SNK : La Guerre des Fantômes
Le QG n’avait pas repris son souffle.
Depuis la cour jusqu’aux salles hautes, tout continuait de bouger trop vite. On déchargeait encore des caisses. On couchait encore des blessés. On appelait des noms qu’on écrivait mal faute de temps. L’arrivée de Reth n’avait pas rempli le QG. Elle l’avait tendu.
Kairo le sentait jusque dans sa jambe.
Mira lui avait refait un bandage rapide dans un couloir, puis ordonné de s’asseoir. Il ne l’avait pas vraiment fait. Maintenant, la douleur remontait de la hanche vers le flanc à chaque appui, plus sourde, plus lourde, comme si le trajet entier s’était déposé dans l’articulation.
Dans la pièce d’attente, Marek gardait le dos au mur, les épaules un peu fermées, l’air compté. Tomas regardait la table devant lui sans la voir. Naor était resté debout malgré les ordres répétés de s’asseoir. Vael, lui, surveillait le couloir.
Ilia entra.
— Salle de liaison. Maintenant.
Personne ne demanda pourquoi.
Drast les attendait devant la porte. Alexandra à sa gauche. Lior derrière.
— Vous écoutez, dit Drast. Vous parlez si je vous le demande. Pas avant.
Naor souffla par le nez.
— Ça dépend de ce qu’ils disent.
Drast tourna la tête vers lui.
— Non. Ça dépend de moi.
Naor ne répondit pas.
La salle de liaison était plus froide que le reste du QG. Peu de lumière. La table. Les lampes latérales. Le dispositif encore noir. Dans cette clarté coupée, les visages avaient l’air plus creusés qu’avant, comme si Reth ne les avait pas quittés en entrant ici.
Drast donna l’ordre d’ouvrir la ligne.
Le signal mit du temps à tenir. Le général apparut d’abord, mangé par les parasites. Puis Arved. Puis Serra, déjà immobile, déjà prête.
Drast commença sans préambule.
Reth perdue comme position durable. Population évacuée en grande partie. Pertes locales lourdes. Blessés. Trois affamés supérieurs observés. Deux détruits. Retrait anormal. Relais forcé. Nouvelle lecture tactique : les raids ne sont plus à traiter comme des poussées aveugles.
Il s’arrêta là.
Le général prit la parole le premier.
— Deux cents hommes partiront dans la nuit. Vivres, équipement, soutien défensif, logistique. Ils renforceront l’accueil des déplacés, les axes, les points encore tenables.
Arved enchaîna.
— Kars n’a aucun intérêt à laisser l’île se désagréger maintenant que l’évolution de la menace est confirmée.
Alexandra croisa les bras.
— Vous savez toujours rendre vos intérêts présentables.
Arved ne changea pas d’expression.
— Nous ne sommes plus au stade du présentable.
Serra reprit aussitôt.
— Un colis complémentaire accompagnera le convoi.
Drast ne bougea pas.
— Pour quoi faire ?
— Soutien organique destiné aux greffés. Récupération accélérée. Restauration partielle après blessure ou épuisement. Amélioration légère et transitoire du rendement. Pas de changement de palier. Pas de transformation structurelle.
Elle énumérait ça comme du matériel.
Kairo sentit quelque chose se contracter dans son ventre. À côté de lui, Tomas se tendit d’un bloc. Marek releva lentement la tête. Naor regardait Drast, plus l’écran.
Ilia parla.
— Traduis.
Serra posa les yeux sur elle.
— Je viens de le faire.
— Non. Tu viens d’habiller.
Cette fois, le silence s’installa pour de bon.
Alexandra demanda :
— Ça vient d’où ?
Serra répondit tout de suite.
— D’une matrice de soutien cultivée à partir de tissus compatibles.
Naor eut un rire bref.
— Compatibles avec quoi ?
— Avec les corps modifiés pour lesquels le colis a été conçu.
— Ça ne veut rien dire, dit Ilia.
— C’était plus simple à entendre, répondit Serra.
Kairo sentit l’acide lui remonter dans la bouche.
Pas à cause du mot.
À cause de ce qu’il annonçait déjà.
Drast parla avant les autres.
— Composition.
Serra ne prit pas une seconde de plus.
— Une matrice issue de chair d’affamé et d’un support humain synthétique.
Personne ne bougea.
Même le grésillement du dispositif semblait plus faible.
Kairo fixa la table. Sa gorge s’était fermée. Il avala une fois. Rien ne passa. À sa droite, Tomas avait cessé de respirer assez fort pour qu’on l’entende. Marek regardait Serra sans ciller, avec une dureté qui n’avait plus rien de surpris. Naor tenait le bord de la table si fort que ses phalanges avaient blanchi.
Alexandra, elle, ne regardait plus Serra.
Elle regardait Arved et le général.
Comme si le plus difficile, au fond, n’était même pas que Serra puisse dire une chose pareille.
Comme si le plus difficile était que les deux autres la laissent dire sans l’arrêter.
Serra poursuivit de la même voix.
— Les propriétés sont moindres qu’en ingestion directe. Les effets sont contrôlés. L’objectif est le soutien, pas la transformation.
— Ingestion directe, répéta Vael.
Il parlait bas. Ça coupa tout de même.
Alexandra ne détourna toujours pas les yeux de l’écran.
