L'Eclat d'Améthyste Tome 1 - Le Sang des Cendres
Chapitre 3 : La Traque dans les Fourrés
4941 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 17/04/2026 07:53
Le hurlement qui avait déchiré l’aube résonnait encore dans mes os, une vibration glaciale que même mon sang royal, ce vestige de feu ancien, ne parvenait pas à réchauffer. Ce n’était pas un cri de guerre ordinaire, de ceux qui galvanisent le courage avant la mêlée. C’était la plainte stridente d’êtres qui avaient oublié jusqu’au concept de la lumière et du repos. Je jetai un regard aux deux Hobbits derrière moi. Sam semblait prêt à s'effondrer sur ses genoux, ses phalanges blanchies par la force avec laquelle il serrait les sangles de son sac, comme s'il s'agissait d'une bouée de sauvetage au milieu d'un océan d'ombres. Frodon, lui, était d’une pâleur mortelle, presque translucide sous la lumière grise de la forêt. Ses yeux étaient fixés sur le sentier, là où le son s'était éteint, comme s'il craignait de voir l'air se déchirer.
« Ne restez pas là à vous pétrifier, » sifflai-je, ma voix tranchante comme un rasoir pour briser la transe. « Si vous voulez mourir ici, dites-le-moi tout de suite, cela m'évitera de porter vos bagages jusqu'à Bree. »
C’était cruel, je le savais. Mais la peur est un poison insidieux qui se nourrit de l'hésitation. Pour les garder en vie, je devais remplacer leur terreur par de l'indignation ou du mouvement. Mon sarcasme était mon fouet, l’unique moyen de les arracher à l’abîme.
« Qu'est-ce que c'était, Alya ? » murmura Frodon.
Sa voix n’était plus qu’un fil ténu, prêt à rompre. Il ne cherchait plus à cacher son tremblement.
« Ce sont les Neuf, » répondis-je en vérifiant d'un geste sec la corde de mon arc court. « Les serviteurs du Maître de l'Anneau. Ils ne voient pas le monde comme nous, ils le sentent. Et pour le moment, ils flairent votre peur comme une traînée de sang dans l'eau. Alors, bougez. Maintenant. »
Je les entraînai hors du sentier battu, là où la végétation se faisait plus dense, là où les racines noueuses de vieux hêtres offraient des cachettes incertaines. Je me faufilais entre les ronces avec aisance, sans même faire frémir la moindre épine, mais Sam et Frodon avançaient avec la subtilité de deux sangliers égarés. Chaque craquement de branche sous leurs pieds me faisait grincer des dents, chaque souffle court me paraissait un appel au meurtre.
« Levez les pieds, pour l'amour des Valar ! » grognai-je par-dessus mon épaule, m'arrêtant pour les attendre. « Sam, si tu continues à piétiner chaque brindille de cette forêt, je t'attache aux branches d'un saule pleureur et je continue sans toi. »
« Je suis désolé, ma Dame... c’est que mon sac est lourd, et mes pieds ne sont pas habitués à ces racines tordues, » balbutia le jardinier, les joues rougies par l'effort et la confusion.
