SNK : La Guerre des Fantômes
Le terrain d’entraînement était à l’écart des cours principales, derrière une ligne de bâtiments bas et un mur de pierre fendu par le temps. On entendait encore le QG, loin derrière, mais ici tout arrivait étouffé.
Varek les attendait déjà.
Pas au centre.
Sur le bord du terrain, immobile, les bras décroisés, comme s’il économisait déjà ce qu’eux allaient gaspiller.
Kairo arriva avec les autres. Sa hanche tenait mieux que les jours précédents, mais pas assez pour le laisser l’oublier. Tomas gardait de la raideur dans l’épaule. Naor avait ce visage fermé qu’il prenait avant d’encaisser ou de frapper. Vael ne montrait rien. Marek était revenu aux exercices légers contre l’avis de Mira, ou plutôt en réduisant son avis à ce qu’il avait décidé d’entendre.
Varek les laissa se placer.
Puis il dit :
— Vous avez progressé.
Personne ne répondit.
— Pas assez.
Naor souffla par le nez.
— On est là pour quoi ?
— Pour corriger ce que vous regardez mal.
Varek entra enfin sur le terrain.
— Tous sur moi.
Tomas releva la tête.
— Tous ?
— Oui.
Le silence dura une seconde de trop.
— Vous voulez une autre formulation ? demanda Varek.
Naor fit un pas en avant.
— C’est de l’entraînement, pas une farce.
Varek tourna les yeux vers lui.
— Alors arrête de me regarder comme si je plaisantais.
Plus personne ne bougea.
Kairo sentit le déplacement avant de le comprendre. Varek n’avait pas haussé la voix. Il n’avait rien fait de spectaculaire. Mais il venait de leur retirer quelque chose, d’un coup. L’habitude de croire qu’ils savaient lire l’homme en face.
Varek écarta légèrement les bras.
— Tous. En même temps. Vous venez pour de vrai ou vous dégagez.
Marek le fixa.
— T’es sûr de vouloir ça ?
— Tu vois, dit Varek. C’est exactement pour ça que vous êtes là.
Naor partit le premier.
Pas n’importe comment. Bas, sec, en cherchant l’angle. Vael coupa par la droite. Tomas suivit avec un temps infime de retard. Kairo bougea presque en même temps qu’eux. Marek entra le dernier, plus prudent, plus lourd, en fermant.
Varek les laissa venir.
Puis plus rien ne leur appartint.
Il pivota juste assez pour vider Naor de son premier appui, coupa Vael au sternum avec le talon de la paume, prit le poignet de Tomas avant la fin du geste, força Kairo à reprendre toute sa ligne sur sa mauvaise jambe, puis entra dans l’axe de Marek avant qu’il ait fini de poser sa masse.
Trois secondes.
Naor roula sur le côté et se redressa aussitôt. Vael avait déjà perdu deux pas et son souffle avec. Tomas se retrouva à genoux, une main au sol, l’autre maintenue juste assez pour comprendre qu’elle aurait pu céder. Kairo recula trop vite ; sa hanche lança jusque dans le bas du dos. Marek rattrapa sa chute à moitié, mais son souffle s’était cassé.
Varek les relâcha.
— Encore.
Cette fois, personne ne discuta.
Ils revinrent.
Mieux.
Pas assez.
Naor varia l’entrée. Vael tenta de fermer plus tôt. Tomas cacha mieux ses mains. Kairo chercha davantage la lecture que l’impact. Marek resta derrière une demi-seconde de plus, pour couper au bon moment.
Varek les prit quand même.
Pas de la même façon. C’était pire.
À chaque passe, il leur retirait quelque chose : une distance, un rythme, une certitude. L’idée qu’un corps calme était un corps lisible. L’idée qu’un homme usé était un homme entamé dans le bon sens.
Quand il les stoppa pour de bon, le terrain resta muet quelques secondes.
Naor cracha sur la terre battue.
— T’as bouffé quoi, exactement ?
Varek le regarda.
— Mauvaise question.
— Alors donne la bonne.
Le vent remonta du mur fendu. Plus loin, quelque chose de lourd heurta une marche dans une cour invisible.
Puis Varek dit :
— Vous continuez à croire qu’un greffé vétéran, ça se lit à l’œil nu.
Personne ne répondit.
— Vous regardez une nuque, une épaule, un souffle, une cicatrice, et vous pensez savoir si le type tient encore, s’il cassera, s’il est lent, s’il est usé.
