L'Eclat d'Améthyste Tome 1 - Le Sang des Cendres

Chapitre 1 : L'Ombre et les Guirlandes

4667 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 09/04/2026 20:07

Le monde puait la paix. C’était une odeur écœurante, un parfum trop sucré qui saturait les narines. Un mélange de terre grasse fraîchement retournée, de pommiers croulant sous des fleurs d'un blanc virginal et de cette insouciance cotonneuse qui collait à la peau comme une humidité de fin d’été. Pour n’importe quel voyageur, franchir les limites de la Comté revenait à s'envelopper dans une couverture de laine chaude, bercé par le bourdonnement des abeilles et le cliquetis lointain des services à thé. Pour moi, c’était comme marcher sur un lac gelé en plein dégel. Chaque pas me semblait suspect. J’attendais que la glace craque sous mes bottes, que le monstre tapi sous la surface vienne enfin réclamer son dû. Je réajustai la sangle de mon arc, sentant le bois d'if poli frotter contre mon épaule à chaque cahot de la charrette. Ma tenue de cuir noir, tannée à l'huile de poisson pour absorber la moindre lueur et étouffer le froissement des branches, jurait avec l'émeraude des collines. J'étais une tache d'encre jetée sur un parchemin de verdure, un anachronisme vivant au milieu des prairies tondues. De chaque côté de la route, les Hobbits s’arrêtaient de bêcher leurs jardins débordants de capucines et de soucis pour nous regarder passer. Ils saluaient Gandalf avec des cris joyeux, agitant leurs mains potelées, mais leurs yeux dérivaient invariablement vers moi. Leur regard, d'ordinaire si placide, se teintait d'une pointe d'inquiétude, comme s'ils craignaient que mon ombre, longue et effilée, ne vienne flétrir leurs fleurs de prix. Il faut dire que je ne faisais rien pour les rassurer. Svelte, nerveuse, le visage, malgré mes traits fins, était fermé encadré par de longs cheveux bruns dont une mèche rebelle s’échappait toujours de ma tresse, je n'avais rien à envier aux miens. Je possédais cette grâce elfique, mais elle était tempérée par une rudesse que l'on ne trouvait pas dans les palais. Mon visage était marqué par la route, mes mains par la corde de l'arc. Et puis, il y avait mes yeux. Cette couleur violette, profonde comme une améthyste sombre ou un ciel d'orage avant la première foudre, que les gens mettaient souvent sur le compte d'un sortilège de magicien.

« Tu devrais desserrer les dents, Alya, » marmonna Gandalf sans quitter la route des yeux.

Il était assis sur son banc de bois, les rênes flottantes entre ses doigts noueux et tachés par le tabac. Son grand chapeau gris pointu, dont la pointe oscillait au rythme des roues, était couvert d'une fine pellicule de poussière grise. Sa barbe s’étalait sur sa poitrine comme un nuage d'orage fatigué, cachant presque l'écharpe d'argent qui entourait son cou. Il dégageait cette odeur rassurante de fumée de bois, un ancrage de sagesse au milieu de ma paranoïa.

« On dirait que tu t’apprêtes à charger une troupe d’Orques alors que nous allons simplement fêter l'anniversaire d'un vieil ami, » ajouta-t-il avec une lueur malicieuse dans le regard.

« Les fêtes m'énervent, » répliquai-je d'un ton sec, la main crispée sur le rebord du chariot. « Trop de bruit, trop de gens qui s'empiffrent de tartes aux mûres et, surtout, trop d'occasions de baisser sa garde. Regarde-moi, Gandalf. Je ressemble à une invitée ? Je ressemble à une demoiselle prête à danser la gigue entre deux tonneaux de bière ? »

Je fis un geste vers mes hanches, où mes dagues jumelles, les Larmes Sombres, étaient fixées. Elles étaient logées dans leurs fourreaux d'ébène gravés de runes d'argent, fidèles et froides. Elles ne servaient pas à couper le pain de campagne ou à sculpter des sifflets en bois de saule, et le magicien le savait mieux que quiconque.

