Ceux qui survivent

Chapitre 15 : L'expédition extra-muros (part.3)

3136 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 04/05/2026 16:00

-Purée, mais tu mériterais de partager le titre d'idiot suicidaire avec Eren, lâcha Rosa, haletante, à l'adresse de Reiner. Qu'est ce qui t’a pris de foncer droit sur le titan alors qu'il avait clairement compris ce que t’allais faire ?

-Et toi, répliqua Jean, je comprends toujours pas pourquoi tu t’es mise à rire tout à l'heure.

-C'est une façon de gérer la pression, répondit calmement Armin. On ne réagit pas tous pareil face au stress et au danger.

Rosa posa sur son ami un regard reconnaissant. Sa réponse lui avait épargné un long moment à chercher ses mots, ne sachant comment expliquer en mots tout ce qu'elle avait ressenti alors qu'ils fuyaient pour leur vie.

Jean croisa les bras sur sa poitrine. Il ne sembla pas tout à fait convaincu par l'explication du jeune homme mais ne dit rien. 

-Tu as pris un méchant coup à la tête, constata Rosa en désignant le sang qui maculait le front d’Armin. 

Elle s’avança et s’accroupit devant son ami assis dans l'herbe. D'un geste doux, elle dégagea quelques mèches blondes de son front afin de mieux analyser sa blessure et sa gravité. Elle sentit Armin se tendre un peu lorsque ses doigts effleurèrent la plaie mais il ne broncha pas.

-C'est pas trop joli, remarqua-t-elle. Mais je ne pense pas que ce soit grave.

Reiner s’approcha, montrant un lot de bandages qu'il tenait dans la main. Il s’accroupit derrière Armin et s'occupa de panser la plaie en silence. Rosa nota qu'il n'avait pas répondu à sa question et n’avait pas tenté de justifier son geste inconsidéré. Elle hésita à le relancer avant de ravaler sa question. Quoi qu'il puisse lui répondre, les faits étaient ce qu'ils étaient. L'important était qu'il s’en soit sorti. Qu'ils soient tous encore en vie. Même si ce dernier point n'était pas pérenne. Seul le cheval de Reiner était resté dans les parages. Celui de Rosa avait a priori fui lorsqu'elle s'était élancée vers le titan. Il en allait de même pour Jean. Quant à Armin, elle se souvenait avoir vu le cavalier et la monture voler dans les airs lorsque la créature s'était attaquée à eux. Aucun moyen de savoir si l’animal était toujours en vie et si oui, il n'était absolument pas sûr qu'il revienne malgré leurs appels.

Sans cheval, leurs chances de survie étaient particulièrement faibles. 

Laissant Reiner s’occuper d’Armin, elle se releva et fit quelques pas, imitant Jean qui tentait de rappeler son cheval. Elle se souvenait de ce que leur avait dit Ness à propos des montures. Elles avaient été dressées et avaient déjà accompli plusieurs missions avec les membres du Bataillon. Il leur avait appris un sifflement particulier que les chevaux avaient été formés à reconnaître et auquel ils étaient censés répondre. C'était cela que Jean tentait depuis maintenant une bonne minute, plissant les yeux en guettant l'horizon. 

-Alors ? demanda Rosa en se posant à côté de lui.

-Rien pour le moment… ça craint. On ne va pas aller bien loin avec un seul cheval…

Le regard de Rosa balayait tout autour d'eux, à la fois guettant le retour des montures mais aussi s'assurant qu'aucun titan ne se dirigeait vers eux. Fort heureusement, cette dernière option n'était pas encore à l'ordre du jour.

-Ne désespérons pas, dit-elle doucement. Il y a encore possibilité que les chevaux reviennent.

-Tu as toujours autant d’optimisme, lâcha son ami en lui lançant un regard décontenancé.

-C’est ça ou on se laisse mourir sans rien faire, répondit-elle en haussant les épaules.

Après un petit silence, Jean siffla de nouveau. Imité par Rosa. Tout à coup, une ombre surgit au détour d’un bosquet et elle reconnut son cheval qui précipitait vers eux. Lorsqu’il arriva à son niveau, elle parvint à saisir ses rênes pour l’obliger à s’arrêter.

-Deux chevaux sur quatre, c’est un début, dit-elle en se tournant vers Jean.

-Je ne suis pas sûr que ça suffise, fit remarquer son ami. Armin et toi devez être assez légers pour monter ensemble sur un même cheval. Mais…

-Sinon, on tente d’équilibrer les poids ? Armin étant le plus léger, il peut monter avec Reiner qui est le plus lourd.

