L'Eclat d'Améthyste Tome 1 - Le Sang des Cendres
Chapitre 4 : Le Mur de Pluie et le Rôdeur
4605 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 24/04/2026 18:02
Le Brandevin n’était plus qu’un souvenir sombre derrière nous, une frontière liquide effacée par l'obscurité, mais la sensation de froid n'avait pas disparu. Elle s'était simplement métamorphosée. Ce n'était plus la terreur fulgurante et sèche des Cavaliers Noirs, mais l'humidité rampante d'un temps qui refusait toute clémence. Le ciel, d'un gris de plomb, s’était effondré sur la Terre Sauvage peu après notre débarquement à Châteaubouc, noyant les collines sous un linceul de brume. La pluie, dense, impitoyable, battait le cuir de ma tenue noire avec le rythme monotone d'un tambour de guerre et s’insinuait, glacée, sous les plis de ma capuche. Elle noyait les reliefs, effaçait les pistes de rôdeurs et transformait la route de l'Est en un marécage de boue fétide. Mes bottes s'enfonçaient à chaque pas dans l'argile détrempée, produisant un bruit de succion grinçant qui m'exaspérait plus que la tempête elle-même. Je marchais en tête, mon arc encoché mais protégé de l'eau sous les pans de mon manteau. Mes yeux violets, d’ordinaire si intenses, se plissaient contre les gouttes cinglantes qui me fouettaient le visage comme de petites aiguilles de verre. Je ne voyais pas à dix toises. Mon acuité habituelle était émoussée par ce déluge, mon instinct de prédatrice frustré par cette immobilité forcée de la perception. Je me sentais aveugle dans un monde qui, soudain, devenait étranger et hostile. Derrière moi, le chœur des Hobbits s'était tu. Il n'y avait plus de joutes verbales sur le prochain repas ou la fatigue des mollets. Il n'y avait plus que le bruit rythmique de leurs respirations courtes et le flic-flac misérable de leurs pieds nus dans la fange. Ils étaient épuisés, trempés jusqu'aux os, leurs capes de voyage collées à leurs corps menus. Sam Gamegie, d’ordinaire si prompt à s'inquiéter pour ses parterres de fleurs, semblait n'avoir plus qu'une préoccupation. Mettre un pied devant l'autre sans sombrer. Frodon, lui, marchait comme un automate, le visage fermé et cireux, une main crispée sur la poche de sa veste. Je sentais le poids de son silence par-dessus le vacarme de l'eau. L'Anneau l'appelait, murmurant dans le froid, cherchant à briser sa volonté sous ce ciel de fer.
« Combien de temps encore, Alya ? » finit par gémir Pippin.
Sa voix était à peine audible, une plainte minuscule balayée par le vent.
« Je commence à croire que la Comté était un rêve... ou qu'on est déjà morts et qu'on marche vers l'enfer. »
« Tais-toi et marche, Pippin, » répliquai-je. « Chaque mot est de l'énergie que tu voles à tes jambes. Si tu t'arrêtes, la pluie te noiera dans tes propres traces avant même que les loups ne te trouvent. »
C’était cruel, mais c’était le seul rempart contre leur abandon. Ils devaient avancer. Bree était notre seul refuge, notre unique chance de retrouver Gandalf et de mettre Frodon sous la protection du magicien. Mais plus nous progressions, plus l'absence de la silhouette grise pesait sur mon esprit. Il aurait dû nous rejoindre au Brandevin. Il aurait dû éclairer notre route. Ce silence de Gandalf m'inquiétait bien plus que la pluie ou la boue. L'intuition d'un piège ne me quittait plus. Enfin, une lueur tremblotante, jaune et incertaine, apparut à travers le rideau d'eau. Une palissade de bois massif se dessina, une silhouette sombre et menaçante protégeant les Hommes de la nuit. La Porte de Bree. Je m'arrêtai net, levant une main pour intimer aux Hobbits de rester dans l'ombre des haies. La porte était close, verrouillée contre les horreurs du dehors. Un garde, un homme trapu emmitouflé dans une pèlerine de laine détrempée, grogna en ouvrant le guichet.