« Tu ressembles à ce que tu es, » soupira-t-il, un nuage de fumée s'échappant de ses lèvres. « Une princesse sans royaume qui s'obstine à jouer les rôdeuses pour ne pas affronter la réalité. Une rebelle qui préfère le froid de l'acier à la soie d'un palais. »

« Mon palais est un tas de gravats calcinés et mes sujets sont des fantômes, vieil homme. Alors si je préfère la poussière des chemins au confort compassé de Fondcombe, c'est mon droit le plus strict. »

Je fermai les yeux un instant. Des bribes douloureuses remontèrent. Le reflet de la lune sur les hautes colonnes de marbre blanc, l'odeur entêtante de l'encens de cèdre et le chant cristallin des harpes... juste avant que les flammes ne viennent tout effacer. Gandalf m'avait trouvée dans les cendres. Il m'avait sortie du brasier, m'avait appris la survie dans les étendues sauvages, transformant ma rage impuissante en une précision de tir. Il était le seul à connaître le secret de ma lignée, le seul à savoir que sous cette armure de cuir usée battait un cœur dont le sang royal était censé s'être éteint sous les décombres. C’était pour cela que j’aimais les Hobbits. Eux ne s'intéressaient pas aux couronnes perdues ou aux prophéties poussiéreuses. Pour Bilbon ou Frodon, je n’étais qu’Alya. L'amie aux piques acerbes, celle qui savait grimper au sommet des hêtres plus vite qu’un écureuil et qui racontait des histoires de contrées lointaines avec un mépris de façade, mais une loyauté féroce. Ici, dans ce petit coin de terre grasse, je n'étais pas une relique. J'étais vivante.

« Pourquoi sommes-nous vraiment là ? » demandai-je soudain.

Ma voix avait perdu son mordant pour devenir un murmure. Le paysage défilait. Des trous de Hobbits aux portes rondes peintes de couleurs vives, jaune tournesol, vert sapin, bleu ciel, nichés sous des collines si parfaites qu'elles semblaient dessinées.

« Ce n’est pas juste pour les cent onze ans de Bilbon. Je vois ton regard, Gandalf. Tu as ce pli entre les sourcils, cette ombre qui ne te quitte pas depuis les frontières du Rhovanion. Tu crains de ne plus pouvoir contrôler les événements. »

Le magicien laissa échapper un long soupir qui fit frémir sa barbe. Le craquement régulier de l'essieu de bois sembla soudain très fort dans le silence qui s'installa.

« Bilbon est devenu... inquiet, Alya. L'objet qu'il garde dans sa poche depuis tant d'années commence à peser lourd, non pas sur ses vêtements, mais sur son âme. Et l'Ombre à l'Est ne dort plus. Elle s'étire, elle palpe le monde de ses doigts de fumée, elle cherche ce qu'elle a perdu. »

« L'Anneau, » lâchai-je.

Mes doigts se crispèrent instinctivement sur le pommeau de ma dague droite. Le métal était froid, familier, un ancrage nécessaire dans une réalité qui menaçait de basculer dans le cauchemar.

« Ne prononce pas ce nom ici ! » coupa-t-il fermement, jetant un regard nerveux vers les buissons de noisetiers. « Mais sache une chose. Ta liberté de rôdeuse solitaire touche à sa fin. Si le vent tourne, tu ne pourras plus te cacher dans l'ombre des forêts. Tu devras choisir entre ton passé de cendres et l'avenir de ce monde. »

« Je n'ai peur de rien, Gandalf. Et certainement pas de mon passé. C'est le futur qui m'ennuie, surtout s'il ressemble à un de tes longs discours moralisateurs. »

Il eut un petit sourire triste, celui qu'on réserve aux enfants têtus qui ne voient pas le précipice devant eux.

