Ceux qui survivent

Chapitre 17 : Confinement

3151 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 11/05/2026 11:16

Rosa regarda à travers la fenêtre. Le ciel était dégagé, le soleil faisait briller les brins d’herbe qui s’agitaient au grès de la douce brise. La maison dans laquelle ils avaient été assignés à résidence était vraiment au milieu de nulle part. Des arbres, des bosquets, de la tranquillité. Ils étaient encadrés par plusieurs de leurs aînés qui patrouillaient à l’extérieur. Eux, avaient ordre de ne pas trop s’éloigner. Ils pouvaient profiter de l’extérieur dans un périmètre bien restreint. Et étaient sinon condamnés à s’occuper à l’interieur.

Le rez-de-chaussée comportait les pièces communes, avec notamment un réfectoire et une cuisine attenante, une salle de séjour, une bibliothèque. Les chambres se situaient à l’étage. Ce n’étaient pas de grands dortoirs comme ce qu’ils avaient connu durant leurs trois années d’entraînement. Rosa partageait une pièce avec Sasha. Cette dernière avait été très heureuse de cette répartition, lui chuchotant à l’oreille qu’elles pourraient piquer des trucs en douce dans la cuisine pour se faire des festins nocturnes. Apparemment, elle n’avait pas parlé assez bas parce que Conny lui avait lancé un regard dissuasif avant de la traiter de goinfre, ce qui avait fait pouffer Rosa.


Ils étaient arrivés le matin-même, avaient eu le temps de prendre leurs marques. Ils n’avaient eu le temps d’embarquer que quelques affaires récupérées dans leurs quartiers au QG du Bataillon. Un sac empaqueté à la va-vite, quelques vêtements pour quelques jours leur avait-on dit. Puis ils avaient été transportés jusqu’à ce lieu bucolique. 

Rosa avait inspecté toute la maison, analysant les potentialités de chaque pièce. Elle avait noté que Mikasa, Armin et Jean étaient absents sans qu’elle n’en connaisse la raison. Ils avaient dû recevoir d’autres ordres, avoir été sollicités ailleurs.

Dans cette maison au milieu de nulle part, ils étaient coupés de tout. Plongés dans l’ignorance. Elle ne savait pas ce qui allait advenir d’Eren qui devait, dès le lendemain, être conduit à la capitale. Elle supposait que le major Erwin ne le laisserait pas se faire disséquer par les Brigades Spéciales sans rien faire. Mais n’en avait aucune certitude.

Elle ressentit un petit pincement au cœur en songeant qu’il n’allait peut-être pas s’en sortir cette fois. Elle n’était pas très proche de lui mais l’appréciait. Malgré son côté tête brûlée et extrêmement émotif. Ses excès de rage et de colère l’épuisaient parfois. Alors elle suivait ça de loin, avec un sourire amusé. Elle aimait bien ses chamailleries avec Jean. Et finalement, elle le trouvait attachant avec ses obsessions pour les titans à la nuque bien tranchée.


Installée dans un fauteuil de la bibliothèque, elle observait l’extérieur par la fenêtre. Sasha et Conny étaient assis dans l’herbe, semblant s’ennuyer ferme. Elle savait que d’autres étaient dans le séjour, certains feuilletant des livres empruntés dans la bibliothèque. Elle se disait qu’Armin aurait sans doute bien aimé être ici. 

Silencieux comme souvent, Bertolt était installé dans un fauteuil un peu plus loin. Le nez plongé dans un énorme pavé. Elle lui lançait des regards à la dérobée, essayant de comprendre ce malaise qu’il exprimait parfois, notamment quand elle interagissait avec Reiner. Elle ne se voyait pas lui poser frontalement la question. Elle respectait ses insécurités et ses sensibilités. Elle ne voulait pas le mettre davantage mal à l’aise. Mais elle s’interrogeait en silence. 

-Tu sais, commença-t-elle doucement, je sais pas trop de quoi t’as souvent l’air de t’inquiéter. Et t’as peut-être raison. Tu m’as dit, y’a longtemps, que Reiner et toi êtes amis d’enfance et quand tu me l’as dit, j’ai eu l’impression que le verbaliser te rassurait.

En l’entendant prendre la parole, Bertolt avait levé les yeux de son livre pour les poser sur elle. Elle ne le regardait pas, fixant toujours l’extérieur. Mais il était évident qu’elle lui parlait. Il n’y avait qu’eux.

-Je ne pense pas me tromper en disant que vous avez un lien fort tous les deux. C’est normal de s’inquiéter pour ceux à qui on tient. Mais…

Elle hésita quelques instants. Elle n’était pas sûre de la façon de formuler ce qu’elle avait en tête. Finalement, elle tourna la tête et son regard croisa celui de Bertolt qui l’observait en silence, les sourcils légèrement froncés.

