Ceux qui survivent
Chapitre 16 : L'expédition extra-muros (part.4)
2794 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 08/05/2026 19:11
Les lames de Rosa s’enfoncèrent sans hésitation dans la nuque d’un premier titan qui s’écroula, emportant dans sa chute celui qui courait devant lui. Mais la vague semblait sans fin et nombre d’entre eux s’étaient déjà profondément enfoncés dans la forêt.
-Merde, jura-t-elle en jetant un rapide coup d’oeil autour d’elle.
Elle resserra sa prise sur les manches de ses lames. Elle sentait une colère monter en elle, piquée d’une pointe d’incompréhension. Pourquoi est-ce que tout déraillait d’un seul coup ? Comment autant de titans au comportement banal avaient pu devenir d’un seul coup des déviants ? Les événements qui se déroulaient sous ses yeux échappaient totalement à sa logique et à ce qu’elle avait pu anticiper. Elle en ressentait une forme de frustration qui se traduisit dans ses attaques et ses coups, inutilement plus féroces.
Rapidement, elle constata qu’elle avait émoussé bien trop vite ses lames mais sa colère de voir la situation leur échapper l’empêcha de se remettre en question. Elle se contenta de les remplacer avant de s’arrimer à un nouveau titan pour lui découper la nuque. Cependant, concentrée sur sa rage et sa détermination, elle ne vit pas la créature à sa droite s’écrouler, abattue par Jean. Ce ne fut qu’au dernier moment qu’elle capta l’ombre gigantesque qui lui tombait dessus et poussa un cri de surprise. Elle retira son grappin du titan qu’elle avait pris pour cible mais n’eut pas le temps de s’arrimer à un arbre à proximité pour changer de trajectoire et éviter la créature.
Heureusement, Jean la saisit par sa cape et la hissa avec lui sur une branche. Elle haletait.
-Mais qu’est-ce qui t’arrive ? lança-t-il d’un ton brusque. T’es beaucoup plus prudente et attentive, habituellement.
-Je… je sais pas… répondit-elle en constatant que sa main droite tremblait légèrement. J’ai… j’étais concentrée…
-Ah ça pour sûr que t’étais concentrée. Tu aurais vu ta tête.
Elle le regarda sans comprendre. Alors il imita une grimace qui, selon elle, devait tout représenter sauf le visage qu’elle arborait réellement. Malgré la frayeur d’avoir été entraînée dans la chute d’un titan, elle eut un rire face à l’explication muette de son ami.
-Je comprends pas pourquoi ils se sont tous précipités d’un coup, reprit-elle, plus sérieuse, en regardant la masse de titans qui s’éloignait dans la forêt. On pourra jamais tous les abattre…
-Non, confirma Jean. J’espère que le major a un plan.
Ils fixèrent l’obscurité lointaine entre les arbres géants. Quelque part, là-bas, il y avait la destination de ces titans devenus déviants. Ce vers quoi ils couraient avec tant d’ardeur. Il y avait aussi, sans doute, l’origine de l’effroyable cri qu’ils avaient entendu. Et Rosa supposait que le major était dans le coin. Qu’il les avait amenés ici avec un bonne raison qu’il ne leur avait toujours dévoilée. En tout cas pas à eux, les jeunes recrues.
Elle afficha un rictus empli de frustration. Ils n’avaient même pas été capables de mener à bien cette mission ! Ils devaient seulement empêcher les titans d’entrer dans la forêt et… une part d’elle lui disait qu’ils ne pouvaient rien contre autant de déviants mais son ego clamait qu’ils auraient dû faire mieux. Elle voulait faire plus. Sinon, elle se sentait parfaitement inutile.
Jean serra son bras, d’une pression claire. Il avait senti qu’elle était agitée et craignait qu’elle ne tente à nouveau sa chance, sur un coup de tête, pour mieux gérer sa frustration.
-Va pas nous faire un plan à la Eren, lui lâcha-t-il calmement. On a déjà trop de suicidaires dans ce groupe. T’es censée être la rationalité et la lucidité.