-Je ne crois pas que le cheval supportera sur le long terme. Si on est trop lourds, ils seront ralentis. Leur principal atout face aux titans reste quand même leur vitesse. Si on ne peut plus semer les titans… ça revient au même que rester ici sans rien faire.

Rosa se tut, soucieuse. Jean n’avait pas tort. L’idéal était trois chevaux au minimum. Armin et elle pouvaient sans doute chevaucher ensemble. Jean et Reiner devaient avoir chacun sa monture. C’était le minimum s’ils voulaient mettre toutes les chances de leur côté pour survivre.


-Alors, qu’est-ce qu’on fait ? demanda Reiner après avoir terminé le bandage autour du front d’Armin. Il faut qu’on prenne une décision. Plus on reste là, à découvert, dans une plaine, plus on se met en danger.

-On est dans la merde, lâcha Jean en donnant un coup de pied rageur dans un petit caillou dépassant de l’herbe. 

Rosa croisa les bras sur sa poitrine et ferma les yeux quelques secondes pour réfléchir. Ils étaient clairement dans une mauvaise posture.

-On n’est pas seuls, commença-t-elle doucement, en se rappelant les conseils de sa mère. Il faut qu’on trouve de l’aide auprès d’autres unités.

-Mais oui, s’exclama Armin. Si le Bataillon continue d’avancer tout droit, la 3ème équipe de la 4ème ligne devrait être près d’ici. Alertons-les d’un fumigène.

Il joignit le geste à la parole et tira un fumigène violet. Cela devait faire comprendre un état d’urgence. Mais comme le souligna Jean, il n’était sans doute pas suffisant pour transmettre leur réelle situation.

-On attend encore trois minutes, lança Reiner. On ne peut pas s’éterniser ici. On doit envisager ce qu’on fait si personne ne vient.

-Je resterai ici, déclara Armin.

-Hein ? Non, pas question, répliqua sèchement Rosa. De toutes les façons, aucun de nous ne restera ici. L’idéal serait d’avoir au moins un troisième cheval. Mais si personne ne vient, on peut toujours essayer de se débrouiller avec deux. 

-Je crois que tu n’auras à te poser la question bien longtemps, lança Jean en scrutant le paysage, les yeux plissés et la main en visière pour se protéger du soleil. Quelqu’un vient vers nous. Et si je ne me trompe pas, il a deux chevaux avec lui !


Quelques secondes plus tard, le visage de Christa apparut, un air inquiet dans ses grands yeux bleus. Elle tenait, en effet, la bride de deux chevaux supplémentaires dont l’un était celui de Jean. Les rayons de soleil faisaient ressortir le blond de ses cheveux et adoucissait ses traits, la faisant ressembler à une délicate poupée.

-Vous allez bien ? lança-t-elle d’une voix anxieuse.

A cet instant, Rosa trouva que la luminosité la mettait particulièrement en valeur. Il émanait d’elle sa douceur habituelle mais aussi une force étrange qu’elle n’avait jamais perçue chez elle. Elle devait avouer l’avoir toujours vue comme la gentille recrue qui veut bien faire pour tout le monde. Elle n’était ni particulièrement forte ni particulièrement douée techniquement mais elle avait pour elle son grand cœur et sa capacité à apaiser les gens. En la voyant chevaucher à grande vitesse vers eux, seule, elle se dit qu’elle était plus courageuse et plus vaillante qu’elle ne l’aurait cru.

-Christa, tu nous sauves la vie ! s’exclama-t-elle en lui adressant un grand sourire.

-Ouf, je suis rassurée d’être arrivée à temps.

Visiblement, Rosa n’était pas la seule à penser que la lueur du soleil et son arrivée subite la mettaient particulièrement en valeur. Car en se tournant vers ses trois camarades, elle nota qu’ils la regardaient avec de grands yeux, comme subjugués.

-Eh, arrêtez donc un peu de baver et remerciez-la correctement, lança-t-elle en retenant un rire amusé. 

Saisissant la bride de son cheval, elle ajouta en direction de Christa : 

-Ah les mecs, j’te jure. On devrait faire une équipe juste nous deux.

-Ce serait chouette, approuva la jeune blonde avec un sourire -Rosa ne s’attendait pas à cette réponse. Mais on ne va quand même pas les laisser se débrouiller tout seuls.

Rosa monta sur son cheval et lança à ses amis un sourire taquin, tandis que Christa leur remettait les deux montures supplémentaires : 

-Ouais t’as raison, ils ont pas beaucoup de chances sans nous. Ils seraient fichus de se précipiter encore une fois bille en tête dans un plan suicide.

