Requiem del Sangue

Chapitre 14 : La Vieille Capitale

2456 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 16/05/2026 23:01

Le Canada est un territoire vaste et variable. Le Québec n’en a qu'une fraction, énorme, certes, et sa superficie est incomparablement grande comparée à celle de l’Italie. Pour Angelo, habitué à pouvoir franchir les frontières en quelques heures, le tout lui semble inutilement disproportionné. La géographie, le climat, les sons, les odeurs… Tout est extrêmement différent. L’air est moins salé malgré la proximité de l’eau. L’architecture aussi. À Venise, on tente de préserver l’histoire. Ici, il a l’impression de voir une tapisserie de plusieurs époques jurant les uns avec les autres. Le froid est aussi plus mordant, comme dans le souvenir de sa dernière venue, remarque-t-il alors qu’il teste la rigidité de ses doigts refroidissant rapidement. L’un des rares côtés négatifs à être plus ou moins mort. Le désagrément reste mineur, à peine une note mentale, mais dans un contexte comme le sien, la seconde de trop qu’il prendrait à réagir pourrait lui arracher le seul ticket qu’il a pour atteindre Maria Francesca.

À ses côtés, ledit ticket est tout sourire alors qu’elle inspire l’air froid. Isaline s’était réveillée environ une heure avant l’atterrissage, fraîche et reposée. Persuadée qu’elle s’était simplement assoupie après son repas, elle s’était excusée d’avoir été une passagère ennuyeuse. Il n’avait pas corrigé. Inutile. La goule ne les avait plus approchés sauf pour les obligations de son rôle d’hôtesse et il avait pris soin d’être exigeant et regardant sur les détails simplement pour voir son sourire hypocrite se figer dès qu’il lui servait le sien. La Milliner avait semblé comprendre que quelque chose était en action, mais s’était détournée vers le paysage commençait à s’illuminer des lumières du Nouveau-Monde. Ça l’avait satisfait.

 

- Ça fait du bien de revenir, commente Isaline avant de se tourner vers lui. Êtes-vous déjà…

- À quelques occasions, pour des contrats, entre autres, devance-t-il sans émotion. Une fois, plus longtemps, quand j’ai franchi une ligne qu’il ne fallait pas.

- Ah… Bien sûr… Des contrats…

 

Elle se détourne, visiblement mal à l’aise, et observe l’intérieur du hangar. Angelo analyse l’endroit. Tout est calme. Trois employés, deux hommes et une femme, dont le regard s’est à peine arrêté sur eux. Ils font leur travail, mais ont observé les nouveaux arrivants avec la curiosité superficielle des humains quand quelque chose perturbe leur routine. Pas de la surveillance, juste de la banalité exposée à plus brillant qu’eux. L’équipage de l’avion s’affaire. Charlotte lui avait garanti qu’à part la goule, Sinclair, tous étaient qui ils prétendent être. C’est presque dommage. Après les 9h de contingence dans l’appareil, il se sentait prêt à tuer quelque chose, n’importe quoi pour autant qu’il l’entende crier pour remplacer le grincement du métal qui lui vrille encore les tympans. Comme après chaque éternité de torture dans l’appareil, son audition s’en trouve irritée. Rien ne l’énerve plus que mal entendre.

Une limousine s’arrête devant les larges doubles portes du hangar privé. Les employés la regardent avec envie. Sinclair s’avance vers elle. Les Ventrue. Il aurait préféré que cette première rencontre soit à un autre moment. Là, il n’est pas certain d’avoir la patience pour supporter l’arrogance typique du clan. Deux hommes en sortent. L’air impeccable, des costumes avec une coupe trop nette pour ne pas être du sur mesure. Le plus vieux, descendant de la matriarche à un quelconque degré, est un immortel. Le deuxième, un mortel, lui est inconnu. Le fiancé humain, probablement. Le regard du plus jeune homme se tourne d’ailleurs immédiatement vers Isaline. La manière dont il la regarde lui fait penser à un chien en rut. Dégoûtant.

 

- Monsieur Giovanni, Laurent de Varennes, du sang de Béatrice de Varennes, la fondatrice de notre lignée.

 

Le Ventrue lui tend la main et l’assassin pèse l’intérêt à la lui serrer pendant deux secondes de trop pour être poli. Il peut tirer de la main gauche, mais son holster est du mauvais côté. Perte de temps notable. Ils ont trois gardes du corps restés près de la voiture, sans compter Sinclair. Probablement tous des goules. Il ne serait pas inquiet face à quatre goules et un Ventrue en temps normal. Lui-même possède ses propres serviteurs. C’est la nature de sa mission qui change tout. Une humaine est fragile, manque de réflexe et, bien qu’il ait remarqué qu’elle a le bon sens de suivre les ordres, est si facile à tuer. D’ordinaire, quatre goules et un Ventrue ne l'inquiètent pas. D’ordinaire, il peut se contenter de faire le plus de dégâts plutôt que de se soucier d’une autre existence que la sienne. 

