Ceux qui survivent
Chapitre 14 : L'expédition extra-muros (part.2)
2568 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 01/05/2026 12:50
Rohan Theme - Rohirrim charge - Diego Mitre
-Mettez vos capuches, ordonna Armin, joignant le geste à la parole. Tant qu’il ne saura pas qui on est, il ne devrait pas nous tuer.
-Il ne prendra pas le risque de tuer Eren par erreur, comprit Rosa en imitant son ami.
-Espérons qu’il n’ait pas de bons yeux, lança Reiner en rabattant sa propre capuche.
-Avec une hauteur de près de quinze mètres, on doit être comme des insectes pour lui, répondit la jeune fille. On ne regarde jamais vraiment les insectes.
Elle jeta un coup d'œil à Jean qui avait suivi le mouvement. Ses doigts se serrèrent sur la bride de son cheval et, d’un même mouvement, ils firent accélérer le pas de leurs montures afin de rattraper le titan qui courait devant eux.
Rosa n’était pas sûre que quoi que ce soit puisse bien se passer.
Après tout, rien n’était en leur faveur.
Si Armin avait vu juste, un humain contrôlait ce titan, ce qui signifiait qu’il pouvait réfléchir, coordonner, déstabiliser.
Et plus encore, tout autour d’eux n’était que plaine avec quelques rares arbres. Trop peu nombreux pour être de vrais points d’accroche. En somme, un topographie qui n’incitait pas à utiliser l’équipement tridimensionnel.
-Jean, lança-t-elle, la mâchoire serrée, j’espère que ton plan désespéré contient quand même quelques solutions de repli.
Son ami afficha un sourire nerveux :
-J’ai jamais dit que j’en avais. J’ai juste dit que je ne voulais pas décevoir mes camarades. Et t’as foncé soutenir mon idée.
-Ouais, pas faux, reconnut-elle. Mais je pensais quand même que tu avais lancé ce plan en te disant qu’on avait quelques chances de survie.
Leurs chevaux avaient rattrapé le titan dont la vitesse semblait décroître. A cette distance, Rosa pouvait voir tous les détails de son corps gigantesque. Elle sentit une pointe de peur l’étreindre. Elle n’avait encore jamais affronté de titan de cette taille. Ceux qu’elle avait vus à Trost étaient plus petits. Et ils étaient déjà bien effrayants.
-De toutes les façons, reprit Jean, il ne s’agit pas de combattre. Il faut juste qu’on gagne du temps, en attendant le repli. Attirer son attention pour qu’il n’aille pas décimer les premières lignes. En manœuvrant bien nos chevaux, on devrait pouvoir esquiver ses attaques.
-Il a conscience de son point faible, ajouta Armin. Il sait le protéger. On ne le tuera pas.
-On peut peut-être essayer de l’immobiliser quelques minutes en s’attaquant à ses tendons, lança Rosa. Mais ça reste extrêmement risqué. On ne pourra s’arrimer qu’au titan lui-même.
Partageant son avis, Jean afficha un air résolument décidé, dégainant ses lames. Rosa hocha la tête dans sa direction. Une communication muette. Elle repensa à Marco et aux autres. Aux promesses face au brasier. Au serment qu’elle avait fait, plus tard, en s’engageant dans le Bataillon.
Offrez votre coeur.
Elle avait offert le sien.
Pour la survie de l’humanité.
D’un même mouvement, ils s’élancèrent, visant chacun un talon. Elle activa sans hésiter son équipement et tenta de s’accrocher à la peau du titan. Mais celui-ci réagit vivement. Son corps pivota, faisant un demi-tour. Sa masse était tellement énorme que ce simple mouvement généra un courant d’air qui la balaya. Ses grappins n’eurent pas le temps de se ficher dans sa chair, ses câbles furent déviés et elle fut propulsée en l’air.
Elle se rattrapa d’un mouvement souple, juste à temps pour constater que le titan avait attaqué le cheval d’Armin. Ce dernier chuta au sol et roula plusieurs fois sur lui-même avant de s’immobiliser. Sans réfléchir, elle se releva et se précipita vers lui. Elle espérait qu’il n’avait pas pris de mauvais coup en tombant.
-Merde ! jura-t-elle alors que l’énorme titan s’était arrêté, dominant Armin de son imposante carrure.
S’il décidait de l’écraser, elle n’aurait pas le temps de le tirer de là. Jean sembla faire le même calcul car il activa son équipement et son grappin vint percer la peau du titan. Il se projeta dans sa direction tandis que Rosa criait :
-Jean, attention !
Elle avait senti plus que vu le titan se retourner, conscient que l’un des leurs fonçait dans sa direction.
