SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 47 : Ce qu’ils tiennent ensemble

1826 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 26/04/2026 19:27

Le contingent entra dans le QG au matin gris, sans fanfare et sans un mot de trop.


Ils arrivèrent en colonnes courtes, couverts de route, les bottes blanchies de poussière, les visages fermés par la fatigue. Derrière eux venaient les chariots, les caisses, les ballots de vivres, les pièces de matériel, les outils de fortification légère, les toiles, les réserves de pansements.


Personne ne les acclama.


Personne ne leur barra la route non plus.


Depuis la galerie haute, Kairo regardait le flot passer sous lui. Sa jambe tirait plus fort dès qu’il restait immobile. Pas assez pour le plier. Assez pour lui rappeler, à chaque seconde, qu’elle déciderait avant lui du moment où il faudrait s’asseoir.


En bas, Drast distribuait déjà les affectations.


— La moitié au tri des déplacés.

— Douze pour les réserves.

— Les équipes de route avec Ilia.

— Les blessés lourds à l’aile est.

— Les caisses scellées restent en salle basse trois.


À cette dernière ligne, quelques têtes tournèrent. Pas longtemps.


Puis le mouvement reprit.


Le QG changea de rythme au fil des heures.


Pas plus calme. Moins brouillé.


Les déplacés de Reth cessèrent peu à peu d’être une masse qu’on contenait à force de bras pour redevenir des groupes, des listes, des besoins identifiables. Les cuisines retrouvèrent une cadence. Les points d’eau cessèrent d’être pris d’assaut à chaque instant. Les blessés circulèrent mieux. Les tours de garde prirent une forme moins improvisée. On entendait encore trop d’ordres, mais ils se contredisaient moins.


Mira fit signe à Kairo depuis une table de tri.


— Marche.


— Je marche.


— Devant moi.


Il fit trois pas. Elle n’eut pas besoin de plus.


— Mieux qu’hier, dit-elle. Pas bien.


Elle resserra le bandage autour de sa hanche, vite, sans douceur particulière.


— Tu peux tenir si tu arrêtes de te raconter des histoires.


— Merci.


— Ce n’était pas un compliment.


À sa gauche, un Karsien posa une caisse près de la table.


— Là ?


— Là.


Il la posa et repartit chercher la suivante.


Kairo le suivit des yeux une seconde.


Ce n’était plus étrange.


C’était pire : ça devenait normal assez vite pour donner envie de s’en méfier davantage.


Dans la cour voisine, Marek avait fini par céder à une tâche moins absurde pour son état : affecter le matériel entre les équipes de défense, les postes intérieurs et les ailes de soin. Il restait debout contre une table haute, le souffle un peu court dès qu’il parlait trop longtemps. Sa main revenait toujours sous les côtes, à droite. Personne ne le relevait. Lui non plus.


Tomas, lui, avait été envoyé au dépôt de transit de la Porte de l’Est.


Le nom paraissait simple. Le lieu ne l’était pas.


Cour étroite, deux sorties, mur épais, rampe d’accès, hangar transformé en nœud de redistribution pour tout ce qui devait rejoindre ensuite les ailes du QG, les postes extérieurs ou le centre des déplacés. Tomas y travaillait avec deux locaux, un Vardénien plus âgé, et quatre Karsiens du contingent.


Il comptait, vérifiait, renvoyait.


— Cette caisse va au relais de Veyr.

— Celle-là au Pont de Cendre.

— Non, pas là. Là-bas.

— Les lampes d’huile pour l’Abri Sud.

— Les pansements à l’aile est.


Depuis le matin, trois noms revenaient partout.


Le relais de Veyr, poste secondaire de communication rouvert avec l’arrivée du contingent pour reprendre le lien entre le QG, les secteurs de route et les postes avancés.


Le Pont de Cendre, traversée étroite sur un lit encaissé, point de passage obligé entre la capitale et plusieurs axes intérieurs. S’il tombait, les flux se coupaient.


L’Abri Sud, ancien entrepôt fortifié reconverti à la hâte en centre d’accueil pour déplacés et blessés légers. Déjà trop plein. Déjà indispensable.


On ne les expliquait pas. On les nommait comme on nomme déjà ce qu’on devra défendre.


L’incident éclata après midi.


Pas une crise.


Juste assez pour que tout se tende d’un coup.


Dans l’aile basse des déplacés, une fillette s’était ouvert la paume sur une latte cassée. Beaucoup de sang pour presque rien. Un Karsien de l’équipe de soutien s’approcha avec de quoi nettoyer et bander. La mère le vit venir, hésita une demi-seconde, puis ramena brutalement l’enfant contre elle.


— Non.


Le Karsien s’arrêta net.


Il tenait encore les compresses. La fillette pleurait déjà, le sang lui glissait sur le poignet. La mère voulut reculer davantage. Son talon heurta le banc derrière elle.


Mira leva les yeux.


— Quoi ?


Cette fois, la femme trouva les mots.


— Pas lui.


Le Karsien ne répondit pas. Il ne fit pas un pas de plus non plus.


Ilia arriva derrière Mira au même moment, vit la scène, la main crispée de la mère, l’enfant, le sang, le silence du Karsien.


— Donne, dit Mira.


Il lui passa les compresses et le flacon. Elle s’accroupit devant la fillette.


— Tu me regardes. Là. Pas elle. Voilà.


La femme n’avait toujours pas lâché son enfant. Ilia la regarda une seconde de trop pour qu’il reste un doute sur ce qu’elle pensait de la scène.