 

Ce qu’il donnerait pour avoir quelqu’un à torturer, là, tout de suite. Juste le temps que l'acouphène se résorbe.

 

Il serre la main de Laurent. Probablement un Ancien. Les Ventrue ont aussi tendance à garder longtemps leurs prospects en phase de test, comme son clan, mais on ne sait jamais. S’il devait parier, ce serait toutefois pour la fin du 19e siècle. Quelque chose dans la coupe du costume rayé, la chaîne de la montre à gousset glissé dans la poche pectorale. Le fiancé? Bonne question. Il a toujours eu de la difficulté à donner un âge aux humains. Les immortels finissent par adopter des tics, des manies, un immobilisme. Les humains, eux, s’adaptent, même ceux qui croient le contraire.

 

- Angelo Giovanni, se présente-t-il avec la même froideur professionnelle. Ma cousine, Isaline Rousseau, de la branche Milliner de ma famille. On ne m’avait pas averti que nous serions attendus.

 

Laurent lui sourit, mais il n’y a aucune chaleur, juste de la complaisance. Une brève seconde, il songe à lui mettre une balle dans la tête. Sous la mâchoire, pour qu’elle ressorte par le haut du crâne. Ça ne le tuerait pas, les Ventrue sont reconnus pour leur endurance, mais ça lui ferait mal. Et ça lui arracherait ce petit air suffisant. Pourtant, Angelo reste immobile. Il ne sort pas son arme, retient une réplique cinglante et garde le sourire de surface que lui-même affiche. La fille doit se marier avec le garçon de Varennes. La condition pour mettre la main sur Maria Francesca. Seule cette pensée lui garde les idées claires après le vol.

 

- Dame Béatrice tenait à vous accueillir en bonne et due forme dans notre ville. Des appartements ont été…

- Ce ne sera pas nécessaire : j’ai déjà un pied à terre à Québec, l’interrompt Angelo. 

- Compte tenu des circonstances…

- Il serait mieux que je ne sois pas gêné par vos hommes.

 

Humain, Laurent aurait rougit d’indignation d’être interrompu pas une, mais deux fois. Étant immortel, il se fige, fusillant Angelo avec un mépris aristocratique que le Giovanni ne connaît que trop bien. Provoquer jusqu’à la limite de l’acceptable a toujours été son jeu favori, en particulier dans sa famille. Pour autant que les deux clans se targuent d’être une élite exquise et extraordinaire, pour Angelo, ce n’est qu’une présentation différente de la même saveur. Après 9h dans un cylindre de tôle défiant la gravité, il se réserve ce petit plaisir.

 

- Monsieur de Varennes, je n’ai pas besoin que vos hommes surveillent nos faits et gestes, reprend-il avec un ton mielleux. Je m’assurerai que ma cousine soit escortée à l’autel le jour de ses noces afin qu’elle rejoigne votre charmante famille. Toute protection supplémentaire est superflue.

- Je crois au contraire que vous allez accepter mon offre, monsieur Giovanni.

 

L’impératif des paroles de l’homme s’immisce dans son esprit, mais Angelo l’écarte comme une pensée de surface. Quand son sourire s’étire pour atteindre ses yeux, de Varennes pâlit.

 

- Laurent, vous permettez que je vous appelle Laurent, non? Bref, peu importe. Mon cher Laurent, c’est une très vilaine entorse à la politesse que vous me faites là. Vouloir me dominer mentalement alors que j’arrive comme un invité. Pour une grande alliance qui permettra à votre lignée de prendre le contrôle dans cette ville… Je crois que grand-mère Béatrice ne serait pas contente.

 

Il s’approche, envahissant l’espace du Ventrue pour murmurer à son oreille : 

 

- N’oubliez jamais que le fondateur de mon clan est beaucoup plus récent que le vôtre.

- C’était d’une indiscrétion, je l’admets.

- Excusez-vous correctement, Laurent, ce sera plus charmant.

 

Le Ventrue se fige une fraction de seconde, ses yeux s’agrandissent de surprise, puis, comme s’il se battait contre lui-même, laisse échapper les mots à contre-cœur.

 

- Excusez-moi… C’était impoli envers un invité de marque. J'ignorais que votre famille avait envoyé quelqu'un d'aussi ancien. 

- Tout comme j’ai été provocateur. Gardons cela entre nous, d’accord?

