L'Eclat d'Améthyste Tome 1 - Le Sang des Cendres
Chapitre 2 : Le Guet des Années Grises
4492 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 12/04/2026 18:06
Dix-sept ans. Pour un Hobbit, c’est le temps d’une métamorphose, le passage de l'insouciance des jeux dans les foins aux responsabilités pesantes du garde-manger et de la lignée. Pour moi, ce ne fut qu’un long soupir dans le vent, une suite de saisons monotones qui s’étiraient sans jamais parvenir à lasser ma patience de prédatrice. Gandalf était parti avec la rapidité d'un éclair un soir d'orage, me laissant seule avec mon serment et ce petit coin de terre qui refusait obstinément de voir que le monde commençait à brûler à ses lisières. Je devins l’ombre invisible de la Comté, un spectre de cuir et d'acier hantant les marges du confort. Au début, ma nature indomptable se cabra comme un étalon sauvage. Je n'étais pas faite pour le guet immobile, pour écouter le bavardage incessant des ruisseaux et le murmure du vent dans les orges. Mes muscles réclamaient l'action, le choc de l'acier, la fureur de la course. Mes dagues, les Larmes Sombres, semblaient peser plus lourd à ma ceinture à chaque jour de paix forcée, comme si l'acier lui-même s'impatientait de goûter au sang. Je passai les premières années à arpenter les frontières, des eaux vives du Brandevin jusqu'aux lisières oppressantes de la Vieille Forêt, là où les arbres semblent garder d'anciennes rancunes. Je n'étais plus Alya, l'amie de Frodon. J'étais cette présence fugace que les Hobbits croisaient parfois au détour d'un sentier brumeux. Une silhouette noire dont les yeux violets brillaient dans la pénombre comme des gemmes maudites arrachées à une mine profonde. Ils finirent par forger des légendes sur mon compte, des contes à faire frémir les chaumières. Les mères, en rentrant le linge, menaçaient leurs enfants désobéissants de « l'Elfe Noire » qui les emmènerait dans son carquois s'ils restaient dehors après que le dernier rayon de soleil ait quitté les collines. Leurs peurs m'amusaient d'un rire sans son, mais elles m'arrangeaient aussi. Plus ils me craignaient, moins ils s'aventuraient vers les sentiers que je gardais, me laissant le champ libre pour ma traque solitaire. Ma sveltesse et mon agilité, héritées de mon sang noble, me permettaient de vivre parmi les branches. Je me construisais des abris de fortune dans les cimes des hêtres majestueux, là où le feuillage est si dense qu'aucun Hobbit, le regard toujours rivé au sol, n'aurait l'idée de lever les yeux. De là-haut, je surveillais les routes comme on observe un jeu d'échecs. Je vis Frodon vieillir, ou plutôt ne pas vieillir. L'Anneau, tapis dans son coffre de bois, semblait avoir figé le temps sur son visage, lui gardant une jeunesse étrange, presque artificielle, tandis que ses voisins s'empâtaient et grisonnaient. Il était devenu le maître de Cul-de-Sac, respecté pour sa fortune mais jugé « bizarre » pour ses longues marches solitaires. Souvent, je le voyais s'arrêter sur la crête des collines, le regard perdu vers l'horizon bleuté. Je savais qu'il cherchait la pointe d'un chapeau bleu ou l'éclat d'une épée. Ou peut-être me cherchait-il, moi, une ombre parmi tant d'autres. Parfois, la nostalgie de ma lignée me frappait sans prévenir, tel un coup de poignard. Je me rappelais le secret de mon rang, les palais de marbre dont je n'avais gardé que le tempérament effronté et un orgueil qui me servait de colonne vertébrale. Gandalf m'avait promis que ce repos était nécessaire, mais l'attente est une agonie pour ceux qui sont nés dans le fracas des armes. Pour ne pas sombrer, j'affinais mon tir. Je criblais de flèches des cibles invisibles dans les replis profonds des bois, imaginant que chaque écorce de pin était la gorge d'un Orque ou le cœur d'un serviteur de l'Ennemi. Puis, vers la quinzième année, l'air commença à changer. Ce n'était rien qu'un Hobbit, occupé par ses récoltes de pommes de terre, aurait pu remarquer, mais pour mes sens d'Elfe, l'altération était indéniable. L'herbe semblait avoir un éclat plus terne, le chant des grives