« Qui va là ? C’est pas une heure pour les voyageurs honnêtes ! Personne de sensé ne traîne sur les routes par un temps pareil ! »
« Des voyageurs égarés qui cherchent un refuge contre cette tempête ! » lançai-je, ma voix portant malgré le fracas du déluge. « Et des voyageurs qui n'ont pas l'intention de s'enraciner devant votre porte ! »
L'homme m'observa à travers la fente étroite, son regard méfiant balayant ma silhouette svelte mais couverte de boue, s'arrêtant sur l'éclat inhabituel de mes yeux violets sous l'ombre de ma capuche. Il grommela quelque chose sur les « gens d'ailleurs » et les « ennuis qui marchent sous la pluie », avant de faire grincer les lourds verrous de fer. La porte s’ouvrit lourdement. Bree m’apparut alors dans toute sa rugosité, une entaille de pierre et de bois brut dans la colline. Un dédale de ruelles tortueuses et de venelles sombres s'ouvrait devant nous, où chaque pavé glissant semblait avoir été posé pour briser une cheville. Les maisons de pierre grise, aux toits bas et lourdement charpentés, semblaient s’affaisser sous le poids du déluge, s'épaulant les unes les autres comme pour mieux nous barrer le passage. L’odeur me frappa de plein fouet, une agression sensorielle qui me fit froncer le nez. C'était un relent épais. Le musc acide de la sueur de cheval s'y mêlait à l'âcreté des fumées de bois mouillé qui stagnaient au ras du sol. Par-dessus tout, une effluve de graisse et de friture rance s'échappait des cuisines closes, lourde et écœurante dans l'air saturé d'eau. Rien ici ne rappelait la douceur de la Comté, ses collines herbeuses et son parfum de foin fraîchement coupé. Nous venions de franchir la frontière du monde des Hommes, un univers de survie, de méfiance et de secrets jalousement gardés derrière des volets de chêne clos. Ici, les fenêtres étaient petites, pareilles à des yeux plissés par la suspicion, et chaque porte verrouillée nous rappelait que nous n'étions que des étrangers, des ombres indésirables dans une cité qui craignait la nuit.
« Où est l’Auberge du Poney Fringant ? » demandai-je sans ménagement.
Le garde pointa un doigt calleux vers une bâtisse imposante qui dominait la rue principale, d’où s’échappait une lueur chaude et un bourdonnement de voix étouffées par la pluie.
« Tout droit. Le grand bâtiment avec l'enseigne qui grince. Vous pouvez pas le rater, à moins d'être aveugle. »
Je fis un bref signe de la main, un commandement silencieux que les Hobbits suivirent sans un mot. Nous pénétrâmes plus avant dans Bree. Nos visages restaient enfouis au fond de nos capuchons, simples cavités d'obscurité, tandis que le poids de l'Unique, ce fardeau invisible mais écrasant, pesait sur nos épaules comme une montagne de fer. Enfin, l’enseigne du Poney Fringant, grinçant lamentablement sur ses gonds rouillés sous l'assaut du vent, se balança au-dessus de nous. La bâtisse était massive, ses fenêtres éclairées d'une lueur ambrée qui promettait un confort illusoire. En franchissant le seuil, le choc fut brutal. La chaleur m'assaillit, mais elle ne m'apaisa pas. Elle était lourde, saturée d'odeurs de tabac de piètre qualité et de bière renversée. Le bourdonnement des conversations s'atténua à notre passage, comme si notre présence drainait la joie de la salle. Je sentis immédiatement une multitude de regards se river sur nous. Des regards pleins d'une indifférence crasse de la part des habitués, une curiosité malsaine de la part des voyageurs, ou la méfiance armée des hommes qui savent que la nuit ne porte plus rien de bon. Je balayai la salle d'un coup d'œil circulaire, mes sens aux aguets, cherchant le danger derrière chaque chope levée. Et là, dans un coin reculé, là où les ombres des poutres de chêne se faisaient plus denses, je le