« Appelle-moi encore une fois « ma Dame » et je te garantis que ton sac sera le cadet de tes soucis, » répliquai-je avec une moue effrontée, le regard brillant d'un agacement feint. « Je ne suis pas une porcelaine de cour, Sam. Je suis ton seul ticket pour rester en un seul morceau. »
Nous marchâmes pendant des heures dans les bois profonds de la Pointe Est. L’ambiance y était pesante, saturée par une humidité stagnante. Le vent portait des odeurs de terre remuée et de pourriture ancienne, une atmosphère de tombeau à ciel ouvert. Plus nous avancions, plus je sentais une présence. Une lourdeur psychique. Une ombre qui ne venait pas de la canopée, mais qui semblait ramper à la surface du sol. Soudain, mon instinct de prédatrice hurla. Je me figai. Sam et Frodon s'arrêtèrent net, leurs respirations sifflantes étant les seuls sons audibles dans ce silence de mort. À travers l'entrelacs des feuilles de fougères, une silhouette massive se dessina sur le chemin de terre que nous venions d'abandonner. C’était un cavalier. Tout en lui était d'un noir absolu, une absence de couleur si totale qu'elle semblait aspirer la lumière environnante. Son manteau de bure, lourd et élimé, ne bougeait pas malgré la bise. Le cheval lui-même, une bête aux flancs écumants et aux yeux injectés de sang, semblait être une extension de la nuit. Le cavalier se pencha, sa capuche vide s'orientant lentement vers les buissons où nous étions terris. Il ne regardait pas. Il reniflait l'air, cherchant une émanation invisible. Je sentis Frodon faiblir à mes côtés. Sa main, comme mue par une force étrangère, se dirigeait vers sa poche. Ses yeux étaient vitreux, sa volonté s'effritait sous le poids d'une attraction maléfique. Il voulait mettre l'Anneau. Sans faire un bruit, je me glissai derrière lui et plaquai ma main gantée de cuir sur la sienne, écrasant son poing contre sa cuisse. Mon visage était à quelques millimètres du sien, mes yeux violets brûlants d'une intensité impitoyable.
« Ne fais pas ça, » lui hurlai-je intérieurement, mes dents serrées.
Le cavalier resta immobile une éternité, le buste penché, tel un oiseau de proie flairant une charogne. Puis, avec un sifflement guttural qui ressemblait à celui d'un serpent, il tira sur les rênes. La créature fit demi-tour et s'enfonça dans la brume laiteuse. Je relâchai la main de Frodon, ma propre respiration étant enfin libérée. La sueur perlait sur mon front, malgré le froid cinglant. Ce n'était pas un simple soldat du Mordor, une de ces créatures de chair et de sang que l'on peut abattre d'une flèche bien placée. C'était un spectre, une épave d'humanité, le vestige d'un roi déchu enchaîné à une volonté éternelle et malfaisante par un anneau de pouvoir. En le regardant s'éloigner, je sentis le poids du monde s'abattre sur mes frêles épaules d'exilée. Ma loyauté envers Gandalf, qui me paraissait hier encore une dette d'honneur gérable, venait de prendre une dimension suicidaire. Nous n'étions plus dans une escorte de villageois. Nous étions en guerre contre le néant. Et pourtant, au fond de mes veines, là où dormait l'héritage des anciens rois, mon sang de rebelle se mit à bouillir d'une étrange et sombre excitation. Ce n'était pas de la témérité, mais une reconnaissance sauvage. L'indomptable princesse en moi, celle que j'avais tenté de noyer sous le cuir et la poussière des routes, jubilait à l'idée de défier un tel monstre. Une étincelle de défi, féroce et impie, s'alluma dans mon regard violet. J'avais passé dix-sept ans à surveiller des potagers. Je venais enfin de trouver un adversaire à la mesure de ma colère. Affronter l'ombre était peut-être la seule façon de racheter les cendres de mon passé. Sous ma main, le pommeau de ma dague ne semblait plus seulement froid, il semblait vivant, impatient, vibrant à l'unisson avec mon désir de mordre la nuit.
« On continue, » murmurai-je, cette fois sans une once de sarcasme. « Ils sont plus proches que je ne le craignais. »
Mais alors que nous nous apprêtions à reprendre notre marche forcée, un fracas de branches brisées retentit sur notre gauche, brisant le silence comme un coup de tonnerre. Je dégainai mes Larmes Sombres en un clin d'œil, me tournant vers la menace, le corps arc-bouté, prête à transformer n'importe quel intrus en lambeaux de chair.
« Arrière ! » hurlai-je, ma voix résonnant avec une autorité royale.
