Requiem del Sangue

Chapitre 13 : Droit de sang

2809 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 11/05/2026 19:03

Moins de trente minutes plus tard, la même hôtesse revient, mais cette fois, son visage est plus neutre, d’un autre genre de professionnalisme. Angelo ne détecte plus cette fausse chaleur typique de ceux qu’on paie pour servir dans les yeux d’un bleu étonnamment foncé et le chignon strict qui maintenait ses cheveux auburn relevés a laissé place à de longues vagues tombant sur ses épaules. Il sent son visage se fermer quand elle croise les jambes, ce qui relève légèrement la jupe sur sa cuisse. Il n’a pas besoin de plus de problème alors qu’il est coincé à des milliers de kilomètres du sol et ses doigts fourmillent déjà de sortir son pistolet pour mettre certaines règles au clair. Son regard passe à Isaline, qui est profondément endormie. Le rythme cardiaque est stable. Le teint est également correct. Sa mission n’est pas compromise. Il contient sa pulsion et fixe son regard dans celui de l’humaine sans cacher son irritation en lui donnant la permission de parler d’un hochement de tête.


- Monsieur Giovanni, je m’appelle Lorelei Sinclair, dit-elle dans un français typique de la province canadienne. Pardonnez mes manières cavalières, mais mon maître souhaitait que je m’entretienne avec vous avant votre arrivée dans sa ville.


Angelo croise également les jambes, son intérêt piqué. La femme est humaine, c’est certain. Il le sait par le rythme cardiaque, les micro-mouvements découlant d’être vivant et la respiration. Une goule. Pas tout à fait immortelle, mais suffisamment figée tant qu’elle garde les faveurs de son propriétaire. Les Ventrue œuvrent dans les injonctions mentales et l’influence des émotions. Rien d’inquiétant aux yeux du Giovanni. Il n’a jamais eu besoin du pouvoir du Sang pour influencer et se faire obéir tout comme il n’a jamais été facilement influençable.


- Je croyais que Québec était une ville sous aucune juridiction officielle. Le changement est récent ou le Nouveau-Monde cache bien des surprises.

- Mon maître et les siens sont une ancienne lignée extrêmement importante qui compte réclamer leur dû bientôt, monsieur.

- Grand bien leur fasse, je me moque de leur revendication, si c’est ce qui l’inquiète.

- Au contraire, les négociations avec votre famille le satisfont encore. Son ancêtre et la première de notre famille, Dame Béatrice de Varennes, cœur et rempart de Québec, fondatrice…

- Madre de Dios, épargne-moi les titres à rallonge qui vous sont si chers, soupire-t-il. Je connais l’histoire de la oh si noble et grande Béatrice de Varennes. Elle le rappelle à qui le veut, et qui ne le veut pas, bien assez souvent.


Les Ventrue! Toujours à réciter leur lignée à la première occasion. La goule écarquille les yeux face à l’irrespect dans sa voix et lève le menton avec fierté. Ça aussi, c’est typique.


- Très bien, mais je vous conseille de faire preuve de plus de respect envers mon maître et sa Dame, monsieur Giovanni. Elle ne tolère pas l’impolitesse.

- Et la domestique qui porte son message devrait s’abstenir de me donner des conseils sous peine que je décide de tester quelle quantité de Midazolam elle peut consommer avant de finir dans la tombe.


Cette fois, Lorelei pâlit et son regard se pose sur Isaline une fraction de seconde avant de revenir à Angelo. Il savoure l’expression effrayée quand elle réalise qu’il sait pour la drogue. Il se permet un petit sourire satisfait et s’enfonce confortablement sans son siège. Doucement, il glisse une main dans son veston et sort son pistolet du holster caché sous son veston. L’arme reste sur sa cuisse, mais il la tient de sorte qu’il puisse tirer rapidement.


- Dites-moi, Lorelei, savez-vous ce que sont les munitions frangibili? Frangibles, en français, si ma mémoire est bonne.