Sa respiration s’accéléra et elle laissa libre cours à ses réflexes et à son corps. Elle imita son ami, activant à nouveau son équipement pour s’arrimer au titan. Ce dernier tenta de saisir Jean dans sa main gigantesque mais le jeune homme parvint à esquiver. Rembobinant son câble, Rosa se précipita dans la direction de la créature. Avec une précision millimétrée, elle détacha son grappin du titan tandis que de son autre main, elle saisissait la cape de Jean. Elle le tira vers elle, collant son corps contre le sien tandis qu’elle chutait. Ils roulèrent dans l’herbe. Le choc du sol lui coupa le souffle mais au moins, ils n’étaient plus en train de voler entre les doigts d’un titan effrayant.
Ils n’étaient pas sortis de l’auberge pour autant.
Ils mirent quelques secondes à reprendre leurs esprits et déjà, le titan repartait à l’assaut. Sa main s’était crispée, formant un poing énorme capable de les réduire en bouillie d’un simple geste.
Les pensées de Rosa s’entrechoquaient.
Elle ne savait plus quoi faire.
Ils étaient proches. Bien trop proches. Il allait les écraser sans aucun effort.
-Jean ! hurla soudainement Armin. Il faut… vous devez venger l’idiot suicidaire !
Le titan interrompit son geste. Jean et Rosa relevèrent aussi la tête, le regard perdu. Mais Armin continuait :
-C’est lui qui l’a tué ! Il était à l’aile droite, il est mort bien trop vite ! Rosa, tu dois lui rendre honneur ! Vengez-le ! Vengez notre idiot suicidaire !
-Qu’est-ce que tu racontes, murmura Jean sans comprendre.
Rosa n’avait pas plus d’explication à apporter mais une partie d’elle lui criait que, quelle que soit l’idée d’Armin, ses propos leur avaient offert une opportunité. Le titan ne bougeait plus, comme dans l'expectative. C’était le moment !
Tirant Jean par la capuche, elle le força à se relever et courut dans la direction inverse. Tentative absurde de s’éloigner du titan. Absurde car elle savait que s’il voulait vraiment les éliminer, il n’aurait qu’un pas à faire pour combler l’espace entre eux. Sans chevaux ni possibilité d’utiliser la tridimensionnalité, ils n’iraient pas loin. Mais elle gardait cet espoir fou de survivre. Et était prête à tout pour ça.
Son cœur battait la chamade, son souffle devenait court.
L’adrénaline coulait dans ses veines. Comme ces fois, à Trost. Quand elle s’était retrouvée face au danger.
Elle eut le sentiment d’un feu brûlant dans sa poitrine.
Une explosion de sensations tandis qu’elle courait.
Elle ne voulait pas s’arrêter. Ses muscles étaient tendus, ses poings crispés. Elle avait peur et en même temps, elle se sentait légère.
Le feu brûlant prit un peu plus d’ampleur.
Survivre.
Elle allait survivre.
Elle devait survivre.
Il était hors de question de mourir ici.
Elle avait encore tant à faire.
Serrant la mâchoire, elle accéléra le pas. Elle sentait Jean la suivre, trop heureux d’avoir échappé de justesse au poing gigantesque.
Du coin de l'œil, elle vit Reiner, toujours sur son cheval, retirer sa capuche et se précipiter droit vers le titan. Cette initiative l’arrêta dans sa course. La créature s’était tournée vers lui. Et il continuait de foncer droit sur elle.
-Mais qu’est-ce que tu fais ? cria-t-elle en le voyant s’élancer à l’aide de son équipement. C’est même plus du plan désespéré là, c’est du plan suicidaire !
Abandonnant Jean, elle revint sur ses pas en courant. Elle ne savait pas bien ce qu’elle pourrait faire de plus. Il était clairement trop tard pour l’interrompre.
Et la main se referma.
D’un mouvement sec.
Brutal.
Rosa en eut le souffle coupé.
Le titan venait de refermer ses doigts sur le corps de Reiner, l’attrapant au vol comme on attraperait un insecte.
-N… non, lança-t-elle dans un souffle, en regardant la scène avec des yeux écarquillés.
Dans la main de la créature, Reiner était toujours en vie car elle le vit se débattre comme il pouvait pour s’en défaire.
-Qu… qu’est-ce que j’avais dit, continua Rosa en tremblant.
L’action brutale l’avait sonnée. Le feu qu’elle ressentait précédemment s’était éteint d’un seul coup. Tout comme Jean et Armin, elle n’en revenait pas. Tout s’était passé si vite. Et le titan l’avait attrapé avec une telle facilité. Lui qui était censé être l’un des meilleurs de la promo. Le vaillant soldat qui s’était démarqué dans toutes les disciplines.
-M… merde…
Elle sentit ses jambes flageoler sans qu’elle puisse rien y faire. Ne portant plus son propre poids, elle tomba sur les genoux. Ses pensées étaient une immense pelote de laine qu’elle ne parvenait plus à démêler.
Soudainement, la main du titan resserra davantage sa prise et des éclaboussures de sang volèrent tandis que le corps de Reiner disparaissait dans l’énorme paume.
-Eh, Reiner, appela Jean d’un ton où pointaient à la fois l’incrédulité et la terreur.
Rosa demeura sans bouger face à la scène. Les lèvres entrouvertes de surprise. La respiration en suspens.
