Requiem del Sangue

Chapitre 16 : Humanité

2526 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 01/06/2026 14:10

La bibliothèque n’a pas changé. Les vieux volumes, des copies, puisqu’Evangela ne permettrait jamais à sa collection de voyager, sont en ordre et exempts de poussière. Au fond, l’autel dédié au saint patron des Giovanni, Dis Pater, attend. Il est modeste, avec quelques lampions que Angelo allume en silence, une prière courte en tête. Puis, il retire les offrandes non touchées depuis sa dernière visite, il y a plus d’un demi-siècle, et prend la lame d’os et d’acier stygien pour s'entailler l’avant-bras. Le sang goutte lentement dans le calice du même acier. La douleur est immédiatement plus profonde que ce qu’une lame ordinaire peut infliger. La peau, presque diaphane, reste marquée d’une corruption noire qui court dans les veines comme une eau glacée. Ça guérira, songe Angelo, mais lentement. Il y a toujours une contrepartie au pouvoir.

Le rituel finit, il dépose une à une les ancres de ses serviteurs : le crâne de Gustavo, le calepin de Charlotte, les boutons de manchette de Rosenberg et le boîtier électronique de David. Un souffle lourd de l’odeur de la mort balaie la pièce et ébouriffe ses cheveux avant de se calmer. Les ancres luisent légèrement dans l’obscurité avant de reprendre leur apparence normale. Les fantômes frissonnent de l’énergie qui les nourrit.


- Amen, souffle l’immortel avant de se détourner.


Derrière lui, Rosenberg l’observe, sourcils froncés, les lèvres pincées. Son dos est droit, comme si rester au garde-à-vous lui permettait de mieux réfléchir.


- Docteur, cela fait cent ans que vous faites les mêmes simagrées chaque fois que vous assistez à mes rituels.

- C’est que je ne comprends pas encore comment des lampions, du sang et des objets peuvent ainsi opérer une chaîne d’effets aussi stables.

- C’est ironique de la part d’un homme qui appartenait à la Thule-Gesellschaft.

- Une conversation que nous avons eue à de nombreuses reprises et qui nous mène toujours à la même conclusion, monsieur.

- Votre vision sera peut-être différente dans cent ans.

- J’en doute.

- Moi aussi.


La joute verbale est légère, presque un jeu. Elle prend toutefois fin quand Charlotte se présente. L’animosité entre les deux fantômes monte alors qu’elle s’avance pour faire son rapport dès qu’Angelo lui fait signe de parler.


- Mademoiselle Isaline s’est endormie, maître. Elle a commencé par explorer sa chambre, s’est rafraîchie et s’est couchée.

- A-t-elle essayé d’établir des protections contre les spiriti.

- Non. Elle… hum… Elle semble épuisée, alors elle n’a peut-être pas songé à le faire, mais je crois qu’elle a compris que ce n’était pas utile. C’est une jeune femme intelligente. Elle est seulement perdue.


Angelo ajuste sa manche par-dessus sa blessure alors que la morte défend l’enfant.


- Charlotte, t’attacherais-tu à notre invitée? susurre-t-il, presque amusé.

- Non, maître. Je… Je n’oserais pas…

- Cesse de trembler, c’est normal.


Les esprits dans la pièce le regardent avec incrédulité. L'enquêtrice mâchouille sa lèvre et se tord les doigts l’air coupable. Elle reste silencieuse, mais Rosenberg arque un sourcil. Il arque toujours un sourcil quand il intègre une nouvelle information déstabilisant son paradigme.


- J’ai remarqué que la plupart des esprits sont naturellement plus cléments avec mademoiselle Rousseau. Elle a un… charisme, à défaut d’un meilleur terme, qui pousse à lui pardonner et la protéger. Est-ce parce qu’elle est une médium naturelle?

- C’est une observation juste, Rosenberg. On dit des médiums qu’ils sont bienaimés des morts. Elle ressent votre toucher. Elle entend vos voix. Elle a brièvement vu Gustavo. Avec un mentor, elle pourrait faire beaucoup plus sans utiliser la nécromancie. Tenez-moi informé, tous autant que vous êtes, sur vos impressions la concernant. Ils sont rares et la plupart apprennent tôt à dissimuler leur affinité pour ne pas être submergés. Vos semblables ont tendance à être envahissants si on ne sait pas vous mettre au pas.

- J’aurais cru que votre famille garderait dans ses rangs une telle capacité, répond stoïquement Rosenberg sans relever la critique.

- Moi aussi, concède Angelo en prenant le chemin du rez-de-chaussée. Les Milliner sont avant tout des fonctionnaires et des banquiers, pas des occultistes. La plupart ne pratiquent pas la nécromancie dans leur quotidien. Si la bâtarde a été ignorée à cause de ce défaut de naissance, peut-être que ceci explique cela. C’est une grave erreur de jugement. Être élitiste ne peut fonctionner que si on prend soin de s’assurer que l’élite mérite sa place, pas en accordant une place à ceux qu’on croit méritants.

