Confusions des genres

Chapitre 3 : Fraîcheur matinale

Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/11/2016 02:18

Chapitre 3

Fraîcheur matinale

 

– Grand-mère ? Grand-mère, où êtes-vous ?

– Chut, Oscar, laisse-là se reposer un peu, s’il te plait !

– Ah, te voilà, toi ! Où étais-tu donc passé, hier soir ? Nous t’avons cherché avant d’aller nous coucher.

– J’étais sorti me promener à cheval. Pourquoi cela, t’aurais-je manqué ? lui demanda-t-il d’un air taquin qui masquait parfaitement la lueur d’espoir qui s’était allumée en lui à la question d’Oscar.

Mais non, il était impossible que ce fut parce qu’il lui avait manqué. D’abord parce que la réplique avait été proférée plus sur le ton du reproche et de l’exaspération que sur celui de l’affection. Et ensuite parce qu’ils venaient de passer des jours et des jours ensemble à chaque heure du jour et de la nuit dans leur poursuite de Jeanne de la Motte.

– Vraiment, une soudaine envie de chevaucher ? Il est vrai que tu n’en as que peu eu l’occasion ces derniers temps, ajouta Oscar avec une ironie non dissimulée. Après tout, nous n’avons guère fait qu’un aller-retour vers l’Alsace. Il semblerait que des journées entières à cheval n’aient pas suffit à apaiser ton amour de l’équitation.

– Voyager est une chose, se promener en est une autre. Et puis je suis assez grand pour savoir ce que je fais. Mes journées sont toutes entières consacrées à vous servir, toi et ta famille. Mes nuits ne t’appartiennent pas encore, que je sache…

Une vague de malaise et d’incommensurable tristesse s’empara de lui lorsqu’il réalisa le double sens de cette dernière phrase.

Oscar, elle, à en croire son manque de réaction, ne songea pas une seule seconde à ce sens caché. Elle pinça les lèvres, jeta un regard sur son ami de toujours, remarqua ses habits froissés, quelques brins de paille dans ses cheveux… De toute évidence, André avait découché et rentrait à l’instant.

Sans qu’elle sût bien pourquoi, elle éprouva une sorte de tristesse en pensant que son ami avait eu des projets pour la soirée écoulée qu’il n’avait pas cru bon de lui confier. Et depuis quand ne se confiaient-ils plus tout de leurs vies ?

Oh, elle avait bien une vague idée de la réponse à cette question, mais son cas était différent. Comment pourrait-elle avouer son échec à forcer ses émotions à être conformes à celles que son père attendait de sa part, et son ridicule à éprouver une inclination de plus en plus coupable pour un homme qui avait touché rien moins que le cœur de la Reine de France ?

Non, elle était vraiment pitoyable, et ne voulait ni la pitié d’André, ni le décevoir. Elle était son ami, son frère, et pas quelque donzelle épanchant son cœur auprès d’oreilles n’ayant que faire de ses états d’âme. Une amitié virile et sincère, faite d’aventures et de chamailleries bon enfant, d’assauts à l’épée et de défis à la course, de discussions sur les affaires du royaume et de soirées dans les estaminets… Voilà ce qu’il attendait d’elle.

Bon certes, elle savait fort bien que les hommes entre eux discutaient des femmes, tous gentilshommes qu’ils fussent, mais là, elle devait bien admettre que c’était un sujet sur lequel elle n’aurait jamais rien à partager… Les conquêtes féminines, non vraiment, elle avait beau être un garçon – ou presque – mais là, elle ne pourrait pas… Ce n’était juste pas là qu’allait sa préférence. Sa préférence à elle, de plus en plus, avait un nom et un visage, ceux d’un gentilhomme venu d’un royaume du Nord, amoureux d’une autre… Et Oscar devrait taire à jamais cette préférence, pour rester fidèle à ce qu’elle était, à son identité, à elle-même, à son destin et à sa Reine…

Était-ce cela qui dernièrement l’avait éloignée de son frère ? Les frères se parlent-ils vraiment de leurs affaires de cœur ? Comment André accueillerait-il la nouvelle de son inclination ? Serait-il horrifié que son ami, son frère de toujours puisse avoir de l’attirance pour un homme ? Imaginait-il qu’elle puisse avoir de l’attirance pour qui que ce soit ? Certainement pas, ce serait comme si elle-même imaginait André se languissant pour une femme… Risible !

C’était une idée amusante de prime abord, mais aussi assez dérangeante. C’était d’André dont il s’agissait. André était André. Quelle idée ! Elle le connaissait mieux que quiconque, elle savait tout de lui. Quand il avait perdu sa première dent… Comment il allait réagir à telle ou telle plaisanterie… Comment il allait parer une attaque lors d’un assaut à l’épée… Qui il appréciait et qui l’horripilait… Comment la vue d’un jeune enfant entouré de ses parents le rendait mélancolique… Jusqu’à cette façon discrète de veiller sur sa grand-mère…

Mais là, elle le sentait bien, il lui cachait quelque chose… Et cela l’agaçait, car il ne lui avait jusque là jamais rien caché.

 – Très bien, dit-elle finalement d’un ton bourru, je me débrouillerai sans Grand-Mère.

 – Te débrouiller pour faire quoi ?

 – Rien d’important. Tu devrais toi aussi retourner te reposer, lui répondit-elle d’un ton plus froid qu’elle ne l’aurait voulu. Tu n’es pas dans l’état le plus frais qui soit, je suppose que quoi que tu aies fait de ta nuit, tu n’as pas beaucoup dormi…

– Je suis parfaitement réveillé, rassure-toi, répliqua-t-il sur le même ton.

– Eh bien tant mieux pour toi. Dans ce cas vas te préparer, je t’attends pour croiser le fer dans un quart d’heure.

– À tes ordres, Oscar.

Tudieu, toujours ce ton froid empreint d’ironie polie qu’il savait si bien manier pour lui faire parfaitement sentir qu’il désapprouvait. Oh, et puis après tout, tant pis pour lui. Elle allait se défouler un bon coup lors de cet entrainement, et tout rentrerait dans l’ordre pour tous deux.

Et puis, elle finirait bien par savoir ce qu’il avait fait de sa nuit…

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