Deux silhouettes rondouillardes jaillirent du couvert végétal. Elles déboulèrent dans une cascade de membres emmêlés et de gilets colorés, roulant l'une sur l'autre le long de la pente terreuse avant de s'étaler lamentablement dans la boue, juste à nos pieds. Le choc fut accompagné d'un concert de gémissements pathétiques et de jurons étouffés, typiques de ceux que l'on profère après une chute dans un potager. Puis, comme pour parfaire le ridicule de la scène, une pluie de navets s'échappa de leurs besaces renversées. Les tubercules volèrent dans toutes les directions, certains rebondissant sur les racines, d'un blanc insolent dans la pénombre de la forêt. L'un d'eux roula jusqu'à heurter ma botte de cuir noir. Je restai là, immobile, mes lames toujours sorties, le regard oscillant entre la trace encore fraîche du spectre sur la route et ces deux intrus qui se dépêtraient des fougères. Le contraste était si violent que mon esprit mit une seconde à traiter l'information. Le Mal absolu venait de nous frôler, et il était remplacé par une avalanche de légumes et de maladresse.
« Merry ? Pippin ? » s'exclama Frodon, la bouche bée de stupeur.
Je baissai mes lames d'un pouce, l'agacement le plus pur remplaçant la fureur meurtrière. Je rangeai mes dagues avec un claquement sec, levant les yeux vers la canopée grise.
« Par les étoiles... il ne manquait plus qu'eux, » soupirai-je. « Est-ce que cette quête est une mission secrète ou une sortie scolaire pour Hobbits en manque d'aventures ? Si le Mordor ne nous tue pas, c'est leur maladresse qui s'en chargera. »
Je rangeai mes dagues avec un claquement sec qui coupa net les premiers balbutiements des deux nouveaux arrivants. Merry et Pippin se relevèrent tant bien que mal, leurs visages encore barbouillés de terre et de restes de feuilles. Ils entreprirent d'épousseter leurs vestes de velours, l'une vert pomme, l'autre d'un jaune safran désormais terne, avec une désinvolture si typiquement hobbite qu'elle me donna une envie folle de les secouer. Ils semblaient sortir d'un pique-nique qui aurait tourné au désastre champêtre, leurs poches débordant de pommes volées dont l'odeur sucrée flottait de manière incongrue dans cet air empuanti par le spectre.
« Alya ! Quelle entrée en matière ! » s'exclama Pippin, un sourire niais et nerveux étirant ses joues rondes, malgré la lame que je venais de faire disparaître. « Tu as failli nous transformer en saucisson de Hobbit avant même qu'on puisse dire bonjour ! »
« Ne me tente pas, Pippin, » répliquai-je, mon regard violet étincelant d'une lueur d'orage sous les ombres de ma capuche.
Je fis un pas vers lui.
« Nous sommes poursuivis par des spectres qui dévorent la peur au petit-déjeuner et qui ont oublié jusqu'à leur propre nom, et vous, vous déboulez comme des effarouchés dans un champ de navets. Est-ce que vous avez ne serait-ce qu’une once de jugeote sous vos boucles ou est-ce que vos estomacs ont fini par absorber vos cerveaux ? »
« On voulait juste rattraper Frodon ! » se défendit Merry, dont le ton devint brusquement plus sérieux en remarquant la pâleur de cire de son cousin. « Sam nous a dit que vous partiez pour un long voyage. On ne pouvait pas vous laisser partir sans nous. On est des amis, pas seulement des voisins. »
« "On" aurait dû rester dans un lit avec sa bouillotte, » grognai-je en me tournant vers Frodon.
Le petit groupe formait une cible pitoyable sous les grands arbres.
« Regarde-les, Frodon. Ils sont bruyants, ils sont indisciplinés, ils sentent le potager et ils vont nous faire repérer avant même que nous n'atteignions les eaux du Brandevin. »
Mais en croisant le regard de Frodon, je vis ce lien invisible, plus solide que le granit des montagnes, qui l'enchaînait à ces trois-là. Il ne les renverrait pas. Et moi, je n'avais plus une seconde à perdre en palabres. Chaque battement de cœur passé à l'arrêt était une invitation pour les Cavaliers Noirs à resserrer leur nœud coulant.
