Requiem del Sangue
L’église est faite de larges blocs de granite d’un gris presque noir. Les vitraux sont en bon état, la clôture de fer forgé n’a pas de rouille, le chemin est parfaitement déblayé jusqu’à la lourde porte de fer. D’imposants arbres promettent de projeter des ombres sur les murs lorsque le soleil se lèvera malgré l’absence de feuillage. Le quartier est modeste. Un bar non loin voit ses derniers clients, les immeubles de deux ou trois étages, construits en une longue suite de bâtiments de briques rouges ou jaunes, côtoient de petits commerces aux panneaux à la peinture écaillée. L’endroit est d’apparence modeste, presque trop sobre. Digne du quartier qui l’abrite.
- J’aurais cru que nous serions dans un quartier plus…
- Huppé? Bourgeois? complète Angelo avec un petit rire, ce qui fait se contracter les épaules d’Isaline automatiquement. Nous ne sommes plus dans les grandes tours de verre et d’acier que ta famille chérie tant à Boston.
- Je pensais à “proche du Conservatoire”, glisse Isaline d’une petite voix où elle ne peut pas cacher l'offense qu’elle prend.
- Essaie de le dire comme si tu le pensais et je ferai en sorte d’avoir l’air d’y croire.
La jeune femme se mord l’intérieur de la joue et serre la sangle de son sac. Il est là, l’air entre le l’amusement et l’ennui, sa voix aussi douce que de l’eau fraîche par un jour de canicule. Le léger accent qu’il conserve quand il parle en français ajoute au charme de son timbre. Isaline, probablement avec stupidité et, honnêtement, le précieux souvenir de leur première rencontre quand elle était enfant, se force à expirer lentement. Ne jamais rencontrer ses idoles est plus vrai que jamais.
Le chauffeur, un vieil homme à la chevelure d’un blanc de neige et n’ayant pas prononcé le moindre mot, s’avance pour leur ouvrir. Quand il remet la clé en fer dans la main tendue d’Angelo, il ne la regarde jamais, parfaitement professionnel dans sa démarche, sa tenue et son expression. Cette fois, elle détecte le pistolet sous la veste. Savoir que son garde du corps, bien qu’involontaire, ne réagit pas à l’arme la rassure. C’est donc un homme de leur famille. Il est sécuritaire. Enfin… il lui semble. Est-ce que les gens qui veulent la voir morte ont plus de moyens financiers que les Giovanni et les de Varenne réunies? Sûrement pas. Non? Un long frisson parcourt son dos tandis qu’ils entrent.
L’intérieur n’est pas ce à quoi elle s’attendait. De l’extérieur, le bâtiment à l’air bien entretenu, mais ancien. On ne devinerait jamais le mobilier de luxe, la décoration chic et les lignes modernes qui ont remplacé les bancs d’église et la sacristie. L’espace a été reconverti en appartement. Alors qu’elle quitte le couloir de l’entrée, elle remarque que l’espace est partagé entre un immense salon, piano à queue inclus, et une cuisine complète. Plusieurs portes et un escalier en colimaçon promettent d’autres pièces à explorer.
- L’endroit est protégé par glyphe. Au prix qu’exige le Tremere qui les a tracés, évite de toucher tout symbole qui te semblerait sortir de l’ordinaire, commente Angelo alors qu’il retire son manteau et le tend au vieil homme qui le prend sans émettre le moindre son.
- Pardon, je… Je n’ai pas compris le mot. Vous vouliez dire trembler ou craindre?
- Aucun des deux. Les Tremere font partie d’un clan d’immortels comme les Giovanni ou les Ventrue. Ce sont des sorciers plus versatiles, mais ils sont encore loin d’égaliser notre expertise avec les morts. Ils établissent toutefois d’excellentes protections contre les indésirables.
- Oh… OK… Un peu comme une… agence de sécurité magique?
La comparaison fait sourire le chanteur alors qu’il fait signe au chauffeur, ou peut-être devrait-elle dire domestique, de partir. Ce n’est que lorsqu’ils sont seuls qu’Angelo continue :
- D’habitude, non. Ils sont dans les clans fondateurs de la Camarilla et refusent la plupart du temps de travailler avec des indépendants.