- Comme vous dites, monsieur.

- Vous m’en direz tant, Rosenberg, votre parti est l’exemple même démontrant pourquoi le népotisme ne fonctionne pas et pourquoi vous vous retrouvez à mon service. Maintenant, suivez-moi. Les autres ont leur congé pour le reste de la nuit. Que je ne vous voie plus sauf pour une urgence.


Aucun serviteur ne se plaint de cette rare libération et les silhouettes fantomatiques disparaissent toutes à l’exception de Rosenberg, qui le regarde avec curiosité en marchant à ses côtés dans un mouvement très vivant.


- Je dois essayer l’artéfact cappadocien dans un environnement contrôlé avec un témoin qui pourra m’indiquer si ma perception est juste.


Le docteur hoche la tête alors qu’Angelo se rend à la porte en fer dont il a interdit l’accès à la jeune humaine. L’intérieur est impeccable. La porcelaine et le fer d’autrefois ont été remplacés par l’acier inoxydable et le verre. Il évalue les changements, inspecte les armoires et les réfrigérateurs. Le matériel est là, quelques produits sont déjà présents : bétadine, sérum physiologique, héparine… Sans compter les instruments de découpe. Derrière lui, Rosenberg regarde par-dessus son épaule.


- Je préfère la Chlorhexidine à la bétadine, mais je constate qu’ils ont mis du propofol… Tsk tsk tsk, ça n’a aucune utilité pour nos expériences, maugrée le mort.

- Qu’importe, nous ne sommes pas là pour jouer avec un invité, mais expérimenter les effets d’un artéfact remontant à plus d’un millénaire. Retenez ceci, Rosenberg, dit-il en remplissant une seringue d’atropine et une autre de morphine : il faut être idiot pour croire que science et magie sont des antonymes.


Angelo retire son veston et son holster avant de les plier et les déposer sur une chaise. La bague reste sur la table d’opération le temps qu’il installe un cathéter dans son bras gauche. C’est comme un rituel : activer le sang dans son corps pour le faire circuler à nouveau, poser le garrot pour faire gonfler les veines, insérer le mandrin, retirer l'aiguille, poser le bouchon à valve. Il finit avec le ruban adhésif. La sensation est étrange, mais indolore. Tout le contraire de l’entaille qui brûle encore l’avant-bras droit.


- Vous théorisez une bradycardie extrême, commente Rosenberg. Ou plutôt, un départ en bradycardie extrême.

- Je vois deux cas possibles : je redeviens humain et tous mes organes repartent rapidement, ce qui peut m’exposer à un choc qui mettrait mon cœur à mal. Le deuxième est que mes signes vitaux démarrent trop lentement, ce qui m’amène au même constat. Je ne connais pas les effets exacts de la bague, alors je préfère être prêt qu’en arrêt cardiaque. Mon rituel peut potentiellement jouer dans la balance.

- Un point tout à fait légitime. La prudence rendra la prise de données plus efficace.

- Vous n’êtes pas ici pour un spectacle, mais en effet pour noter, alors débutons.


Le Giovanni prend la bague. Le bijou est chaud dans sa paume et pulse comme un pouls lent et régulier. Il caresse du pouce les runes sur l’os poli, puis le passe finalement à son index gauche. Par hasard ou par magie, elle se loge parfaitement à sa place. D’abord, il ne se passe rien. De longues secondes s’écoulent.


- Peut-être que l’artéfact ne fonctionne pas? propose le docteur en haussant les épaules.


Angelo lève les yeux vers lui pour lui répondre, mais une crampe soudaine le plie en deux. Puis, ça irradie de l’intérieur. L’avalanche de sensations. Le cœur qui bat réellement pour la première fois depuis des siècles, l’air qui lui brûle les poumons, la chair de poule qui le fait trembler alors qu’il ressent l’air froid de la pièce comme une sensation à vivre plutôt qu’à noter… Puis, la douleur. À genoux, le Giovanni cherche l’atropine, mais ses mains tremblent, sa vision se parsème de taches noires. Et le bruit. Le battement qui vient de l’intérieur. Ses dents qui s’entrechoquent, sa respiration râpeuse. La voix de Rosenberg lui parvient, lointaine, alors qu’une nausée déclenche une salivation intense. Son corps se crampe et il sent bientôt la dureté du sol sous sa joue. Le temps se dilate. Le calvaire dure une éternité.

Quand Angelo reprend enfin le contrôle, la première sensation nette est celle du carrelage sur le sol et l’odeur métallique du sang. Pas la vapeur chaude et cuivrée qui regorge de vitalité, juste… le métal. Même le goût est différent. Presque écœurant. Il le recrache alors qu’il se redresse sur un coude, encore tremblant, et ses vêtements collés par la sueur. Sa sueur. Il doit se concentrer à respirer à un rythme correct pour un humain. Au-dessus de lui, le regardant avec une froideur morbide, Rosenberg.