se faisait plus rare, plus inquiet. Un froid nouveau, une bise qui ne venait pas des montagnes mais de l'âme du monde, s'insinuait dans les vallées. Les rapports que je glanais auprès des rares Rôdeurs du Nord, des hommes rudes au manteau gris que je croisais à la lisière des terres sauvages, étaient alarmants. L'Ombre à l'Est ne rampait plus. Elle marchait, et ses pas faisaient trembler les fondations de la terre. Je me rapprochai de Frodon. Mes visites nocturnes, silencieuses comme un vol de chouette, devinrent plus fréquentes. Je restais accroupie sur le toit d'herbe de Cul-de-Sac, mes dagues prêtes, écoutant sa respiration régulière à travers les tuiles et les mottes de terre. J'étais devenue sa conscience protectrice, une sentinelle impitoyable que même le porteur de l'Anneau ne soupçonnait pas dans son sommeil. Ma patience touchait à sa fin. Je sentais que les « Années Grises » allaient bientôt s'empourprer. Le cuir de ma tenue noire, patiné par dix-sept hivers de solitude, était marqué par les pluies torrentielles et le soleil brûlant. Mon visage, dont les traits s'étaient encore durcis, ne reflétait plus que l'acier de ma résolution. J'attendais une étincelle. Ce fut par une soirée de printemps, alors que le ciel se mourait dans une traînée de pourpre sanglante, que je vis enfin une silhouette familière s'approcher du Pont de Brandevin. Ce n'était pas la charrette colorée et chargée de feux d'artifice de mon enfance. C'était un cavalier gris, le manteau lourd de poussière, dont l'urgence se devinait à la cambrure de son dos et à la cadence nerveuse de sa monture. Gandalf revenait. Et je savais, à la manière dont mes dagues se mirent à vibrer contre mes hanches, que ma vie de fantôme venait de prendre fin. Le temps des guirlandes et des rires était bel et bien mort. Celui du sang et de la cendre frappait à la porte de la Comté.
Je ne l’attendis pas sur la route principale, là où le gravier crisse sous les sabots et où les haies sont trop basses pour cacher une intention. Ce n'était plus mon style. J’interceptai Gandalf à la lisière des bois de Touquebourg, là où le chemin s’encaisse entre deux talus de terre moussue et où les racines de hêtres tordus forment des doigts squelettiques. Je me laissai glisser d'une branche de chêne avec la souplesse fluide d'un félin, atterrissant dans un froissement de feuilles mortes presque imperceptible, à quelques pas seulement de son cheval. Ma main droite, par pur instinct, reposait déjà sur le pommeau d’ébène d’une de mes Larmes Sombres. C’était un réflexe que dix-sept ans de traque et de solitude avaient gravé dans ma moelle. Le magicien tira violemment sur les rênes. Son cheval, une bête grise couverte de l’écume de la route, s'ébroua nerveusement. Le visage de Gandalf, que j'avais quitté fatigué mais empreint d'une malice légendaire, n'était plus qu'un masque de cendre. Les rides y étaient creusées comme des ravines par l'angoisse et le manque de sommeil. Il ne sursauta pas, il m'avait sentie depuis le moment où il avait franchi le Pont de Brandevin, mais ses yeux gris, orageux, plongèrent immédiatement dans les miens.
« Alya, » souffla-t-il, et sa voix était rauque, comme s'il avait avalé la poussière de la Terre du Milieu toute entière. « Tu n'as pas changé d'un pouce. On dirait que le temps glisse sur toi comme la pluie sur le marbre. »
« Si seulement on pouvait en dire autant de toi, Gandalf. Tu as l'air d'avoir traversé les Montagnes Brumeuses à genoux et sous la grêle, » répliquai-je.
Mon sarcasme habituel reprenait ses droits, une armure familière pour masquer le battement désordonné de mon cœur. Je fis un pas vers lui, scrutant l'horizon derrière son épaule.
« Que se passe-t-il ? L'air est devenu lourd, Gandalf. Les oiseaux se taisent et les Rôdeurs ne dorment plus. Les rumeurs disent que l'Est s'embrase. »
Il descendit de selle lourdement, ses articulations craquant dans le silence oppressant du sous-bois. En s'approchant, il dégagea une odeur de vieux parchemins, de sueur de cheval et de quelque chose de plus âcre, de plus froid. L'odeur de la traque.