vis. C’était une silhouette solitaire, d'une immobilité presque surnaturelle au milieu du tumulte de l'auberge. Il était niché dans la pénombre d'une alcôve, tel un prédateur en embuscade. Son manteau de bure, usé jusqu'à la trame et taché par les boues de mille chemins, semblait avoir absorbé l'obscurité environnante. Sous le rebord de sa capuche, je ne devinais que le bas d'un visage buriné par les éléments, une mâchoire carrée couverte d'une barbe de plusieurs jours, et l'éclat d'un regard d'une acuité insupportable. Devant lui, sur la table de bois sombre et balafrée par les ans, une pipe de terre cuite reposait, éteinte. Il ne buvait pas. Il ne partageait aucun rire. Il se contentait d'être là, présence silencieuse qui semblait drainer toute la lumière de son coin de salle. Son intensité traversait le brouillard de fumée et de vapeur comme une flèche de guerre, un regard qui ne se contentait pas d'observer, mais qui semblait lire à travers nos manteaux et le secret brûlant que Frodon portait contre son cœur. Ce n'était pas le froid de la pluie qui me fit frissonner cette fois, mais une sensation bien plus glaciale. Celle d'avoir été déshabillée de mes secrets en un seul battement de cils. Pour la première fois depuis que nous avions quitté la Comté, je me sentais vulnérable. Mes mains se crispèrent instinctivement sur le pommeau de mes dagues sous les plis de mon manteau, une réponse de bête traquée cherchant à mordre. La traque, je le savais à la tension électrique qui faisait vibrer chacun de mes muscles, ne faisait que changer de visage. Nous n'étions plus poursuivis par des cris inhumains dans la nuit, mais observés par un homme qui connaissait la danse des ombres aussi bien que moi. Un prédateur patient, qui attendait son heure pour frapper ou pour parler, et dont la présence m'indiquait que le vrai voyage ne faisait que commencer.
L'agitation de la salle sembla soudain se condenser en une seule silhouette qui fendit la foule pour se précipiter vers nous. Prosper Poiredebeurre, le maître des lieux, déboula avec une fébrilité qui me fit l'effet d'un gros bourdon prisonnier d'une bouteille, tourbillonnant sans but mais avec un bourdonnement incessant. C’était un homme court sur pattes, d'une rondeur presque parfaite, qui semblait toujours être sur le point de perdre l'équilibre. Son visage, rougeaud et luisant de sueur, était dominé par des yeux globuleux qui roulaient dans leurs orbites comme des billes de verre, cherchant désespérément à identifier qui, de la boue ou des voyageurs, venait de souiller son plancher. Il portait un tablier de toile bise dont la propreté n'était plus qu'un lointain souvenir. Les taches de graisses rancies et de sauces anciennes s'y superposaient en une cartographie crasseuse, véritable chronique culinaire de l'établissement. À chaque pas, il s'essuyait les mains sur ce tissu déjà saturé, un geste nerveux qui trahissait une hospitalité forcée par l'habitude, mais malmenée par la fatigue d'une longue journée de pluie. Son haleine, mélange de bière éventée et de menthe poivrée, nous parvint avant même qu'il n'ait ouvert la bouche.
« Des Hobbits ! Et une... une Dame d'ailleurs ? » s'exclama-t-il en s'essuyant nerveusement les mains. « Bienvenue au Poney Fringant ! Un temps de chien, n'est-ce pas ? On ne voit plus personne par ce déluge, à part les gens du coin et... enfin, vous savez, ceux qui n'ont pas de toit. »
« Nous cherchons un ami, » l'interrompis-je d'un ton sec, ma voix coupant court à son babillage. « Un magicien. Grand, un chapeau pointu, une barbe grise qui n'en finit pas. Il s'appelle Gandalf. »
Le visage de Poiredebeurre se crispa dans un effort de mémoire qui parut douloureux. Il se gratta le sommet du crâne, les sourcils froncés.