« L'insolence est un bouclier bien fragile face au Feu Noir, ma princesse. Mais nous verrons bien. En attendant, essaie de ne pas terroriser les invités avec tes airs de chasseresse. Nous approchons. »

Nous franchissions la crête de la colline et je m’installais près de lui sur le chariot. En bas, le village de Hobbitebourg s'étalait comme un tapis de velours brodé. Les jardins étaient un chaos organisé de roses trémières et de légumes vigoureux. Au loin, dans le Champ de la Fête, on devinait déjà les tentes de toile blanche dressées et les grandes banderoles colorées claquant joyeusement au vent. C’était magnifique, d'une beauté si vulnérable qu'elle en devenait douloureuse. Je sentis une pression familière dans ma poitrine, cet instinct qui me hurlait que le temps des vergers en fleurs touchait à sa fin. Je redressai mes épaules, vérifiai une dernière fois la tension de ma corde d'arc et affichai mon plus beau sourire sarcastique. Si le destin voulait venir me cueillir entre un tonneau de bière et un buffet de tourtes, il allait être déçu du voyage. J'étais Alya, la princesse des cendres, et je n'avais pas l'intention de me laisser dicter ma conduite par une ombre ou par un magicien aux sourcils trop broussailleux.

« On parie combien que Bilbon disparaît avant le dessert ? » lançai-je pour briser la tension.

Gandalf secoua la tête, un rire rocailleux reprenant enfin le dessus sur son inquiétude.

« Aucun pari. Ce serait tricher, car tu le connais aussi bien que moi. »

Je sautai de la charrette avant même qu'elle ne soit immobilisée, mes bottes épousant le sol avec la légèreté silencieuse d'un félin. À travers le champ, une silhouette familière accourait déjà vers nous, les mains levées en un signe de joie manifeste. Frodon. Mon cœur, d'ordinaire si verrouillé, se desserra d'un coup. Pour lui, pour cette innocence que j'avais perdue dans les flammes, je serais prête à affronter n'importe quelle ombre. Même celle d'un trône oublié.



L’arrivée à Cul-de-Sac fut un véritable naufrage de mes sens dans une mer de jovialité rustique. La Comté, d'ordinaire assoupie dans son calme bucolique, s'était muée en une fourmilière en pleine effervescence. Tandis que Gandalf s'extrayait de sa charrette avec une lenteur calculée, ses articulations craquant en écho au bois du chariot, je me retrouvai immédiatement encerclée par une marée de gilets colorés et de pieds velus. Frodon fut le premier à m'atteindre. Il fendit la foule avec une agilité de lièvre, son visage rayonnant d'une joie si pure qu'elle agit sur moi comme un onguent, apaisant momentanément l'irritation qui me tenaillait les nerfs.

« Alya ! Je craignais que Gandalf ne t’égare en chemin, ou que l’appel des loups ne finisse par l’emporter sur nous ! » s’exclama-t-il en me saisissant les mains.

Je lui rendis son sourire, tout en gardant ce tranchant d'ironie qui me servait de masque, une lame d'acier froid glissée sous un gant de velours.

Ses mains étaient douces, lisses comme des galets de rivière. Les miennes étaient calleuses, marquées par le frottement du cuir, les cicatrices des ronces et des années de traque.

« Il a bien tenté de m'échanger contre une cargaison de tabac de qualité supérieure à Bree, Frodon, mais l'aubergiste a trouvé que j'avais les dents trop pointues et l'humeur trop sombre, » répliquai-je en lui ébouriffant les cheveux, un geste qui me parut presque étranger. « Comment va Bilbon ? Toujours aussi insaisissable ? »

« Plus que jamais. Il parle en énigmes et prépare ce soir comme s'il s'agissait du couronnement d'un roi déchu. Viens, tu dois goûter à la bière de cette année avant que Merry et Pippin ne siphonnent les fûts. »