« C’est lui, Alya. C’est l’Unique. J'en ai eu la confirmation dans les archives poussiéreuses de Minas Tirith. L'objet que Frodon garde innocemment dans sa poche de gilet est le maître de tous les malheurs de ce monde. Et l'Ennemi le sait. Il a capturé la créature... Gollum. Il a arraché deux mots à ses tourments. "Comté" et "Sacquet". »
Le froid qui me saisit les entrailles n'avait rien à voir avec la brise printanière. Je resserrai ma prise sur ma dague, le cuir de mon gant grinçant contre le métal. Ma sveltesse, ma force, mon arc... tout me parut soudain dérisoire, une brindille face à une inondation. Pendant dix-sept ans, j'avais veillé sur un trésor capable de consumer l'univers.
« Nous devons le faire partir. Ce soir, » dis-je d'un ton impitoyable, mon regard violet brillant d'une résolution féroce. « Les Hobbits ne sont pas de taille, Gandalf. Même Frodon, avec tout son courage de Sacquet, n'est qu'un enfant face aux Neuf. »
« Les Neuf sont sortis, » confirma-t-il d'une voix qui semblait venir d'outre-tombe. Ils ont franchi l'Anduin. Ils cherchent. »
Nous marchâmes en hâte vers Cul-de-Sac. Je ne suivais pas le sentier. Je restais une ombre mouvante longeant les haies et les potagers, tandis que Gandalf marchait d'un pas rapide, sa silhouette grise se découpant sur le ciel qui virait au violet sombre. La demeure de Frodon paraissait si dérisoirement paisible, avec ses fenêtres rondes éclairées d'une lueur de bougie dorée. Lorsque nous franchîmes le seuil circulaire, Frodon nous accueillit avec une surprise mêlée d'un immense soulagement. Il avait cinquante ans désormais, mais l'Anneau l'avait préservé des morsures de l'âge, lui donnant cette apparence d'éternelle jeunesse, une pureté figée qui me rappelait cruellement mon propre fardeau. Il me regarda, et pour la première fois, je vis dans ses yeux qu'il reconnaissait enfin l'entité qui l'avait surveillé depuis les hauteurs pendant deux décennies.
« Alya... » murmura-t-il, la voix tremblante. « Je savais que tu n'étais jamais loin. Parfois, dans les bois, je sentais un regard... comme une brise plus fraîche que les autres. »
« Tu sentais surtout ma patience s'effilocher, Frodon, » répliquai-je avec une moue effrontée, détournant les yeux pour cacher une émotion que je n'avais pas le droit de ressentir. « Mais les réjouissances sont finies. Gandalf a des nouvelles qui vont te couper l'appétit pour les cent prochaines années, et Dieu sait que c'est un exploit pour un Hobbit. »
Je restai debout, adossée contre le mur de la cuisine, les bras croisés sur ma poitrine de cuir. J'observai, fascinée et horrifiée, le magicien jeter le cercle d'or dans le foyer de la cheminée. Le silence qui suivit fut si dense qu'on aurait pu l'entendre vibrer. Quand Gandalf utilisa ses pincettes pour sortir l'artefact, qui semblait attirer à lui toute la chaleur de la pièce, je vis les inscriptions de feu ramper sur le métal. Des caractères gracieux en apparence, mais d'une langue si visqueuse et si noire qu'ils semblaient brûler ma rétine.
« Ash Nazg durbatulûk (1)... » récita Gandalf.
Sa voix n'était plus celle d'un vieil ami, mais celle d'un juge antique, profonde et menaçante, faisant trembler les casseroles de cuivre suspendues au plafond. Je sentis mes dagues vibrer dans leurs fourreaux d'ébène. Mon sang de princesse déchue, ce sang d'une lignée que l'on disait morte avec les étoiles de l'ancien monde, bouillonnait. Je n'étais plus la sentinelle passive, la nounou des jardins. J'étais la lame prête à être tirée.
« Il doit partir, » répétai-je, mon regard améthyste fixé sur Frodon. « Et je partirai avec lui. Mon serment ne s'arrête pas aux haies de la Comté, Gandalf. Tu m'as formée pour être une ombre, je serai son bouclier de nuit. »
Frodon semblait perdu, ses doigts potelés et tremblants effleurant l'objet sur la table. Il nous regardait tour à tour. Le magicien accablé par le poids des âges et l'elfe noire au visage de guerrière, drapée dans sa tenue de combat.
« Où... où dois-je aller ? » demanda-t-il enfin, une étincelle de cette détermination des petites gens perçant à travers sa terreur.
« À Fondcombe, » répondit Gandalf. « Mais le chemin est infesté d'oreilles et d'yeux. L'Ennemi a des espions sous chaque pierre. »
Je me détachai du mur, ma silhouette svelte se mouvant avec une précision mortelle dans l'espace exigu de la cuisine. Je vérifiai d'un geste sec la tension de mon arc et la stabilité de mes dagues.