« Gandalf ? Gandalf... Ah ! Le vieux magicien aux feux d'artifice ! Non, pas vu depuis des lustres. Il devait venir ? C'est que j'ai la tête comme une passoire ces temps-ci avec tous ces voyageurs étranges qui traînent... »
Le silence qui suivit fut plus lourd que ma cape trempée. Je jetai un coup d'œil à Frodon. Sous la lueur vacillante des lanternes, je vis l'espoir s'éteindre dans ses yeux, remplacé par une panique sourde qui lui creusait les joues. Gandalf n'était pas là. Nous étions seuls, à découvert, dans une ville où chaque ombre portait une dague.
« Donnez-nous des chambres. Et de la nourriture. Ici même, » ordonnai-je en désignant une table massive dans un renfoncement, suffisamment à l'écart pour surveiller la porte, mais assez exposée pour ne pas paraître suspecte.
Pendant que nous mangions, ou plutôt que les Hobbits s'empiffraient pour étouffer leurs tremblements, je restai sur le qui-vive, le dos contre le mur de pierre froide. Merry et Pippin, libérés de la pression de la marche par la chaleur du foyer, commençaient déjà à retrouver leur bagout habituel. Le danger s'évapore vite dans l'esprit d'un Hobbit dès qu'une pinte de bière apparaît. C’est là que le désastre survint. Pippin, après sa deuxième pinte de cette mixture qu'il appelait « la seule bière qui vaille », commença à pérorer devant une table voisine de Bréens curieux aux yeux plissés par la méfiance.
« ... et là, Bilbon a disparu ! Pof ! Comme par magie ! » criait-il, le visage cramoisi d'excitation, mimant un geste d'évanouissement avec ses mains.
« Pippin, tais-toi ! » sifflai-je à travers la table, ma main se crispant sur ma fourchette avec une telle force que le métal gémit.
Mais le poison de l'attention était versé. Les oreilles traînaient partout dans la fumée de pipe. Je sentis une présence dans mon dos, une zone de froid plus dense que les autres. Dans le coin le plus sombre de la salle, assis seul devant une chope qu'il ne touchait pas, l’homme nous observait.
« Qui est-ce ? » murmura Frodon en suivant mon regard, son visage devenant livide.
« Un Rôdeur, » répondit Poiredebeurre qui passait par là, baissant la voix comme si le nom lui-même brûlait. « On l'appelle Grand-Pas. Il disparaît pendant des mois et revient avec des histoires de terres sauvages dont personne ne veut entendre parler. Un type dangereux, si vous voulez mon avis. »
L'homme que l'on appelait Grand-Pas ne nous quittait pas des yeux. Son regard finit par délaisser les Hobbits pour s'ancrer dans le mien, et je sentis un frisson électrique me parcourir l'échine. Pas de la peur mais quelque chose de bien plus troublant. Une reconnaissance sauvage entre deux exilés de la route, deux ombres qui s'étaient reconnues au milieu de la lumière factice des hommes. Il lisait en moi mes années d'errance, ma solitude de princesse déchue, et je voyais en lui la même amertume, la même noblesse fatiguée. Pendant quelques secondes, le brouhaha de l'auberge s'effaça. Mais cette communion silencieuse fut brutalement brisée par un bruit de chaise raclant le plancher. Soudain, Pippin se leva. Il vacillait sur ses jambes de Hobbit, le visage rougeaud, les yeux brillants d'une euphorie dangereuse née du mélange de l'alcool et de l'adrénaline de la fuite. Il posa sa chope vide sur la table. Je vis ses lèvres s'entrouvrir pour lancer une nouvelle bravade, une nouvelle anecdote qui nous condamnerait tous. Le temps sembla se figer. Je voyais le danger arriver, je voyais le sourire inconscient de Pippin, et je sentais le regard de Grand-Pas se durcir, comme s'il prévoyait déjà la catastrophe que mon jeune compagnon s'apprêtait à déclencher.