La servante prend une profonde inspiration en fermant les yeux quelques secondes. Elle finit par hocher la tête, une mince couche de sueur perlant à sa tempe.


- La balle se fractionne quand elle percute une surface… Nos gardes du corps s’en servent pour limiter les dégâts collatéraux.

- Le genre de munitions que je n’ai pas à hésiter à utiliser dans un avion, puisqu’elles sont spécifiquement faites pour cela, comme vous semblez si bien le savoir. Utile pour ne pas trouer la structure. Tout aussi utile pour faire de gros dégâts dans une chair vivante. Vos gardes du corps s’en servent-ils également pour cela?

- Toutes mes excuses, monsieur Giovanni, c’était…

- Un manque de respect énorme, la coupe-t-il. Que vous vous infiltriez à titre de membre de l’équipage et droguiez la fille, je m’en moque. C’est probablement l’idée de ma mère ou un membre des anziani et je me doutais que vous vouliez me parler, mais qu’une goule d’une petite famille Ventrue incapable de revendiquer sa propre ville me donne des conseils?


Il lève le pistolet, la pointant du canon négligemment. Son doigt n’est pas encore sur la détente, mais l’irritation persistante de l’arrangement dans lequel on l’a forcé et de la boîte de métal dans laquelle il se trouve est nettement en faveur de la tuer immédiatement.


- Vos excuses sont plus que pertinentes. Je suis un immortel. Je suis un ancien. Votre petit maître et sa précieuse lignée n’ont rien d’impressionnant alors que l’empire de ma famille fait remonter mon ascendance jusqu’à l’Antiquité. Donc, avant que je décide de vous faire subir une mort très lente, vous allez prendre le temps de me faire des excuses très sincères en soulignant l’importance de la hiérarchie si chère à votre maître.


Il glisse un sourire sur ses lèvres. Ça ne remonte pas à ses yeux, il le sait, laissant une impression plus prédateur qu’aimable. Lorelei se fige, la mâchoire serrée, et prend une longue inspiration.


- Je vous présente toutes mes excuses. Mon impertinence ne reflète en rien l’opinion ou la volonté de mon maître et je vous assure que j’ai le plus grand respect pour votre réputation et les… talents qu’on vous attribue. Je vous prie d’accepter mes excuses, dit-elle, la voix sèche et froide.


Le sourire de l’assassin se fait plus large.


- Bene! Je m’entretiendrai avec votre maître afin de déterminer la valeur de vos excuses lorsque vous nous présenterez. Nous verrons quelle valeur à votre vie à ses yeux. Qu’il me la donne ou qu’il m’offre un dédommagement, les deux me conviennent.

- Monsieur, je ne…

- Ah ah ah, cara mia, les excuses d’une goule ne valent rien si le domitor est incapable d’offrir un dédommagement. Si un chien vous mord, vous attendez-vous à ce que seul l’animal fasse amende honorable?


Les joues de la goule s’empourprent, se mariant à la perfection avec l’auburn de ses cheveux, mais elle baisse les yeux et agrippe les accoudoirs de son siège. Angelo savoure le silence indigné quelques secondes, puis reprend une expression plus neutre. Fini de jouer.


- Très bien. Maintenant que nous avons établi les règles et les attentes, parlons de pourquoi vous avez drogué ma très chère cousine.

- La famille de mon maître juge que mademoiselle Rousseau n’a pas à entendre les secrets dont nous allons discuter, mais que vous transmettre cette information avant votre atterrissage démontrera leur bonne volonté et désir que votre… cousine… puisse les rejoindre, débute-t-elle, puis, voyant qu’Angleo lui fait signe de continuer, elle enchaîne : Dame Béatrice s’est détachée des sectes majeures et réclame la ville ancestrale de Québec comme son bastion autarkis. La Camarilla n’ayant jamais fait l’effort de la soutenir dans la prise et la stabilisation de son pouvoir dans la capitale nationale, elle juge qu’elle n’a aucune loyauté envers l’institution. Or, le Sabbat de Montréal reste un danger.