- Endroit?

- Refuge… de… Québec, croasse-t-il difficilement.

- Date?

- … Nous avons quitté… Venise… le cinq… janvier.

- Nom?


Angelo est pris d’un rire qui finit en quinte de toux.


- Craignez-vous une… confusion aiguë, docteur?

- Je vérifiais les fonctions cognitives, c’est tout, répond stoïquement ce dernier. Nom complet?

- Angelo… Giovanni, lâche-t-il en roulant sur son dos. Madre de Dio, quel enfer.


Le froid du sol lui permet de calmer le feu dans son corps. Toujours, le mort regarde, analyse, décortique. Comme s’il observait un animal disséqué se remettre en mouvement.


- Tremblements diffus. Sudation importante. Pupilles dilatées. La réactivité est ralentie, mais probablement à cause de la douleur.


Une autre respiration déchire sa poitrine, mais sa position l’aide à mieux l’encaisser. Il ferme les yeux pour échapper à l’aveuglement des néons au plafond. Comment font les humains pour supporter cela?


- Douleur thoracique, finit par déclarer Angelo. Pas d’irradiation, mais j’ai des vertiges et des nausées.

- Intéressant, commente Rosenberg, ce qui pousse Angelo à le regarder.

- Combien de temps?

- J’ai compté deux minutes et quarante-cinq secondes à partir du moment où vous avez mis la bague. Deux minutes et vingt-sept secondes entre le début des effets physiques et votre reprise de conscience. Votre évanouissement a duré quatre secondes.

- Et je n’avais pas assez de contrôle musculaire pour m’injecter l’atropine. La prochaine fois, ce sera la morphine. La douleur est beaucoup plus intense que je ne l'avais prévu.

- Intéressant, souffle le docteur.


Le fantôme l’observe, mais, une fraction de seconde, son regard se porte vers le chariot où les outils de chirurgie sont soigneusement alignés. Les scalpels, les pinces, les seringues. Mortels pour un corps théoriquement vulnérable et affaibli.


- Intéressant choix, en effet, répond Angelo, sa voix encore grave et râpeuse, mais plus en contrôle.


Immédiatement, l’attention du docteur revient vers lui.


- Un simple réflexe d’observation, monsieur.


Il faut un moment à Angelo pour se redresser, tâter pour trouver la seringue de morphine et s’injecter une dose de l’antidouleur. Temps qu’il prend à observer son serviteur. L’homme est droit, les mains jointes dans le dos et le menton haut.


- Dites-moi, vous théorisez à combien le nombre de vos sujets d’expérimentation vous attendant dans les Terres d’ombre?


Un silence lourd s’abat dans la pièce, seulement brisé par le grésillement des néons au plafond. Angelo continue :


- Combien se sont réveillés de l’autre côté en maudissant votre nom, docteur Rosenberg?


Cette fois, la forme fantomatique se brouille légèrement avant de reprendre sa consistance. Angelo se redresse lentement, s’appuyant sur la table pour garder son équilibre. L’homme décédé reste silencieux. Il fixe un point vague, devant lui, la mâchoire serrée. Le Giovanni, enfin debout, s’approche pour saisir son visage afin de le forcer à le regarder en face lorsqu’il continue :


- Si vous décidez un jour d’oublier votre place, souvenez-vous qu’il existe de votre côté du Voile des gens qui n’ont pas oublié celle que vous avez jouée dans leur mort. Et peu d’efforts de ma part est requis pour vous y envoyer.


L’Allemand finit par baisser les yeux et Angelo le lâche.


- J'ai envisagé les implications scientifiques de votre état, dit-il avec cette froideur qui cache la peur. Toutefois, je ne nie pas qu’une autre pensée a momentanément effleuré mon esprit.

- C’est honnête, docteur. Conservons notre amitié telle quelle, voulez-vous?


Le serviteur s’incline et disparaît. Ce n’est que lorsqu’il est réellement seul qu’Angelo retourne à la seringue de morphine et injecte progressivement le reste. Sa morphologie ne permet pas plus pour le moment. Le produit fait déjà effet, mais il sent encore son cœur cogner contre ses côtes, les poumons prendre de l’expansion dans sa cage thoracique à chaque inspiration et le poids de son propre corps créer une tension sur la masse squelettique. Tout est désagréable, tout est inconfortable. Son équilibre est perturbé. Sa voix ne sonne pas pareil. Parler requiert d’inspirer et de réguler le flot de l’air d’une manière qu’il n’a plus ressenti depuis qu’il appartient au clan. La sueur qui colle à sa peau le dégoûte tout autant que le reste. Il a froid. Il est courbaturé. Sa vision est encore légèrement floue.


- Quel enfer, crache-t-il tout bas.



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