Elle le regarda, légèrement dubitative. Il ne lâchait pas son bras mais détourna le regard, comme s’il ne pouvait soutenir le sien.
-Enfin… je dis ça… mais tu sais comme moi que si tu t’obstines, je pourrai pas t’arrêter.
La sincérité de son ami sembla la détendre. Ses muscles se relâchèrent et elle eut un petit sourire fatigué.
-Désolée, souffla-t-elle. J’étais… un peu trop perdue. Heureusement que t’es là.
Tout à coup, un fumigène s’éleva dans le ciel. Bleu. Ordre de retrait. Plusieurs autres lui répondirent, répercutant l’ordre à travers toute la forêt.
-Alors c’est fini ? demanda Armin en regardant le ciel.
-Je sais pas, répondit Rosa, dubitative. Mais quoi qu’il en soit, le major a estimé qu’il valait mieux s’arrêter là.
-Qu’est-ce qui s’est passé avec le titan intelligent de tout à l’heure, à votre avis ? interrogea Jean.
Il avait sur son visage ce froncement de sourcils qu’il arborait chaque fois qu’il réfléchissait intensément à une question.
-Franchement, je sais pas, commença Rosa. J’ai l’impression que le major avait un plan bien particulier pour lui. Comme s’il se doutait avant même le début de l’expédition de son existence. Je me demande bien quelles informations il peut avoir…
-Il a dû supposer qu’Eren n’était pas une exception, avança Armin. Si lui peut le faire, d’autres en sont possiblement capables. Et connaissant le major, il n’a pas parié sur le fait que tous seraient comme Eren, des alliés de l’humanité.
Elle hocha doucement la tête, réfléchissant aux propos de son ami.
-Allez, lança l’un de leurs supérieurs en activant son équipement tridimensionnel. Il est temps de rentrer. Récupérez vos chevaux, on se regroupe.
***
L’ambiance était lourde. Tendue. Les survivants s’occupaient de recouvrir leurs morts d’un drap avant de les aligner dans les chariots. Il y avait tellement de corps. Sanguinolents. Certains avaient perdu des membres. Parfois, ce n’était qu’une main ou qu’un bras qu’ils pouvaient ramener.
Rosa avait dû retenir une envie de vomir lorsqu’elle avait approché le premier corps. Malgré Trost et les horreurs qu’elle y avait vues, elle n’était clairement pas habituée.
Lorsqu’on partait en expédition au-delà des murs, on tremblait souvent pour sa propre vie. Nulle garantie de revenir vivant. Mais on ne pensait pas à ce fardeau des survivants : prendre soin des corps sans vie de ceux qui ont eu moins de chance.
Après avoir aidé à faire monter trois cadavres sur un chariot, l’envie de vomir lui était quelque peu passée. Mais elle continuait de ressentir ce sentiment de dégoût face aux corps charcutés. Une pointe de tristesse l’assaillait, même si elle ne les connaissait pas. Elle se disait que quelques heures plus tôt, ils étaient encore en vie, s’élançant, tout comme elle, dans cette 57ème expédition extra-muros. Ils avaient sans doute de la famille, quelque part. Des amis. Qui attendaient leur retour.
Elle ravala sa peine et fit des efforts pour se concentrer pleinement sur sa tâche. Lorsqu’elle eut chargé le dernier corps, elle regarda autour d’elle. Tous avaient ces mines abattues, emplies de tristesse et de culpabilité. Pourquoi eux et pas moi ?
Eren était allongé dans un chariot. Elle avait entendu dire qu’il s’en était fallu de peu. Le titan intelligent -que tous baptisaient désormais le Titan Féminin- n’avait pas été capturé et il avait failli emmener Eren. Il l’avait bouffé mais pas croqué. Mikasa et le caporal-chef Livaï étaient parvenus à le récupérer.