Je le suivis à travers le champ de la fête, un chaos organisé qui me donnait le vertige. Des guirlandes de papier crépon orange et pourpre pendaient aux arbres centenaires, oscillant sous le poids des lanternes de verre. Des orchestres de village, perchés sur des tréteaux de fortune, massacraient des airs joyeux sur des violons désaccordés, leurs coudes s'agitant avec une vigueur frénétique. L'air était saturé, presque gélatineux. Une mélasse d'odeurs de porc grillé à la broche, de tourtes fumantes et d'herbe écrasée. C'était si épais que j'avais l'impression de pouvoir le découper avec l'une de mes dagues. Je me frayai un chemin avec une grâce svelte, une panthère noire égarée dans une basse-cour, évitant les Hobbits qui titubaient déjà après leur troisième petit-déjeuner liquide, leurs chopes de grès s'entrechoquant dans un vacarme de rires gras. Ma silhouette drapée de noir, dont chaque couture semblait absorber la lumière dorée du crépuscule, attirait les regards comme un aimant. Je sentais les murmures ramper dans mon dos, tels des insectes :

« L'Elfe de Gandalf. »

« Regardez ses yeux, on dirait des braises violettes. »

« On dirait une ombre tombée du ciel de minuit. »

Je les ignorais royalement, la tête haute. Je n'avais rien à envier à la splendeur éthérée des miens, mais je savais que ma beauté, avec mes traits fins mais fermés par la méfiance et ma mèche rebelle qui barrait mon front, intimidait ces braves gens. Tant mieux. La peur était souvent le début de la sagesse, et je préférais leur crainte à leur pitié.

« Alya ! Une pinte ! »

C'était Bilbon. Le vieux Hobbit semblait nager dans son habit de fête en soie brodée, ses boutons d'argent brillant sous les lampions, mais ses yeux brillaient d'une excitation fébrile, presque malsaine, comme s'il brûlait d'une fièvre interne. Il me tendit une chope avec une révérence exagérée, presque théâtrale.

« Pour vous, Bilbon, j'accepterais même de boire de l'eau croupie des marais, » déclarai-je en prenant le verre de bois sombre. « Joyeux anniversaire. Cent onze ans... c'est l'âge où l'on devient enfin dangereux, non ? »

« Oh, je suis bien plus dangereux que tu ne le crois, ma chère, » gloussa-t-il en se penchant vers moi.

Son haleine sentait le tabac de la Comté et le vieux xérès.

« Mais dis-moi, tu portes toujours tes jouets sur toi ? Même pour une fête ? »

Il désigna du menton mes dagues, les Larmes Sombres, dont les pommeaux en forme de têtes de faucon dépassaient de ma ceinture.

« Ce ne sont pas des jouets, Bilbon. Ce sont des rappels. Et puis, au cas où l'un de tes cousins de la Grande-Cave déciderait de devenir trop pressant, j'aime avoir de quoi leur rafraîchir les idées. »

Il rit, mais son rire s'étrangla rapidement dans une quinte de toux sèche. Sa main plongea soudain dans sa poche de gilet, un geste nerveux, convulsif, comme si ses doigts cherchaient désespérément une bouée de sauvetage. Un instant, un seul, je vis passer sur son visage une expression de terreur pure, un vide abyssal qui me fit frissonner, aussitôt remplacée par un masque de jovialité forcée. Mon sang ne fit qu'un tour. Quelque chose ne tournait pas rond. Une dissonance dans la symphonie de la Comté. Mais avant que je ne puisse l'interroger, deux tornades rousses me percutèrent de plein fouet, m'arrachant à mes sombres pensées.

« Alya ! Pippin prétend que tu ne pourrais pas toucher une meule de foin à dix pas avec ce vent ! » lança Merry, le visage barbouillé de crème et les yeux pétillants de défi.

Je me tournai vers eux, ravie de pouvoir déverser mon sarcasme sur des cibles plus faciles.