« Et si je vous racontais comment mon cousin Sacquet a... »
Frodon bondit pour l'arrêter, mais ses pieds s'emmêlèrent dans les barreaux d'une chaise. Dans un mouvement d'une maladresse tragique, il bascula en avant. L'Anneau glissa de sa poche. Le temps sembla s'étirer, se figer dans une agonie de secondes. Je vis l'objet d'or briller comme un soleil maléfique sous les chandelles, rebondir sur le plancher crasseux dans un tintement cristallin... et Frodon, en essayant de le rattraper au vol, disparut purement et simplement. Le silence qui tomba sur l'auberge fut terrifiant, le genre de silence qui précède une exécution. Un cri de surprise s'éleva, puis le brouhaha explosa. Je me levai d'un bond, mes dagues Larmes Sombres à moitié tirées, leurs lames d'ébène reflétant la lueur des flammes.
« Par tous les démons... » soufflai-je, les dents serrées.
Quelques secondes plus tard, Frodon réapparut dans un coin, hébété, la main tremblante. Mais le mal était fait. L'appel avait été lancé dans l'Invisible. Je sentis Grand-Pas se lever brusquement. Sa silhouette svelte et musclée dégageait une autorité naturelle qui fit reculer les curieux comme devant un incendie. Il se dirigea droit vers notre table. Il s'arrêta devant moi. De près, son visage était un livre de fatigue, mais ses yeux gris étaient d'une clarté redoutable, dépourvus de toute haine.
« Vous attirez trop l'attention sur vous, "Maîtres Hobbits", » dit-il d'une voix grave et rocailleuse, avant de planter ses yeux dans les miens. « Et vous, Madame, vous devriez savoir que cacher des gemmes violettes sous une capuche noire ne suffit pas à tromper ceux qui ont passé leur vie à traquer la lumière dans les ténèbres. »
« On ne t'a rien demandé, Rôdeur, » répliquai-je, mon menton se redressant avec cet orgueil royal que je ne pouvais réprimer malgré ma fatigue. « Passe ton chemin si tu tiens à garder l'usage de tes membres. »
Il esquissa un demi-sourire, une lueur presque triste sous sa barbe de plusieurs jours.
« Le danger a déjà franchi ces murs. Suivez-moi, si vous voulez voir l'aube. Gandalf n'est pas là, et les Neuf seront sur Bree avant que la lune ne décline. »
Je soutins son regard, cherchant la faille, le mensonge du mercenaire. Je ne trouvai que la dureté de celui qui a tout perdu et n'a plus que sa parole pour tenir debout. Je rangeai mes lames avec un soupir exaspéré, réalisant que le destin nous liait à cet étranger.
« On te suit. Mais si tu fais un seul geste de travers, je te garantis que tes yeux gris ne verront plus jamais le lever du soleil sur ces collines. »
L’air dans la petite chambre à l’étage était saturé d’une odeur de poussière, de bois sec travaillant sous l'humidité et, par-dessus tout, de cette odeur de peur acide que dégageaient les Hobbits. Grand-Pas les avait poussés à l’intérieur avec une autorité silencieuse, presque brutale dans son urgence, qui ne souffrait aucune réplique. Je fermai la marche, le loquet de fer glissant avec un clic définitif, avant de m'adosser contre le chambranle. Les bras croisés, je sentais mon cœur cogner contre mes côtes sous le cuir de ma tenue. Mes yeux violets ne quittaient pas cet étranger. Il s'activait dans la pénombre, ses mains calleuses disposant des traversins et des couvertures avec une minutie de fossoyeur, simulant des corps endormis là où les Hobbits auraient dû reposer.