-Je veux juste que tu saches que je suis pas une menace. Crois-moi, il se met en danger tout seul sans avoir besoin de moi pour ça, ajouta-t-elle avec une pointe d’humour dans l’espoir de le dérider.

Bertolt esquissa un léger sourire qui disparut rapidement. Il avait toujours cet air calme sur le visage, presque imperturbable. Mais dans ses yeux sombres, elle voyait une vague d’incertitude.

-Ne crois pas que je te tienne responsable de quoi que ce soit, commença-t-il en détournant le regard, comme si lui parler sans la voir était plus simple. C’est… compliqué.

-J’ai l’impression que c’est votre leitmotiv, constata-t-elle.

Il eut un air gêné et réfléchit avant de répondre : 

-Dans ce monde, rien n’est simple.

-Pas faux.

-C’est juste que Reiner a… changé. Depuis ces dernières années.

-Qui n’a pas changé après trois ans d’entraînement intensifs ?

-Non, ce n’est pas ça…

Il hésitait. Il marchait sur un fil. Il avait toujours été très secret, discret et Rosa ne s’attendait pas à ce qu’il se livre davantage aujourd’hui. Mais il semblait avoir envie -ou besoin- de dire quelques mots. 

-Disons qu’avant, il était plus prudent, reprit-il. Il… ce n’était pas de l’égoïsme mais il réfléchissait davantage avant de se lancer dans le sauvetage d’un camarade. Et il… il n’était pas du genre à tisser autant de liens.

Il expira, fermant les yeux quelques secondes. Il semblait épuisé, comme si aligner tous ces mots sans trop en dire l’avait fatigué. Rosa demeura muette, assimilant ce qui venait d’être dit. Elle devait avouer qu’elle ne s’attendait pas du tout à ce qu’il lui réponde aussi longuement.

-Et… c’est pas positif ? demanda-t-elle, incertaine. Arriver à se lier aux gens, c’est bien, non ? C’est comme ça qu’on survit. Dans notre monde, seul, on est juste bon à se faire bouffer par des titans.

-Peut-être… souffla Bertolt, toujours sans la regarder. Mais… des fois j’ai l’impression qu’il se perd.

-Il change. Toi aussi. Nous tous. Tu as juste l’impression de ne plus avoir exactement le même ami qu’avant. Mais c’est comme ça qu’on évolue. Il restera toujours ton ami, quoi qu’il arrive. Tu ne crois pas ?

Il osa un coup d'œil dans sa direction et elle lui adressa un sourire plein d’espoir. Il se gratta la tête. Il semblait ne pas savoir quelle attitude adopter. Elle sentait qu’il ne disait pas tout mais était certaine que son inquiétude était sincère. Elle n’en comprenait pas la teneur ni la raison et savait qu’il n’en dirait pas plus. Il s’était déjà beaucoup livré. Bien plus qu’anticipé.

Un petit silence tomba entre eux.

Les yeux de Bertolt étaient revenus sur son livre mais il ne lisait pas vraiment. Il restait préoccupé.

Après quelques minutes, Rosa se leva. Elle avait pris la décision de le laisser un peu seul. Elle avait comme le sentiment qu’il avait besoin de respirer pour ordonner ses idées. Elle voulait lui laisser un espace de réflexion. Elle aurait bien aimé lui parler d’Annie, du regard qu’il lui avait lancé quand elle était partie. Mais elle savait que ce n’était pas le moment. Elle n’était même pas sûre d’être la mieux placée pour aborder le sujet. Elle n’était pas son amie ni sa confidente. Elle avait remarqué. C’était tout.


En sortant de la bibliothèque, elle remonta le couloir dans l’optique d’aller prendre l’air. Peut-être qu’elle ira s’asseoir dans l’herbe avec Sasha et Conny -possiblement en train de débattre sur un truc complètement idiot, comme souvent, la dernière fois c’était sur la nécessité ou pas d’avoir des trous dans certains fromages. 

Elle tomba subitement sur Reiner qui sortait sur séjour. Elle ne s’y attendait pas et s’arrêta brusquement.

-Oups, excuse-moi, lança-t-il en la bousculant légèrement.

Elle secoua la tête, signifiant que ce n’était rien. Puis, désignant du pouce le couloir derrière elle, lâcha : 

-Si tu cherches Bertolt, il est dans la bibliothèque.

-Non je…

-Je crois que tu devrais aller le voir.

-Pourquoi ?