« Pippin devrait moins s'occuper de mon arc et plus de la propreté de son gilet, qui ressemble à une carte des délices du buffet, » répliquai-je en arquant un sourcil. « Mais si vous tenez tant à perdre votre dignité devant tout le village, je vous écoute. Quel est l'enjeu ? »

« Un défi ! » s'écria Pippin, s'agitant comme un jeune chiot. « Si tu éteins la bougie de cette lanterne là-bas, sous le grand chêne, oui, celle qui oscille, sans briser le verre... on te cède notre part de tarte aux mûres ! »

« Et si je rate ? »

« Tu devras porter une couronne de fleurs des champs, avec des rubans roses, et danser la gigue avec le vieux Noakes jusqu'à ce que tes pieds saignent ! »

L'idée de ma silhouette noire, bardée d'acier, couronnée de marguerites jaunes et tournoyant au bras d'un vieux Hobbit édenté fit hurler de rire les convives alentour. Même Gandalf, qui discutait un peu plus loin en fumant sa pipe, s'arrêta pour observer la scène, une lueur de défi amusé dans ses yeux gris.

« Très bien, petits monstres. Préparez vos mouchoirs pour pleurer votre tarte. »

Je décrochai mon arc. Le bois d'if était froid, souple sous mes doigts. Je sortis une flèche de mon carquois de cuir, vérifiai l'empennage de plumes d'oie et enfonçais mes bottes légèrement dans l'herbe grasse. En un instant, le brouhaha de la fête, les rires, les violons, les chopes, s'étouffa pour devenir un lointain murmure de fond. Je ne voyais plus que la petite flamme vacillante, là-bas, une minuscule danseuse jaune enfermée dans sa prison de verre. Je bandai l'arc avec une facilité déconcertante, la tension dessinant les lignes nettes et musclées de mes bras sous le cuir noir. La flèche partit avec un sifflement sec, un baiser de mort porté par le vent. Elle fendit l'air, effleura le sommet de la lanterne juste assez pour que le souffle de son passage étouffe la mèche d'un coup de vent artificiel. La flamme s'évanouit. Le verre resta intact, ne vibrant même pas. Un silence incrédule flotta sur la prairie, puis une acclamation tonitruante s'éleva, menée par les cris de joie de Frodon. Merry et Pippin restèrent la bouche ouverte, leurs mains couvertes de miettes suspendues en l'air, l'air si comique que je ne pus m'empêcher de lâcher un petit rire moqueur, un son rare et cristallin.

« Je préfère les mûres bien mûres, Merry. Et que la croûte soit croustillante, » dis-je en rangeant mon arc lentement.

Toute la soirée, je jouai ce rôle. La guerrière impitoyable et effrontée qui distrayait la galerie, une bouffonne royale en armure noire, pour mieux masquer mon inquiétude. Je me prêtai à leurs joutes verbales, remettant à leur place les Hobbits trop curieux d'une répartie cinglante qui les laissait bouche bée. Mais à chaque fois que je croisais le regard de Gandalf par-dessus les feux de joie qui commençaient à lécher le ciel noir, je sentais que le secret que nous partagions devenait trop lourd, une pierre dans l'estomac. La fête battait son plein, les ombres des danseurs s'étirant démesurément sur l'herbe sous l'effet des brasiers, mais pour moi, chaque éclat de rire résonnait comme le glas d'un monde condamné. Sous les guirlandes et les chants, l'obscurité rampait, invisible pour eux, mais palpable pour moi. Je savais que mes mains ne tarderaient pas à tâter autre chose que la corde de mon arc. Elles allaient bientôt devoir s'abreuver de sang.