« Bien. Puisque le destin a décidé de m'affubler d'une garderie itinérante, tâchez au moins de vous rendre utiles. Merry, tu connais ces bois mieux que n'importe quel rôdeur du dimanche. Où est le Ferry de Châteaubouc ? »
« Par là, à travers les fourrés du Bas-Fonds, » indiqua-t-il avec une précision qui me rassura un peu, pointant un bosquet de saules au sud-est. « Si on coupe par les marais, on gagne une lieue. »
« Alors en route. Et si j'entends un seul d'entre vous se plaindre de la faim ou du froid avant d'avoir atteint la rive, je l'utilise comme appât pour les chevaux noirs. C'est clair ? »
La marche reprit, mais elle n'avait plus rien de la glisse silencieuse que j'affectionnais. Je devais sans cesse brider mon élan, m'embusquant derrière les troncs pour attendre que le petit groupe, entravé par ses bagages et sa maladresse, parvienne à me rejoindre. L'atmosphère de la forêt avait radicalement changé. La Comté familière que j'avais protégée pendant dix-sept ans s'était muée en un labyrinthe de menaces. Les arbres semblaient se courber sur notre passage, leurs racines noueuses cherchant à nous crocheter les chevilles, tandis qu'une brume collante s'insinuait sous mon cuir comme des doigts de mort. Soudain, un craquement sourd retentit, bientôt suivi d'un second. Ce n'était pas le bruit d'une fuite, mais celui d'une traque méthodique. Lent. Régulier. Le pas d'un prédateur certain de tenir sa proie acculée.
« Dans le creux du talus ! » ordonnai-je dans un souffle.
D'un geste brusque, je les jetai sous les racines béantes d'un vieux hêtre à l'écorce tourmentée. Je me plaquai au-dessus d'eux, mon manteau noir se déployant telle une aile de corbeau pour étouffer l'éclat de leurs vêtements. Je dégainai alors une de mes dagues, non pour frapper, mais pour en presser la lame contre la terre. Je voulais sentir les vibrations du monde à travers l'acier. Le Cavalier Noir apparut en haut du talus. À cette distance, l'odeur devint un supplice. C'était un relent de cuir pourri depuis des siècles. Le cheval, une masse de muscles noirs aux yeux comme des braises mourantes, renifla l'air, ses naseaux rejetant une vapeur fétide qui brûlait les feuilles. J'entendais le froissement de la robe de bure du spectre, un son sec et strident qui ressemblait à des griffes raclant un vieux parchemin. Sous moi, Pippin tremblait si fort que ses dents s'entrechoquaient. Je pressai mon avant-bras avec une force brutale contre son épaule pour le clouer au sol, mes yeux violets fixés sur la bordure de terre, invisibles sous les replis de ma capuche. Mon sang bouillonnait d'une rage impie. Une partie de moi, celle qui se nourrissait des épopées de ma lignée éteinte, brûlait de bondir hors de ce trou, de hurler mon nom et de planter mon acier dans cette ombre innommable. Mais la gardienne, celle que Gandalf avait sculptée dans la discipline et le silence, m'imposait l’immobilité. Un cri strident s'éleva du spectre, tel un sifflement d'outre-tombe né d'un corps sans poumons. Il s'éloigna enfin d'un pas lent et irréel, tandis que la brume étouffait le martèlement décroissant de ses sabots.