-Eh ! s’écria Jean, l’air faussement outré. Je ne te permets pas. C’est Reiner qui a tenté un truc complètement débile, pas nous. Ne nous mets pas dans le même panier.

-Boh, répondit Rosa, c’est presque du pareil au même.

-Alors la prochaine fois, lança Jean en se remettant en selle, Reiner, tu éviteras tes nouveaux plans idiots pour pas qu’on nous prennent tous pour des idiots suicidaires comme toi.

-Pas de ma faute si vous êtes tous trop aveugles pour apprécier l’héroïsme de mon attaque de tout à l’heure.

-Si héroïsme rime avec suicidaire, alors oui, je veux bien le reconnaître, lâcha Rosa.

-Tu parles, grogna Jean. C’était surtout inconsidéré. Tu te rends quand même compte que t’as failli y passer ?

-Tu me sous-estimes.

-Pas faux. C’est pas pour rien qu’il a été mieux classé que toi.

-Quoi ?! Tu oses m’attaquer là-dessus ? Je croyais que tu étais une vraie amie…

-Qui aime bien châtie bien, dit-on.

-Tu es pour sûr la meilleure dans le domaine, rappela Reiner avec un sourire.

Christa ne put s’empêcher de rire devant l’interaction de ces trois énergumènes.

-Je crois qu’ils laissent retomber la pression, lui chuchota Armin lorsqu’il fut lui aussi à nouveau sur le dos d'un cheval. Franchement, avant que t’arrives on n’en menait pas large.

-Je suis heureuse d’avoir vu votre fumigène, alors. 


Les cinq soldats reprirent rapidement la route. Bientôt, ils constatèrent plusieurs fumigènes verts qui indiquaient une nouvelle direction. 

-Quoi ? s’exclama Jean. Pourquoi ce n’est pas le fumigène de retraite qui a été tiré ?

-On dirait bien que la mission continue, constata Armin. La direction change mais on ne se replie pas.

-Mais pourquoi ? demanda Christa d’un ton inquiet. 

-C’est comme si le major n’avait pas vu les nombreux fumigènes noirs, souffla Rosa. Et qu’en est-il du titan intelligent de tout à l’heure ? Vous croyez qu’il ignore son existence et le fait que l’aile droite a été anéantie ?

-C’est étrange en effet, confirma Reiner. Pourquoi le major continuerait-il de mettre ainsi en jeu la vie de ses hommes ? Certes, le Bataillon par définition prend des risques… mais là…

-Respectons sa décision, coupa Armin. On obéit aux ordres. Le major doit avoir ses raisons.

Sans plus attendre, il tira à son tour un fumigène vert pour répercuter l’ordre qui avait été transmis.

Les mains serrées sur la bride de son cheval, Rosa ne répondit rien. Elle savait qu’Armin avait raison. Ils ne pouvaient faire faux bond et se défiler, surtout sans aucune autre information pour remettre en cause la décision de leur hiérarchie. Pour autant, elle n’était pas sûre d’être totalement convaincue par l’ordre qui leur avait été donné. Elle voulait croire en Erwin. De ce qu’elle avait vu et entendu, il lui paraissait fiable. Droit dans ses bottes. Fin stratège et meneur d'hommes. Elle voulait lui faire confiance et se raccrochait à l’idée qu’il agissait ainsi pour une bonne raison. Tout comme ses cachotteries au sujet de l’emplacement d’Eren. Elle se persuadait qu’il y avait une explication rationnelle et que les mensonges en valaient la peine.

Déglutissant, elle regarda à sa droite. Jean n’était pas convaincu. Mais il continuait d’avancer. Parce qu’il n’avait pas le choix. A sa gauche, Reiner était dans le même état. Un conflit intérieur semblait l’agitait. Entre le bon petit soldat et l’homme qui se questionnait sur les décisions de sa hiérarchie.


Avec surprise, ils arrivèrent en vue d’une forêt d’arbres géants. Rosa se souvenait que ces endroits avaient un certain succès, du temps où le monde était encore à peu près en paix et que le mur Maria les protégeait toujours. Les gens venaient y faire du tourisme, admirant ces forces de la nature. Elle ne savait pas trop pourquoi certaines espèces d’arbres étaient aussi imposantes, plus volumineuses. Elle ne savait pas si c’était à cause de facteurs biologiques, environnementaux ou les deux.

-Sérieusement, marmonna Jean. Qu’est-ce qu’on fiche sur ce site touristique ? Je ne comprends vraiment pas ce qu’a en tête le major. Peut-être qu’ils nous préparent une cérémonie d’accueil, ajouta-il dans un sourire ironique.

-Non, je ne crois pas, répondit Armin.

