Requiem del Sangue

Chapitre 12 : Le doux et l'amer

2798 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 05/05/2026 03:01

La fille avait fixé son attention sur lui dès le décollage. Au cours des deux premières heures, elle avait tenté d’avoir l’air plus détendue en allongeant ses jambes, en vérifiant son téléphone ou en ajustant son maquillage. Chaque fois avait été aussi évidente pour Angelo que si elle s’était contentée de le regarder sans ciller. Si elle avait été son élève, il aurait sévi pour un tel manque de subtilité, mais ce n’est pas son travail. Tant qu’elle reste en vie jusqu’à ses noces, moins de cinq ans, d’après Charlotte, elle peut être aussi maladroite qu’une enfant. Maintenant, si elle pouvait rediriger son attention ailleurs, ce serait moins irritant.

Fait plus important, elle réagit au passage de Charlotte ou David. Les deux esprits vont et viennent de manière régulière pour surveiller les mouvements du personnel dans l’avion. À moins qu’il ne fût pensé, chaque mot lui est fidèlement rapporté. Même les conversations “facebook” de la mortelle n’étaient pas hors de son champ d’atteinte. À chaque fois que l’un ou l’autre s’était penché pour regarder, elle avait eu une réaction. L’anormalité avait mérité son attention dès le départ. Habituellement, les humains ne réagissent pas aux morts sauf dans de rares exceptions. Pourtant, alors que David l’effleure encore une fois, Isaline porte distraitement une main à son épaule pour en chasser la chair de poule.


- Intéressé par ma lecture?


La mortelle se fige comme elle le fait depuis leur première rencontre. Encore à cran, constate-t-il. Pas étonnant, Evangela avait été furieuse. Le regard d’Isaline descend sur le vieux volume qu’Angelo tient ouvert à la même page depuis plus de dix minutes, puis il remonte.


- Je… Euh… C’est un… vieux… livre, bafouille-t-elle en s’enfonçant dans son siège.


En temps normal, il aurait trouvé agaçant les hésitations et les lenteurs. Dans ce cercueil de tôle, ça le distrait assez pour ne pas avoir envie d’arracher la porte et sauter pour échapper aux grincements incessants qui les entourent. Ça redirige l’irritation d’être enfermé, de devoir activement tendre l’oreille aux paroles des esprits et de constamment surveiller le moindre son suspect. Il ferme le livre et croise les jambes, lui donnant son attention.


- C’est un recueil de nécromancie remontant au 15e siècle, alors oui, il est vieux. Une remarque surprenante pour une personne qui n’a pas été éduquée en magie.


Les joues se teintent de rose et une expression offensée marque les traits d’Isaline quelques secondes. Elle inspire, ouvre la bouche pour répliquer, mais quand il se penche pour voir la colère éclater, elle baisse rapidement les yeux en ravalant ses paroles. Décevant, mais attendu. Elle joue plutôt machinalement avec une mèche de cheveux et balance une jambe pour évacuer l’énervement. Pas subtil, mais typique des personnes sanguines.


- Je suis souvent allée à Boston. Il y a beaucoup de livres dans ce genre dans la bibliothèque de l’oncle Francis, admet-elle d’un ton frisant la confession. De vieux tômes écrits en latin ou dans d’autres langues que je ne comprends pas…

- Celui-ci est en italien, une traduction, dit-il en le laissant tomber sur le siège à côté de lui. Une copie de la bibliothèque d’Evangela. Ma chère mère protège comme la prunelle de ses yeux ses manuscrits et ses recueils.

- Pourquoi me dire ça? Je croyais que seules les personnes du clan peuvent… enfin… apprendre ça.


Angelo l'étudie en silence. Il y a de la crainte et de l’hésitation, mais elle se penche quand même vers le livre délaissé. Son poul augmente légèrement. Pas de la peur, de l’excitation. Les humains reculent quand ils craignent, s’avancent quand ils sont interpellés. Intéressant. Sensible aux esprits et intéressée par la nécromancie. C’est rare venant des membres moins au fait de la réalité familiale. La mort effraie plus souvent qu’elle fascine. Peut-être y a-t-il quelque chose de bon à retirer de ce voyage, après tout?