Puis elle parla, d’une voix basse :


— La prochaine fois, tu refuses après qu’on ait fermé la plaie. Pas avant.


La femme baissa les yeux.


Le Karsien était déjà reparti.


Quand la machine reprit, elle reprit avec ce cran de gêne en plus qui rappelait à tout le monde sur quoi elle tournait.


Dans la cour des affectations, Drast recoupa les redistributions avec Lior et un officier karsien du contingent. L’homme était sec, précis, sans zèle déplacé. Il donnait des chiffres, recevait des ordres, corrigeait les écarts.


— Veyr sera opérationnel d’ici la nuit, dit-il.

— Pas avec deux lampes, répondit Lior.

— Trois alors.

— Quatre, coupa Drast. Et une relève.


L’homme nota.


— Le Pont de Cendre demande plus de sacs de terre que prévu.


— Vous les aurez avant le soir.


— Et l’Abri Sud ?


Drast leva les yeux vers les cours basses. On entendait jusque-là les bassines, les pas, les enfants, les ordres brefs.


— Priorité eau, couvertures, lanternes. Le reste ensuite.


L’officier acquiesça.


Pas de chaleur.


Pas d’hostilité utile non plus.


Du travail exécuté correctement.


Alexandra observait la scène depuis l’autre côté de la table. Quand l’officier s’éloigna, elle demanda :


— Tu lui fais confiance ?


Drast ne releva pas la tête.


— Non.


— Pourtant tu lui donnes Veyr et le pont.


— Je lui donne une tâche. La confiance, c’est autre chose.


Alexandra accepta la réponse sans rien y ajouter.


Dans l’après-midi, Kairo fut envoyé jusqu’à l’Abri Sud avec deux caisses de lampes et des couvertures. Pas seul. Une équipe mixte. Tomas en faisait partie, déplacé depuis la Porte de l’Est pour une rotation courte.


Ils traversèrent deux cours, une rampe, puis une rue intérieure encore encombrée de matériel. Ils ne parlèrent pas tout de suite.


Ce fut Tomas qui rompit le silence.


— Ça tire moins ?


— Non.


— Bien.


Kairo tourna la tête vers lui.


— C’était quoi, alors ?


Tomas haussa un peu son épaule valide. Mauvais réflexe. Ça se vit tout de suite.


— Une façon de demander.


Ils avancèrent encore trois pas. Devant eux, l’un des Karsiens tendit la main vers Tomas pour reprendre une caisse trop lourde dans la mauvaise position.


— Laisse, dit-il.


Tomas la garda une seconde de trop avant de la lâcher.


Rien dans le geste. Tout dans ce qu’il en fit après : mâchoire serrée, regard droit devant, comme si le simple fait d’avoir accepté qu’on l’aide venait de lui salir quelque chose qu’il n’arrivait déjà pas à tenir net.


L’Abri Sud sentait la toile humide, le bouillon trop clair et la fatigue tassée dans trop peu d’espace. Des cloisons avaient été montées à la hâte. Des lits de camp s’alignaient mal. Un coin de soins tenait derrière des draps suspendus. Malgré ça, c’était mieux que la veille. Nettement mieux.


Une vieille femme prit enfin une couverture sans demander de qui elle venait.


Kairo posa sa caisse près du poste central et se redressa trop vite. Sa hanche lança jusque dans le bas du ventre. La douleur remonta si sec qu’il sentit sa salive tourner acide une seconde. Il dut serrer la mâchoire avant que ça se voie.


Alexandra, arrivée derrière eux sans bruit, le vit tout de suite.


— Tu as revu quelque chose ? demanda-t-elle.


Pas de détour.


— Non.


— Rien de net ?


— Non.


Elle le fixa une seconde de plus.


— Si ça revient, tu me le dis.


— Je sais.


— Non, dit-elle. Tu crois que tu sais.


Puis elle regarda l’Abri Sud. Les lits. Les enfants. Les silhouettes qui circulaient avec un peu moins de panique qu’avant.


— Ça tient mieux.


— Oui.


Elle ajouta, sans le regarder cette fois :


— Ça ne tient pas mieux parce qu’on a pardonné quoi que ce soit.


— Je sais.


Elle ne releva pas.


En revenant vers la cour centrale, ils passèrent près du bâtiment bas où les caisses scellées avaient été entreposées. Deux gardes. Une porte fermée. Aucun mouvement.


Kairo ralentit malgré lui.


Pas beaucoup. Juste assez pour que sa jambe lui rappelle immédiatement qu’elle n’aimait déjà pas ça.


Alexandra le vit.


— Continue.


Il continua.


Le soir tomba sans rupture.


Pas d’attaque. Pas d’alarme. Pas de catastrophe neuve.


Le relais de Veyr reprit ses transmissions avant la nuit complète. Le Pont de Cendre signala que les sacs de terre avaient enfin été posés sur toute la traversée. À l’Abri Sud, la distribution du soir se fit sans rupture. À la Porte de l’Est, Tomas termina son registre sans qu’aucune caisse ne manque.


La machine tournait mieux.


Drast fit un dernier tour de cour à la lampe. Il passa près des équipes mixtes sans ralentir, écouta les comptes rendus, corrigea deux affectations, en annula une troisième, puis s’arrêta dans l’ombre du bâtiment bas.


La salle basse trois.


Derrière la porte, les caisses restaient fermées.


Derrière lui, le QG tenait enfin mieux ensemble.


Drast resta là quelques secondes, immobile, la lampe basse à la main.


Puis il repartit sans un mot.


Dans les cours, les lanternes continuaient de bouger.

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