« Tu es bien précautionneux pour un simple traqueur de bêtes, » lançai-je, le sarcasme pointant sous une fatigue qui me sciait les jambes. « On dirait que tu as déjà pratiqué ce petit jeu de cache-cache plus d'une fois. »
Il s'immobilisa, se redressant lentement. Sa haute stature semblait absorber la faible lueur des chandelles, dominant Merry, Pippin et Sam qui s'étaient regroupés dans l'angle le plus sombre, près d'une armoire massive dont le chêne grinçait comme un vieil homme.
« Ce ne sont pas des bêtes qui frappent aux portes cette nuit, Alya, » répondit-il.
Sa voix était basse, profonde, chargée d'une gravité qui semblait vibrer dans les murs. Je me figeai, le souffle coupé. Le son de mon nom dans sa bouche, prononcé avec cette nuance de reconnaissance ancestrale, fit vibrer une corde sensible que j'avais cru brisée sous les cendres de ma patrie. Je sortis l'une de mes dagues faisant jouer le reflet d'une flamme sur la lame d'acier noirci.
« Je ne t'ai pas donné mon nom, Rôdeur. Qui es-tu pour prétendre me connaître ? »
« Je sais que Gandalf t'estime assez pour te confier ce qu'il a de plus précieux. Et je sais que les yeux de la lignée de l'Éclipse ne s'éteignent jamais, même sous la poussière des Terres Sauvages, » répliqua-t-il en me fixant intensément de son regard gris d'acier.
Je ne répondis pas, mais je sentis mon tempérament effronté vaciller. Il en savait trop. Cet homme n'était pas un simple vagabond. Il portait en lui le poids des royaumes oubliés. Avant que je ne puisse l'interroger, une haleine glaciale s'insinua par les fentes des volets. À la morsure de l'hiver succéda le souffle du vide. Les flammes virèrent au bleu, s’étirèrent comme des doigts à l’agonie et sombrèrent dans une fumée âcre qui nous brûla la gorge.
« Taisez-vous. Ne bougez plus, » ordonna Grand-Pas, sa main se posant sur le pommeau de son épée brisée.
Le silence qui suivit fut une véritable torture. Dans l’obscurité de notre cachette, chaque battement de mon cœur résonnait comme un coup de marteau sur une enclume. Puis, la nuit se déchira. Un fracas de bois pulvérisé monta du rez-de-chaussée, la porte principale de l'auberge venait de céder sous une force qui ne connaissait pas de résistance. Puis vinrent les pas. Ils n'étaient pas furtifs. Ils étaient lourds, mesurés, scandés par le cliquetis métallique de bottes de fer sur les marches de l’escalier. Chaque craquement du vieux bois de chêne sous leur poids semblait remonter le long de mes jambes. Un pas. Deux pas. Trois pas. Ils avançaient lentement. Tapis dans l'ombre de la pièce adjacente, nous retenions notre souffle au point d'en avoir mal aux poumons. Par l'entrebâillement de la porte, je vis la première silhouette s'engouffrer dans la chambre des Hobbits. Leurs épées de Morgul jaillirent de sous leurs manteaux, brillant d'un éclat livide, une lueur de tombeau qui ne semblait pas refléter la lumière mais l'aspirer. D'un mouvement synchrone, ils s'abattirent sur les lits. Le fracas fut effroyable. L'acier déchirait les sommiers, le bois des lits éclatait, et des nuages de plumes blanches s'élevèrent dans l'air, flottant comme de la neige. Ils frappaient encore et encore, avec une rage froide, transperçant les traversins que Grand Pas avait disposés. À mes côtés, Sam laissa échapper un étouffement de terreur, un petit hoquet qui aurait pu nous trahir. J'écrasai immédiatement ma main gantée sur sa bouche, sentant sa peau moite de sueur contre mes doigts. Je le maintins fermement contre moi, mes muscles tendus à rompre, tandis que les spectres s'immobilisaient. Un cri de frustration hideux s'éleva alors, un sifflement strident qui semblait lacérer la réalité elle-même et glacer la moelle de nos os. Ils avaient compris. En un mouvement de cape, ils pivotèrent et s'évanouirent dans les ombres du couloir aussi brusquement qu'ils étaient apparus. Ils ne partirent pas. Ils se dissipèrent, laissant derrière eux une odeur pestilentielle de terre retournée, de fleurs fanées et de corruption séculaire. L'air de la chambre resta vicié, comme si la vie elle-même avait été aspirée par leur passage.