Isaline le dévisage, pinçant les lèvres face à la nouvelle question qui la fait se sentir stupide.
- Camarilla… C’est pour désigner une petite cour ou c’est le nom d’un regroupement? Le mélange de termes me rend confuse. C’est de l’espagnol, non?
- À l’origine, il me semble que c’est en effet un terme désignant les petites cours secrètes dans l’ombre du pouvoir, explique-t-il avec une patience qui l’étonne. De nos jours, quand on parle de Camarilla avec un grand C, surtout dans une autre langue que l’espagnol, c’est pour désigner l’institution qui tente de se convaincre qu’elle dirige les nôtres. Du moins… les miens. Toi, tu es une Milliner de sang, certes, mais tu n’appartiens pas au clan, seulement à la famille.
- J’admets que je ne m’attendais pas à autant d’explications de votre part…
- Ce n’est pas par bonté d’âme, lance-t-il avec légèreté en se laissant tomber gracieusement dans un divan. La Camarilla est établie à travers le monde et le dirigeant d’Ottawa te veut morte pour empêcher l’alliance avec les Ventrue parce qu’il déteste ta future belle-famille. Si tu entends ces termes, je tiens à ce que tu les reconnaisses et agisse en conséquence.
Isaline sent sa bouche s'assécher. Lentement, elle glisse ses mains sous ses bras pour les empêcher de trembler. C’est logique et froid. Le calcul se tient. Reconnaître la menace est un principe fondamental quand on risque d’être prise pour cible. Dans cette situation, c’est même très réel comme risque. Pourtant, la petite fille en elle continue d’espérer un peu de reconnaissance. Juste quelques mots qui ne seraient pas vitrioliques ou dédaigneux.
- Je comprends. J’imagine que… prendre des notes, c’est non?
- Au contraire : je me moque bien des mots dans un calepin. Sans contexte, chercher ces termes dans une encyclopédie ne mènera qu’à de fausses pistes. Si ça t’empêche d’être un poids pour moi, je ne me plaindrai pas.
- Charmant…
Le sarcasme est transparent, mais ça n’empêche pas l’homme assis en face d’elle de sourire de contentement. Elle-même s'assit afin de profiter de l’initiative.
- On m’a dit que vous seriez mon garde du corps même lors de mes études. Donc, même au Conservatoire. De quelle manière?
- Je crois que vous dites “échange étudiant”, répond Angelo alors qu’un dossier apparaît de nulle part entre ses mains.
- Attendez…
Il lève les yeux vers elle, un sourcil arqué, à mi-chemin d’ouvrir le dossier.
- Le… comment vous faites?
- Fait quoi?
- Le dossier.
- Le décalage horaire te rend confuse ou je vais devoir passer mes nuits à gérer la frustration de deviner toutes tes pensées?
- Non… Je veux dire… Le dossier. Il n’était pas là, quelques secondes plus tôt. C’est de la… magie?
- C’est Gustavo.
Le temps d’un battement de cœur, la jeune femme entrevoit une silhouette près du vampire, puis plus rien. Une sensation sur son épaule, comme des doigts l’effleurant, la fait sursauter. Pourtant, quand elle se tourne, il n’y a rien.
- Les spiriti possèdent des pouvoirs variés. Certains, comme Charlotte, ont des capacités en recherche et peuvent ignorer le monde physique quand ils se déplacent. Elle me donne accès à des lieux fermés. David, lui, peut posséder les mortels et les objets. Ça se passe d’explications. Gustavo est un poltergeist, ce qui se marie bien avec ma manière d’utiliser la nécromancie pour lui transférer ce que je veux garder sous haute surveillance.
Il lève le dossier pour imager son propos.
- Alors… vous pouvez aller dans le monde des morts directement?
- Terres d’ombre, corrige-t-il, avant de continuer : et tellement plus. Excellente façon de quitter une scène de crime, d’ailleurs. Très utile pour mon travail. Rien que tu pourras maîtriser à titre de mortel, cela dit. Si les Milliner t’avaient éduqué correctement, je n’aurais pas besoin de le faire. Un talent rare gaspillé pour une alliance.
- Qu’est-ce que vous voulez dire?
