiser dans les brumes du gué. Ce n'était plus seulement de l'eau, mais une muraille d'écume blanche et furieuse, sculptée par la magie ancestrale d'Imladris. Les vagues se cabraient, prenant la forme de chevaux galopant au sommet des crêtes, leurs crinières de vapeur volant dans le vent de la montagne. Cette cavalerie liquide dévala le cours d'eau avec une vitesse surnaturelle, transformant le lit du Bruinen en un champ de bataille élémentaire. Les Neuf, pris au piège dans le goulot du gué, parurent soudain minuscules et dérisoires. Leurs cris de damnés, sifflements ténus s'évaporant sous la force des flots, furent engloutis par le fracas de l'eau. Ils furent balayés, broyés par la masse liquide qui s'abattait sur eux, avant d'être emportés comme des feuilles mortes vers les profondeurs insondables du fleuve. Le silence qui suivit fut si soudain qu'il en devint assourdissant. Il n'était plus troublé que par le chant régulier et lointain des cascades, comme si le fleuve reprenait sa respiration après l'effort. L'adrénaline se retira de mes veines, me laissant vide et glacée. Je me laissai glisser contre le flanc du rocher, mes jambes refusant de supporter une seconde de plus le poids de ma fatigue. Mon arc, ce bois qui n'avait cessé de vibrer entre mes mains, m'échappa. Il heurta la pierre avec un bruit sec, un son minuscule qui signait la fin de ma garde. Au loin, à travers le voile de l'eau qui s'apaisait, je vis Arwen descendre de cheval. Ses mouvements n'avaient plus rien de la guerrière de lumière. Elle s'agenouilla avec une douceur infinie près de Frodon. Son souffle n'était plus qu'un sifflement ténu, un dernier fil d'or dont la trame semblait s'effilocher à chaque seconde. Grand-Pas nous rejoignit alors, haletant, ses vêtements trempés collant à sa peau, son visage marqué par une expression que je ne lui avais jamais vue. Un mélange de soulagement sauvage et d'une fatigue si mortelle qu'il semblait prêt à s'effondrer lui aussi.
« C’est fini pour le moment, » dit-il en posant une main lourde, protectrice, sur mon épaule.
« Rien n’est fini, Grand-Pas... » murmurai-je, ma vue commençant à se brouiller de taches sombres. « Le poison... il gagne. Je le sens... il fait si froid. »
Je tentai de me relever pour rejoindre le petit Hobbit, pour voir une dernière fois ce visage avant qu'il ne disparaisse derrière les portes scellées des couloirs de guérison d'Elrond. Mais le monde se mit à tanguer. Les dix-sept ans de guet solitaire, les nuits sans sommeil à écouter le vent, les combats dans la fange et cette course folle venaient de réclamer leur dû. Ma résistance, ce tendon d'acier qui me servait de colonne vertébrale, rompit sous le poids de l'épuisement.
« Alya ? » entendis-je la voix de Sam, lointaine, étouffée comme si j'étais déjà sous l'eau.
Je vis les lumières de Fondcombe briller au loin, de l'autre côté de la vallée encaissée, comme des étoiles tombées du ciel pour se nicher dans les arbres. Un sourire fatigué, dénué de tout sarcasme pour la première fois de ma vie d'adulte, étira mes lèvres.
« Sauvez-le... je vous en prie... » soufflai-je dans un dernier effort.
Je m'effondrai dans l'herbe épaisse et humide des frontières du dernier refuge, sentant la fraîcheur de la terre bénie d'Imladris contre ma joue brûlante. Ma chevelure sombre s'étala en un linceul de jais sur le sol, se mêlant aux mousses et aux racines qui semblaient m'accueillir avec bienveillance. Le monde ne tournait plus. Il oscillait doucement, comme le balancement d'un berceau. Pour la première fois depuis le départ de Bilbon, il y a dix-sept hivers de cela, la princesse des cendres ne surveillait plus rien. La sentinelle déposait les armes. Cette vigilance qui avait été ma peau, mon armure et ma seule boussole, s'évaporait dans les brumes du fleuve. Je glissais dans un sommeil profond, porté par le chant mélancolique et éternel des cascades qui s'écoulaient dans la vallée cachée, une musique qui semblait laver les traces de sang et de peur de mon âme. Je me sentais enveloppée, protégée par le sillage de la flèche de lumière qu'Arwen avait tracée dans la nuit, un rempart invisible contre lequel l'Ombre ne pouvait plus rien. Les lumières de Fondcombe furent les dernières choses que mes yeux perçurent, de petites étincelles de chaleur m'invitant à lâcher prise. Et enfin, je lâchai.
1 Eaux des Montagnes Brumeuses, écoutez la grande parole !