-Je sais pas. Un… instinct. Depuis qu’on est revenus de l’expédition… non peut-être même avant… il a toujours cette ombre dans le regard.

-Une ombre ?

-Je crois que ça te concerne, dit-elle dans un souffle. Je dirais qu’il est… inquiet ? Extrêmement inquiet ? Je sais pas… ça vous arrive de parler entre vous ? Il ne te dit rien ? Ben il devrait, ça le soulagerait peut-être. Enfin, c’est pas trop mes oignons, moi je transmets juste ce que je vois.

Elle haussa les épaules.

-Mais, vraiment, je crois que tu devrais lui demander ce qui le tracasse. 

Elle plongea son regard dans le sien, y lut un peu d’incompréhension puis une douceur qu’elle ne parvenait pas vraiment à définir.

-Tu te préoccupes toujours autant des gens ? demanda-t-il avec un sourire presque attendri.

-Bah… parfois. 

Elle eut un nouveau haussement d’épaule avant de le dépasser. Elle lui adressa un hochement de tête et fit un discret signe en direction du couloir derrière elle.


***

-Tu trouves pas que celui-là il ressemble à un lapin ?

-Ah bon ? Moi je trouve qu'on dirait un gâteau au chocolat.

-Comment ça, un gâteau au chocolat ? Comment un nuage pourrait être un gâteau au chocolat ? Il est peut-être au yaourt.

-Ah ouais… maintenant que tu le dis… 

Sasha se concentra fortement, en fronçant les sourcils. Ses yeux étaient perdus dans la contemplation du ciel. Elle avait les bras tendus derrière elle, était appuyée sur ses mains. A côté d’elle, Conny se livrait au même exercice, les genoux repliés contre la poitrine.

-Non, c'est définitivement du chocolat, annonça la jeune fille.

-Mais comment tu vois que c'est du chocolat ? questionna son ami d'un ton résolument perdu.

-Ben c'est simple… ça a une tête de gâteau au chocolat.

-Aujourd’hui, vous ne débattez pas sur les fromages à trou ? interrompit Rosa en surgissant derrière eux.

Elle avait les bras croisés sur le poitrine et un sourire oscillant entre l'amusement et la tendresse.

-Non, on a trouvé encore mieux, répondit Sasha, enthousiaste. Tu le vois, le gâteau au chocolat ?

Elle pointa du doigt un gros nuage qui défilait sur le ciel bleu. Rosa suivit du regard et fronça les sourcils. Elle n'était sans doute pas la plus imaginative d’entre eux. Elle était souvent terre-à-terre, lucide et pragmatique. Elle n'avait jamais vraiment vu de formes parlantes dans les nuages. C'était juste… des éclats de condensation qui pouvaient pleuvoir sur leurs têtes à tout instant. Aussi, elle garda le silence, fixant le ciel tandis que Sasha, la tête renversée, la regardait par en-dessous. Le sourire qu'elle affichait était impatient et passionné.

-Désolée, lâcha Rosa en secouant la tête. Je ne vois rien.

-Pas même une toute petite part de gâteau ?

-Je t'avais dit que c'était un lapin, répliqua Conny.

-Je ne vois pas de lapin non plus.

-Oh, t’es trop nulle, rouspéta Sasha. T’es forte en combat mais t’es nulle pour voir des trucs. 

Étouffant un rire amusé, Rosa s'assit à côté de son amie :

-Moi je crois surtout que vous y voyez ce que vous voulez voir. Sasha, je ne te demande pas pourquoi un gâteau au chocolat, je connais la réponse. Et toi Conny… t’aimes les lapins ?

-C'est sympa un lapin. J'en avais un quand j'étais petit. Il a fini piétiné par un cheval quand il s’est échappé.

Rosa esquissa une grimace en imaginant la scène.

-Je suppose que ça vaccine et que tu n’as eu de nouveau lapin.

-Oh si, mais le suivant est mort de maladie et le troisième s'est enfui sur le toit et s’est cassé le cou en tombant.

-Et vous les avez mangés ? s’empressa de demander Sasha, les yeux brillants.

-Quoi ? Mais non !

-C’est tellement bon, pourtant, le lapin. On en chassait parfois dans ma forêt.

Un mince filet de bave perla au coin de ses lèvres tandis que son regard se perdait dans des méandres de souvenirs.

-Mon père était très fort pour poser des pièges. Il m’a appris comment faire. On pourrait essayer ici.

-Les lapins sauvages ne s'approcheront pas si près d'une habitation, commenta Rosa.

-Alors on a qu'à aller plus loin ! Dans la forêt là-bas, ajouta Sasha en désignant du doigt les lointains arbres qui se découpaient dans le paysage.