 

Il se retire, tournant plutôt son attention vers Isaline et le fameux fiancé. Du coin de l’œil, il aperçoit Laurent ajuster sa cravate et faire signe aux gardes du corps de s’écarter. Lorelei est la seule à rester près, le dos droit, le menton haut. Sa hiérarchie n’implique pas cet immortel-là, conclut Angelo. Elle appartient peut-être à Béatrice. Peut-être à un membre plus important. Elle le fixe, les traits neutres, tandis qu’il la dépasse. Plus que Laurent, c’est elle qu’il décide de garder à l’œil. Les goules sont encore pires que les humains. Inchangées dans leur apparence, mais capables de l’adaptation propre à ceux qui vieillissent. Elle aurait son âge que ce serait difficile à savoir.

Quand il est à une distance raisonnable du couple, il s’arrête et écoute la conversation. Des questions sur le voyage, sur les études de l’autre, les possibles rendez-vous… Mortellement ennuyant. Angelo se fait toutefois la réflexion que le fiancé est objectivement dans cet arrangement à cause de son sang, pas son apparence. Sans être vilain, il s’en sort avec une présence inexistante, une silhouette qui lui fait se demander pourquoi Isaline lui sourit aussi tendrement et un port incertain. Le pire, c’est la voix. Un son nasillard qui l’irrite au point de lui faire serrer les poings face à l’agression sonore. Isaline, capable d’un mezza voce presque parfait, l’écoute sans sourciller. C’est un manque de jugement décevant.

 

- Milliner, nous partons, déclare-t-il.

- Oh! euh… D’accord. Bonsoir, Philippe.

- Vous ne venez pas avec nous? questionne le garçon.

 

L’air de chien battu lui donne envie de le gifler pour le redresser un peu. Plutôt, Angelo se tourne vers Laurent, un sourcil arqué. Le Ventrue, dans un réflexe très humain, soupire en s’approchant.

 

- Non, ils ne nous accompagnent pas, Philippe. Redresse-toi, mon garçon, tu représentes notre famille! Bon sens… Et tes manches… Comment as-tu…

 

L’aîné chasse de la saleté de la manche avec irritation. La dynamique est intéressante pour l’assassin. Lui aussi est un sacrifice. Probablement un petit-fils médiocre dont la seule utilité est d’être du sang de la famille. En le mariant pour une alliance, il reste loin des affaires importantes, mais remplit son devoir. Sur ce point, les deux fiancés se ressemblent, sauf qu’Isaline est une médium sans entraînement. Peut-être que le garçon le surprendra positivement dans le futur, mais il doute.

 

- Monsieur de Varennes, ce fut un plaisir de rencontrer nos alliés. Je laisse le loisir à vos espions de trouver notre pied-à-terre et de vous en faire le compte-rendu. Bonsoir.

 

L’immortel lui lance un regard mauvais, mais il hoche la tête. Annoncer ouvertement les jeux de pouvoir en place est également un manquement à l’étiquette, mais, après avoir vu le fiancé, les Giovanni possèdent un avantage certain dans les négociations.

 

- Comment on se déplace? demande Isaline alors qu’elle trotte derrière lui pour garder le rythme de marche qu’il impose.

- Avec notre propre chauffeur, répond-il en se dirigeant vers une petite berline noire. Mon oncle est établi proche de la frontière entre le Québec et l’Ontario. Il s’occupe du confort des membres de la famille qui sont en déplacement dans cette partie du Canada, entre autres choses.

- C’est lui qui va nous fournir un logement?

- Madre de dios, non : ma mère et lui sont en guerre depuis qu’elle a épousé mon père. Ils se haïssent et je ne lui ferais pas confiance pour l’entretien de mes armes, alors certainement pas mon refuge. Non, quelque part au début du siècle dernier, j’ai fait l’acquisition d’une ancienne église qui a été reconvertie en immeuble. L'acoustique y est excellente et ma mère gère le domaine. Nous ne serons pas espionnés à l’intérieur des murs et nous aurons nos propres concierges au rez-de-chaussée.

- Et eux… ils seront… loyaux?

- S’ils tiennent à la vie et l’après-vie, ils ont tout intérêt à continuer à accepter l’argent des Giovanni plutôt que d’accepter celui des Ventrue, réplique-t-il sobrement avant de s'engouffrer à l’arrière de la voiture.

 

Isaline suit de l’autre côté et le véhicule, une autre machine de tôle et de grincements, se met en route.

 

- Est-ce que vous faites toujours ça? finit par demander Isaline en frottant ses mains pour chasser le froid.

- Quoi donc?

- Envisager de… tuer toutes les personnes qui vous dérangent?

 

Angelo la dévisage quelques secondes. La naïveté est incroyablement déplacée dans ce climat politique.

 

- Cara mia, je suis un assassin et un meurtrier. C’est mon passe-temps favori.

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