Aussi sûrement que l’ennui l’a poussé à l’aborder, c’est la curiosité qui pousse Angelo a développé plus que nécessaire pour tester la réponse de la mortelle. Il se lance dans l’explication longue :


- La nécromancie est une magie connue de ma famille depuis bien avant leur montée au titre d’immortels. Notre histoire remonte à l’antiquité et notre domination sur les esprits est ce qui nous maintient indépendants. Tout comme il permet à la tienne de se démarquer en Amérique. Comment crois-tu que nos espions soient si efficaces? Les morts n’ont ni voix ni visage.


Charlotte touche la nuque de la jeune femme et Isaline réagit immédiatement en portant une main à l’endroit. C’est un geste réflexe à peine enregistré, remarque-t-il. Elle a touché l’arrière de son cou sans jamais porter la moindre attention aux morts qui les entourent de la même manière qu’elle aurait distraitement gratté une démangeaison. Ses serviteurs le regardent, cherchant un ordre silencieux ou une directive. Il les ignore pour le moment alors qu’il analyse les scénarios et les possibilités.


- Du moins, d’ordinaire, finit-il quelques secondes plus tard.


Son attention revient à lui, une question dans les yeux à son dernier commentaire. Il sourit. L’enfant ne sait même pas, ce qui est un manquement de la part de sa famille. Les médiums naturels sont toujours utiles s’ils sont formés, mais ce n’est pas son cas. Il remet en cause l’utilité de la vendre aux Ventrue. On ne gaspille pas une ressource rare comme celle-ci pour rien, alors soit les Milliner de Boston sont au mieux incompétents, soit au pire en train de préparer quelque chose. S’ils préparent quelque chose, soit les anciens n’ont pas jugé bon de l’en informer, soit ils l’ignorent. Les deux scénarios le dérangent. Cela crée trop de zones d’ombre dans une mission déjà inutilement complexe. Il continue de maintenir son masque d’amabilité, guettant les signes vitaux de l’humaine pour juger de son état mental.


- Je commence à croire que tu pourrais être capable de te débrouiller, commente-t-il en donnant à sa voix une sonorité plus douce qui fait immédiatement briller les yeux d’Isaline. Tu as encore un long chemin à faire, mais il y a du potentiel.

- Vraiment?


Le mot finit dans une élévation plus aiguë. Cette fois, le rythme cardiaque augmente drastiquement et il la voit lutter pour ne pas trépigner. Intérieurement, il s’en amuse. Les mortels sont si faciles à manipuler et celle-ci réagit exactement comme il l’avait prévu.


- Vraiment. Je suis un excellent nécromancien, Isaline. T’enseigner les bases pour te rendre moins vulnérable serait à notre avantage à tous les deux. Après tout, tu aurais alors mes serviteurs pour te transmettre mes instructions.

- J’adorerais!


Angelo s’adosse à son fauteuil, satisfait. Tant que la fille croira qu’elle peut obtenir son approbation, elle fera tout pour lui plaire. C’est une question de mélanger le doux et l’amer pour qu’elle continue de douter, mais espère. L’espoir… le pire poison des humains. Isaline finit par timidement se lever pour s'asseoir dans le siège en face de lui. Il la dévisage, silencieux, et sent ses muscles se contracter avant même qu’il y pense. Elle se tord doucement les doigts, signe qu’elle est nerveuse. Son teint est plus rouge, mais pas de l’offense antérieure. Son regard est baissé et elle se mord la lèvre. Gêne? Mêlée à de la fébrilité? Angelo change doucement de position, prêt à sévir promptement si elle tente de le toucher. Depuis qu’il est monté dans cet engin infernal, c’est la première fois qu’il doit contrôler son expression et ses gestes. Il se refuse à admettre le malaise à haute voix, mais les esprits s’agitent. Leurs formes translucides perdent de leur consistance alors qu’ils reculent, craignant qu’il ne passe sa frustration sur eux.