- Et nous avons Milan en Italie, intervient Angelo. Quel est le problème?

- Si nous n’avions que le Sabbat à surveiller, ce serait gérable, monsieur, je vous l’assure. Nous détenons les actifs humains et matériels nécessaires pour ce faire. Le problème est que la Camarilla d’Ottawa a tourné son regard vers nous pour la première fois depuis plus de deux siècles.

- Parce que maintenant qu’une ancienne a fait sécession, ils se soucient subitement du sort d’une ville qui ne leur était d’aucun intérêt. Typique! Ce qui explique votre besoin de vous allier à une autre famille indépendante. La Camarilla va donc tenter d’empêcher le mariage.

- Nous avons confirmation que leur assassin est déjà en route.

- Un contrat a-t-il été émis sur la tête d’Isaline Rousseau?

- Pas encore. Si l’assassin échoue, c’est probable. Être trop public signifierait attirer l’attention. Les contrats peuvent être retracés, les mercenaires, achetés…

- Tandis que leur homme est fidèle au Prince Arundel ou il en subira les conséquences. Il n’est pas reconnu pour être clément envers ses sujets.

- C’est un membre du clan extrêmement puissant… et qui entretient une rancœur tenace contre le Sire de Dame Béatrice.


Angelo a un éclat de voix proche du rire. Voilà la vraie raison de cette alliance.


- Les rancœurs, toujours les rancœurs… Québec n’est pas un bastion de la Camarilla parce qu’il ne l’a jamais permis, pas parce que votre maîtresse ne pouvait pas en prendre le contrôle, n’est-ce pas? Combien de fois vos plans ont été contrecarrés par ce vieillard vindicatif?


La goule détourne les yeux, le visage fermé.


- Il ne me revient pas de me prononcer sur la question, monsieur Giovanni.

- Quelle belle formulation ! Vraiment charmant, nargue-t-il, réellement amusé pour la première fois depuis sa montée dans ce cercueil de métal. Vous apprenez vite, c’est bien.


Il réussit à lui arracher un regard assassin, ce qui le fait rire ouvertement. Pour la peine, Angelo sent son irritation baisser. Elle ne disparaît pas. Elle ne disparaîtra pas tant qu’il devra subir l’humiliation de protéger l’humaine, mais ça lui suffit pour le moment.


- À quand remonte votre formation médicale, mademoiselle Sinclair?

- Je vous demande pardon?


L’étonnement s’inscrit dans le bleu de ses iris. Sa gestuelle accompagne le sentiment.


- Vous avez déterminé la quantité de Midazolam nécessaire à endormir une humaine de la carrure de notre dormeuse ici présente, dit-il en désignant vaguement une Isaline encore profondément endormie. Les drogues et alcools sont plus efficaces à haute altitude. La plupart des gens l’ignorent ou ne sont pas capables de calculer correctement le dosage nécessaire pour endormir. Une exécutante utilisant la dose habituelle aurait tué la petite.

- Pourtant, vous m’avez laissé faire.

- Non, on m’a confirmé que la dose que vous lui aviez donnée était correcte. L’humaine est trop utile en vie pour que je prenne le risque que vous la tuiez par accident, alors je vous ai fait surveiller.


Un sourire de compréhension échappe à la goule alors qu’elle hoche la tête. Il remarque le regard qui parcourt les alentours de l’habitacle, cherchant les signes des esprits présents, mais elle les balaye sans jamais remarquer quoi que ce soit. Quand David la touche, sa forme incorporelle la traversant, il n’y a aucune réaction. Contrairement à Isaline plus tôt.


- Ne soyez pas trop sévère avec vous-même, cara mia, peu sont ceux qui peuvent voir les morts, encore moins les commander. C’était une erreur grossière que d’espérer garder un secret en présence d’un membre de mon clan, mais compréhensible, susurre-t-il sur un ton de miel, puis il reprend avec le même tranchant qu’il avait depuis le début de la conversation : Portez-vous d’autres nouvelles de votre maître ou je vais finir par ne plus être dérangé?