— Vous voulez qu’on vous remercie pour la nuance ?
Le général intervint enfin.
— Ce colis n’a pas été pensé pour vous choquer. Il a été pensé pour maintenir des unités opérationnelles.
Naor tourna lentement la tête vers le dispositif.
— C’est toujours comme ça que vous faites ? Vous changez les mots, et vous attendez que le reste suive ?
Arved répondit.
— En général, le reste suit parce qu’il n’a pas le choix.
Cette fois, Drast leva la main. Pas haut. Juste assez pour bloquer l’éclat suivant.
— Personne n’y touche.
Le général fronça les sourcils.
— Tu refuses un soutien utile après avoir perdu une ville.
— Je refuse qu’une seule caisse soit ouverte avant que j’aie les dosages, les effets secondaires connus, les limites d’usage, les risques cumulés et les conditions d’emploi.
— Tu perds du temps.
— Non. J’évite d’en perdre ensuite.
Serra croisa les mains devant elle.
— Les documents suivront le convoi.
— Ils m’attendront fermés, dit Drast. Scellés. Personne n’ouvre sans mon ordre.
Ilia approuva d’un mouvement à peine visible.
Alexandra finit enfin par regarder Serra directement.
— Vous saviez exactement ce que ça ferait ici.
— Oui, dit Serra.
Pas une hésitation.
Pas une défense.
Juste oui.
La liaison dura encore quelques minutes. Horaires d’arrivée. Répartition des renforts. Sécurisation des axes. Conditions de réception du matériel. Rien qui puisse changer ce qui venait d’être posé au milieu de la pièce.
Quand Drast coupa enfin la transmission, l’écran s’éteignit d’un coup.
L’absence des trois silhouettes ne soulagea rien.
Naor recula le premier.
— Si ça entre ici, dit-il, il faudra plus qu’un ordre pour faire tenir quoi que ce soit.
Il quitta la salle sans attendre.
Vael le suivit.
Ilia resta une seconde de plus.
— Tu les fais mettre où ?
— Salle basse trois. Sous scellés. Garde double.
— Accès ?
— Moi. Toi. Mira.
— Serra ?
Drast la regarda à peine.
— Surtout pas Serra.
Ilia hocha une seule fois la tête et sortit.
Marek poussa enfin le mur auquel il s’était presque soudé toute la réunion. Le simple fait de se redresser complètement lui prit un souffle. Mira apparut sur le seuil au même moment.
— Pas vite.
— Lâche-moi avant d’avoir commencé, gronda-t-il.
— Non.
Elle l’attrapa à l’avant-bras. Il laissa faire. Mauvaise humeur intacte. Pas assez d’air pour discuter plus longtemps.
Tomas attendit qu’ils passent. Puis il leva enfin les yeux vers Drast.
— Si quelqu’un finit par accepter ça… on le saura avant ?
Drast le regarda quelques secondes.
— Oui.
Tomas hocha la tête. Pas rassuré. Juste fixé un peu plus. Puis il sortit.
Il ne restait plus que Drast, Alexandra, Lior et Kairo.
Lior parla le premier.
— Deux cents hommes, c’est trop pour être seulement humanitaire.
— Rien de ce qui vient de Kars n’est seulement quoi que ce soit, dit Alexandra.
Drast posa les deux mains sur la table.
— Ce n’est pas le sujet de cette nuit.
— Ça le devient au moment où leur aide est conçue pour finir dans nos corps, répondit-elle.
Drast ne dit rien.
Kairo n’avait pas encore bougé. Sa jambe lançait plus fort maintenant qu’il ne faisait plus que rester debout. Mais ce n’était pas ça qui le retenait. Il revoyait les cellules. Les greffes. Les prisonniers. Reth. Le relais. La phrase de Serra. Tout remontait ensemble.
Alexandra tourna la tête vers lui.
Elle comprit tout de suite qu’il n’était plus seulement en train d’écouter.
— Assieds-toi, dit-elle.
Il ne répondit pas.
— Maintenant.
Il prit une chaise et s’assit. Plus parce que sa jambe l’exigeait que parce qu’elle venait de l’ordonner.
Drast se redressa.
— Repos par roulement. Les caisses restent fermées. À l’aube, on reprend avec ce qu’on a de Reth et ce qu’ils nous envoient.
— Et si l’aube ne nous laisse pas ce temps-là ? demanda Alexandra.
Drast la regarda.
— Alors on choisira avec quelque chose de pire que le dégoût.
La phrase resta là.
Lior sortit le premier. Puis Drast.
Alexandra s’arrêta sur le seuil. Pas tout à fait tournée vers lui.
— N’essaie pas de croire que ça règle quoi que ce soit, dit-elle.
Kairo savait qu’elle ne parlait pas seulement du colis.
La porte se referma derrière elle.
Il resta seul quelques secondes dans la salle vide, avec la table, les chaises, l’écran noir, et cette phrase qui ne passait toujours pas.
Chair d’affamé.
Support humain synthétique.
Ils avaient quitté Reth avec des survivants, des blessés et des questions.
Ils venaient de comprendre qu’au QG, il ne s’agirait plus seulement de tenir contre ce qui venait du dehors.
Il faudrait aussi décider ce qu’ils étaient prêts à laisser entrer.