Dans son esprit, de nombreuses images se superposaient et défilaient.
Les trois années d’entraînement.
Les fois où elle le taquinait en lui donnant un coup de coude dans les côtes.
Les moments où elle le déstabilisait et s’amusait de le voir rougir légèrement.
Les jours où il expliquait avec patience aux plus en difficulté la façon de réaliser un exercice. Elle avait toujours admiré sa façon de faire avec les autres.
Les discussions qu’ils pouvaient avoir sur le groupe, la dynamique collective, les événements de la journée.
Le réfectoire, quelques semaines plus tôt.
Encore ce souvenir.
Le réfectoire dans la nuit.
L’échange à coeurs ouverts.
L’étrange mélancolie qu’elle avait sentie chez lui.
Les failles qu’il laissait parfois entrevoir de façon involontaire. Et qui la touchaient.
Sa main sur les siennes.
La chaleur de sa paume.
Sa voix calme lui disant qu’il tenait à elle.
Elle tenait à lui aussi.
Elle tenait à lui et elle n’avait rien pu faire…
Soudainement, les doigts du titan volèrent et, sous les yeux surpris de ses camarades, Reiner s’extirpa du piège mortel dans lequel il était.
Rosa ne put s’empêcher d’esquisser un “woh” muet, plein d’admiration.
Reiner activa ses grappins pour s’arrimer au titan afin de contrôler sa chute. Cependant, il loupa son coup et, sans plus réfléchir, Rosa se précipita vers lui.
Elle eut le souffle coupé tandis qu’elle le rattrapait. Son corps n’était sans doute pas fait pour amortir la chute d’un type faisant au moins deux fois son gabarit et tombant de plusieurs mètres de haut. Mais elle ne se plaignit pas. Il était vivant. C’était tout ce qui comptait.
Lorsque leurs regards se croisèrent, les yeux bleus de Rosa brillaient de cette intense émotion et soulagement. Elle ne dit rien mais la lueur dans ses pupilles et ses mains crispées sur les vêtements de Reiner parlaient pour elle. De son côté, il sembla la remercier silencieusement. Mais le temps n’était pas à laisser libre cours aux émotions. Il y avait plus urgent.
Il l’aida à se relever avant de lancer :
-On se casse d’ici !
Se précipitant en avant, il saisit Armin au passage et entreprit de s’éloigner du titan.
Rosa le suivit sans hésiter, tirant Jean par la manche lorsqu’elle passa à son niveau.
La stupeur et l’angoisse qui l’avaient étreinte quand elle avait vu Reiner se faire attraper par le titan avaient disparu.
A la place, le feu ressenti plus tôt revint.
Mais cette fois-ci, il ne sembla pas croître de façon progressive. Non. Il explosa. Dans son coeur. Dans ses veines. Dans son âme.
Une explosion de chaleur qui tendait ses muscles et lui donnait soudainement le sentiment de pouvoir tout faire.
Elle oscillait au bord du gouffre mais savait qu’elle ne tomberait pas.
Le feu intérieur s’accompagna rapidement de cette même sensation d’exaltation qu’elle avait ressentie à Trost. Celle qui lui donnait des ailes. Pouvait la porter jusqu’au bout du monde. Ou de l’Enfer.
Elle accéléra le pas, dépassant Jean et talonnant Reiner qui portait toujours Armin sous le bras.
Comme à Trost, un sourire incompréhensible se dessina sur ses lèvres.
L’incendie qui la consumait de l’intérieur fit remonter un rire rauque dans sa gorge. D’une petite secousse, il se transforma bientôt en rire clair et haut.
-Je… je n’avais pas ressenti ça depuis Trost, lâcha-t-elle en accélérant encore davantage le pas.
-Mais qu’est-ce qui te prend ? s’exclama Jean en la rattrapant. On a tous failli y passer… et toi tu ris ?
Elle tourna vers lui un visage exalté. Une lueur d’excitation dans le regard.
-On a failli y passer mais on est encore en vie. Et ça… c’est un sentiment incroyable.
Au feu intérieur s’ajouta alors un torrent d'émotions qui balaya tout sur son passage. Elle ressentit une forme de chaos envahir son âme et elle riait sur ces ruines. Elle riait de sentir encore en vie alors qu’elle aurait pu ne plus l’être. Elle riait d’être ancrée dans son corps en mouvement, tandis qu’elle était lancée dans une fuite effrénée. Elle riait de vivre dans un monde plein de désespoir mais d’y trouver toujours une lueur qui la faisait avancer. Elle riait d’avoir l’impression de déployer ses ailes, encore une fois. Pour faire face au danger.
Courant droit devant, elle tenta une nouvelle fois d’apprivoiser ce sentiment d’exaltation. Elle était tellement concentrée sur ce fait qu’elle ne vit pas ce qu’Armin nota avec horreur : le gigantesque titan aux formes féminines s’était détourné d’eux et fonçait droit vers l’arrière centre. Où devait se trouver Eren.