Il fit un pas de plus.
— C’est là que vous mourrez.
Kairo sentit sa salive se couper. Pas à cause du ton. À cause du fait que Varek ne cherchait pas à les écraser. Il constatait une erreur qu’il avait déjà vue tuer.
Tomas s’essuya le front du revers du poignet.
— Et la bonne lecture ?
Varek tourna les yeux vers lui.
— Tu ne l’as pas au visage.
Puis :
— Tu l’as dans ce que le corps a déjà dû accepter.
Le silence revint.
Plus lourd cette fois.
Marek demanda, d’une voix sourde :
— Qu’est-ce que t’essaies vraiment de nous dire ?
Varek les regarda un à un.
— Que j’ai déjà mangé de la chair par nécessité.
Même Naor ne bougea plus.
La phrase tomba sans détour, sans emphase, sans honte offerte pour être reçue.
Vael parla le premier.
— De l’affamé ?
Varek ne le quitta pas des yeux.
— Non.
Le mot coupa tout le reste.
Kairo sentit son estomac se serrer. Tomas fixa la terre. Marek se figea complètement. Naor continua de regarder Varek comme s’il cherchait encore une trace visible de cette phrase sur son visage. Il n’y en avait aucune.
Varek reprit :
— Vous croyez que le seuil, c’est la force en plus. La vitesse. La reprise. La douleur qui tient plus longtemps. Tout ça vient après.
Il ramassa le couteau d’entraînement que Tomas avait laissé tomber et le lui lança. Tomas le rattrapa presque trop tard.
— Le seuil commence quand la nécessité te met quelque chose dans la bouche que ton corps prend et que le reste de toi refuse.
Personne ne coupa.
La voix de Varek descendit encore.
— Vous voulez savoir le danger ? Ce n’est pas de devenir plus dur à tuer. Ce n’est même pas de tenir plus longtemps. Le danger, c’est qu’après, tu peux encore marcher, encore parler, encore commander… alors qu’une partie de toi sait exactement ce qu’elle a avalé pour continuer.
Kairo ne regardait plus Varek. Il regardait la terre entre leurs bottes. Les caisses scellées lui revinrent d’un coup. La salle basse trois. La phrase de Serra. Tout ce qu’ils laissaient fermé comme si ça suffisait à le tenir dehors.
Varek dit, plus bas encore :
— La chair d’un ennemi, c’est déjà assez pour t’abîmer. Celle d’un type qui se battait avec toi…
Il s’arrêta.
Pas pour chercher ses mots.
Parce qu’ils étaient déjà là.
— Ça a un goût différent.
Tomas releva brusquement la tête.
Varek continua :
— Et ce goût-là ne quitte pas vraiment la bouche.
Le silence qui suivit fut pire que la phrase.
Parce qu’elle suffisait.
Naor détourna enfin les yeux. Pas comme un homme vaincu. Comme un homme qui venait de comprendre qu’il n’avait rien d’utile à opposer à ça pour l’instant.
Marek inspira plus court qu’avant.
— T’en parles comme d’une donnée.
Varek secoua une fois la tête.
— Non. J’en parle comme d’une chose qui reste.
Vael demanda :
— Pourquoi maintenant ?
— Parce que vous avez tous entendu parler des caisses.
— Parce que vous finirez tous par penser à la nécessité avant qu’elle pense à vous.
— Et parce que si vous admirez ce que vous ne comprenez pas, vous êtes déjà en retard.
Cette fois, personne ne parla plus.
Le terrain n’était plus un terrain.
Seulement un endroit où quelque chose venait de passer de l’un à l’autre sans que personne n’en veuille vraiment.
Varek les regarda encore une fois.
— On reprend demain.
Naor eut un rire bref, sans joie.
— Après ça ?
— Surtout après ça.
Il se détourna déjà.
Kairo resta immobile une seconde de plus que les autres. Sa hanche tirait. Sa gorge aussi. Dans sa bouche, il avait l’impression absurde qu’une idée pouvait laisser un goût.
Tomas remit le couteau d’entraînement à sa place sans regarder personne. Marek repartit en silence. Vael passa le premier la porte basse du mur fendu. Naor suivit, moins droit qu’à l’aller, sans être plus faible pour autant.
Varek resta seul encore un instant sur le terrain, dos à eux.
Ils le lisaient moins bien qu’avant.
Et c’était ça, le pire.