« Ils nous cherchent activement, » murmurai-je une fois que le silence fut redevenu souverain, bien que mon cœur cogne encore contre mes côtes. « Frodon, l'Anneau les appelle. Tu dois lutter contre cette envie de le porter, ou nous ne serons bientôt plus que des ombres dans son sillage. »
« Je... j'essaie, Alya, » balbutia Frodon, ses yeux dilatés par un effroi qui semblait venir de l'intérieur. « C'est comme s'il me criait de l'aider... de l'aider à être retrouvé. »
« Alors crie plus fort que lui dans ta tête, » répliquai-je avec une rudesse qui servait de rempart à ma propre angoisse. « Merry, guide-nous. On ne s'arrête plus avant d'avoir senti l'eau sous nos pieds. Le Brandevin est notre seule barrière. Les spectres n'aiment pas l'eau vive. »
Nous nous remîmes en mouvement, non plus avec la prudence du rôdeur, mais avec l'urgence du gibier aux abois. Nous coupions à travers les prairies sauvages du Bas-Fonds, là où les herbes hautes, sèches et tranchantes, nous fouettaient le visage et nous griffaient les mains. L'agilité naturelle des Hobbits, d'ordinaire si prompts à gambader dans les vallons, était poussée dans ses derniers retranchements. J'entendais leur respiration sifflante, le battement désordonné de leurs cœurs qui résonnait presque autant que leurs pas dans la tourbe humide. Pourtant, personne ne se plaignait. La terreur pure, cette décharge d'adrénaline glacée, leur donnait une endurance insoupçonnée, transformant leurs petites jambes en ressorts d'acier. Je restais à l'arrière désormais, fermant la marche comme on verrouille une porte de prison. Chaque fois que nous franchissions un sol trop meuble, j'effaçais nos traces d'un coup de botte ou en rabattant les fougères, un geste machinal qui ne ralentissait pas ma course. Mon arc était déjà entre mes mains, une flèche encochée, prêt à être bandé en une fraction de seconde si une silhouette noire venait à déchirer le rideau de brume. Le regard des Neuf brûlait ma nuque. C'était une pression localisée entre mes omoplates, un froid intense qui ne me quittait plus, peu importe la vitesse à laquelle nous courions. C’était comme si une griffe invisible restait posée sur mon cou, attendant le moment propice pour se refermer. L'indomptable princesse que j'étais, celle qui rêvait jadis de duels épiques sous le soleil, commençait à réaliser que ce voyage ne ressemblerait en rien aux chroniques de ma lignée. Ce n'était pas une simple escorte vers une auberge de campagne, c'était une guerre de l'invisible. Une lutte de volontés où le silence était notre meilleure arme et l'obscurité notre seule alliée. J'étais l'unique lame d'acier véritable dressée entre ces quatre innocents et les ténèbres éternelles, une barrière de chair et de colère face à des spectres millénaires. Je resserrai ma prise sur le bois froid de mon arc, un sourire amer, presque sauvage, étirant mes lèvres fines. S'ils croyaient que la Comté n'abritait que des paysans et des jardiniers, ils allaient être déçus. L'ombre avait aussi des dents, et les miennes étaient acérées par dix-sept ans d'attente.
La course vers le fleuve s'étira en un long cauchemar de boue grasse et de racines traîtresses qui semblaient se multiplier sous nos pas. Je ne prenais plus la peine d'être sarcastique. Le temps des paroles était révolu, balayé par l'urgence, noyé dans le martèlement sourd de nos cœurs qui battaient à l'unisson contre nos côtes. Je restais en queue de peloton. Tous les dix pas, je pivotais sur mes talons dans un mouvement fluide, mon arc à la main, pour scruter le rideau d'arbres que nous venions de transpercer. Chaque tronc noirci, chaque branche tordue par la brume prenait l'apparence d'une silhouette encapuchonnée.Devant moi, le spectacle était poignant. Les quatre Hobbits ne couraient plus. Ils titubaient. Leurs vêtements de fête, autrefois si gais, n'étaient plus que des loques maculées de fange et de feuilles décomposées. Je voyais Merry forcer le passage dans les fourrés, Sam haleter sous le poids de son paquetage, et Frodon, les traits tirés par une agonie intérieure, ne progresser que par la seule force d'une terreur pure qui lui servait de moteur. Ils étaient à bout, leurs petites jambes tremblantes de fatigue, mais l'ombre qui nous talonnait ne leur laissait pas le luxe de s'effondrer. La forêt n'était plus un refuge, c'était un étau qui se resserrait.
« Le Ferry ! » hurla Merry, la voix brisée par l'effort. « Il est là ! »
À travers la brume laiteuse qui montait des eaux profondes du Brandevin, j'aperçus le ponton de bois vermoulu, glissant de mousse, et la silhouette plate et sombre du bac. C'était un passage dérisoire, une simple plateforme de planches sur une eau noire et tourbillonnante, mais à cet instant, ce morceau de bois nous paraissait plus sûr que les plus hautes forteresses de pierre du Gondor.
« Allez-y ! Sautez ! » ordonnai-je, ma voix claquant dans l'humidité comme un fouet.