- Quand j’ai chanté pendant le… gala, je vous ai vu dans la foule. Vous vous êtes approchés. Vous avez aussi dit que… ma voix n’avait pas tremblée. Madame Rosselini dit que j’ai du potentiel… Êtes-vous… d’accord?


La tension le quitte subitement, remplacé par un soulagement presque aussi irritant que l’alarme qui avait retenti dans son esprit quand elle s’était approchée. Comme une enfant qui recherche l’approbation des adultes autour d’elle, la voilà qui recherche la sienne. La débutante qui veut être validée par un talent nettement supérieur au sien. Parfait, ça l’arrange. Mieux vaut ça qu’une tentative de rapprochement… autre. Evangela avait souligné que c’est une bâtarde non reconnue. Même au deuxième millénaire, les enfants illégitimes ont tous le même défaut à exploiter. La soif de validation.


- Du potentiel? …Oui. À l’oreille, tu t’entraînes depuis longtemps. Le talent brut ne peut pas produire un mezza voce comme tu l’as fait.

- Depuis mes six ans quand… quand je vous ai entendu, avec madame Rosselini, pendant un concert de Noël.


Angelo penche la tête par curiosité. Il comprend un peu mieux le regard adorateur qu’elle avait dès qu’elle croyait qu’on ne la regardait pas. Le besoin de reconnaissance jumelé à de l’admiration. Trop facile.


- Ma mère n’a pas quitté l’Italie depuis plus de cent ans et je ne chante que rarement pour la famille, encore moins les satellites. Mes voyages au Canada et aux États-Unis ont toujours été pour la plupart très rapides. Tu dois confondre, remarque-t-il quand même.

- Non, ce… c’était à Venise. Maman… Mère, pardon, m’avait amenée avec elle. Pa… Père était également présent pour… discuter affaires. Je pense que c’était pour ça. On a passé le reste des vacances d’hiver en Toscane.


Angelo fait le tri des nouvelles informations, notant les plus importantes. La seule qui compte pour le moment est qu’elle a déjà été à Venise dans son enfance et c’est donc tout à fait logique qu’elle l’ait entendu. Est-ce possible qu’on lui ait dit de raconter cette histoire? Oui. D’accord. Son jugement ne change pas, c’est exploitable. Il garde son sourire et hoche la tête, mimiquant les gestes de la jeune femme pour qu’elle se sente plus à l’aise. Tant qu’elle garde ses mains hors de son espace personnel, il peut tolérer l’excès d’informations personnelles. Qu’elle l’admire est tout ce qu’il a besoin de savoir.


- Je suis donc en partie responsable de ta naissance musicale. Ironique.

- Qu’est-ce qui est ironique?


Il se permet d’être moins à cran, mais surveille toujours qu’elle reste de son côté.


- Je suis un assassin. Ma nature est de détruire, pas de créer. C’est aussi saugrenue que de demander à un chien de respirer sous l’eau.

- Pourtant, vous chantez.

- Chanter n’est qu’une arme différente. Retient cela : il y a deux raisons pour lesquelles les mortels et les immortels seront toujours prêts à ouvrir leur porte : la beauté et le talent. Un seul ne se flétrira pas avec l’âge. De plus, c’est une couverture parfaite : les artistes voyagent constamment. Puisque mon talent est fortement apprécié, c’est logique que je l’exploite.


Il cherche dans son esprit, mais il n’a absolument aucun souvenir d’une enfant présente lors d’une représentation au domaine familial. Ce genre d’événement s’adresse rarement à cette tranche d’âge. Du moins, aucun enfant des familles importantes. D’habitude, il retient bien les visages, mais d’un autre côté… Ce n’était qu’une fillette. Les enfants sont négligeables. Rarement un problème. Faciles à oublier.