« Laisse-moi passer devant, » dis-je à Gandalf, ma voix se faisant plus dure. « Je connais les sentiers de traverse que même les Cavaliers Noirs n'oseraient emprunter. Je serai un fantôme et votre éclaireur. S'ils veulent le Hobbit, ils devront d'abord passer sur le corps de la dernière héritière de l'Éclipse. »
Gandalf hocha la tête, et je vis passer dans ses yeux une étincelle de fierté mêlée d'une profonde tristesse, comme s'il regrettait de devoir me lancer à nouveau dans le brasier. La chasse était ouverte, et je savais que cette fois, l'acier boirait le sang avant que la prochaine lune ne soit haute sur les collines.
Le départ ne ressemblait en rien aux grandes épopées que les bardes chantaient dans les salles de marbre de mon enfance. Point de trompettes d'argent ni d'adieux déchirants sur un perron baigné de lumière. Seuls demeuraient le craquement du parquet sous nos bottes, le tic-tac entêtant de l'horloge et le sifflement du vent dans la cheminée, dont le souffle éparpillait les cendres froides. Tandis que Gandalf pressait Frodon de rassembler le strict nécessaire dans un sac de toile grossière, je m'occupais de ce que je faisais de mieux. Sécuriser le périmètre. Je sortis sur le seuil de Cul-de-Sac, me fondant instantanément dans l’obscurité du jardin. L'air nocturne était chargé de l'odeur des giroflées et de l'herbe coupée, une douceur qui me paraissait désormais suspecte. Mes yeux violets, habitués aux nuances de la pénombre, scannèrent les buissons de buis avec une acuité impitoyable. C'est alors que je perçus un bruit. Ce n'était pas le passage furtif d'un renard, mais quelque chose de plus lourd, de plus... maladroit. Un froissement de feuilles sous une fenêtre latérale, suivi d'un souffle court et saccadé. Je ne réfléchis pas. En trois enjambées silencieuses, je contournai le massif de fleurs et fondis sur l'intrus. Avant qu'il ne puisse pousser un cri, je l'avais plaqué contre la paroi de terre fraîche du talus, ma dague pressée contre sa gorge grasse. La lame noire semblait boire le peu de lumière stellaire qui filtrait à travers les nuages.
« Un espion de l'Ennemi ? » sifflai-je, mon visage acéré à quelques centimètres du sien, mes traits durcis par la menace. « Quelle étrange allure pour un serviteur du Mal. »
« P-pitié, ma Dame ! Je ne faisais que tailler les bordures ! » bafouilla une voix terrorisée, étranglée par l'acier.
Je plissai les yeux, mon regard violet sondant ses prunelles écarquillées de terreur. C'était Sam Gamegie, le jardinier, dont les mains terreuses tremblaient comme des feuilles au vent. Gandalf surgit alors de la maison, une main de fer saisissant le pauvre Hobbit par le col pour le hisser sans ménagement à l'intérieur. Je rangeai ma lame dans son fourreau d'ébène avec un soupir d'agacement, le métal produisant un clic sec dans le silence. Mon tempérament effronté reprenait le dessus après cette poussée d'adrénaline.
« Tailler les bordures à minuit, Sam ? Tu es soit le jardinier le plus consciencieux de la Terre du Milieu, soit le plus curieux, » lançai-je en entrant à mon tour dans la demeure, dont l'atmosphère était devenue électrique.
Une fois Sam « enrôlé » de force par un Gandalf tonitruant, dont l'ombre, projetée par la lanterne, s'étirait sur les murs circulaires comme celle d'un géant biblique, le silence retomba sur Cul-de-Sac, plus lourd qu'avant. Un silence de fin de monde. Le véritable poids du départ nous tomba sur les épaules au moment où Frodon s'immobilisa au centre de la pièce. Il ne bougeait plus, ses mains serrées sur les courroies de son sac, les yeux errant sur chaque détail de son foyer. Je le regardais faire depuis l'ombre du couloir. Il fixait ses fauteuils de velours élimés par des années de lectures au coin du feu, les étagères ployant sous les livres aux tranches dorées qu'il ne lirait plus, et cette horloge qui battait le temps d'une vie de confort qu'il était en train d'abandonner. Chaque bibelot, chaque grain de poussière dans la lueur vacillante semblait vouloir le retenir. À cet instant, il ne ressemblait plus au maître de maison respecté, mais à un petit être terriblement fragile, jeté hors de son nid. Mon cœur, d'ordinaire si impitoyable, sculpté par la dureté des grands chemins et le froid de l'acier, se serra brièvement. Une fissure dans ma propre armure. Je savais ce qu'il ressentait. Ce vertige devant le gouffre, cette agonie silencieuse que l'on éprouve quand on comprend que, peu importe l'issue du voyage, on ne reviendra jamais vraiment chez soi. On n'emporte pas sa maison dans un sac à dos. On ne fait que laisser derrière soi la peau d'une vie devenue trop étroite.