- Non, monsieur, au contraire. J’ai beaucoup appris et mon maître sera ravi de mon rapport. Il existe tant de rumeurs au sujet des capacités de votre clan qu’on en vient à ne plus savoir lesquelles sont vraies.


Lorelei se lève en silence, s’incline et se retire. Elle semble avoir repris sa contenance. Même être satisfaite de la finalité de la conversation. Pour une goule qui rageait intérieurement il y a quelques minutes, ce changement d’attitude n’est pas banal. L’immortel fait un signe à Rosenberg de la suivre et le fantôme s’éclipse. La conversation repasse dans son esprit. Rien de critique. Aucun nom, aucun accord, aucun secret. Et pourtant, elle repart satisfaite… Il regarde par le hublot. Tôt ou tard, il découvrira pourquoi cet entretien était nécessaire à ce moment précis. Il est patient et même la mort ne peut enterrer définitivement un secret. Dans l’absolu, il aura toujours la possibilité de la tuer et d’arracher la vérité à son esprit.


- Nous verrons qui gagnera ce bras de fer, signora de Varennes, murmure-t-il à l’abysse en contrebas.


Lorelei finit par quitter son esprit. C’est une question pour plus tard, pas au milieu de la cacophonie de l’avion. Plutôt, il se concentre sur l’extérieur. Le ciel est encore d’un noir d’encre et la lune se reflète sur l’océan qu’ils survolent. L’absence de pollution lumineuse laisse voir le ciel de son enfance alors que la Voie lactée est parfaitement visible. L’espace de quelques secondes, il se demande quand le ciel nocturne à cesser d’être aussi dense, mais la pensée est éphémère.


- Charlotte, serons-nous exposés au soleil pendant le trajet?


L’esprit s’avance pour être entendu par-dessus le vrombissement du moteur, tête basse, mais l’œil luisant. Elle écarte une mèche de cheveux mouillés alors qu’Angelo pose les yeux sur elle.


- Non, maître. Le pilote a mentionné au copilote que l’horaire est respecté et que nous devrions arriver vers minuit à l’aéroport Jean-Lesage. Ils ne sont pas achetés par les Ventrue. Ils ont parlé ouvertement, se croyant seuls et rien ne m’indique que c’est le cas. Leur aura confirme qu’ils ne sont pas nerveux sauf…

- Sauf quoi? demande Angelo en soulevant le menton de la morte. Charlotte, tu es si douée pour espionner, parle-moi.

- Ils ont parlé de vous. Vous, ils vous craignent. Et dame Rosselini aussi. Ils… Ils ont mentionné la… le…

- L’élan sentimental de ma mère?

- … En effet.

- De quelle manière?

- Ils craignent que vous vous vengiez sur eux pour le geste de votre mère.

- Hum… Ce n’est pas illogique. Je devrais peut-être le faire… Après le vol. Passer le message qu’il n’y a qu’Evangela qui peut se permettre cette fantaisie.


Il touche sa joue, là où l’ongle a tailladé, mais, déjà, il n’y a plus la moindre trace de blessure. Le regard du Giovanni se tourne de nouveau vers l’étendue de ténèbres à l’extérieur. La réaction de sa mère l’avait amusé, mais elle avait surtout confirmé qu’il avait gagné cette manche. S’il devait aller contre sa nature et voyager en Amérique pour une mission de protection, Evangela n’aurait pas le plaisir de jouer avec son nouvel amant. Une victoire de chaque côté, une perte à essuyer. La différence est qu’Isaline finira par se marier et il sera de nouveau libre d’arpenter le monde et satisfaire ses instincts où bon lui semble. Elle ne pourra plus profiter de Martin Milliner. Même s’ils réclament justice pour le garçon, il en tuera quelques-uns pour les faire taire. Il est un Giovanni de sang. C’est son droit.

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