-Je te rappelle qu'on n'est pas censés s’éloigner d'ici. Si ça se trouve, on est même déjà assis trop loin alors qu'on est à peine à trois mètres de la maison.

Les épaules de Sasha s’affaissèrent, croulant sous le poids de la déception.

-C’est vraiment trop nul… en plus je comprends pas ce qu'on fait ici.

Rosa se dit que c'était une excellente remarque. Elle jeta un coup d’oeil aux alentours. Deux soldats du Bataillon étaient perchés sur le toit, en uniforme. Ils semblaient surveiller les environs. Trois autres étaient disséminés un peu plus loin. Rosa avait l'impression qu'ils étaient davantage des prisonniers que des compagnons d’arme pour leurs aînés. Mais elle ne comprenait pas cette méfiance. A nouveau, elle décida de croire au major et au bien fondé de ses décisions, même si elles paraissaient opaques. Pourtant, une part d’elle trouvait que ça faisait beaucoup de mystères. La réputation d’Erwin le précédait et elle avait envie de croire en lui. Mais elle demandait à nouveau des preuves qu'elle pouvait lui faire confiance et lui confier sa vie comme elle avait offert son coeur pour la survie de l'humanité. Il se méfiait peut-être -et sans doute à juste titre- des nouvelles recrues ; elle ne lui accordait pas non plus tout son crédit, attendant de voir comment les choses allaient évoluer.


***

Le dîner fut agité. Leurs aînés se relayant pour monter la garde ne mangeaient pas avec eux. C’étaient Sasha, Conny, Rosa et Bertolt qui avaient été de corvée de cuisine. Rosa avait noté que ce dernier semblait un peu plus apaisé. Et, surtout, qu'il voulait “faire la paix” avec elle, même si de son point de vue ils n'avaient jamais été en guerre. Il la remercia à demi-voix pour l'échange de l'après-midi et répéta qu'il ne la tenait pas pour responsable de quoi que ce soit. Elle lui avait tapoté silencieusement l'épaule pour lui faire comprendre qu'il n'y avait pas mort d'homme et que ça allait.

Sasha s'était montrée très disciplinée en épluchant les pommes de terre puis avait totalement craqué une fois la cuisson terminée, cherchant à en subtiliser une ou deux avant d'être arrêtée par Conny et Rosa dans un parfait ensemble.


Les jeunes recrues étaient attablées toutes ensemble. Comme au bon vieux temps, dans le réfectoire du camp d'entraînement. Sauf qu'une tension sous-jacente demeurait malgré les exclamations et les rires étouffés. Tous avaient en tête le fait que le sort d’Eren demeurait incertain. Que les titans intelligents semblaient se multiplier -trouvez-en un, vous en aurez sans doute trois de plus pour le même prix ! Que Mikasa, Jean et Armin n’étaient pas là et que personne ne savait pourquoi. Rosa espérait qu'ils allaient bien. Et qu'une solution serait trouvée pour Eren, qui n’impliquait pas qu'il se fasse disséquer mort ou vif. 


En se couchant ce soir-là, elle repensait à tout ça. Elle imaginait Eren devant se préparer au voyage vers la capitale. Peut-être était-il anxieux. Qui ne le serait pas ? Il s’apprêtait à plonger droit vers l'inconnu et sa vie était en jeu. Elle pensa à Mikasa, qui ne supporterait pas qui lui arrive quoi que ce soit. Elle avait beau être forte et combative, elle ne pourrait s’opposer seule à tout un système. Elle avait peur qu’elle n’explose en vol s'il arrivait quoi que ce soit à Eren. Elle songea à Armin, pris entre ses deux meilleurs amis d’enfance. Si l'un de faisait disséquer par les Brigades Spéciales et l'autre se perdait totalement en chemin, que deviendrait-il ? Enfin, elle se demanda ce que Jean faisait dans toute cette histoire. Son air un peu narquois et son côté pragmatique et rationnel lui manquaient un peu. Elle n’arrivait pas à comprendre son absence et comment il entrait dans l'équation Eren-Mikasa-Armin.

Ces pensées tournaient dans sa tête, créant un bruit interne indescriptible. Sur le lit d’à côté, Sasha ronflait doucement. Le dîner l’avait repue et les émotions de la journée avaient fini de l'achever. Elle n'avait pas fait long feu.

Après de longues minutes à fixer le plafond plongé dans le noir, Rosa se resolut au fait qu'elle ne trouverait pas de suite le sommeil. Silencieusement, elle se glissa hors de la chambre. Sasha ne broncha pas quand elle referma la porte derrière elle. Elle se retourna seulement dans son lit en marmonnant quelques mots incompréhensibles avant de reprendre son ronflement.

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