« Ne regarde pas en arrière, Frodon, » murmurai-je en posant une main gantée de cuir souple sur son épaule. « Les souvenirs sont un bagage trop lourd pour ce qui nous attend. Ils ralentissent la marche et obscurcissent le jugement. »
« Tu parles comme si tu n'en avais aucun, Alya, » répondit-il avec une tristesse qui perça mes défenses plus profondément que je ne voulais l'admettre.
« Les miens sont faits de cendres et de sang, petit Hobbit. Ils sont déjà consumés. Ils ne risquent pas de s'envoler, mais ils ne me tiennent pas chaud non plus. »
L'air était d'un froid coupant lorsque nous franchîmes enfin le seuil de la porte de derrière. Les premières lueurs de l'aube n'étaient encore qu'une promesse incertaine, une ligne blafarde et incertaine qui commençait à peine à griser l'horizon, délavant le noir d'encre du ciel. La Comté n'était plus qu'un monde de formes indistinctes et de brumes rampantes qui s'accrochaient aux haies comme des suaires. Nous avancions en file indienne, le pas feutré par la rosée. Gandalf marchait en tête, sa haute silhouette grise se fondant si parfaitement dans le brouillard qu'il paraissait presque spectral, un esprit ancien guidant deux ombres hésitantes. À chaque craquement de brindille, à chaque bruissement de feuilles, je sentais le tressaillement de Frodon derrière moi, tandis que Sam, la respiration courte, serrait les lanières de son paquetage comme si sa vie en dépendait. Le magicien nous escorta jusqu'aux limites extrêmes du village, là où les jardins ordonnés cèdent la place aux talus sauvages et aux sentiers de terre battue. Il fit halte sous un grand saule aux branches lourdes de pleurs de givre. En se tournant vers nous, le large rebord de son chapeau laissait son visage dans l'ombre, mais ses yeux brillaient d'un éclat d'acier sous l'entrelacs de ses sourcils. L'urgence se lisait dans la tension de sa mâchoire. Il devait partir vers le sud, une course effrénée vers l'Isengard pour consulter celui qu'il nommait avec une déférence inquiète. Le chef de son ordre, Saroumane le Blanc. Le silence qui s'installa alors était terrifiant. Pour la première fois depuis dix-sept ans, je ne voyais plus en lui le mentor qui m'avait sauvée des cendres, mais un voyageur solitaire accablé par un secret trop lourd, conscient que l'avenir du monde reposait sur les épaules de deux petits êtres dont le plus grand exploit, jusque-là, était de faire pousser des citrouilles.
« Je vous retrouverai à Bree, » dit-il, son regard s'attardant sur moi avec une intensité qui semblait peser des tonnes. « Alya, je te confie ce qu'il y a de plus précieux. Ne te laisse pas emporter par ta colère ou ta fierté royale. Sois l'ombre qui guide, pas seulement celle qui frappe. »
« Je ferai mon travail, magicien. Mais si les Neuf nous trouvent, ne t'attends pas à ce que je leur fasse la révérence, » répliquai-je avec une ironie mordante pour masquer mon trouble.