Le ciel s'était paré d'un velours sombre, un bleu nuit si profond qu'il semblait absorber les derniers échos de musique. Les étoiles, d'ordinaire reines du firmament, paraissaient bien pâles face à l'éclat des feux d'artifice de Gandalf. Des dragons de rubis et des cascades de saphir qui déchiraient la voûte céleste dans un fracas de tonnerre joyeux. Je m'étais isolée sur un petit monticule herbeux, à la lisière exacte entre la lumière dorée des lanternes, qui donnait aux Hobbits des airs de santons de terre cuite, et l'obscurité insondable des champs de la Comté. C’était ma place. Toujours sur le seuil, l'ombre accrochée aux talons, jamais tout à fait dedans. Je savourais le silence relatif, loin du cliquetis des fourchettes, quand une silhouette familière, longue et voûtée, se détacha du halo des tentes pour me rejoindre. Gandalf ne dit rien d'abord. Sa présence imposante dégageait une odeur de soufre et de sauge. Il se contenta de bourrer sa pipe avec une minutie agaçante, le foyer s'allumant par intermittence au rythme de ses bouffées. Les lueurs rouges projetaient des ombres mouvantes sur ses traits fatigués, creusant les rides de son front comme des sillons de sagesse et d'inquiétude.

« Tu as été remarquable, Alya, » finit-il par murmurer, sa voix se mêlant au bruissement du vent dans les herbes hautes. « Bien que je sois certain que Merry et Pippin ne se remettront pas de cette bouteille de vin de la Vieille Forêt avant au moins une décennie. »

« Ils s'en remettront, » répliquai-je avec cette pointe de rudesse qui me servait de rempart contre la mélancolie. « La perte de leur dignité est un prix bien faible pour le spectacle que je leur ai offert. Et puis, cela leur apprendra à parier contre une Elfe qui n'a que son arc pour unique héritage et sa fierté pour seul toit. »

Je sentis son regard peser sur moi. Pas un regard de vieillard, mais celui d'un Maïa qui lisait à travers mes sarcasmes comme on décrypte un parchemin ancien.

« Bilbon va le faire, n'est-ce pas ? » demandai-je, le ton brusquement sérieux, dépouillé de tout artifice.

« Oui. Il a déjà commencé ses adieux, même si personne ne le sait encore sous ces rires de fin de banquet. Son esprit est comme un ressort trop tendu, Alya. Cet objet... il le grignote par les bords, comme un acide invisible. »

Je serrai les poings, sentant mes ongles s'enfoncer dans mes paumes calleuses. La peur, ce froid reptilien, remontait le long de mon échine.

« Tu m'as protégée pendant toutes ces années, Gandalf. Tu as caché mon nom sous la poussière des routes, tu as effacé mes traces pour que je puisse être cette rôdeuse indomptable dont personne ne soupçonne l'origine. Pourquoi me dire tout cela maintenant ? Pourquoi ne pas me laisser continuer ma vie de fantôme, loin de tes guerres de vieux sages ? »

Le magicien se tourna vers moi. Dans l'ombre, son regard s'anima d'une lueur intérieure, une fureur contenue qui m'intimida presque.

« C'est que tu es la seule, en dehors de Frodon, en qui j'ai une confiance absolue. Ton sang n'est pas seulement celui d'une reine disparue, Alya. C'est celui d'une guerrière qui a vu le monde brûler et qui sait ce que signifie "perdre". Tu es impitoyable quand le sort l'exige, et le monde qui s'éveille n'aura que faire de la courtoisie des palais. »

Soudain, une clameur s'éleva du centre de la fête, rompant notre aparté. Bilbon, juché sur une chaise avec une fébrilité qui frisait l'hystérie, entamait son discours. De là où nous étions, nous n'attrapions que des lambeaux de phrases, mais le silence qui s'abattit sur la foule était lourd, poisseux de perplexité. Et puis, sans prévenir, un flash de lumière aveuglant déchira l'obscurité. Un cri collectif monta. Disparu. Je dégainai mes dagues dans un réflexe purement instinctif. L'acier noir glissa hors des fourreaux avec un sifflement sinistre, captant l'éclat mourant des derniers lampions. Je balayai les environs, les muscles bandés, prête à fendre l'air contre une menace invisible. Mais il n'y avait rien. Rien que des Hobbits stupéfaits et le murmure montant d'une panique villageoise.