Isaline le dévisage alors qu’il tourne son attention ailleurs, comme s’il écoutait quelqu’un d’autre. Puis, elle l’entend. Un murmure lointain. Grave. Posé. La voix d’un homme qu’elle ne reconnaît pas.
- Qu’est-ce que vous voulez dire ? répète-t-elle avec empressement. Quel genre de talent rare?
Angelo revient à elle, un petit sourire énigmatique aux lèvres. Il joue. C’est l’expression de quelqu’un qui a compris et qui s’amuse à calculer combien de temps elle mettra à comprendre à son tour.
- Vous ne parlez pas de chanter, n’est-ce pas? Vous parlez d’autre chose.
Un murmure surgit de derrière elle, féminin cette fois, et la fait se lever d’un bond. Son cœur s’emballe, sa respiration accélère. Angelo reste de marbre, observant sa réaction. La panique tente de s’emparer d’elle.
- Tu souhaites à apprendre la nécromancie, mais tu crains les morts. Ceux dans ta tête ou ceux de l’autre côté?
La question suspend l’élan d’Isaline, puis elle prend une respiration profonde et lente. Rester calme. Elle doit rester calme. Tout va bien. Angelo est peut-être un connard, mais il ne la laissera pas mourir. Un autre frisson la parcourt, cette fois d’une pensée bien précise : il existe bien pire que la mort. La protègera-t-elle de cela aussi ou s’en moquera-t-il?
- Je ne sais pas, avoue-t-elle doucement. J’entends… Est-ce que les morts peuvent… venir se venger?
Angelo penche la tête, l’air amusé. Ça lui fait peur.
- Tu parles de l’assassin que j’ai tué à Venise.
- La nuit… Après votre départ… J’ai comme… Je l’entendais tomber. Encore et encore. Comme… Comme s’il était là. Derrière ma porte.
- C’est pour ça que tu t’es tourné vers les rituels de protection? Pour t’enlever le poids de la mort qui t’accable?
- Je suis responsable de sa mort.
Un bref souffle échappe au vampire. Il change de position et sort de la poche de son veston la petite figurine en fer qu’elle avait mise devant sa porte de chambre. L’objet lui glace le sang et le souvenir remonte comme un fourmillement partant de la pointe de ses doigts frigorifiés à la racine de ses cheveux.
- Le fer repousse les esprits, murmure-t-elle.
- Seulement si le mort le croit. Rosenberg est quelqu’un de très cartésien. David n’aurait probablement pas pu. Il est… crédule. Quant à notre ami, l’homme de main, s’il devait hanter la personne responsable de sa mort, il me viserait moi ou la personne qui lui a confié cette mission suicide. Pas toi. Pour un assassin, éliminer la cible n’a rien de personnel, seulement professionnel. Ça ne crée pas d’attachement.
La jeune femme baisse les yeux, ses actions lui semblant subitement ridicules. Les explications d’Angelo sonnent juste. Elles doivent forcément l’être, c’est lui le nécromancien. Pourtant, une petite voix dans son esprit lui murmure que c’est sa faute et qu’elle le mérite. Le bruit étouffé du corps qui tombe au sol, la mare de sang, le vide dans son regard… Forcément, elle est partiellement responsable.
- Si je…
- Il semblerait que tu sois fatiguée, la coupe Angelo en se levant. Cela te pousse à encombrer ton esprit avec ces questions inutiles. Le mort n’est plus, de ce côté comme de l’autre, mais je ne peux pas le tuer s’il ne fait que hanter tes pensées et ta conscience.
Isaline se mord l’intérieur de la joue.
- J’ai dormi dans l’avion.
- Les humains ont besoin de sept à huit heures de sommeil pour être totalement fonctionnels. Nous avons quitté Venise à minuit et voyagé avec le soleil. Tu as fait nuit blanche. L’esprit tend à s’égarer quand il ne se repose pas, alors va dormir avant que tu m'ennuies davantage.
Isaline le suit du regard tandis qu’il s’éloigne vers un escalier de fer en colimaçon.
- Est-ce qu’il y a une chambre pour moi?
- La porte dans le fond, lance-t-il sans se retourner. Il y a ce dont un humain a besoin pour ses fonctions basiques. Ne franchis pas la porte en fer et ne monte pas à l’étage. Le reste m’importe peu.