Elle avait aussi appris que toute l’escouade de Livaï avait trouvé la mort. Un à un. Elle ne les connaissait pas bien. Mais savait que s’ils avaient été sélectionnés par le caporal, c’était qu’ils en avaient le niveau. Elle le voyait mal choisir les premiers venus. Et pourtant, cela n’avait pas suffi à assurer leur survie. Cette pensée l’avait fait frissonner. Si ces soldats aguerris, habitués à tuer des titans et à agir en équipe, s’étaient fait tuer de la sorte, quel pouvait être le niveau de ce Titan Féminin ? Et plus globalement, qu’en était-il des autres titans humains qu’ils ne connaissaient pas encore ? Elle sentait qu’ils entraient dans une nouvelle ère. Ils apprenaient des choses qu’ils ignoraient jusque-là et la menace des titans devenait encore plus prégnante. Que pouvaient-ils faire face à des humains-créatures, intelligents et compétents qui, pour une raison inconnue, décidaient de se battre contre l’humanité ? Eren était un espoir mais suffirait-il ?
Occupée à donner à boire à son cheval, elle entendit vaguement quelques discussions autour d’elle. Plusieurs évoquaient la possibilité de leur propre mort lors d’expéditions prochaines. Ce brutal rappel de la réalité : sortir hors des murs s’accompagnait de son lot de risques inconsidérés.
Elle vit Reiner et Bertolt approcher, tenant chacun la bride de leur cheval.
-C’est beaucoup trop déprimant, leur lâcha-t-elle quand ils furent à son niveau.
-Il y a eu beaucoup de morts… répondit Bertolt d’un ton à la fois triste et anxieux.
-Ils sont tous en train de parler du jour où ils y passeront, ajouta-t-elle en faisant un geste vague à la ronde. C’est… c’est vraiment pas une pensée que j’ai envie d’avoir.
-Tu n’y penses jamais ? demanda Reiner.
-Bof. J’essaie de ne pas le faire. J’ai l’impression que ça va attirer le mauvais sort sinon. Je préfère me dire… que je vais survivre. C’est comme ça que je m’en suis sortie jusque-là. Parce que je me suis persuadée que je pouvais le faire… et parce que j’ai eu des compagnons d’arme sur qui je pouvais compter.
Elle adressa un sourire doux et complice à Reiner. Il lui avait sauvé la vie à Trost, ils avaient combattu ensemble lors de cette expédition. Elle savait que sa mère disait vrai : elle devait se rappeler qu’elle n’était pas seule. Et faire valoir le collectif pour maximiser ses chances de survie.
Étrangement, Reiner lui rendit légèrement son sourire mais parut gêné, détournant le regard pour fixer Jean et Armin, un peu plus loin, qui terminaient de charger les corps sur leur chariot. Bertolt sembla un peu mal à l’aise.
-Tu es toujours celui sur lequel on peut compter, hein ? dit-il doucement en regardant son ami.
Rosa n’aurait su dire si sa phrase était une constatation ou une question. C’était une intonation entre les deux. Mais Reiner l’interpréta de façon interrogative car il répondit :
-Bien évidemment. Je ne laisserai pas tomber un camarade.
-Un camarade, répéta Bertolt. Oui… rappelle-toi qu’on n’est pas là pour rien. On est des guerriers et on se doit d’accomplir notre devoir.
Les yeux de Reiner lâchèrent Jean et Armin pour venir se poser sur son ami. Rosa nota que le léger sentiment de gêne qu’elle avait perçu avait totalement disparu. A la place, il y avait un éclat plus dur, plus volontaire. Comme si lui rappeler d’accomplir son devoir l’avait ancré de nouveau dans ses bottes.
-Bien sûr, répondit-il d’une voix rauque.
Les deux amis échangèrent un regard entendu. Puis Bertolt s’éloigna avec son cheval. Il ne semblait pas très à l’aise en présence de Rosa.
-Qu’est-ce que j’ai fait ? demanda-t-elle alors. J’ai toujours l’impression qu’il est un peu fuyant quand je suis là.
-Bertolt n’est globalement pas toujours à l’aise dans les interactions sociales.
-Oui, d’accord, il est timide, je sais et c’est pas grave. Mais il a aussi toujours ce regard… inquiet sur toi. Ça va, je vais pas te bouffer non plus, ajouta-t-elle avec un petit sourire. Et même si je le voulais, vu ta carrure, j’en serais incapable.