- Avec les ans, les décennies… Les visages finissent par tous se ressembler, surtout les enfants, évade-t-il. Je suis toutefois étonné qu’on t’est permis d’être présente compte tenu de la débaucherie à laquelle certaines personnes de ma famille, et de la tienne, d’ailleurs, se livrent.


La jeune femme pince les lèvres et s’enfonce à nouveau dans son siège. Inconfort. Parfait, il aime la distance. C’est plus cadré. Moins envahissant. Idéale.


- Maître?


Il tourne les yeux vers David. L’esprit se tient en retrait, sa forme diaphane plus pâle que les autres un signe de nervosité. Il avait toujours été nerveux. Le problème quand on prend à son service les mortels qu’on élimine. Sa peur est néanmoins suffisante pour que sa voix porte assez pour ne pas être complètement noyée sous le bruit des moteurs.


- Un problème?


Il remarque qu’Isaline se contracte immédiatement, cherchant à qui, ou plutôt, à quoi il parle. Le battement de coeur qui s’emballe et la dilatation des pupilles lui indique qu’elle a peur. Étrange, considérant qu’elle était fascinée par la nécromancie quelques minutes plus tôt. Il reviendra sur ce détail en temps et en heure.


- Je… Je reviens des… de la… euh…

- David, tu bégaies. Je n’aime pas quand tu bégaies et tu n’aimes pas quand je suis déçu de toi, alors mets en ordre ta pensée.


Le mort tremble et porte une main à son front, là où la balle qui l’a exécuté est ressortie. Un vieux réflexe. Les morts ont tendance à s’accrocher à leur décès.


- Pardon, finit-il par dire après un silence. Les hôtesses qui préparent le repas de mademoiselle Isaline… Elles ont mis quelque chose dans sa nourriture. Sur l’étiquette, c’est écrit Midazolam.

- Continue.

- Elles ont… Pardon. Elles ont broyé la pilule et l’on versé dans un verre de vin rouge. Je crois qu’elles prévoient aussi lui proposer un jeu d’orange si elle refuse le verre de vin. Est-ce qu’il faut agir, maître?


La mention au vin rouge fait grogner Angelo de désapprobation, puis il lui fait signe de s’éclipser alors qu’il réfléchit. Le Midazolam est un anesthésiant efficace et induit une amnésie partielle. Ça la laisserait inconsciente pour un moment si la dose est bonne, mais si elle est trop élevée…


- Rosenberg.


Le fantôme apparaît immédiatement, s’asseyant dans le siège à côté de lui. Son maintien et son uniforme de la Seconde Guerre Mondiale sont impeccables. Il observe Isaline avec la même froideur qu’il observait ses cobayes.


- Monsieur Giovanni.

- Confirme les informations de David et dit à Charlotte de rester près des pilotes.


Le médecin se lève et s’éloigne sans rien ajouter. Il y a toujours quelque chose de satisfaisant à avoir un serviteur qui comprend l’importance d’obéir sans poser de question et les Allemands de cette époque ont un petit quelque chose sachant jongler avec l’horreur et le respect de la hiérarchie.


- Est-ce que tout va bien? demande Isaline, la voix tremblante. Pas… Pas ici, quand même?

- Des vérifications. On prépare ton repas et j’ai envoyé quelqu’un pour m’assurer que tu ne seras pas empoisonné. Mange et boit seulement si je te l’autorise. Pour l’instant, rien ne laisse entendre que c’est le cas.


Quelques instants plus tard, une hôtesse apporte le repas, ignorant qu’un fantôme la suit de prêt. C’est lui qu’Angelo regarde. Quand le docteur Rosenberg lui donne son approbation d’un bref signe de main, l’assassin se tourne vers Isaline, gardant un air apaisant sur ses traits pour la garder calme.


- C’est un long vol, quoi de mieux qu’un repas et un verre de vin pour mieux vivre ce désagréable moment?



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