« Ils reviendront, et ils seront plus nombreux, » dit Grand-Pas en rallumant une mèche d'un geste assuré. « Nous devons quitter Bree avant que l'aurore ne nous piège. »
« Et Gandalf ? » demanda Frodon, dont la voix n'était plus qu'un fil ténu, ses mains tremblant contre sa poitrine.
« Il a été retardé. Nous ne pouvons plus l'attendre. Je vais vous conduire à Fondcombe par les chemins de traverse. »
Je me détachai du mur, rangeant ma dague avec un claquement sec. Je regardai Grand-Pas, puis les quatre Hobbits livides.
« Bien, Rôdeur. Guide-nous. Mais sache une chose. Si ton chemin de traverse nous mène dans une embuscade, ma dernière flèche sera pour ta nuque. »
Il hocha simplement la tête, un mouvement lent, acceptant mon défi sans une once d'offense. Ce calme royal, cette manière de rester de marbre alors que les murs vibraient encore de l'écho des spectres, commençait déjà à m'irriter profondément. C’était le flegme de celui qui a déjà tout vu, et pourtant, dans le creux de mon estomac, c'était ce même sang-froid qui m'empêchait de céder à la panique. Nous ramassâmes nos sacs dans un silence de sépulcre, où seul le frottement du cuir et le souffle court des Hobbits venaient troubler l'air vicié. Je réajustai ma mèche rebelle sous la bordure de ma capuche, un geste machinal pour retrouver une contenance, puis je vérifiai la tension de mon arc d'une pression ferme du pouce sur la corde. Elle vibra avec une note sourde, un rappel que la mort restait ma compagne la plus fidèle. L’évasion se fit par une fenêtre dérobée à l'arrière du bâtiment, un passage étroit donnant sur l'oubli. Je sautai la première, atterrissant avec une souplesse féline dans la boue glacée de la ruelle. La pluie s'était enfin calmée, mais pour laisser place à quelque chose de plus traître. Un brouillard laiteux, épais et sinistre, qui s'enroulait autour des jambes comme des doigts de fantômes. Il semblait vouloir nous étouffer, nous isoler les uns des autres dans cet entre-deux mondes. Nous quittions Bree non pas comme les défenseurs que nous aurions pu être, mais comme des voleurs de nuit, des ombres fuyant vers le désert gris des Terres Sauvages. Alors que nous franchissions les palissades est de la ville, là où le bois s'enfonçait dans la terre noire, je ne pus m'empêcher de jeter un dernier regard vers la silhouette massive de l'auberge qui se noyait dans la brume. Le destin venait de me jeter, sans ménagement, dans les bras d'un inconnu aux yeux gris et de quatre semi-hommes dont la terreur était presque palpable. Moi, la princesse des cendres, héritière d'un trône de fumée, j'allais devoir apprendre à faire confiance. Cette pensée me pesait plus lourd que mon carquois. Si je ne parvenais pas à briser ma propre solitude, ma lignée ne s'éteindrait pas au combat. Elle s'évanouirait simplement, oubliée sur le bord d'une route sans nom, sous un ciel qui ne nous connaissait plus.
« En route, Grand-Pas, » murmurai-je. « Fais en sorte qu'on ne regrette pas d'avoir croisé ton ombre. »