Cette remarque sembla le dérider un peu car il se permit un rire.
-Bertolt s’inquiète souvent pour moi. Je suppose que c’est ça, un ami d’enfance. Mais il n’a rien contre toi.
Elle hocha lentement la tête avant de répliquer :
-En même temps, vu comment tu te mets sciemment en danger, il a peut-être raison de s’inquiéter pour toi. Et c’est nous qui sommes à côté de la plaque de ne pas être plus soucieux de ta propre sécurité.
-Tu reviens encore là-dessus ? constata-t-il avec un sourire amusé.
-Je maintiens, c’était débile et suicidaire, affirma-t-elle en croisant les bras sur sa poitrine pour se donner de la contenance. Mais je suis sincèrement heureuse que tu t’en sois sorti, ajouta-t-elle plus doucement.
Son honnêteté sembla le toucher. Il lui tapota l’épaule :
-Allons, j’allais pas me laisser tuer pour si peu.
-Pour si peu, répéta-t-elle d’un ton incrédule. Je te rappelle que tu t’es fait broyer par la main d’un titan de près de 15 mètres. Je ne sais pas par quel miracle tu t’en es sorti mais tu as une sacrément bonne étoile !
-C’est peut-être toi, ma bonne étoile, qui m’a rattrapé quand je suis tombé.
Il lui adressa un sourire désarmant et elle se sentit rougir sans rien pouvoir y faire. Elle se maudit intérieurement. Elle sentait que la situation lui échappait totalement et n’aimait pas cette sensation. Habituellement, c’était elle qui le désarmait avec ses taquineries. Mais ce n’était pas la première fois qu’elle constatait que les rôles parfois s’inversaient et ce n’était pas pour la mettre plus à l’aise.
Elle n’eut cependant pas le temps de répliquer car elle nota de l’agitation autour d’eux. Les chariots se mettaient en route. Le major avait ordonné la retraite vers Karanes. Elle monta sur son cheval et lui lança un dernier regard qui signifiait clairement : on n’en a pas fini tous les deux. Ce à quoi il répondit par un sourire en remontant lui aussi en selle.
***
Le retour dans le district de Karanes fut loin d’être accueilli comme un triomphe. Rosa ne s’attendait pas à des fleurs et des exclamations de joie mais elle dut avouer que les commentaires qu’elle entendit sur leur passage étaient plus rudes à encaisser qu’elle ne l’avait prévu. Nombre de personnes constatèrent d’un ton amer qu’ils étaient bien moins nombreux qu’au départ. Elle comprit qu’ils considéraient l’expédition comme un total désastre qui, encore une fois, n’avait servi à rien. Beaucoup de morts pour peu de résultats. Elle ne pouvait leur donner tort. Elle aussi avait ce sentiment d’absurdité. Tant de pertes, et avec quoi revenaient-ils ? A part l’assurance qu’Eren n’était pas le seul titan humain… Et une peur bien plus grande à l’idée de ne plus affronter seulement des créatures écervelées incapables de coopération et de stratégie.
L’échec de l’expédition arriva bien vite aux oreilles des hauts-gradés de la capitale. La légitimité du Bataillon fut, encore une fois, remise en cause. Le sort d’Eren fut remis en jeu et le major reçut l’ordre de le conduire jusqu’aux Brigades Spéciales de la capitale. Qu’adviendrait-il de lui ? Rosa n’en savait rien. Elle était soucieuse mais avait d’autres chats à fouetter. Car dans le même temps, elle fut conduite, avec ses autres camarades de la 104ème brigade, dans une maison appartenant au Bataillon, au beau milieu de la campagne dans le sud du mur Rose. On ne leur dit pas clairement ce qu’ils faisaient là. Vêtus en civil, sans équipement ni armement, ils auraient pu croire qu’on leur offrait enfin quelques jours de repos après toutes ces émotions. Mais Rosa sentait que ce n’était pas la réelle motivation ni une fleur que leur hiérarchie du Bataillon leur faisait.