Dès qu’elle entend le bruit d’une porte qui se referme, Isaline s’effondre sur le divan, le visage dans ses mains. Elle prend de grandes inspirations lentes, puis souffle doucement. Ses mains tremblent encore un peu, de longs frissons la traversent par intermittence. Malgré qu’elle sache qu’elle n’est pas réellement seule dans cette maison, elle se sent seule. Horriblement seule. Elle trouve la force de se lever et de porter ses bagages jusqu’à la chambre que Angelo lui a désignée. C’est une pièce large, décorée avec goût dans des tons de vert, de bronze et de boiserie sombre. Le lustre au plafond garde la pièce dans une pénombre angoissante, bien que les vitraux colorés promettent de la lumière lorsque viendra le jour. Un espace de travail est isolé par des paravents en latte de bois.
- Qu’est-ce que…
Sur les étagères, ses livres et décorations sont déjà entreposés. Il n’y a aucun doute. Le peu d’effets personnels de la chambre qu’elle louait est là, déplacé à son insu. Ses notes de cours, ses partitions, les quelques romans qu’elle possède… Tous déplacés sans son autorisation. Tous entassés dans ce petit espace de travail chic et de bon goût. Comme une automate, elle marche vers les portes situées de l’autre côté. Elle y trouve une salle de bain complète moderne et, encore une fois, ses effets personnels. L’autre porte dévoile un walk-in immense où ses vêtements sont soigneusement suspendus ou pliés. C’est ça qui crée la fissure. Pas Angelo, pas les fantômes, pas le danger. C’est sa vie, déplacée et rangée, sans son avis. Son intimité envahie et réarrangée selon les convenances des autres. Une larme amère lui échappe, puis un sanglot qu’elle tente d’étouffer. C’est son monde, maintenant, se dit-elle alors qu’elle s’assoit à même le sol. C’est le pacte avec le diable qu’elle a signé pour s’arracher des ombres de l’illégitimité. Le prix pour ne plus être que “la bâtarde” qui passe toujours en dernier et qu’on regarde avec pitié lors des réunions de famille.
Alors elle pleure. De fatigue, de peur, d’amertume. Elle pleure les rêves de la petite fille qu’elle a été et qui a cru voir des anges alors qu’ils étaient des monstres. Elle pleure aussi de frustration, parce que, malgré le dédain et les moqueries, elle ne peut pas cesser d’admirer le talent d’Angelo. Stupidement, elle souhaite encore qu’il la regarde avec approbation. Qu’il valide tous les efforts qu’elle a faits pour atteindre son niveau. Qu’il la félicite d’avoir compris sans l’aide de personne que les vampires et les fantômes ne sont pas des histoires. Finalement, elle prend son téléphone et cherche le numéro de sa mère. Son odeur lui manque. Sa chaleur aussi. Sa manière de froncer les sourcils quand elle ne comprend pas les termes de la musique classique, mais fait semblant que oui. Son rire. L’éclat dans ses yeux quand le soleil les illumine. Sa main qui glisse doucement une mèche de cheveux derrière son oreille ou qui caresse sa joue en l’appelant son trésor.
Elle n’appelle pas. Ne lui écris pas non plus. Plutôt, elle se traîne dans la salle de bain pour prendre une longue douche afin de se calmer. L’eau chaude détend ses muscles, nettoie ses larmes et fait taire partiellement le bruit dans sa tête. Angelo a raison sur un point : elle n’a pas beaucoup dormi dans l’avion. Peut-être trois heures, difficile à dire. Le décalage horaire commence à lui peser lourdement. Alors, elle se sèche et se glisse dans les draps de soie. Le tissu est léger, souple et frais. Les oreillers sont moelleux, le lit est parfait. Pourtant, alors qu’elle ramène les couvertures sur sa tête, elle l’entend encore. Le corps qui tombe au sol. Derrière la porte, encore et encore.
- C’est dans ma tête. Il n’est pas passé de l’autre côté. Il n’est pas réel. C’est pas réel.
Pourtant, elle continue de l’entendre. Inlassablement. Le cadavre qui aurait dû être elle.