-Le second degré c’est pas toujours ton truc, hein ? le taquina Rosa en calant le pas de son cheval sur le sien pour se tenir à sa hauteur.

Son ami lui lança un regard perplexe.

-Oh, ça va ! T’es marrant quand même, quand tu veux.

-Oh euh… merci…? répondit-il, incertain.

Elle gloussa avant de reporter son attention sur la forêt qu’ils contournaient pour en trouver l’entrée. Soudainement, la voix d’un homme les arrêta. Un soldat plus âgé leur ordonna de laisser les chevaux et de grimper dans les arbres. Ils ne devaient pas entrer dans la forêt mais en garder le chemin, empêchant les titans d’y pénétrer.

-Quoi ? s’exclama Jean. Qu’est-ce que c’est encore cette histoire ?

-C’est comme ça, vous obéissez, allez, clama l’homme en prenant lui-même position.

Un peu dubitatifs, les jeunes soldats obtempérèrent néanmoins. Après avoir attaché leurs chevaux, ils activèrent leur équipement tridimensionnel et se perchèrent sur les branches. Ils furent bientôt rejoints par leurs autres camarades. Rosa était rassurée de voir qu’ils étaient tous en vie. Le même ordre leur fut transmis et ils se retrouvèrent, eux aussi, à monter la garde. Ils s'aperçurent vite que le combat était évitable. En restant groupés, ils attiraient l’attention des titans qui venaient se masser au pied des arbres. Les seuls dangers potentiels pouvaient être les déviants. Mais il n’y en avait pas pour le moment. 


-C’est quand même pas très rassurant de les voir aussi nombreux massés juste en-dessous de nous, lança Rosa en se crispant sur son arme.

-Ne t’en fais pas, ils grimpent pas aux arbres, rassura Reiner.

-Tu en es sûr ? Jusqu’à il y a quelques mois, on était aussi sûrs qu’ils étaient bêtes et sans aucune coordination. Et puis en fait pas tous, il y a quelques énergumènes qui s’avèrent être aussi des humains. On l’avait pas vu venir, ce coup-là.

Le jeune homme ne répondit rien. Son regard était concentré sur les formes humanoïdes qui s’agitaient au pied de l’arbre. 

-Pardon, reprit Rosa dans un souffle, je voulais pas paraître agressive.

-Ne t’en fais pas. Cette mission nous fout sous pression depuis le début. Armin dirait qu’on gère le stress chacun à notre façon.

Rosa eut un imperceptible hochement de tête. Elle espérait de tout son cœur que les titans continueraient d’attendre au pied des arbres sans pouvoir grimper tout en redoutant qu’une vague de déviants ne vienne les submerger sans qu’ils ne puissent rien faire.


Le temps s’étira. Rosa commençait à se sentir épuisée d’être autant sur ses gardes sans que rien ne se produise. Et en même temps, c’était rassurant que rien n’arrive. Au moins, ils étaient encore en vie. Debout sur la même branche qu’elle, à quelques pas derrière, Reiner demeurait immobile, guettant, lui aussi, le mouvement des titans en contrebas.

Tout à coup, brisant la monotonie et le calme de l’instant, un cri retentit.

Brutal.

Puissant.

Affreux.

Un cri comme elle n’en avait jamais entendu.

Il semblait porter en lui à la fois de la souffrance, de la rage, de l’agonie et du désespoir. Un cri de fin du monde.

Le sang de Rosa se glaça, ses doigts se crispèrent encore davantage sur le manche de ses lames. Elle sentit ses muscles se tendre et son cœur accélérer.

Le cri résonnait dans son esprit.

Qu’est-ce que ça pouvait être ?

Qui ça pouvait être ?

Subitement, tous les titans qui les attendaient au pied des arbres se mirent en branle. Pas pour les attraper. Ils se précipitèrent dans la forêt. D’un même mouvement. 

Instinctivement, Rosa songea à ce qu’Armin avait dit quelques heures plus tôt. Le titan intelligent avait guidé les déviants qui avaient anéanti l’aile droite. Et si c’était encore lui ? Et si ce cri, c’était lui ?

Elle revit dans un flash leur bref affrontement avec ce monstre. S’ils tombaient à nouveau sur lui, pourraient-ils seulement s’en sortir ?


Elle n’eut cependant pas le temps de divaguer davantage car ses camarades autour d’elle s’étaient eux aussi mis en mouvement. Elle se rappela les ordres et son devoir.

Sans hésiter, elle s’élança à leur suite.

Ils devaient défendre l’entrée de la forêt.

Les titans ne devaient pas passer.

Laisser un commentaire ?