Il disparut dans la brume laiteuse du matin, le pas de son cheval étouffé par la terre humide. Il nous laissait seuls. Deux Hobbits chargés de sacs trop lourds et une Elfe vêtue de noir qui n'avait pour seule boussole que son instinct de rebelle indomptable. Le voyage commença dans un silence de mort. Je marchais en tête, mon arc à la main, mes oreilles tendues vers le moindre écho suspect, le craquement d'une brindille ou le vol d'un oiseau inquiet. Chaque ombre portée par un saule pleureur me paraissait désormais une menace. Nous traversions les champs de la Comté que j'avais surveillés pendant dix-sept ans, mais ils ne me semblaient plus familiers. Ils étaient devenus un terrain de chasse où nous étions le gibier. Alors que nous approchions des limites de la Comté, là où les collines deviennent plus sauvages, je m'arrêtai net, levant une main ferme pour signaler l'arrêt. Sam et Frodon se figèrent, leur respiration sifflante trahissant leur épuisement. Un vent subitement glacial, venu d'un ailleurs que je ne connaissais pas, balaya la lande, faisant frissonner les herbes hautes dans un sifflement sinistre. C'est alors que le son monta. Il ne vint pas d'une direction précise, mais sembla naître du sol même pour s'élever vers le ciel livide. Ce n'était pas le cri d'un animal blessé cherchant refuge, ni celui d'un homme hurlant son agonie. C'était une plainte déchirante, un hurlement d'outre-tombe dépouillé de toute humanité. Un son froid, métallique, qui portait en lui le vide abyssal qui sépare les étoiles. Il vrilla mes tympans, s'insinua sous ma peau pour glacer ma propre moelle. À mes hanches, l'acier de mes dagues se mit à vibrer. Un tintement sourd, un avertissement physique de mes lames face à une souillure contre-nature. Autour de moi, le monde semblait avoir perdu ses couleurs. Même Sam et Frodon paraissaient s'effacer, leurs visages livides n'étant plus que des masques de craie. Le cri s'éteignit, laissant derrière lui un silence plus terrifiant que le bruit, un silence de mort qui pesait sur nos poitrines. L'instinct de la prédatrice en moi hurla le nom de l'intrus avant même que mon esprit ne le formule. Les Cavaliers Noirs, les Serviteurs de l'Anneau, venaient de franchir le seuil de ce paradis vert. Ils n'étaient plus des légendes contées par Gandalf au coin du feu. Ils étaient là, invisibles et implacables, reniflant notre peur dans le vent matinal.
« Bienvenue dans le monde réel, Frodon, » murmurai-je, mes yeux violets brillant d'une fureur sombre sous ma capuche. « La fête est définitivement terminée. »
Le cri s'était tu, mais son écho vibrait encore dans l'air poisseux. Je portai une main tremblante à mon front pour rabattre ma mèche rebelle sous ma capuche. Un geste simple, presque banal, mais qui agît sur moi comme le cran de sûreté d'une arme que l'on verrouille. D'un effort de volonté, j'effaçai toute trace de doute ou de crainte de mes traits, sentant mon visage se figer pour devenir ce masque de pierre que j'avais sculpté durant mes années de rôdeuse. Mes émotions furent reléguées dans un recoin sombre de mon esprit, ne laissant place qu'à l'analyse froide du terrain.
« À terre. Maintenant, » ordonnai-je d'un murmure si tranchant qu'il ne souffrait aucune discussion.
Sans attendre leur réaction, je saisis Frodon par le pan de sa veste et le tirai vers le bas, l’obligeant à s’enfoncer dans le tapis de feuilles mortes et de fougères. Sam suivit comme une ombre malheureuse, s'écrasant dans la terre avec un bruit de souffle coupé. Je m'enfonçai la première dans un fourré d'aubépine particulièrement dense, ignorant les épines qui griffaient mon cuir et cherchaient ma peau. Je me retournai vers eux, mes yeux violets brillant sous l'ombre de ma capuche d'une intensité presque féline. Ils étaient blêmes, les doigts enfoncés dans l'humus, les yeux écarquillés par une terreur primale que seul le cri d'un Nazgûl peut inspirer.
« À partir de cet instant, vous n'êtes plus des Hobbits en promenade, » sifflai-je en vérifiant d'un geste machinal le fil de ma dague. « Vous êtes des fantômes. Vous ne parlez pas, vous ne vous plaignez pas, et vous respirez par le nez. Si je vous dis de courir, vous courez. Si je vous dis de mourir, vous retenez votre souffle. Est-ce clair ? »
Ils acquiescèrent d'un mouvement de tête synchronisé, trop terrifiés pour faire le moindre bruit. Je me tournai alors vers la direction d'où venait le cri, mon corps tout entier tendu vers la menace invisible. La traque venait de commencer, et l'odeur de la forêt avait changé. Elle ne sentait plus le printemps, mais le métal froid et la moisissure des tombeaux. J'avais bien l'intention de leur prouver, à ces spectres sans visage comme à ces Hobbits, qu'une princesse des cendres, nourrie de pertes et de fureur, n'était jamais une proie facile. J'étais l'ombre dans l'ombre. Et l'ombre allait désormais mordre.
(1) Un anneau pour les gouverner tous