Je m'arrêtai net sur le talus surplombant le quai, mon arc déjà bandé, la corde tendue jusqu'à ma joue. Mes doigts, marqués par des années de tension, ne tremblaient pas. Je sentais la vibration de la terre sous mes bottes de cuir. Ils arrivaient. Non pas un, mais plusieurs. Le martèlement des sabots ferrés sur la pierre du chemin de halage résonnait comme un glas, un son lourd, métallique, qui semblait broyer le silence de la nuit. Frodon, Sam et Pippin sautèrent sur le ferry qui grinçait déjà, s'écartant lentement de la rive sous la poussée frénétique et désespérée de Merry.
« Alya ! Viens ! » cria Frodon en me tendant une main, le visage déformé par une angoisse qui n'avait rien de Hobbit.
Je ne bougeai pas. À moins de cinquante toises, une silhouette massive venait de déchirer la lisière du bois avec une violence silencieuse. Le Cavalier Noir ne galopait pas au sens où les vivants l'entendent. Il n'y avait aucun rythme, aucun rebond dans sa course. Il glissait sur le monde telle une tache d'encre s'étendant sur un parchemin, son manteau de bure s'étirant dans son sillage comme une déchirure dans la trame de la réalité. Sa monture n'était plus qu'un assemblage de muscles et d'écume, dont les yeux brûlaient d'une lueur écarlate, pareils à des charbons ardents attisés par une main invisible. C’était une bête monstrueuse, arrachée à ses limites naturelles et poussée au-delà de l'épuisement par la volonté impie qui le chevauchait. L’air se raréfia autour de moi, saturé par l’odeur de la mort ancienne. Lentement, avec une précision millimétrée, je remontai ma flèche, sentant le grain du bois contre mes doigts gantés. Je n'entendais plus le cri des Hobbits, ni le clapotis du Brandevin. Seul comptait le battement unique de mon cœur. Je lâchai ma première flèche. Le trait fila avec une célérité impitoyable, fendant la brume comme un éclair noir. Je ne visais pas le spectre, je savais que mon acier ordinaire se contenterait de traverser son ombre immatérielle sans l'égratigner. Mon objectif était la chair. La pointe de la flèche s'enfonça profondément dans le poitrail de la monture, là où le souffle rencontre la vie. Le son qui s'éleva alors ne fut pas un hennissement d'animal. Ce fut un hurlement strident, une plainte de damné, une note si haute et si pure dans sa douleur qu'elle me glaça le sang. Le cheval se cabra avec une fureur désespérée, ses sabots antérieurs frappant l'air poisseux comme pour repousser le néant, avant que ses membres ne se dérobent. Dans un fracas de terre et de cuir, la bête s'effondra, projetant son cavalier dans la poussière froide du chemin. L'ombre glissa dans la fange, et pendant une seconde, la toute-puissance du spectre fut brisée par le simple poids de la gravité.
« Ça, c'est pour m'avoir fait courir dans la boue, » murmurai-je, un sourire féroce étirant mes lèvres sans jamais atteindre l'améthyste sombre de mes yeux.
Je fis volte-face et m'élançai vers le quai. Le ferry était déjà à trois mètres du bord, l'eau noire bouillonnant et grondant entre le bois et la berge. Je ne ralentis pas. Puisant dans la force nerveuse de mes jambes, je pris un appui vigoureux sur le dernier poteau du ponton et m'élançai d'un bond au-dessus des eaux noires. Mon vol parut durer une éternité sous le ciel d'encre. J'atterris avec la légèreté d'un chat sur les planches instables du bac, faisant osciller l'embarcation et jaillir des éclaboussures d'eau glacée. Frodon me rattrapa par le bras, ses doigts se crispant sur mon cuir noir.
« Tu l'as eu ? » demanda Sam, les yeux écarquillés, la main encore posée sur son sac de casseroles.