« Rentre tes lames, Alya, » ordonna Gandalf, déjà en mouvement avec une hâte qui ne lui ressemblait pas. « Ce n'est qu'un tour de passe-passe... pour le moment. Rejoins-moi à Cul-de-Sac. Vite. »

Je ne me le fis pas dire deux fois. Je me faufilai entre les haies de troènes avec la rapidité d'une ombre, évitant les groupes de convives qui commençaient à s'agiter comme des fourmis dont on aurait piétiné le dôme. Quand je franchis le seuil de la demeure de Bilbon, l'air y était différent. Lourd, chargé d'une électricité statique qui faisait dresser les poils de mes bras. L'odeur du vieux papier et du tabac y était étouffante. Le magicien était là, immobile au milieu du salon encombré. Bilbon s'était volatilisé, mais son absence pesait plus lourd que sa présence. Je restai dans l'encadrement de la porte, mes yeux violets scrutant chaque recoin d'ombre, mes sens en alerte. Mon attention fut aimantée par une petite enveloppe blanche posée sur la cheminée. Gandalf l'observait comme s'il s'agissait d'un serpent venimeux prêt à frapper.

« Il l'a laissé, » dit-il simplement, sa voix n'étant plus qu'un souffle.

« Qu'allons-nous faire ? » demandai-je, le cœur battant un tambour de guerre dans ma poitrine.

« Nous allons attendre Frodon. Et ensuite, je devrai partir. Pour obtenir des réponses que je redoute déjà de trouver. »

Il s'approcha et posa sa main sur mon épaule. Son poids semblait sceller un pacte ancestral.

« Alya, je te demande de veiller sur ce trou de Hobbit. Ne te montre pas. Reste dans les bois, surveille les routes. Si des cavaliers vêtus de noir approchent de la Comté, tu le sauras avant tout le monde. Sois la lame dans l'ombre que j'ai forgée dans les cendres. »

Je redressai la tête, mon effronterie habituelle reprenant ses droits pour masquer l'angoisse qui me sciait les jambes.

« Tu me demandes de jouer les garde-chiourmes pour des Hobbits en me cachant dans les buissons de mûriers ? On est loin des chants de gloire de mon peuple, Gandalf. »

« Ce n'est pas un jeu, Alya. Ta loyauté va être mise au feu comme jamais le fer ne l'a été. Jure-le-moi. »

Je soutins son regard, celui d'une princesse impitoyable face à son mentor. Je pensai à Frodon, à son rire qui n'avait jamais connu l'ombre d'une épée.

« Je le jure, » finis-je par lâcher d'un ton froid. « Personne ne touchera à ce Hobbit tant que mon cœur battra. »

Gandalf quitta la pièce peu après, me laissant seule dans le silence sépulcral de Cul-de-Sac. Je sortis sur le perron et m'assis sur le banc de bois de Bilbon. La fête était morte. Les lumières de la vallée s'éteignaient une à une, cédant le pas à une nuit sans lune. Je sortis l'une de mes dagues pour en polir la lame d'un morceau de soie noire. Ce geste machinal apaisait enfin le tremblement de mes doigts. Le futur me paraissait aussi sombre et tranchant que l'acier que je tenais. Je ne savais pas encore que ce serment me mènerait dans les entrailles de la terre et sous les frondaisons de forêts millénaires. Je ne savais pas encore que je croiserais la route d'un archer sylvain dont l'arrogance n'aurait d'égale que la mienne. Je savais seulement qu'Alya, la princesse déchue, venait de s'effacer pour laisser place à la protectrice du Porteur. Je levai les yeux vers le ciel. Les étoiles me parurent froides, comme des diamants sur un linceul, mais pour la première fois, mon regard violet reflétait une détermination nouvelle.

« Que le destin vienne, » murmurai-je pour moi-même, un sourire féroce étirant mes lèvres. « Je l'attends de pied ferme. »


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