« On ne tue pas ce qui est déjà mort, Sam, » répondis-je en rangeant mon arc d'un geste sec qui fit tinter mes dagues. « Mais je lui ai rappelé que les proies de ce soir ont des griffes. »
Le courant s'empara du bac, nous emportant avec une lenteur inexorable vers le milieu du fleuve. L'eau noire du Brandevin clapotait contre les planches, un son liquide qui semblait scander le glas de notre tranquillité. Sur la rive que nous venions de quitter, le brouillard se déchira pour laisser apparaître trois silhouettes sombres. Elles ne bougeaient pas. Immobiles, alignées comme des statues de jais sculptées dans la nuit même, elles se tenaient au bord de l'eau, là où le quai s'enfonçait dans la vase. Leurs chevaux, bêtes d'ombre à l'écume sanglante, s'agitaient nerveusement, frappant le sol de leurs sabots et rejetant des souffles de vapeur fétide. Mais les cavaliers, eux, restaient figés, telles des sentinelles du néant. Ils n'avaient pas de visages, seulement des gouffres d'obscurité sous leurs capuches, et pourtant, je sentais leur attention converger vers nous. Une pression glaciale, lourde comme un manteau de plomb trempé dans la neige, s'abattit sur mes épaules. C'était une promesse muette, une malédiction jetée à travers les eaux. Ils ne renonçaient pas. Ils ne renonceraient jamais, car le temps et la fatigue n'avaient aucune prise sur leur malveillance. Le cœur lourd, je finis par arracher mon regard pour me tourner vers la rive opposée, là où les bois de la Vieille Forêt se dressaient comme une muraille de ronces impénétrables. Le Brandevin coulait désormais entre nous et tout ce que nous avions connu. En regardant l'écume bouillonnante, je compris que la Comté venait de basculer dans le passé. Les dix-sept ans de paix feutrée, les jardins de fleurs sauvages, les rires gras de Merry et Pippin autour d'une table d'auberge, et ma propre existence de sentinelle solitaire, cachée dans les plis de la verdure... tout cela venait d'être balayé, emporté par le courant impitoyable du fleuve. Nous n'étions plus des habitants de cette terre. Nous étions des exilés sur une barque de fortune, dérivant vers une nuit dont je ne voyais pas la fin.
« Et maintenant ? » demanda Pippin d'une voix minuscule, presque enfantine.
Je réajustai ma mèche rebelle qui me barrait la vue et posai ma main sur le pommeau des Larmes Sombres.
« Maintenant, nous marchons jusqu'à Bree, » répliquai-je avec un sarcasme qui dissimulait mal ma détermination. « Et si vous avez de la chance, vous y boirez la dernière bière de votre vie de Hobbit avant que les choses ne deviennent vraiment sérieuses. »
Je fixai l'obscurité mouvante qui nous attendait sur la rive opposée, une masse d'ombres impénétrables où les arbres semblaient monter la garde. Quelque part dans cette nuit immense, Gandalf nous attendait peut-être avec ses conseils et son bâton de lumière. Ou peut-être n'y avait-il au bout du chemin qu'un destin de cendre, une fin anonyme dans la poussière d'une terre dévastée. L’ironie de ma situation me frappa avec la force d'un coup de dague en plein cœur. En tant que dernière héritière d'une lignée brisée, j'avais passé chaque heure de ces dix-sept dernières années à fuir les fantômes de mon passé, à me cacher derrière le sarcasme et l’anonymat des fourrés pour oublier qui j'étais née pour être. Et voilà qu'aujourd'hui, le sort me jetait dans une fuite bien plus grande. J'escortais le porteur de l'Anneau pour tenter d'échapper aux fantômes de l'avenir. On ne fuit pas le destin, on ne fait que lui offrir un plus grand terrain de chasse. Le bac finit par heurter la berge opposée dans un bruit sourd, un choc de bois contre la terre grasse qui fit vibrer les planches sous mes bottes. Ce n'était pas seulement une rive que nous touchions, c'était la fin d'une illusion. Le voyage vers le sud commençait vraiment, dépouillé des haies protectrices de la Comté. Je sentais sous mon cuir le poids de mon héritage, cette force indomptable que j'avais si longtemps réprimée et qui, désormais, ne demandait qu'à éclater. Le réveil de la princesse que je n'avais jamais voulu être était en marche. Elle n'avait pas de couronne, seulement deux lames de jais et une détermination nourrie par le vide. Je pris pied sur la rive, non plus en gardienne de passage, mais avec la résolution du dernier rempart face à un monde sur le point de s'effondrer.